René Guénon : brefs éléments biographiques.
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René Guénon (René Jean-Marie-Joseph Guénon, 1886-1951) naît à Blois et se forme dans le Paris du début du XXᵉ siècle, d’abord par des études marquées par la rigueur logique (mathématiques, philosophie), puis par une immersion critique dans les milieux occultistes et ésotéristes alors florissants.
Il en retient surtout une exigence : distinguer l’“ésotérisme” authentique (adossé à une tradition régulière et à une transmission) des bricolages syncrétiques modernes.
Il est reçu pour cela au sein de la Loge Thebah de la Grande Loge de France en 1912.
René Guénon considérera toujours qu’il y a en Occident deux traditions ésotériques véritables, le Compagnonnage et la Franc-Maçonnerie.
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Il sera à l’origine de la création de la loge La Grande Triade de la Grande Loge de France en 1947. La création de cette Loge est méticuleusement suivie par René Guénon depuis sa résidence du Caire. La correspondance fut abondante et ses disciples Maçons parisiens l’interrogent sur tel ou tel point du rituel ou des usages à mettre en place. René Guénon répond toujours de manière précise et circonstanciée dans de longues lettres. Si vous êtes passionnés par l'œuvre de René Guénon cette loge de la Grande Loge de France est pour vous !
Jean Baylot écrit en 1970 (voir plus bas) : "Une Loge parisienne a nom: La Grande Triade; ce choix est sans commentaires. Exemple de l’intérêt qu’il maintint, il lui adressa, lors de la création, une lettre de souhaits. La Loge demande à ses membres une profession de foi guénonienne qu’elle entretient en cultivant fidélité et intelligence autour des textes. Tout ceci n’est-il pas l’éclatant témoignage des liens de René Guénon et de la Franc-Maçonnerie"
Pour joindre la Grande Triade : lagrandetriade693@gmail.com
L'œuvre de René Guénon se déploie ensuite comme une défense de la métaphysique (au sens principiel) et de l’“intellectualité pure”, contre ce qu’il diagnostique comme la dérive occidentale : individualisme, matérialisme, confusion des niveaux, perte du sens symbolique.
J'essaie toujours de dénicher quelques petites pépites et des documents rares pour vous les présenter sur le Blog des Spiritualités.
C'est le cas aujourd'hui avec ce texte de René Guénon (1886-1951) qui s'intitule « L’enseignement Initiatique ».
René Guénon a été admis à la Loge Thébah N°347 de la Grande Loge de France en 1912 et le Conseil Fédéral de la Grande Loge de France (reconnaissant ainsi la validité de son initiation au sein de la loge « Humanidad » du Grand Rite Espagnol de Papus en 1908), lui remet son diplôme de Maitre Maçon Ecossais en décembre 1912.
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C’est donc immédiatement après que René Guénon donne ce travail (que l’on appelle une planche) devant ses frères de la Loge Thébah.
Ce texte est publié dans le numéro de janvier 1913 de la revue « Le Symbolisme » créée par Oswald Wirth (1860-1943), jeune revue puisqu’elle avait été fondée en octobre 1912 (soit 3 mois avant seulement).
Oswald Wirth n’avais pas ménagé ses efforts pour faire entrer René Guénon à la Grande Loge de France (il avait échoué par deux fois à faire entrer PAPUS).
Le jeune René Guénon a alors 27 ans, mais a déjà une longue connaissance des milieux ésotériques parisiens.
En ce qui concerne le soufisme, Guénon fut en contact avec de nombreux maîtres orientaux mais probablement pas avant son arrivée au Caire en 1930.
Même durant son séjour à Sétif, en Algérie, en 1917 où il fut envoyé pour y enseigner, il ne parla pas de contacts avec des Orientaux.
René Guénon découvrit probablement des textes soufis par l'intermédiaire de Léon Champrenaud qui, comme lui s'était détaché des courants occultistes de Papus pour s'intéresser aux doctrines orientales et plus particulièrement, dans son cas, au soufisme.
Léon Champrenaud se convertira à l'islam comme Guénon. Plus important, en 1910, René Guénon entre en contact avec le peintre suédois Ivan Aguéli (1869-1917), qualifié d'« aventurier hors du commun » par Jean-Pierre Laurant.
Très doué pour apprendre les langues, Aguéli s'est consacré à l'étude des traditions orientales et a beaucoup voyagé jusqu'aux Indes.
Au Caire où il passe plusieurs années à étudier à l'université al-Azhar, le Sheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir de la tarîqa shâdhilite l'initia au soufisme sous le nom d'Abdul-Hâdi (au plus tard en 1907) et le fit moqaddem (c'est-à-dire habilité à recevoir des disciples et leur transmettre l'initiation). C'est donc plus que très probablement Abdul-Hâdi (il travaillait à La Gnose dès 1910) qui donna l'initiation (« baraka ») soufie à René Guénon sous le nom d'Abdel Wâhed Yahiâ (« serviteur de l'Unique »).
René Guénon était donc déjà (secrètement) soufi lorsqu’il rejoint la Loge Thébah de la Grande Loge de France et lorsqu’il le texte que je vous présente plus bas.
René Guénon publiera son premier livre « Introduction générale à l'étude des doctrines Hindoues », quelques années plus tard en 1921.
Il s’installera définitivement au Caire en Egypte en 1930.
Mais comme on le voit, toute la doctrine de l'Initiation de René Guénon est déjà parfairement en place en 1913.
Jean Baylot (1897-1976) écrit à la page 122 de la revue Planète Plus du 15 avril 1970 intitulé L'Homme et son Message : René Guénon : « Le Symbolisme a publié une conférence intitulée « L’Enseignement Initiatique » qu’il fit à ses frères. La qualité de l’étude montre sa considération pour la voie maçonnique. Texte de grand intérêt où on lit déjà ce qui sera développé dans l’un de ses plus beaux livres Aperçus sur l’initiation. A lire cet enseignement on se convainct du lien spirituel — le seul qui ait du prix — qui rattachait René Guénon à la Franc-Maçonnerie ».
Pour une fois je ne commente pas un livre de René Guénon, mais je vous propose un texte de lui in extenso.
Bonne lecture à tous.
Jean-Laurent Turbet
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LE SYMBOLISME
Organe du mouvement universel de régénération initiatique de la Franc-Maçonnerie
Revue Mensuelle – Janvier 1913
SOMMAIRE
- De l’utilité pratique d’une autorité centrale en Maçonnerie, par le F∴ PLATEL, G∴ S∴ G∴ de la G∴ L∴ de France — p. 85
- L’Enseignement Initiatique, par le F∴ René Guénon — p. 91
- Questions et Réponses :
- L’Acclamation
- La Présidence de la République — p. 100
- L’Initiation de la Princesse Karadja — p. 103
- Parmi les vieux livres, par Côte-Darly — p. 108
- Ouvrages reçus — p. 112
L’Enseignement Initiatique
Conférence faite à la R∴ L∴ THÉBAH, n° 347
Il semble que, d’une façon assez générale, on ne se rende pas un compte très exact de ce qu’est, ou de ce que doit être, l’enseignement initiatique, de ce qui le caractérise essentiellement, en le différenciant profondément de l’enseignement profane.
Beaucoup, en pareille matière, envisagent les choses d’une façon trop superficielle, s’arrêtent aux apparences et aux formes extérieures, et ainsi ne voient rien de plus, comme particularité digne de remarque, que l’emploi du symbolisme, dont ils ne comprennent nullement la raison d’être, on peut même dire la nécessité, et que, dans ces conditions, ils ne peuvent assurément trouver qu’étrange et pour le moins inutile.
Cela mis à part, ils supposent que la doctrine initiatique n’est guère, au fond, qu’une philosophie comme les autres, un peu différente peut-être par sa méthode, mais en tout cas rien de plus, car leur mentalité est ainsi faite qu’ils sont incapables de concevoir autre chose.
Et ceux qui consentiront tout de même à reconnaître à l’enseignement d’une telle doctrine quelque valeur à un point de vue ou à un autre, et pour des motifs quelconques, qui n’ont habituellement rien d’initiatique, ceux-là même ne pourront jamais arriver qu’à en faire tout au plus une sorte de prolongement de l’enseignement profane, de complément de l’éducation ordinaire, à l’usage d’une élite relative.
Or, mieux vaut peut-être encore nier totalement sa valeur, ce qui équivaut en somme à l’ignorer purement et simplement, que de le rabaisser ainsi et, trop souvent, de présenter en son nom et à sa place l’expression de vues particulières, plus ou moins coordonnées, sur toutes sortes de choses qui, en réalité, ne sont initiatiques ni en elles-mêmes, ni par la façon dont elles sont traitées.
Et, si cette manière pour le moins défectueuse d’envisager l’enseignement initiatique n’est due, après tout, qu’à l’incompréhension de sa vraie nature, il en est une autre qui l’est à peu près autant, bien qu’apparemment toute contraire à celle-là. C’est celle qui consiste à vouloir à toute force l’opposer à l’enseignement profane, tout en lui attribuant d’ailleurs pour objet une certaine science spéciale, plus ou moins vaguement définie, à chaque instant mise en contradiction et en conflit avec les autres sciences, et toujours déclarée supérieure à celles-ci sans qu’on sache trop pourquoi, puisqu’elle n’est ni moins systématique dans son exposé, ni moins dogmatique dans ses conclusions.
Les partisans d’un enseignement de ce genre, soi-disant initiatique, affirment bien, il est vrai, qu’il est d’une tout autre nature que l’enseignement ordinaire, qu’il soit scientifique, philosophique ou religieux ; mais de cela ils ne donnent aucune preuve et, malheureusement, ils ne s’arrêtent pas là en fait d’affirmations gratuites ou hypothétiques.
Bien plus, se groupant en écoles multiples et sous des dénominations diverses, ils ne se contredisent pas moins entre eux qu’ils ne contredisent, souvent de parti-pris, les représentants des différentes branches de l’enseignement profane, ce qui n’empêche pas chacun d’eux de prétendre à être cru sur parole et considéré comme plus ou moins infaillible.
Mais, si l’enseignement initiatique n’est ni le prolongement de l’enseignement profane, comme le voudraient les uns, ni son antithèse, comme le soutiennent les autres, s’il n’est ni un système philosophique ni une science spécialisée, on peut se demander ce qu’il est, car il ne suffit pas d’avoir dit ce qu’il n’est pas, il faut encore, sinon en donner une définition à proprement parler, ce qui est peut-être impossible, du moins essayer de faire comprendre en quoi consiste sa nature.
Et faire comprendre sa nature, du moins dans la mesure où cela peut être fait, c’est expliquer en même temps, et par là même, pourquoi il n’est pas possible de le définir sans le déformer, et aussi pourquoi on s’est si généralement, et en quelque sorte nécessairement, mépris sur son véritable caractère.
Cela, l’emploi constant du symbolisme dans la transmission de cet enseignement, dont il forme comme la base, pourrait cependant, pour quiconque réfléchit un peu, suffire à le faire déjà entrevoir, dès lors qu’on admet, comme il est simplement logique de le faire sans même aller jusqu’au fond des choses, qu’un mode d’expression tout différent du langage ordinaire doit avoir été créé pour exprimer, au moins à son origine, des idées également autres que celles qu’exprime ce dernier, et des conceptions qui ne se laissent pas traduire intégralement par des mots, pour lesquelles il faut un langage moins borné, plus universel, parce qu’elles sont elles-mêmes d’un ordre plus universel.
Mais, si les conceptions initiatiques sont autres que les conceptions profanes, c’est qu’elles procèdent avant tout d’une autre mentalité que celles-ci, dont elles diffèrent moins encore par leur objet que par le point de vue sous lequel elles envisagent cet objet. Or, si telle est la distinction essentielle qui existe entre ces deux ordres de conceptions, il est facile d’admettre que, d’une part, tout ce qui peut être considéré du point de vue profane peut l’être aussi, mais alors d’une tout autre façon et avec une autre compréhension, du point de vue initiatique, tandis que, d’autre part, il y a des choses qui échappent complètement au domaine profane et qui sont propres au domaine initiatique, puisque celui-ci n’est pas soumis aux mêmes limitations que celui-là.
Que le symbolisme, qui est comme la forme sensible de tout enseignement initiatique, soit en effet, réellement, un langage plus universel que les langages vulgaires, il n’est pas permis d’en douter un seul instant, si l’on considère seulement que tout symbole est susceptible d’interprétations multiples, non point en contradiction entre elles, mais au contraire se complétant les unes les autres, et toutes également vraies quoique procédant de points de vue différents ; et, s’il en est ainsi, c’est que ce symbole est la représentation synthétique et schématique de tout un ensemble d’idées et de conceptions que chacun pourra saisir selon ses aptitudes mentales propres et dans la mesure où il est préparé à leur intelligence.
Et ainsi le symbole, pour qui parviendra à pénétrer sa signification profonde, pourra faire concevoir bien plus que tout ce qu’il est possible d’exprimer par les mots ; et ceci montre la nécessité du symbolisme : c’est qu’il est le seul moyen de transmettre tout cet inexprimable qui constitue le domaine propre de l’initiation, ou plutôt de déposer les conceptions de cet ordre en germe dans l’intellect de l’initié, qui devra ensuite les faire passer de la puissance à l’acte, les développer et les élaborer par son travail personnel, car on ne peut rien faire de plus que de l’y préparer en lui traçant, par des formules appropriées, le plan qu’il aura par la suite à réaliser en lui-même pour parvenir à la possession effective de l’initiation qu’il n’a reçue de l’extérieur que symboliquement.
Mais, si l’initiation symbolique, qui n’est que la base ou le support de l’initiation véritable et effective, est la seule qui puisse être donnée extérieurement, du moins peut-elle être conservée et transmise même par ceux qui n’en comprennent ni le sens ni la portée.
Il suffit que les symboles soient maintenus intacts pour qu’ils soient toujours susceptibles d’éveiller, en celui qui en est capable, toutes les conceptions dont ils figurent la synthèse. Et c’est en cela que réside le vrai secret initiatique, qui est inviolable de sa nature et qui se défend de lui-même contre la curiosité des profanes, et dont le secret relatif de certains signes extérieurs n’est qu’une figuration symbolique.
Il n’y a pas d’autre mystère que l’inexprimable, qui est évidemment incommunicable par là même ; chacun pourra le pénétrer plus ou moins selon l’étendue de son horizon intellectuel ; mais, alors même qu’il l’aurait pénétré intégralement, il ne pourra jamais communiquer à un autre ce qu’il en aura compris lui-même ; tout au plus pourra-t-il aider à parvenir à cette compréhension ceux-là seuls qui y sont actuellement aptes.
Ainsi, le secret initiatique est quelque chose qui réside bien au-delà de tous les rituels et de toutes les formes sensibles en usage pour la transmission de l’initiation extérieure et symbolique, ce qui n’empêche pas que ces formes aient pourtant, surtout dans les premiers stades de préparation initiatique, leur rôle nécessaire et leur valeur propre, provenant de ce qu’elles ne font en somme que traduire les symboles fondamentaux en gestes, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu, et que, de cette façon, elles font en quelque sorte vivre à l’initié l’enseignement qu’on lui présente, ce qui est la manière la plus adéquate et la plus généralement applicable de lui en préparer l’assimilation, puisque toutes les manifestations de l’individualité humaine se traduisent, dans ses conditions actuelles d’existence, en des modes divers de l’activité vitale.
Mais on aurait tort d’aller plus loin et de prétendre faire de la vie, comme beaucoup le voudraient, une sorte de principe absolu ; l’expression d’une idée en mode vital n’est après tout qu’un symbole comme les autres, aussi bien que l’est, par exemple, sa traduction en mode spatial, qui constitue un symbole géométrique ou un idéogramme. Et, si tout processus d’initiation présente en ses différentes phases une correspondance, soit avec la vie humaine individuelle, soit même avec l’ensemble de la vie terrestre, c’est que l’on peut considérer l’évolution vitale elle-même, particulière ou générale, comme le développement d’un plan analogue à celui que l’initié doit réaliser pour se réaliser lui-même dans la complète expansion de toutes les puissances de son être. Ce sont toujours et partout des plans correspondant à une même conception synthétique, de sorte qu’ils sont identiques en principe, et, bien que tous différents et indéfiniment variés dans leur réalisation, ils procèdent d’un Archétype idéal unique, plan universel tracé par une Force ou Volonté cosmique que, sans rien préjuger d’ailleurs sur sa nature, nous pouvons appeler le Grand Architecte de l’Univers.
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Donc tout être, individuel ou collectif, tend, consciemment ou non, à réaliser en lui-même, par les moyens appropriés à sa nature particulière, le plan du Grand Architecte de l’Univers, et à concourir par-là, selon la fonction qui lui appartient dans l’ensemble cosmique, à la réalisation totale de ce même plan, laquelle n’est, en somme, que l’universalisation de sa propre réalisation personnelle. C’est au point précis de son évolution où un être prend effectivement conscience de cette finalité que l’initiation véritable commence pour lui ; et, lorsqu’il a pris conscience de lui-même, elle doit le conduire, selon sa voie personnelle, à cette réalisation intégrale qui s’accomplit, non dans le développement isolé de certaines facultés spéciales et plus ou moins extraordinaires, mais dans le développement complet, harmonique et hiérarchique, de toutes les possibilités impliquées virtuellement dans l’essence de cet être. Et, puisque la fin est nécessairement la même pour tout ce qui a même principe, c’est dans les moyens employés pour y parvenir que réside exclusivement ce qui fait la valeur propre d’un être quelconque, considéré dans les limites de la fonction spéciale qui est déterminée pour lui par sa nature individuelle, ou par certains éléments de celle-ci ; cette valeur de l’être est d’ailleurs relative et n’existe que par rapport à sa fonction, car il n’y a aucune comparaison d’infériorité ou de supériorité à établir entre des fonctions différentes, qui correspondent à autant d’ordres particuliers également différents, bien que tous également compris dans l’Ordre universel, dont ils sont, tous au même titre, des éléments nécessaires.
Ainsi, l’instruction initiatique, envisagée dans son universalité, doit comprendre, comme autant d’applications, en variété indéfinie, d’un même principe transcendant et abstrait, toutes les voies de réalisation particulières, non seulement à chaque catégorie d’êtres, mais aussi à chaque être individuel ; et, les comprenant toutes ainsi, elle les totalise et les synthétise dans l’unité absolue de la Voie universelle.
Donc, si les principes de l’initiation sont immuables, leur représentation symbolique peut et doit cependant varier de façon à s’adapter aux conditions multiples et relatives de l’existence, conditions dont la diversité fait que, mathématiquement, il ne peut pas y avoir deux choses identiques dans tout l’univers, parce que, si elles étaient vraiment identiques en tout, ou, en d’autres termes, si elles étaient en parfaite coïncidence dans toute l’étendue de leur compréhension, elles ne seraient évidemment pas deux choses distinctes, mais bien une seule et même chose.
On peut donc dire, en particulier, qu’il est impossible qu’il y ait, pour deux individus différents, deux initiations absolument semblables, même au point de vue extérieur et rituélique, et, à fortiori, au point de vue du travail intérieur de l’initié.
L’unité et l’immutabilité du principe n’exigent nullement l’uniformité et l’immobilité, d’ailleurs irréalisables, des formes extérieures, et ceci permet, dans l’application pratique qui doit en être faite à l’expression et à la transmission de l’enseignement initiatique, de concilier les deux notions, si souvent opposées à tort, de la tradition et du progrès, mais en ne reconnaissant toutefois à ce dernier qu’un caractère purement relatif.
Il n’y a que la traduction extérieure de l’instruction initiatique et son assimilation par telle ou telle individualité qui soient susceptibles de modifications, et non cette instruction envisagée en elle-même ; en effet, dans la mesure où une telle traduction est possible, elle doit forcément tenir compte des relativités, tandis que ce qu’elle exprime en est indépendant dans l’universalité idéale de son essence, et il ne peut évidemment être question de progrès à un point de vue qui comprend toutes les possibilités dans la simultanéité d’une synthèse unique.
L’enseignement initiatique, extérieur et transmissible dans des formes, n’est en réalité et ne peut être qu’une préparation de l’individu à recevoir la véritable instruction initiatique par l’effet de son travail personnel. On peut ainsi lui indiquer la voie à suivre, le plan à réaliser, et le disposer à acquérir l’aptitude mentale et intellectuelle nécessaire à l’intelligence des conceptions initiatiques ; on peut encore l’assister et le guider en contrôlant son travail d’une façon constante, mais c’est tout, car nul autre, fût-il un Maître dans l’acception la plus complète du mot, ne peut faire ce travail pour lui.
Ce que l’initié doit forcément acquérir par lui-même, parce que personne ni rien d’extérieur à lui ne peut le lui communiquer, c’est précisément ce qui échappe par sa nature même à toute curiosité profane, c’est-à-dire la possession effective du secret initiatique proprement dit.
Mais, pour qu’il puisse arriver à réaliser cette possession dans toute son étendue et avec tout ce qu’elle implique, il faut que l’enseignement qui sert en quelque sorte de base et de support à son travail personnel s’ouvre sur des possibilités illimitées, et lui permette ainsi d’étendre indéfiniment ses conceptions, au lieu de les enfermer dans les limites plus ou moins étroites d’une théorie systématique ou d’une formule dogmatique quelconque.
Maintenant, ceci étant établi, jusqu’où peut aller cet enseignement quand il s’étend au-delà des premières phases de préparation initiatique avec les formes extérieures qui y sont plus spécialement attachées ?
Dans quelles conditions peut-il exister tel qu’il doit être pour remplir le rôle qui lui est dévolu et aider effectivement dans leur travail ceux qui y participent, pourvu seulement qu’ils soient par eux-mêmes capables d’en recueillir les fruits ?
Comment ces conditions sont-elles réalisées par les différentes organisations revêtues d’un caractère initiatique ?
Enfin, à quoi correspondent d’une façon précise, dans l’initiation réelle, les hiérarchies que comportent de telles organisations ?
Ce sont là autant de questions qu’il n’est guère possible de traiter en peu de mots, et qui toutes mériteraient au contraire d’être amplement développées, sans d’ailleurs qu’il soit jamais possible, en le faisant, de fournir autre chose qu’un thème à réflexion et à méditation, et sans avoir la vaine prétention d’épuiser un sujet qui s’étend et s’approfondit de plus en plus à mesure qu’on avance dans son étude, précisément parce que, à qui l’étudie avec les dispositions d’esprit requises, il ouvre des horizons conceptuels réellement illimités.
R. Guénon.
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