Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Blog des Spiritualités

Le Blog des Spiritualités

« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 24 Juillet 2026, 06:30am

Catégories : #Penseurs, #Religions, #Musulmans, #Théologie, #Philosophie, #Tradition, #Modernité, #Spiritualité

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

 

Une espérance pour notre temps

« Une civilisation ne meurt véritablement que lorsqu'elle cesse de dialoguer avec elle-même et avec les autres. Tant qu'il demeure des hommes et des femmes pour penser, transmettre, admirer et espérer, elle continue silencieusement à écrire quelques-unes des plus belles pages de son histoire. »

 

Introduction : Une espérance pour notre temps.

Il est des périodes de l'histoire qui possèdent parfois la fâcheuse habitude de simplifier ce qui devrait toujours demeurer infiniment complexe et merveilleusement humain. Les grandes traditions spirituelles elles-mêmes n'échappent malheureusement pas toujours à cette tentation contemporaine qui consiste à les réduire à quelques caricatures sommaires, à quelques polémiques passagères ou encore aux plus bruyantes des voix qui prétendent parfois parler en leur nom.

L'islam n'échappe naturellement pas à cette règle. Depuis plusieurs décennies déjà, les débats qui l'entourent occupent régulièrement le devant de la scène médiatique, intellectuelle et politique française. Ils sont parfois passionnés, souvent nécessaires et quelques fois malheureusement simplificateurs. Le tumulte de notre temps possède en effet cette étrange faculté de rendre presque invisibles ceux qui consacrent pourtant humblement leur existence entière à penser, à transmettre et à approfondir la richesse intellectuelle et spirituelle des grandes traditions religieuses dont ils sont les héritiers.

Or, il est une réalité infiniment plus discrète et peut-être plus belle encore que les polémiques contemporaines nous empêchent parfois d'apercevoir avec toute la sérénité nécessaire. Depuis près d'un siècle, des hommes et des femmes musulmans de langue française n'ont jamais cessé de contribuer avec intelligence, exigence et fidélité à cette grande conversation spirituelle et intellectuelle qui accompagne depuis toujours l'histoire humaine. Philosophes, islamologues, sociologues, poètes, écrivains, théologiens, traducteurs ou encore maîtres spirituels, ils continuent aujourd'hui encore d'interroger avec une remarquable liberté intellectuelle les rapports que l'islam entretient avec la modernité, la spiritualité, la démocratie, la transmission, le dialogue des religions et plus profondément encore avec cette commune humanité dont nous sommes ensemble les humbles héritiers.

Le présent article voudrait simplement leur rendre hommage et les mettre en avant.

Il ne constitue naturellement ni un manifeste intellectuel supplémentaire ni davantage une tentative artificielle visant à proposer un impossible portrait uniforme de l'islam contemporain dont la richesse procède précisément de la diversité des sensibilités spirituelles et intellectuelles qui le composent. Son ambition est infiniment plus modeste et probablement plus fidèle encore à l'esprit qui accompagne depuis plusieurs mois déjà l'ensemble de nos travaux consacrés aux spiritualités.

Nous voudrions simplement raconter quelques-unes des plus belles aventures intellectuelles et spirituelles musulmanes contemporaines qui s'écrivent aujourd'hui encore en langue française.

Mohammed Arkoun (1928-2010) consacrera ainsi son existence entière à penser avec une remarquable exigence critique les rapports entre l'islam, la raison et la modernité. Mohamed Talbi (1921-2017) nous rappellera avec beaucoup de courage et de fidélité que la liberté de conscience appartient depuis toujours aux plus précieuses conquêtes de l'esprit humain. Malek Chebel (1953-2016) consacrera plusieurs décennies à faire dialoguer l'héritage des Lumières et la spiritualité musulmane tandis qu'Abdelwahab Meddeb (1946-2014) nous enseignera que l'universalisme culturel constitue peut-être encore aujourd'hui l'un des plus sûrs chemins permettant aux civilisations de se rencontrer véritablement.

Ali Mérad (1930-2017) nous conduira vers l'intelligence historique de la pensée musulmane quand Ghaleb Bencheikh nous invitera au dialogue des spiritualités. Abdennour Bidar nous parlera de fraternité et de spiritualité universelle tandis que Mohammad Ali Amir-Moezzi nous révélera quelques-uns des plus lumineux paysages spirituels du shî'isme ancien. Amin Maalouf nous rappellera enfin que les identités humaines ne sont jamais condamnées à choisir entre fidélité et ouverture lorsqu'elles consentent humblement à devenir des « identités heureuses ».

Éric Geoffroy nous conduira quant à lui vers les chemins lumineux du soufisme contemporain tandis que Cheikh Khaled Bentounes poursuivra inlassablement son admirable travail consacré à la paix et à la fraternité universelle. Abdelhafid Benchouk, Khaldoun Hamade, Mohamed Bajrafil, Slimane Rezki, Souleymane Bachir Diagne, Rachid Benzine,Leïli Anvar, Kahina Bahloul, Leïla Babès et beaucoup d'autres continueront chacun à leur manière cette grande conversation spirituelle et intellectuelle dont ils constituent aujourd'hui quelques-unes des plus belles voix francophones contemporaines.

Il y a tant de voix qui parlent de l'islam qu'on aime ! Et elles sont nombreuses ! Il suffit de vouloir les entendre au lieu de les invisibiliser et de ne promouvoir dans nos médias que des incompétents qui ont comme seules "qualités" que de critiquer, voir de haïr, l'islam et les musulmans.

Ils incarnent la diversité de l'islam contemporain que l'on pourrait appeler l'islam des Lumières.

Ces hommes et ces femmes sont naturellement très différents les uns des autres. Ils ne pensent pas toujours les mêmes choses et leurs sensibilités spirituelles, philosophiques ou théologiques ne sauraient naturellement être artificiellement confondues. Quelques-uns sont profondément attachés à la mystique musulmane quand d'autres privilégient davantage la philosophie, la théologie, la sociologie des religions ou encore l'étude critique des textes fondateurs. Certains appartiennent désormais à l'histoire intellectuelle du XXème siècle quand plusieurs autres poursuivent aujourd'hui encore leur œuvre parmi nous.

Ils possèdent cependant un point commun particulièrement précieux.

Ils pensent.

Ils pensent humblement l'islam, la spiritualité, la modernité, la fraternité humaine et la place que continuent aujourd'hui encore d'occuper les grandes traditions religieuses dans la destinée spirituelle des hommes. Ils nous rappellent également que l'intelligence n'a jamais constitué une menace pour la foi et que les plus belles fidélités spirituelles sont peut-être précisément celles qui consentent humblement à demeurer des fidélités intelligentes.

Il nous paraît particulièrement important de souligner ici que nous n'avons naturellement nullement souhaité proposer un impossible inventaire exhaustif des grandes voix intellectuelles musulmanes francophones contemporaines. Une telle entreprise dépasserait très largement les ambitions plus modestes du présent article. Nous avons simplement choisi quelques hommes et quelques femmes dont les œuvres nous semblent témoigner avec une particulière éloquence de la richesse intellectuelle, philosophique et spirituelle de l'islam contemporain lorsqu'il consent humblement à dialoguer avec son temps.

Le lecteur retrouvera d'ailleurs dans ces pages plusieurs des thèmes qui accompagnaient déjà nos deux précédents voyages intellectuels et spirituels. Il y sera naturellement question d'émerveillement, de gratitude et de transmission mais également de poésie, de philosophie, de mystique, de fraternité humaine et de cette mystérieuse disposition du cœur et de l'esprit qui permet encore aujourd'hui aux hommes de reconnaître humblement la beauté lorsqu'elle vient à leur rencontre sous des formes qu'ils n'avaient pas toujours imaginées.

Car il nous semble finalement que ces femmes et ces hommes nous racontent ensemble une même histoire. Celle d'une tradition spirituelle qui ne cesse jamais véritablement de penser son rapport au monde, à l'histoire et à l'avenir qu'elle souhaite humblement contribuer à construire avec les autres grandes aventures intellectuelles et spirituelles de l'humanité.

Les deux premiers articles de ce cycle s'achevaient respectivement sous les signes de l'émerveillement et de de la transmission. Celui-ci s'ouvrira quant à lui sous celui de l'espérance.

Non pas cette espérance naïve qui refuserait de regarder lucidement les difficultés de notre temps mais beaucoup plus humblement celle qui continue à croire que les civilisations ne dialoguent véritablement qu'à la condition que quelques-uns consentent généreusement à devenir leurs passeurs fidèles, exigeants et reconnaissants.

Plus profondément encore peut-être, ce troisième article nous rappellera qu'il est encore possible aujourd'hui d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle et infiniment ouvert à l'intelligence du monde contemporain, que l'universalisme n'est jamais l'ennemi des fidélités particulières et qu'il demeure enfin quelques hommes et quelques femmes suffisamment libres pour consacrer leur existence entière à cette admirable aventure humaine qui consiste simplement à penser, à transmettre et à espérer ensemble.

C'est à cette espérance pour notre temps que nous vous invitons maintenant.

Elle commence tout naturellement avec Mohammed Arkoun (1928-2010) dont l'œuvre immense continue aujourd'hui encore d'interroger avec une remarquable liberté intellectuelle les rapports mystérieux qu'entretiennent depuis toujours l'islam, la raison et la modernité.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Mohammed Arkoun (1928-2010) : Penser l'islam avec toutes les ressources de l'intelligence.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été placée sous le signe d'une même fidélité intellectuelle. Mohammed Arkoun appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant plus d'un demi-siècle, il consacrera son intelligence exceptionnelle, son immense érudition et sa remarquable liberté de pensée à une seule et même ambition : permettre à la pensée musulmane contemporaine de renouer avec l'une des plus anciennes et des plus précieuses traditions de son histoire, celle qui considère que la foi et l'intelligence ne constituent jamais deux réalités ennemies mais qu'elles participent au contraire d'une même quête humaine inlassablement recommencée depuis les premiers siècles de la civilisation islamique.

Mohammed Arkoun naît le 1er février 1928 à Taourirt-Mimoun, en Kabylie algérienne (Algérie Française coloniale), et s'éteint le 14 septembre 2010 à Paris après avoir consacré plus de cinquante années de son existence à l'enseignement, à la philosophie et à l'étude critique de la pensée islamique classique et contemporaine. Professeur à l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle pendant plus de trente années, il demeure aujourd'hui encore l'un des plus importants islamologues francophones du XXème siècle dont l'œuvre continue d'inspirer philosophes, historiens, théologiens et spécialistes des sciences religieuses bien au-delà du seul monde musulman.

Son existence possède d'ailleurs quelque chose de particulièrement symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de la rencontre des cultures et des langues. Né dans une famille berbérophone, il apprendra très tôt l'arabe classique avant de découvrir la langue française dont il deviendra l'un des plus remarquables serviteurs intellectuels. Cette triple fidélité linguistique et culturelle ne cessera jamais d'accompagner l'ensemble de son œuvre et lui permettra probablement de développer ce regard singulièrement libre qui caractérise encore aujourd'hui sa pensée.

Il nous semble particulièrement important de souligner dès les premières lignes de cet article que Mohammed Arkoun ne saurait être présenté comme un simple spécialiste supplémentaire de l'histoire intellectuelle de l'islam. Son ambition apparaît infiniment plus vaste encore. Il souhaitera toute sa vie rendre possible la rencontre féconde entre l'héritage spirituel et intellectuel de la civilisation musulmane et les plus exigeantes méthodes contemporaines des sciences humaines. Plus profondément encore peut-être, il consacrera son existence entière à rappeler que la pensée musulmane classique fut pendant plusieurs siècles l'une des plus remarquables aventures intellectuelles de l'humanité avant que des raisons historiques particulièrement complexes ne viennent progressivement en limiter l'extraordinaire fécondité.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette fidélité jamais démentie à l'égard de la grandeur intellectuelle de la civilisation islamique.

Mohammed Arkoun ne cessera jamais de rappeler avec beaucoup de force que l'islam fut également l'une des plus grandes aventures philosophiques, scientifiques et spirituelles de l'histoire humaine. Son admiration pour les grands penseurs musulmans classiques irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Al-Fârâbî (v. 872-950), Avicenne (980-1037), Averroès (1126-1198), Al-Ghazâlî (1058-1111) ou encore Ibn'Arabî (1165-1240) continuent ainsi silencieusement de dialoguer sous sa plume avec les plus grandes figures de la pensée contemporaine.

L'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle une tradition spirituelle ne demeure véritablement vivante qu'à la condition de consentir humblement à penser son rapport au monde qui l'entoure. Rien n'est plus étranger à Mohammed Arkoun que la nostalgie intellectuelle ou l'immobilisme spirituel. Son œuvre tout entière apparaît au contraire comme une longue invitation adressée à la pensée musulmane contemporaine afin qu'elle retrouve la confiance intellectuelle qui permit jadis à ses plus grands philosophes de dialoguer avec l'ensemble des savoirs de leur temps.

Il écrivait ainsi dans L'Islam, morale et politique :

« Une tradition ne demeure vivante qu'en acceptant de se penser elle-même. »

Cette formule peut probablement résumer toute son aventure intellectuelle. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus grandes fidélités spirituelles ne procèdent jamais du refus de penser mais beaucoup plus humblement de cette permanente disponibilité intellectuelle qui permet aux hommes de continuer à interroger avec exigence et émerveillement les vérités qu'ils ont reçues.

Mohammed Arkoun consacrera notamment plusieurs décennies à ce qu'il appellera « la critique de la raison islamique ». Cette expression souvent commentée et parfois injustement caricaturée mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision intellectuelle. Elle ne constitue nullement une critique dirigée contre la foi musulmane elle-même mais beaucoup plus profondément une invitation adressée à la pensée islamique contemporaine afin qu'elle mobilise toutes les ressources de l'intelligence historique, philosophique et anthropologique pour mieux comprendre son propre héritage spirituel et intellectuel.

Son œuvre apparaît ainsi comme une immense conversation poursuivie pendant plus d'un demi-siècle avec l'histoire, la philosophie, la théologie et les sciences humaines contemporaines. Elle nous enseigne avec beaucoup de simplicité que la fidélité à une tradition spirituelle n'exclut jamais la liberté intellectuelle mais qu'elle suppose au contraire le courage de lui poser inlassablement les questions que notre temps continue légitimement de lui adresser.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des intuitions déjà rencontrées chez Mircea Eliade lorsqu'il nous parlait de l'universalité du sacré ou encore chez René Guénon lorsqu'il rappelait l'importance des grandes traditions spirituelles dans la destinée humaine ? Mohammed Arkoun poursuit finalement avec ses propres mots cette grande conversation intellectuelle consacrée à la place que continuent aujourd'hui encore d'occuper les traditions religieuses dans le monde contemporain.

Il nous paraît particulièrement important de souligner que son œuvre fut également tout entière consacrée au dialogue des cultures et des civilisations. Bien avant que cette expression ne devienne familière au vocabulaire contemporain, Mohammed Arkoun n'avait jamais cessé de rappeler que les grandes civilisations humaines ne se développent véritablement qu'au prix d'incessants échanges intellectuels, spirituels et culturels. Son admiration pour l'Andalousie musulmane médiévale procède précisément de cette conviction profonde. Il y contemple avec émerveillement quelques-uns des plus beaux moments de dialogue intellectuel entre les héritages grec, juif, chrétien et musulman.

Plus profondément encore peut-être, Mohammed Arkoun nous enseigne que l'intelligence n'est jamais l'ennemie de la spiritualité, bien au contraire. Cette conviction traverse discrètement l'ensemble de son œuvre depuis ses premiers écrits jusqu'aux dernières années de son existence. Il nous rappelle ainsi que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité furent également presque toujours quelques-unes des plus admirables aventures intellectuelles de notre histoire commune.

Il nous semble enfin que Mohammed Arkoun nous adresse une invitation particulièrement précieuse pour notre temps. Il nous rappelle avec beaucoup de sérénité qu'il demeure encore possible aujourd'hui d'être profondément fidèle à une tradition religieuse plusieurs fois séculaire tout en acceptant humblement de la faire dialoguer avec les plus hautes exigences intellectuelles de notre époque.

Il ne nous demande jamais de choisir artificiellement entre la foi et la raison, entre la fidélité et la liberté ou encore entre la tradition et la modernité. Son œuvre apparaît beaucoup plus humblement comme une longue méditation consacrée aux admirables fécondités qui naissent parfois de leur rencontre.

Son œuvre immense et qu'il faut lire absolument continue aujourd'hui encore de nous enseigner que les plus belles fidélités spirituelles sont peut-être précisément celles qui n'ont jamais peur des questions que leur adresse leur propre temps.

Il est enfin des vies qui ressemblent à de longues conversations silencieusement poursuivies avec quelques-uns des plus grands esprits de l'humanité. Celle de Mohammed Arkoun appartient assurément à cette admirable catégorie.

Références principales du chapitre :

° Mohammed Arkoun, Pour une critique de la raison islamique, Paris, Maisonneuve et Larose, 1984.

° Mohammed Arkoun, L'Humanisme arabe au IVe/Xe siècle, Paris, Vrin, 1970.

° Mohammed Arkoun, L'Islam, morale et politique, Paris, Desclée de Brouwer.

° Mohammed Arkoun, Lectures du Coran, Paris, Maisonneuve et Larose.

° Mohammed Arkoun, La Pensée arabe, Paris, PUF, collection « Que sais-je ? ».

° Mohammed Arkoun, L'Islam. Approche critique, Paris, Albin Michel.

° Mohammed Arkoun et Joseph Maïla, De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal, Paris, Desclée de Brouwer.

° Rachid Benzine (dir.), La Construction humaine de l'Islam, ouvrage collectif consacré à l'œuvre de Mohammed Arkoun.

° Les nombreux entretiens accordés par Mohammed Arkoun au cours des dernières années de sa vie constituent également une remarquable introduction à la richesse et à la profondeur de sa pensée. A voir notamment sur Youtube.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Mohamed Talbi (1921-2017) : La liberté comme fidélité.

Il est des hommes dont l'œuvre entière semble avoir été consacrée à rappeler à leurs contemporains une vérité que ceux-ci avaient progressivement fini par oublier. Mohamed Talbi appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant près d'un siècle, il ne cessera jamais d'affirmer avec une remarquable constance que la liberté ne constitue nullement une concession accordée à l'homme par les traditions religieuses mais qu'elle appartient au contraire à l'une des plus précieuses dimensions de sa dignité spirituelle et intellectuelle.

Mohamed Talbi naît le 16 septembre 1921 à Tunis et s'éteint le 1er mai 2017 dans cette même ville après avoir consacré près de soixante-dix années de son existence à l'enseignement universitaire, à la recherche historique et à la réflexion théologique. Historien, islamologue, professeur à l'Université de Tunis dont il fut également doyen de la Faculté des Lettres et président de l'Université tunisienne, il demeure aujourd'hui encore l'une des plus importantes figures intellectuelles musulmanes francophones du XXème siècle dont l'œuvre continue de nourrir la réflexion contemporaine sur les rapports qu'entretiennent l'islam, la liberté de conscience et la modernité.

Son existence possède quelque chose de particulièrement émouvant tant elle semble placée dès son commencement sous le signe de cette double fidélité qui ne cessera jamais de l'accompagner : une profonde fidélité à sa tradition spirituelle musulmane et une tout aussi profonde fidélité à l'intelligence humaine lorsqu'elle consent humblement à poursuivre la vérité avec exigence et liberté.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Mohamed Talbi ne saurait être présenté comme un simple théologien musulman contemporain parmi d'autres. Son œuvre possède une singulière cohérence intérieure qui ne cessera jamais de l'inviter à revenir vers ce qu'il considère comme l'une des plus grandes intuitions spirituelles du Coran lui-même : Dieu n'appelle jamais l'homme à croire malgré sa liberté mais précisément par elle.

Cette conviction fondamentale irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément admirable dans le courage intellectuel dont il témoignera jusqu'aux derniers jours de son existence. Mohamed Talbi ne cessera jamais de rappeler que la liberté de conscience constitue selon lui l'une des plus lumineuses expressions de la dignité humaine voulue par Dieu lui-même. Il ne s'agit nullement sous sa plume d'une concession tardive faite aux exigences philosophiques du monde contemporain mais beaucoup plus profondément encore d'une fidélité aux intuitions spirituelles les plus anciennes et les plus fécondes de la révélation coranique.

Comment ne pas penser ici au célèbre verset qu'il commentera inlassablement tout au long de son existence ?

« Nulle contrainte en religion. »
(Coran, II, 256).

Il nous semble particulièrement important de souligner que Mohamed Talbi consacrera plusieurs décennies à méditer cette affirmation coranique dont il considérait qu'elle devait demeurer l'une des pierres angulaires de toute réflexion musulmane contemporaine consacrée à la liberté humaine. Son interprétation ne cessera jamais d'être remarquablement cohérente. Si Dieu lui-même refuse de contraindre l'homme dans sa relation avec Lui, comment les hommes pourraient-ils légitimement prétendre exercer une quelconque contrainte spirituelle sur leurs semblables ?

Cette question traversera silencieusement toute son œuvre.

Mohamed Talbi écrivait ainsi dans Plaidoyer pour un islam moderne :

« Dieu a voulu l'homme libre et responsable de sa liberté. »

Cette phrase admirable pourrait probablement résumer l'ensemble de sa pensée théologique. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que la liberté humaine n'apparaît jamais sous sa plume comme un accident regrettable de la condition humaine auquel les traditions religieuses devraient tant bien que mal consentir. Elle constitue au contraire l'une des plus hautes expressions de cette confiance mystérieuse que Dieu Lui-même accorde à l'homme lorsqu'Il l'appelle librement à répondre à Son invitation.

L'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle il n'existe jamais de contradiction véritable entre la fidélité spirituelle et la liberté intellectuelle. Mohamed Talbi n'acceptera jamais les fausses alternatives qui conduisent parfois nos contemporains à opposer artificiellement la tradition et la modernité, la foi et la raison ou encore l'islam et les principes fondamentaux des libertés humaines.

Plus profondément encore peut-être, il consacrera une grande partie de son existence à rappeler que la civilisation musulmane classique fut elle-même traversée pendant plusieurs siècles par de grands débats théologiques, philosophiques et juridiques dont l'extraordinaire richesse intellectuelle continue aujourd'hui encore d'émerveiller ses lecteurs contemporains. L'islam qu'il contemple et qu'il aime profondément n'est jamais un islam du refus ou du repli ; il demeure au contraire une invitation permanente adressée à l'intelligence humaine afin qu'elle poursuive humblement sa quête de vérité.

Son œuvre consacrée au dialogue des religions mérite également d'être particulièrement soulignée. Peu d'intellectuels musulmans francophones auront ainsi consacré autant d'énergie à rappeler que les traditions spirituelles ne trouvent jamais leur plus belle expression dans l'affrontement des certitudes mais beaucoup plus humblement dans cette admirable disponibilité intérieure qui permet aux hommes de se rencontrer véritablement au-delà même de leurs différences religieuses, philosophiques ou culturelles.

Il nous enseigne ainsi que l'universalisme spirituel n'est jamais l'ennemi des fidélités particulières mais qu'il en constitue parfois l'un des plus beaux accomplissements.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des intuitions déjà rencontrées chez Louis Massignon lorsqu'il nous parlait de l'hospitalité sacrée ou encore chez Mohammed Arkoun lorsqu'il nous invitait à penser avec toutes les ressources de l'intelligence humaine l'héritage spirituel dont nous sommes ensemble les héritiers ? Mohamed Talbi poursuit finalement avec ses propres mots cette grande conversation intellectuelle et spirituelle consacrée à la liberté, à la fraternité humaine et à la dignité reconnue à chaque conscience humaine.

Son admiration pour le texte coranique mérite enfin d'être particulièrement soulignée. Contrairement à certaines lectures parfois réductrices qui voudraient opposer la liberté humaine aux exigences spirituelles des traditions religieuses, Mohamed Talbi nous enseigne précisément le contraire. Il contemple au contraire dans le Coran l'une des plus admirables invitations adressées à l'homme afin qu'il devienne librement ce qu'il est appelé à être depuis son commencement.

Cette intuition fondamentale apparaît aujourd'hui encore particulièrement précieuse dans le cadre du présent dossier. Elle nous rappelle avec beaucoup de sérénité que les plus grandes fidélités religieuses sont peut-être précisément celles qui ne redoutent jamais la liberté qu'elles reconnaissent à l'autre.

Mohammed Arkoun ouvrait ce troisième voyage en nous parlant de l'intelligence. Mohamed Talbi nous enseigne quant à lui que l'espérance commence peut-être également par cette confiance humblement accordée à la liberté humaine lorsqu'elle consent généreusement à se mettre au service du vrai, du beau et du bien.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il est possible d'être tout ensemble profondément croyant et profondément libre, infiniment fidèle à sa tradition spirituelle et merveilleusement disponible au dialogue des hommes et des civilisations.

Il est enfin des vies qui ressemblent à de longues méditations consacrées à la dignité humaine. Celle de Mohamed Talbi appartient assurément à cette lumineuse catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que la liberté ne constitue jamais une infidélité à la vérité que nous poursuivons humblement depuis notre jeunesse mais qu'elle demeure au contraire l'une des plus belles expressions de notre commune humanité lorsqu'elle consent à devenir une liberté fraternelle et responsable.

C'est probablement là l'une des plus précieuses espérances que Mohamed Talbi continue aujourd'hui encore de nous transmettre.

Références principales du chapitre :

° Mohamed Talbi, Plaidoyer pour un islam moderne, Paris, Nirvana, 1998.

° Mohamed Talbi, L'Islam n'est pas le voile. Il est le regard, Paris, Nirvana.

° Mohamed Talbi et Olivier Clément, Un respect têtu. Entretiens sur le christianisme et l'islam, Paris, Nouvelle Cité, 1997.

° Mohamed Talbi, Pensée musulmane et modernité, diverses éditions et articles universitaires.

° Mohamed Talbi, Ummat al-Wasat. L'islam et le dialogue des cultures, Tunis.

° Mohamed Talbi, Histoire du Christ. Une lecture musulmane, Paris, Desclée de Brouwer.

° Mohamed Talbi, Ma religion, c'est la liberté, entretiens publiés dans plusieurs revues et ouvrages consacrés à sa pensée.

° Mohamed Haddad (dir.), plusieurs ouvrages collectifs consacrés à l'œuvre historique et théologique de Mohamed Talbi permettent utilement de compléter la lecture de ses principaux travaux.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Malek Chebel (1953-2016) : Les Lumières de l'islam.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à construire des ponts entre des mondes que beaucoup de leurs contemporains considéraient encore comme irréductiblement étrangers les uns aux autres. Malek Chebel appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant plus de trente années, il consacrera son intelligence, son immense culture et son extraordinaire talent de pédagogue à rappeler inlassablement que l'islam et les Lumières ne constituent nullement deux aventures intellectuelles condamnées à s'ignorer mutuellement mais qu'elles possèdent au contraire une remarquable faculté de dialoguer ensemble lorsqu'elles consentent humblement à rechercher ce qu'elles ont peut-être de plus précieux à offrir à l'humanité : la liberté, l'intelligence et la fraternité.

Malek Chebel naît le 23 mars 1953 à Skikda, en Algérie (Algérie Française coloniale), et s'éteint le 12 novembre 2016 à Paris après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'anthropologie, à la psychanalyse, à l'islamologie et à la transmission des grandes richesses intellectuelles et spirituelles de la civilisation musulmane. Anthropologue des religions, écrivain, philosophe et remarquable vulgarisateur des cultures de l'islam, il demeure aujourd'hui encore l'une des plus importantes figures intellectuelles musulmanes francophones contemporaines dont l'œuvre continue de nourrir avec une étonnante actualité la réflexion consacrée aux rapports qu'entretiennent l'islam, la modernité et les valeurs humanistes universelles.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de la rencontre des cultures. Né en Algérie, formé notamment aux Universités d'Oran et de Paris où il poursuivra ses travaux en psychopathologie clinique et en anthropologie des religions sous la direction de quelques-uns des plus grands universitaires français de son temps, il ne cessera jamais d'habiter intellectuellement ces deux rives de la Méditerranée dont il entreprendra pendant plusieurs décennies de rapprocher humblement les héritages respectifs.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Malek Chebel ne saurait être présenté comme un simple essayiste musulman contemporain parmi d'autres. Son œuvre possède une remarquable cohérence intérieure qui ne cessera jamais de l'inviter à revenir vers cette même intuition fondamentale : une tradition spirituelle ne demeure véritablement vivante qu'à la condition de consentir généreusement à dialoguer avec son temps sans jamais renoncer pour autant à la profondeur de ses intuitions fondatrices.

Cette conviction ne le quittera jamais.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'enthousiasme intellectuel avec lequel il parlera tout au long de son existence de la civilisation musulmane classique. Peu de penseurs contemporains auront ainsi consacré autant de livres, d'entretiens et de conférences à rappeler combien l'histoire intellectuelle de l'islam constitue également l'une des plus admirables aventures philosophiques, scientifiques, artistiques et spirituelles de l'histoire humaine.

L'islam qu'il contemple et qu'il aime profondément n'est jamais un islam réduit à sa seule dimension juridique ou théologique. Il est également celui des poètes, des philosophes, des médecins, des astronomes, des mystiques et des grands voyageurs dont les œuvres continuent aujourd'hui encore d'illuminer notre commune histoire intellectuelle. Averroès (1126-1198), Avicenne (980-1037), Al-Fârâbî (v. 872-950), Ibn Khaldûn (1332-1406), Ibn'Arabî (1165-1240) ou encore Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) ne cesseront jamais silencieusement d'accompagner son œuvre.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Mohammed Arkoun ou encore de Mohamed Talbi ? Tous trois nous rappellent finalement que les plus belles fidélités spirituelles procèdent peut-être toujours d'une même confiance humblement accordée à l'intelligence humaine lorsqu'elle consent généreusement à poursuivre sa quête de vérité.

L'une des grandes intuitions de Malek Chebel réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle l'islam possède lui-même ses propres Lumières dont l'histoire demeure encore trop souvent méconnue. Bien avant que l'Europe ne connaisse celles du XVIIIème siècle, la civilisation musulmane avait déjà fait dialoguer avec une extraordinaire fécondité la philosophie grecque, la théologie, les sciences, la médecine, l'astronomie ou encore la mystique.

Cette mémoire intellectuelle ne cessera jamais de l'habiter.

Il écrivait ainsi :

« Les Lumières de l'islam sont une invitation permanente adressée à l'intelligence humaine. »

Cette formule admirable nous paraît particulièrement importante dans le cadre du présent dossier tant elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que l'histoire des spiritualités humaines ne saurait jamais être séparée de celle des grandes aventures intellectuelles qui les accompagnèrent depuis leurs origines.

Son célèbre Manifeste pour un islam des Lumières constitue aujourd'hui encore l'un des plus importants témoignages de cette fidélité intellectuelle. Il ne s'agit nullement sous sa plume de proposer un islam nouveau artificiellement détaché de son histoire spirituelle plusieurs fois séculaire mais beaucoup plus humblement de rappeler que la civilisation musulmane possède elle-même toutes les ressources intellectuelles, philosophiques et spirituelles nécessaires afin de poursuivre son dialogue avec le monde contemporain.

Plus profondément encore peut-être, Malek Chebel nous enseigne que l'universalisme ne constitue jamais une menace pour les fidélités particulières lorsqu'il procède de cette commune humanité dont nous sommes ensemble les héritiers.

Son œuvre apparaît ainsi comme une longue invitation adressée à ses lecteurs afin qu'ils consentent humblement à regarder autrement l'histoire intellectuelle de l'islam et à y reconnaître quelques-unes des plus admirables aventures humaines consacrées à la recherche du vrai, du beau et du bien.

Son extraordinaire talent de passeur mérite également d'être particulièrement souligné. Peu d'intellectuels musulmans francophones contemporains auront ainsi consacré autant d'énergie à rendre accessibles au plus grand nombre les richesses philosophiques, historiques et spirituelles de la civilisation musulmane. Ses nombreux dictionnaires consacrés aux symboles de l'islam, à la sexualité, à l'amour ou encore aux grandes figures spirituelles musulmanes témoignent admirablement de cette permanente volonté de transmission qui accompagne l'ensemble de son œuvre.

Il nous semble enfin particulièrement important de rappeler que Malek Chebel ne parlait jamais seulement de l'islam contemporain. Il nous parlait beaucoup plus profondément encore des hommes eux-mêmes et de cette admirable faculté qui leur est offerte de construire ensemble des civilisations dont la grandeur procède précisément de leur capacité à dialoguer avec les autres sans jamais renoncer à elles-mêmes.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à son héritage spirituel et merveilleusement disponible à l'intelligence du monde contemporain.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations permanentes adressées aux hommes afin qu'ils consentent humblement à devenir un peu plus libres, un peu plus fraternels et un peu plus lumineux qu'ils ne l'étaient auparavant. Celle de Malek Chebel appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les Lumières ne constituent jamais l'ennemie des grandes traditions spirituelles lorsqu'elles procèdent humblement de cette même recherche inlassablement recommencée du vrai, du beau et du bien qui accompagne depuis toujours les plus belles aventures humaines.

Références principales du chapitre :

° Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumières. 27 propositions pour réformer l'islam, Paris, Hachette Littératures, 2004.

° Malek Chebel, L'Islam expliqué, Paris, Perrin.

° Malek Chebel, Dictionnaire amoureux de l'Islam, Paris, Plon, 2004.

° Malek Chebel, L'Esprit des Lumières dans l'Islam, Paris, Albin Michel, 2006.

° Malek Chebel, L'Islam et la raison, Paris, Perrin.

° Malek Chebel, Le Coran pour les Nuls, Paris, First Éditions.

° Malek Chebel, Les 100 mots de l'Islam, Paris, PUF, collection « Que sais-je ? ».

° Malek Chebel, Dictionnaire des symboles musulmans. Rites, mystique et civilisation, Paris, Albin Michel.

° Les nombreux entretiens accordés par Malek Chebel à la presse et aux médias audiovisuels constituent également une remarquable introduction à la générosité intellectuelle et à l'enthousiasme communicatif qui caractérisent l'ensemble de son œuvre.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Abdelwahab Meddeb (1946-2014) : L'universel au cœur des traditions.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler que les civilisations ne deviennent véritablement grandes que lorsqu'elles consentent humblement à dialoguer avec ce qui leur est étranger sans jamais cesser d'être profondément elles-mêmes. Abdelwahab Meddeb appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant près d'un demi-siècle, il consacrera son intelligence lumineuse, son immense culture littéraire et philosophique ainsi que son amour passionné des grandes œuvres spirituelles de l'humanité à cette conviction dont il ne se départira jamais : l'universel n'est nullement l'ennemi des fidélités particulières mais peut-être au contraire leur plus bel accomplissement.

Abdelwahab Meddeb naît le 17 janvier 1946 à Tunis et s'éteint le 6 novembre 2014 à Paris après avoir consacré l'essentiel de son existence à la littérature, à la poésie, à la philosophie et au dialogue des traditions spirituelles. Écrivain, poète, essayiste, homme de radio et professeur de littérature comparée à l'Université Paris X-Nanterre, il demeure aujourd'hui encore l'une des plus importantes figures intellectuelles musulmanes francophones contemporaines dont l'œuvre continue de nous inviter avec une remarquable liberté intérieure à penser ensemble l'islam, la modernité et l'universel.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette double fidélité méditerranéenne qui ne cessera jamais de l'accompagner. Né dans une ancienne famille tunisienne profondément attachée à la culture musulmane classique dont son père était lui-même un savant religieux et un maître de l'enseignement traditionnel à la Grande Mosquée de Tunis, il découvrira dès son enfance les richesses spirituelles et poétiques de la langue arabe avant de rencontrer quelques années plus tard celles de la littérature française dont il deviendra l'un des plus brillants interprètes contemporains.

Cette double appartenance ne cessera jamais d'habiter son œuvre.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Abdelwahab Meddeb ne saurait être présenté comme un simple écrivain musulman francophone parmi d'autres. Son œuvre possède une remarquable singularité intellectuelle qui tient probablement à cette extraordinaire faculté qu'il possédait de faire dialoguer entre elles les plus grandes aventures spirituelles et littéraires de l'humanité avec une apparente simplicité dont seule une immense érudition pouvait secrètement rendre possible l'accomplissement.

Chez lui, Dante Alighieri (1265-1321) dialogue avec Ibn'Arabî (1165-1240), Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) converse avec Stéphane Mallarmé (1842-1898), le Coran rencontre la Divine Comédie et la mystique musulmane poursuit silencieusement sa conversation plusieurs fois séculaire avec quelques-uns des plus grands textes de la littérature universelle.

Cette hospitalité intellectuelle constitue probablement l'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la fidélité dont il témoignera jusqu'au soir de son existence à l'égard de la civilisation musulmane classique dont il ne cessera jamais de célébrer la prodigieuse richesse spirituelle, philosophique et poétique. L'islam qu'il contemple et qu'il aime profondément n'est jamais celui des frontières intellectuelles ou culturelles ; il est beaucoup plus humblement celui des grands voyageurs, des poètes, des mystiques et des philosophes qui considéraient depuis toujours la quête de la vérité comme une aventure humaine dont aucune civilisation ne saurait légitimement prétendre posséder seule le secret.

Cette conviction irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Goethe (1749-1832), de Louis Massignon (1883-1962) ou encore d'Henry Corbin (1903-1978) ? Tous nous rappellent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne cessent jamais véritablement de dialoguer ensemble lorsqu'elles consentent humblement à se reconnaître mutuellement comme les admirables héritières d'une même quête de l'absolu.

Abdelwahab Meddeb écrivait ainsi dans La Maladie de l'islam :

« Une civilisation ne vit que par sa capacité à accueillir ce qui lui est étranger. »

Cette formule admirable pourrait probablement résumer toute son aventure intellectuelle et spirituelle. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus belles fidélités ne procèdent jamais du refus de la rencontre mais beaucoup plus humblement de cette disponibilité intérieure qui permet aux hommes et aux civilisations de continuer à s'enrichir mutuellement sans jamais renoncer à ce qu'elles sont profondément.

L'une des grandes intuitions de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle l'histoire de l'islam classique constitue elle-même un admirable témoignage de cette permanente fécondité des rencontres intellectuelles et spirituelles. L'héritage grec, persan, indien et arabe s'y est progressivement conjugué pendant plusieurs siècles avec une extraordinaire liberté créatrice dont les œuvres philosophiques, scientifiques et mystiques continuent aujourd'hui encore d'émerveiller notre modernité.

Cette mémoire intellectuelle ne cessera jamais de l'habiter.

Plus profondément encore peut-être, Abdelwahab Meddeb nous enseigne que la modernité ne constitue jamais une menace lorsqu'elle consent humblement à demeurer fidèle à l'intelligence des traditions dont elle procède elle-même. Son œuvre apparaît ainsi comme une longue invitation adressée à ses lecteurs afin qu'ils consentent généreusement à regarder autrement les rapports qu'entretiennent l'islam et l'Occident depuis plus de quatorze siècles.

L'universel qu'il poursuit humblement n'est jamais un universel abstrait condamnant les particularités culturelles ou spirituelles à progressivement disparaître. Il procède au contraire de cette conviction profondément méditerranéenne selon laquelle les hommes deviennent infiniment plus eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à recevoir quelque chose de ceux qu'ils rencontrent au cours de leur voyage intellectuel et spirituel.

Son travail radiophonique mérite également d'être particulièrement souligné. Pendant plusieurs années, son émission consacrée aux cultures de l'islam permettra à plusieurs générations d'auditeurs français de découvrir avec émerveillement quelques-uns des plus beaux trésors philosophiques, littéraires et spirituels de la civilisation musulmane. Peu d'intellectuels musulmans francophones contemporains auront ainsi consacré autant de talent et autant de générosité à transmettre humblement la beauté de ce qu'ils avaient eux-mêmes eu le bonheur de recevoir.

Il nous semble enfin particulièrement important de rappeler qu'Abdelwahab Meddeb ne parlait jamais seulement de l'islam contemporain. Son œuvre nous parle beaucoup plus profondément encore de cette admirable faculté qu'ont parfois les hommes de construire ensemble des ponts plus solides que les frontières qui prétendent les séparer.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à la beauté de celles des autres et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les grandes aventures intellectuelles et humaines continuent généreusement de nous offrir depuis plusieurs millénaires.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des bibliothèques ouvertes sur le monde tout entier. Celle d'Abdelwahab Meddeb appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux voyages intellectuels ne nous éloignent jamais véritablement de notre commencement ; ils nous permettent simplement de découvrir avec émerveillement combien il existe dans le monde infiniment plus de ponts que nous ne l'imaginions encore quelques instants auparavant.

Références principales du chapitre :

° Abdelwahab Meddeb, La Maladie de l'islam, Paris, Le Seuil, 2002.

° Abdelwahab Meddeb, Sortir de la malédiction, Paris, Le Seuil, 2008.

° Abdelwahab Meddeb, Pari de civilisation, Paris, Le Seuil.

° Abdelwahab Meddeb, L'Exil occidental, Paris, Albin Michel.

° Abdelwahab Meddeb, Tombeau d'Ibn Arabi, Paris, Fata Morgana.

° Abdelwahab Meddeb, Aya dans les villes, Paris, Fata Morgana.

° Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora (dir.), Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours, Paris, Albin Michel, 2013.

° Abdelwahab Meddeb, Contre-prêches. Chroniques, Paris, Le Seuil.

° Les archives radiophoniques de l'émission Cultures d'islam constituent également une remarquable introduction à l'étendue de sa culture philosophique, poétique et spirituelle.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Ali Mérad (1930-2017) : La mémoire retrouvée.

Il est des hommes qui consacrent leur existence entière à construire l'avenir et d'autres qui choisissent plus humblement de nous réconcilier avec notre propre mémoire. Ali Mérad appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant plus d'un demi-siècle, il consacrera son intelligence lumineuse, son immense érudition historique et sa remarquable élégance intellectuelle à nous rappeler qu'une tradition spirituelle ne demeure véritablement vivante qu'à la condition de consentir humblement à demeurer fidèle à la mémoire dont elle procède. Son œuvre apparaît ainsi aujourd'hui encore comme une longue méditation consacrée aux admirables fécondités qui naissent parfois de la rencontre entre l'histoire, la spiritualité et cette discrète sagesse qui permet aux civilisations de ne jamais oublier tout à fait ce qu'elles furent au commencement de leur voyage.

Ali Mérad naît le 27 février 1930 à Constantine, en Algérie, et s'éteint le 22 novembre 2017 à Lyon après avoir consacré près de soixante années de son existence à l'enseignement universitaire, à l'histoire intellectuelle de l'islam contemporain et au dialogue des cultures. Islamologue, historien et professeur à l'Université Lyon II, il demeure aujourd'hui encore l'un des plus fins connaisseurs francophones de l'histoire de la pensée musulmane moderne dont les travaux continuent d'accompagner avec une remarquable discrétion plusieurs générations de chercheurs, de philosophes et de lecteurs passionnés par les grandes aventures intellectuelles de notre temps.

Son existence possède quelque chose de profondément méditerranéen tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette double fidélité qui ne cessera jamais de l'accompagner : une profonde fidélité à la civilisation musulmane dont il entreprendra humblement de transmettre la mémoire intellectuelle et une tout aussi profonde fidélité à cette exigence universitaire qui considère que les plus grandes traditions spirituelles ne sauraient jamais être véritablement comprises sans la connaissance attentive de leur propre histoire.

Cette double fidélité irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Ali Mérad ne saurait être présenté comme un simple historien supplémentaire de l'islam contemporain. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus précieuse encore. Il souhaitera toute sa vie permettre à ses lecteurs de retrouver quelques-unes des plus belles pages de cette longue conversation poursuivie depuis plus de quatorze siècles entre les hommes, leurs traditions spirituelles et l'histoire qu'ils écrivent ensemble sans toujours mesurer toute la beauté qu'elle contient déjà.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette discrétion intellectuelle qui accompagnera toute son existence. Ali Mérad appartient à cette lumineuse famille des grands passeurs qui semblent avoir consacré davantage de temps à transmettre humblement les œuvres des autres qu'à parler d'eux-mêmes. Ses travaux consacrés aux grands réformateurs musulmans modernes, au dialogue islamo-chrétien ou encore à l'histoire intellectuelle de l'Algérie contemporaine témoignent admirablement de cette permanente générosité universitaire.

Son admiration pour Mohammed Abduh (1849-1905), Jamâl ad-Dîn al-Afghânî (1838-1897) ou encore pour les grandes figures du réformisme musulman moderne mérite naturellement d'être particulièrement soulignée. Il y contemple avec beaucoup de sérénité quelques-uns des plus beaux témoignages de cette permanente capacité qu'ont les traditions spirituelles à poursuivre humblement leur dialogue avec l'histoire sans jamais renoncer à la profondeur des intuitions qui les ont vu naître.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Mohammed Arkoun ou de Mohamed Talbi ? Tous trois nous rappellent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus grandes fidélités intellectuelles procèdent peut-être toujours d'une même disponibilité intérieure à l'égard de cette conversation plusieurs fois séculaire qui unit secrètement les hommes à leur mémoire.

Ali Mérad écrivait ainsi :

« Une tradition qui oublie son histoire s'expose toujours à oublier également les raisons profondes qui lui avaient permis de devenir une civilisation. »

Cette conviction traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus belles aventures spirituelles et intellectuelles de l'humanité ne deviennent véritablement fécondes qu'à la condition de consentir humblement à demeurer les héritières reconnaissantes de leur propre histoire.

L'une des grandes leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette remarquable faculté qu'il possédait de réintroduire la nuance, la complexité et la profondeur historique au cœur même des débats contemporains consacrés à l'islam. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de simplifier excessivement les grandes questions religieuses et philosophiques, Ali Mérad nous invite avec beaucoup d'élégance à retrouver le temps long des civilisations.

Cette invitation nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Plus profondément encore peut-être, son œuvre nous enseigne que la mémoire n'est jamais tournée exclusivement vers le passé. Elle constitue au contraire l'une des plus précieuses ressources offertes aux hommes afin qu'ils consentent humblement à construire leur avenir avec davantage de sagesse. Une civilisation qui dialogue avec sa mémoire ne demeure jamais prisonnière de celle-ci ; elle apprend beaucoup plus simplement à mieux comprendre ce qu'elle est appelée à devenir.

Son travail consacré au dialogue islamo-chrétien mérite également d'être particulièrement souligné. Peu d'intellectuels musulmans francophones auront ainsi consacré autant de talent et autant de sérénité à rappeler que les grandes traditions religieuses ne cessent jamais véritablement de dialoguer entre elles lorsqu'elles consentent humblement à reconnaître tout ce qu'elles ont déjà reçu au cours de leur longue histoire commune.

Cette intuition fondamentale apparaît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse dans le cadre du présent dossier. Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les civilisations ne se rencontrent jamais véritablement pour la première fois ; elles poursuivent beaucoup plus humblement une conversation commencée depuis déjà plusieurs siècles dont elles continuent aujourd'hui encore d'écrire ensemble quelques-unes des plus belles pages.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à son héritage spirituel, merveilleusement disponible à l'intelligence historique et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les grandes civilisations continuent généreusement de transmettre aux générations qui leur succèdent.

Il est enfin des vies qui ressemblent à de longues conversations silencieusement poursuivies avec les siècles qui nous ont précédés. Celle d'Ali Mérad appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles mémoires ne sont jamais celles qui nous invitent à regarder exclusivement derrière nous mais beaucoup plus humblement celles qui nous permettent de marcher vers l'avenir sans jamais oublier la beauté du chemin qui nous y a conduits.

Références principales du chapitre :

° Ali Mérad, L'Islam contemporain, Paris, PUF, collection « Que sais-je ? ».

° Ali Mérad, Le Réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940, Paris, Mouton, ouvrage fondamental consacré à l'histoire intellectuelle de l'Algérie contemporaine.

° Ali Mérad, Charles de Foucauld au regard de l'islam, Paris, Cerf.

° Ali Mérad, La Tradition musulmane, Paris, PUF.

° Ali Mérad, Islam et modernité, plusieurs articles et conférences universitaires consacrés aux mutations intellectuelles de la pensée musulmane contemporaine.

° Les nombreux travaux d'Ali Mérad consacrés à Mohammed Abduh et aux grandes figures du réformisme musulman moderne constituent aujourd'hui encore des références majeures pour l'étude de l'histoire intellectuelle de l'islam contemporain.

° Les actes des colloques consacrés au dialogue islamo-chrétien auxquels il participa pendant plusieurs décennies offrent également une remarquable introduction à l'élégance intellectuelle et à l'esprit de fraternité qui caractérisent l'ensemble de son œuvre.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Muhammad Shahrour (1938-2019) : la Révélation, la raison et la liberté humaine

Il est des penseurs dont l’œuvre, par son audace même, oblige une tradition religieuse à se regarder autrement, à interroger les certitudes qu’elle avait fini par confondre avec ses fondements et à distinguer la parole qu’elle tient pour révélée des interprétations humaines qui se sont progressivement déposées autour d’elle. Muhammad Shahrour appartient assurément à cette rare et précieuse catégorie. Pendant près d’un demi-siècle, cet ingénieur syrien devenu l’un des exégètes musulmans les plus originaux et les plus controversés de son époque consacrera son intelligence à démontrer que la fidélité au Coran n’exige nullement l’enfermement dans les catégories juridiques, sociales et politiques du passé, mais appelle au contraire chaque génération à reprendre librement le travail de l’interprétation.

Muhammad Shahrour -  dont le nom arabe, محمد شحرور, est également transcrit Mohammad Chahrour, Muhammad Shahrur ou Mohammed Shahrour - naît le 11 avril 1938 à Damas, en Syrie, et meurt le 21 décembre 2019 à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Son corps sera ensuite ramené à Damas afin d’y être inhumé.

Sa singularité tient d’abord à sa formation. Muhammad Shahrour n’est ni un théologien issu d’une institution religieuse traditionnelle ni un juriste formé dans l’une des grandes écoles classiques du droit musulman. Il est ingénieur en génie civil, scientifique et professeur d’université. Après ses études secondaires à Damas, il part en 1958 pour l’Union soviétique, où il étudie le génie civil à Moscou avant d’obtenir son diplôme en 1964. Il poursuit ensuite sa formation en Irlande, où il obtient en 1972 un doctorat dans sa discipline, avant d’enseigner pendant près de trente années à la faculté de génie civil de l’Université de Damas.

Cette formation scientifique exercera une influence absolument déterminante sur son œuvre. Shahrour aborde le texte coranique avec les habitudes intellectuelles d’un ingénieur : il recherche des structures, distingue soigneusement les notions, refuse les approximations et s’intéresse aux rapports entre fixité et mouvement. Là où le juriste traditionnel cherche généralement à rattacher une question contemporaine à un précédent ancien, Shahrour se demande plutôt dans quel espace de liberté les hommes peuvent construire des solutions nouvelles sans transgresser les principes fondamentaux posés par la Révélation.

L’événement qui bouleverse profondément son itinéraire intellectuel est la défaite arabe de juin 1967. La guerre des Six Jours provoque dans l’ensemble du monde arabe une véritable commotion politique, morale et culturelle. Shahrour s’interroge alors sur les causes profondes de cette humiliation et sur l’incapacité des sociétés arabes à répondre aux défis de la modernité scientifique et politique.

Pourquoi la pensée religieuse semblait-elle si souvent enfermée dans la répétition de réponses élaborées plusieurs siècles auparavant ? Pourquoi la modernité apparaissait-elle à tant de croyants comme une menace plutôt que comme une occasion d’approfondir leur intelligence de la Révélation ?

Ces interrogations ne le quitteront plus.

Il entreprend alors un immense travail de lecture et de réflexion qui durera plus de vingt années et aboutira, en 1990, à la publication de son œuvre majeure, Al-Kitāb wa-l-Qur’ān. Qirā’a mu‘āira, que l’on peut traduire par Le Livre et le Coran. Une lecture contemporaine. L’ouvrage connaît un retentissement considérable dans le monde arabe, tandis que plusieurs de ses éditions sont interdites dans certains pays musulmans.

Il nous paraît important de préciser que Muhammad Shahrour ne se présente nullement comme un adversaire de l’islam. Son entreprise procède au contraire d’une conviction croyante profondément enracinée : le Coran est une parole divine destinée à l’humanité entière et ne saurait donc être définitivement emprisonné dans les interprétations produites par les sociétés des premiers siècles de l’islam.

Si Dieu s’adresse à tous les temps, aucune époque ne peut prétendre avoir épuisé le sens de sa parole.

Toute la pensée de Shahrour se déploie à partir de cette intuition fondamentale : le texte révélé demeure stable, mais la compréhension humaine de ce texte est nécessairement relative, historique et évolutive. La parole de Dieu est absolue ; les interprétations humaines ne le sont jamais.

Les grands commentateurs, théologiens et juristes musulmans ont répondu aux questions de leur époque avec les connaissances, les catégories intellectuelles et les structures sociales dont ils disposaient. Leurs œuvres doivent être étudiées et replacées dans leur contexte, mais elles ne peuvent être considérées comme sacrées au même titre que le texte coranique lui-même.

Les anciens ont accompli l’effort d’interprétation nécessaire à leur temps. Les musulmans d’aujourd’hui doivent accomplir celui qui correspond au leur.

Cette conviction permet de comprendre l’importance que Shahrour accorde à l’ijtihād, cet effort personnel et collectif d’interprétation par lequel les croyants cherchent à discerner l’application juste des principes révélés dans des circonstances nouvelles. L’ijtihād ne constitue pas seulement pour lui une faculté exceptionnellement réservée à quelques savants ; il représente une responsabilité permanente de l’intelligence humaine.

L’une des particularités les plus remarquables de sa méthode réside dans son refus de considérer comme parfaitement synonymes les différents termes employés dans le texte coranique. Si la Révélation utilise deux mots distincts, pense-t-il, c’est que ceux-ci désignent nécessairement deux réalités différentes.

Cette hypothèse linguistique le conduit à distinguer al-Kitāb, le Livre, al-Qur’ān, le Coran, al-Dhikr, le Rappel, et al-Furqān, le Discernement, mais également la prophétie, nubuwwa, du message, risāla. Le Livre désignerait l’ensemble de la révélation confiée au prophète Muhammad (vers 570-632), tandis que le Coran en constituerait une partie particulière, principalement associée aux vérités relatives à Dieu, à l’univers, à la création et à la connaissance du réel.

Ces distinctions, parfois très complexes, ont naturellement été discutées par les linguistes et les théologiens. Elles ne constituent pourtant jamais chez Shahrour de simples subtilités lexicales ; elles lui permettent de repenser l’organisation du texte révélé et de distinguer les vérités spirituelles universelles des prescriptions dont l’application suppose l’intervention de la liberté humaine.

La place qu’il accorde à cette liberté constitue probablement l’un des aspects les plus importants de son œuvre.

L’être humain ne devient véritablement humain, selon Shahrour, que parce qu’il possède la capacité de choisir, de comparer, de refuser et d’assumer les conséquences de ses décisions. Une obéissance obtenue par la contrainte ne saurait posséder de véritable valeur morale ou religieuse. La foi elle-même perdrait son sens si elle ne procédait pas d’une adhésion libre.

Dans Pour un islam humaniste, il affirme ainsi que la liberté doit devenir une réalité vécue dans la conduite humaine, car c’est par elle que « se parachève l’humanité de l’homme ».

La diversité des convictions, des interprétations et des manières de vivre ne constitue donc pas une anomalie qu’il faudrait abolir. Elle apparaît comme la conséquence inévitable de la liberté accordée par Dieu aux êtres humains. Si Dieu avait voulu imposer une uniformité absolue, l’humanité entière aurait formé une seule communauté.

Cette reconnaissance de la diversité conduit Shahrour à proposer une définition profondément universaliste de l’islam. Pour lui, le mot islām ne désigne pas seulement l’appartenance confessionnelle à la communauté historique née de la prédication de Muhammad. Il renvoie plus largement à une attitude fondamentale de confiance en Dieu, de reconnaissance du Jugement dernier et d’accomplissement du bien.

Cette lecture le conduit à distinguer l’islam de l’īmān, la foi proprement muhammadienne. L’islam constituerait le socle spirituel et éthique commun aux traditions issues d’Abraham, tandis que l’īmān désignerait l’adhésion particulière au message transmis par Muhammad.

Il existe un seul Dieu, mais plusieurs chemins par lesquels les hommes peuvent se tourner vers lui.

L’autre grande contribution de Muhammad Shahrour à la pensée musulmane contemporaine réside dans sa « théorie des limites », naariyyat al-udūd. Dans l’interprétation juridique traditionnelle, les udūd sont souvent compris comme des peines ou des commandements précisément établis par Dieu. Shahrour revient au sens premier du terme arabe : une limite, une frontière ou une borne que l’on ne doit pas dépasser.

Dieu n’aurait donc pas imposé aux sociétés humaines une législation complète et immuable ; il aurait fixé, dans certains domaines, des limites minimales et maximales entre lesquelles l’intelligence humaine pourrait élaborer des lois adaptées à chaque époque.

Dans cette perspective, la Loi divine ne supprime pas la liberté législative, mais en détermine l’espace légitime. La charia ne serait donc pas une collection de solutions toutes faites qu’il faudrait reproduire indéfiniment, mais un cadre au sein duquel l’humanité peut exercer sa raison et sa responsabilité.

« L’islam ne formule pas des lois, mais établit des limites », résume l’analyse de sa pensée publiée par Qantara.

Shahrour applique notamment cette théorie au droit pénal, à l’héritage, à la polygamie, au statut des femmes et aux prescriptions vestimentaires. À propos du vol, il considère par exemple que l’amputation mentionnée dans le Coran ne constitue pas nécessairement la peine automatiquement applicable, mais la limite extrême qu’aucun châtiment ne devrait dépasser. Entre l’absence de sanction et cette limite maximale, le législateur disposerait de nombreuses possibilités adaptées aux circonstances.

Concernant les femmes, il conteste l’idée selon laquelle les constructions juridiques élaborées dans des sociétés patriarcales pourraient constituer l’expression éternelle de la volonté divine. Les dispositions relatives à l’héritage, à la polygamie ou à l’habillement doivent être replacées dans leur contexte historique et réinterprétées à la lumière des exigences contemporaines de justice, d’égalité et de dignité.

Son rapport à la Sunna et aux hadiths constitue un autre point de rupture majeur avec l’exégèse traditionnelle. Muhammad Shahrour ne considère pas les hadiths comme une seconde révélation placée à côté du Coran. Il reconnaît naturellement le rôle historique et spirituel du prophète Muhammad, mais insiste sur son humanité et sur son inscription dans la société arabe du VII siècle.

Le Prophète a appliqué le message coranique dans les conditions particulières de son époque. Cette application représente un modèle d’ijtihād, mais elle ne constitue pas nécessairement une législation immuable destinée à être reproduite dans ses moindres détails jusqu’à la fin des temps.

La véritable fidélité à Muhammad ne consisterait donc pas à imiter matériellement toutes les pratiques de la société médinoise, mais à accomplir pour notre époque l’effort d’interprétation qu’il réalisa pour la sienne.

Une telle affirmation ne pouvait que susciter l’opposition des représentants de l’islam traditionnel. Plusieurs savants liés à l’Université al-Azhar allèrent jusqu’à l’accuser d’apostasie, tandis qu’un nombre considérable d’ouvrages et d’articles furent publiés pour réfuter ses théories.

Il serait pourtant injuste de réduire toutes ces critiques à une simple résistance conservatrice. Des linguistes ont légitimement discuté son refus absolu de la synonymie, tandis que certains islamologues lui ont reproché de projeter sur le texte coranique des modèles issus des sciences exactes. Ces réserves doivent être entendues, car la grandeur d’un penseur ne réside pas dans l’infaillibilité de chacune de ses propositions, mais dans sa capacité à ouvrir des questions que nul ne peut désormais refermer.

Sa pensée politique découle directement de cette exigence de liberté. Shahrour refuse l’idée d’un clergé exerçant un monopole sur l’interprétation du Coran et se montre profondément hostile à l’instrumentalisation de la religion par les régimes autoritaires comme par les mouvements islamistes.

Il défend par conséquent un État civil, démocratique, fondé sur la citoyenneté, la pluralité et la souveraineté populaire. La religion doit nourrir la conscience morale des citoyens, mais elle ne saurait devenir le programme politique d’un parti prétendant posséder à lui seul l’interprétation légitime de la volonté divine.

Sa critique du terrorisme procède de la même conviction. Dans Tajfīf manābi‘ al-irhāb, que l’on peut traduire par Assécher les sources du terrorisme, publié en 2008, il montre que l’extrémisme violent se nourrit également d’une culture religieuse fondée sur la soumission à l’autorité, la sacralisation des interprétations anciennes et la confusion entre le message spirituel de l’islam et les ambitions politiques de ceux qui prétendent l’incarner.

Combattre le terrorisme exige donc aussi une réforme de la pensée religieuse.

Muhammad Shahrour ne considère jamais la raison comme l’adversaire de la Révélation. Toutes deux procèdent finalement, dans sa perspective, d’un même Dieu. Il rejoint ici l’intuition fondamentale d’Ibn Rushd, Averroès (1126-1198), selon laquelle la vérité ne saurait contredire la vérité. Si une interprétation religieuse se trouve manifestement en contradiction avec les connaissances certaines de la science ou avec les exigences fondamentales de la justice, ce n’est pas la raison qu’il convient d’abandonner, mais l’interprétation qu’il faut reprendre.

Il est enfin des penseurs qui nous lèguent une doctrine achevée. D’autres nous transmettent une inquiétude féconde, une méthode de questionnement et le courage de ne jamais confondre la fidélité avec la répétition.

Muhammad Shahrour appartient assurément à cette seconde catégorie.

Plus profondément encore peut-être, sa vie nous rappelle qu’une parole véritablement universelle ne demande pas aux hommes de renoncer à leur intelligence pour la recevoir. Elle leur demande au contraire de la mettre patiemment en œuvre, afin que la Révélation ne devienne jamais le tombeau de la liberté qu’elle était précisément venue éveiller.

Références principales du chapitre

° Muhammad Shahrour, Al-Kitāb wa-l-Qur’ān. Qirā’a mu‘āira (Le Livre et le Coran. Une lecture contemporaine), Damas, Al-Ahālī, 1990.

° Muhammad Shahrour, Dirāsāt islāmiyya mu‘āira fī-l-dawla wa-l-mujtama‘ (Études islamiques contemporaines sur l’État et la société), Damas, Al-Ahālī, 1994.

° Muhammad Shahrour, Al-Islām wa-l-īmān. Manūmat al-qiyam (L’Islam et la foi. Le système des valeurs), Damas, Al-Ahālī, 1996.

° Muhammad Shahrour, Nawa uūl jadīda li-l-fiqh al-islāmī. Fiqh al-mar’a (Vers de nouveaux fondements de la jurisprudence islamique. La question de la femme), Damas, Al-Ahālī, 2000.

° Muhammad Shahrour, Tajfīf manābi‘ al-irhāb (Assécher les sources du terrorisme), 2008.

° Muhammad Shahrour, Al-Islām wa-l-insān. Min natā’ij al-qirā’a al-mu‘āira (L’Islam et l’être humain. Résultats d’une lecture contemporaine), Beyrouth, Dār al-Sāqī, 2016.

° Muhammad Shahrour, Pour un islam humaniste. Une lecture contemporaine du Coran, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Makram Abbès, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Islam, nouvelles approches », 2019.

° Muhammad Shahrur, The Qur’an, Morality and Critical Reason: The Essential Muhammad Shahrur, textes traduits et présentés par Andreas Christmann, Leyde-Boston, Brill, 2009.

° Rachid Benzine, Les Nouveaux Penseurs de l’islam, Paris, Albin Michel, coll. « L’Islam des Lumières », 2004 ; rééd. 2008.

° Loay Mudhoon, « Muhammad Shahrur: In the Footsteps of Averroes », Qantara, 14 septembre 2009.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Ghaleb Bencheikh (1960- ) : Le dialogue comme fraternité.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus belles conversations humaines sont précisément celles qui permettent à chacun de demeurer profondément lui-même tout en consentant humblement à accueillir quelque chose de celui qu'il rencontre. Ghaleb Bencheikh appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant plusieurs décennies déjà, il consacre son intelligence, son immense culture philosophique et spirituelle ainsi que son remarquable talent de pédagogue à cette conviction dont il ne s'est jamais départi : les traditions religieuses ne deviennent véritablement fécondes que lorsqu'elles consentent généreusement à participer à cette grande conversation spirituelle et intellectuelle qui accompagne l'humanité depuis ses commencements.

Ghaleb Bencheikh naît le 5 août 1960 à Djeddah, en Arabie saoudite. Physicien de formation, islamologue, écrivain, conférencier et homme de dialogue, il demeure aujourd'hui l'une des plus importantes voix musulmanes francophones consacrées au dialogue des spiritualités, à la transmission des savoirs et à la réflexion sur la place des grandes traditions religieuses dans le monde contemporain. Son œuvre intellectuelle et son engagement constant en faveur de la fraternité humaine continuent aujourd'hui encore de nourrir avec beaucoup de générosité plusieurs générations de lecteurs et d'auditeurs.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette rencontre des mondes qui ne cessera jamais de l'accompagner. Né dans une famille dont le père, le Cheikh Abbas Bencheikh el Hocine (1912-1979), fut notamment Recteur de la Grande Mosquée de Paris, il grandira au contact de cette double fidélité qui irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre : une profonde fidélité à la tradition spirituelle musulmane et une tout aussi profonde fidélité à l'universalisme humaniste dont il ne cessera jamais de célébrer la fécondité.

Cette double fidélité ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Ghaleb Bencheikh ne saurait être présenté comme un simple spécialiste contemporain des questions religieuses. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus vaste encore. Il souhaite depuis toujours rendre accessible au plus grand nombre la richesse philosophique, spirituelle et historique des traditions religieuses tout en rappelant avec beaucoup de simplicité que celles-ci ne trouvent jamais leur plus belle expression dans l'affrontement des certitudes mais beaucoup plus humblement dans cette admirable disposition intérieure qui permet aux hommes de poursuivre ensemble leur commune quête de vérité.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette confiance jamais démentie qu'il accorde au dialogue. À rebours des simplifications qui accompagnent parfois les débats contemporains consacrés aux religions, Ghaleb Bencheikh ne cesse de nous rappeler que celles-ci constituent également quelques-unes des plus extraordinaires aventures intellectuelles et spirituelles de l'histoire humaine dont la vocation première n'est jamais de séparer les hommes mais beaucoup plus profondément encore de les inviter à se rencontrer avec davantage d'intelligence, de fraternité et d'humilité.

Cette conviction irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Ghaleb Bencheikh écrivait ainsi :

« Une religion qui ne conduit pas à davantage d'humanité manque probablement quelque chose de son propre message. »

Cette formule admirable nous paraît particulièrement importante dans le cadre du présent dossier. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les grandes traditions spirituelles ne cessent jamais véritablement d'interroger les hommes sur la manière dont ils consentent humblement à habiter ensemble le monde qu'ils partagent.

L'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle le dialogue n'est jamais une concession faite à la modernité mais constitue au contraire l'une des plus anciennes et des plus précieuses aventures humaines. Les civilisations n'ont jamais cessé de dialoguer entre elles. Elles se sont traduites mutuellement, admirées, interrogées et parfois même profondément transformées sans jamais renoncer pour autant à ce qu'elles étaient au commencement de leur histoire.

Cette mémoire du dialogue ne cesse d'ailleurs jamais véritablement de l'habiter.

Son travail consacré à la vulgarisation des grandes questions philosophiques, théologiques et spirituelles mérite également d'être particulièrement souligné. Peu de personnalités musulmanes francophones contemporaines auront ainsi consacré autant de talent à rendre accessibles au plus grand nombre quelques-unes des plus complexes et des plus passionnantes interrogations de notre temps. Ses nombreuses conférences publiques, ses émissions radiophoniques et ses ouvrages témoignent admirablement de cette permanente volonté de transmission qui accompagne aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre.

Plus profondément encore peut-être, Ghaleb Bencheikh nous enseigne que la fraternité ne constitue jamais un idéal abstrait admirablement proclamé mais une pratique quotidienne humblement recommencée. Elle procède toujours de cette disponibilité intellectuelle et spirituelle qui permet aux hommes de reconnaître qu'ils possèdent infiniment plus de choses à partager que ne le laissent parfois imaginer les frontières culturelles, philosophiques ou religieuses qui prétendent les séparer.

Cette intuition nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle que les plus grandes aventures spirituelles ne consistent jamais seulement à mieux comprendre les traditions dont nous sommes les héritiers mais beaucoup plus profondément encore à devenir progressivement capables de reconnaître avec gratitude tout ce que nous avons déjà reçu de celles des autres.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à l'intelligence des autres traditions religieuses et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les hommes continuent généreusement de s'offrir lorsqu'ils acceptent simplement de se parler.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des ponts silencieusement construits entre des rivages que beaucoup imaginaient encore séparés les uns des autres. Celle de Ghaleb Bencheikh appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux dialogues ne sont jamais ceux qui cherchent à faire disparaître nos différences mais beaucoup plus humblement ceux qui nous permettent de découvrir avec émerveillement qu'elles constituent elles-mêmes quelques-unes des plus précieuses richesses offertes à notre commune humanité.

Références principales du chapitre :

° Ghaleb Bencheikh, Le Coran expliqué, Paris, Eyrolles.

° Ghaleb Bencheikh, L'Islam et la République. Une exigence de vérité, Paris, L'Atelier.

° Ghaleb Bencheikh, Petit manuel pour un islam à la mesure des hommes, Paris, JC Lattès.

° Ghaleb Bencheikh, Les Lumières de l'islam, plusieurs conférences et interventions publiques consacrées à l'héritage intellectuel de la civilisation musulmane.

° Les nombreux entretiens radiophoniques et télévisés de Ghaleb Bencheikh constituent une remarquable introduction à sa pensée consacrée au dialogue des spiritualités et à la fraternité humaine.

° Ses conférences consacrées à la philosophie, à la spiritualité musulmane et à l'histoire des religions permettent également d'apprécier l'étendue de sa culture intellectuelle ainsi que son remarquable talent de pédagogue.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Abdennour Bidar (1971- ) : La fraternité comme horizon.

Il est des hommes qui consacrent leur existence entière à nous rappeler que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne trouvent jamais véritablement leur accomplissement dans les réponses qu'elles apportent aux hommes mais beaucoup plus humblement encore dans les questions qu'elles continuent généreusement de leur adresser. Abdennour Bidar appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de trois décennies déjà, il poursuit avec une remarquable fidélité cette même interrogation philosophique et spirituelle dont il ne s'est jamais départi : comment devenir davantage humain dans un monde qui semble parfois oublier jusqu'à la nécessité même de cette question ?

Abdennour Bidar naît le 13 janvier 1971 à Clermont-Ferrand. Philosophe, essayiste, inspecteur général de l'Éducation nationale, écrivain et inlassable artisan du dialogue entre les spiritualités et la modernité, il demeure aujourd'hui l'une des plus importantes voix intellectuelles francophones consacrées à la fraternité humaine, à la liberté spirituelle et à la transmission des grandes questions philosophiques et religieuses dont notre temps continue humblement d'hériter.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de la rencontre. Né d'un père marocain musulman et d'une mère française convertie au soufisme, il grandira dans cet espace singulièrement fécond où dialoguent ensemble plusieurs héritages spirituels et culturels dont il ne cessera jamais de célébrer la complémentarité. Cette expérience fondatrice irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre dont elle constitue probablement l'une des plus discrètes mais également des plus lumineuses fidélités.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Abdennour Bidar ne saurait être présenté comme un simple philosophe contemporain des spiritualités. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les grandes traditions spirituelles de l'humanité n'ont jamais cessé de poursuivre depuis leurs commencements une même conversation consacrée à la dignité humaine, à la liberté intérieure et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les hommes de grandir ensemble lorsqu'ils consentent humblement à devenir les artisans généreux de leur commune humanité.

Cette conviction ne le quittera jamais.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'espérance dont témoigne toute son œuvre. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de regarder avec inquiétude les fractures qui traversent nos sociétés, Abdennour Bidar continue inlassablement de nous inviter à contempler les ponts qu'il demeure encore possible de construire entre les hommes lorsqu'ils consentent humblement à reconnaître que leur commune humanité précède infiniment tout ce qui prétend parfois les séparer.

Cette confiance irrigue discrètement l'ensemble de ses livres.

L'une des grandes intuitions philosophiques d'Abdennour Bidar réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle notre temps appelle désormais l'émergence d'une spiritualité plus universelle encore capable d'accueillir avec gratitude tout ce que les grandes traditions religieuses ont généreusement transmis à l'humanité sans jamais les enfermer artificiellement dans des frontières intellectuelles ou spirituelles qui leur furent depuis toujours étrangères.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision. Il ne s'agit jamais sous sa plume de substituer une spiritualité nouvelle aux traditions religieuses dont nous sommes les héritiers mais beaucoup plus humblement de nous rappeler que celles-ci possèdent depuis toujours une admirable vocation à conduire les hommes vers davantage de liberté intérieure, de responsabilité morale et de fraternité universelle.

Il écrivait ainsi dans Plaidoyer pour la fraternité :

« Nous avons désormais rendez-vous avec notre commune humanité. »

Cette formule admirable pourrait probablement résumer toute son aventure intellectuelle et spirituelle. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus grandes fidélités spirituelles ne trouvent jamais véritablement leur accomplissement dans le repli sur elles-mêmes mais beaucoup plus humblement dans cette permanente disponibilité intérieure qui permet aux hommes de reconnaître avec gratitude tout ce qu'ils continuent généreusement de recevoir les uns des autres.

Sa célèbre Lettre ouverte au monde musulman mérite également d'être particulièrement soulignée. Rarement un texte contemporain aura témoigné avec autant de force de cette double fidélité qui caractérise l'ensemble de son œuvre : une profonde affection pour la civilisation musulmane et une tout aussi profonde exigence intellectuelle et spirituelle à l'égard des questions que notre temps continue légitimement de lui adresser. Son propos n'y procède jamais du refus ou de la condamnation mais beaucoup plus humblement encore de cette confiance fraternelle qui considère que les grandes traditions spirituelles possèdent toujours en elles-mêmes les ressources nécessaires afin de poursuivre leur dialogue avec l'histoire.

Plus profondément encore peut-être, Abdennour Bidar nous enseigne que la fraternité ne saurait jamais être réduite à l'un des principes philosophiques ou politiques parmi d'autres dont les hommes pourraient généreusement se réclamer lorsqu'il leur convient de le faire. Elle apparaît beaucoup plus humblement sous sa plume comme l'horizon spirituel lui-même de notre commune aventure humaine.

Cette conviction traverse discrètement l'ensemble de son œuvre.

Son admirable ouvrage Les Tisserands nous invite ainsi à contempler avec beaucoup de poésie philosophique cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les hommes de contribuer ensemble à la construction patiente d'un monde davantage habitable pour chacun lorsqu'ils consentent humblement à devenir eux-mêmes les artisans des liens qu'ils espèrent voir naître autour d'eux.

 

Cette image du tisserand nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse. Elle nous rappelle que les civilisations ne se construisent jamais seules mais qu'elles procèdent toujours de cette admirable générosité humaine qui permet à chacun d'offrir humblement quelque chose de lui-même à l'œuvre commune dont il devient progressivement l'un des artisans fidèles et reconnaissants.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à la beauté des autres traditions humaines et infiniment reconnaissant à l'égard de cette commune aventure spirituelle qui nous invite depuis toujours à devenir davantage humains ensemble.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations silencieusement adressées aux hommes afin qu'ils consentent humblement à devenir les artisans patients du monde qu'ils espèrent transmettre aux générations qui leur succéderont. Celle d'Abdennour Bidar appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles fraternités ne sont jamais celles qui prétendent abolir nos différences mais beaucoup plus humblement celles qui nous permettent de découvrir avec émerveillement qu'elles constituent elles-mêmes quelques-unes des plus précieuses richesses offertes à notre commune humanité.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de simplicité : nous ne sommes jamais seulement les héritiers reconnaissants du monde que nous avons reçu ; nous sommes également les humbles tisserands de celui que nous laisserons demain derrière nous.

Références principales du chapitre :

° Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité, Paris, Albin Michel, 2015.

° Abdennour Bidar, Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2016.

° Abdennour Bidar, Lettre ouverte au monde musulman, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

° Abdennour Bidar, L'Islam face à la mort de Dieu, Paris, François Bourin Éditeur.

° Abdennour Bidar, Self Islam. Histoire d'un islam personnel, Paris, Le Seuil.

° Abdennour Bidar, Comment sortir de la religion ?, Paris, La Découverte.

° Abdennour Bidar, Les Cinq Piliers de l'Islam et leur sens initiatique, Paris, Albin Michel.

° Les nombreuses conférences publiques et émissions radiophoniques consacrées à la fraternité, à la liberté spirituelle et à la transmission constituent également une remarquable introduction à la richesse philosophique et spirituelle de son œuvre.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Mohammad Ali Amir-Moezzi (1956- ) : Le mystère comme commencement.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne commencent jamais véritablement par les réponses qu'elles proposent mais beaucoup plus humblement encore par le mystère qu'elles nous invitent généreusement à contempler. Mohammad Ali Amir-Moezzi appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de quarante années déjà, il poursuit avec une remarquable fidélité cette même conversation intellectuelle et spirituelle consacrée aux origines de l'islam, aux profondeurs métaphysiques du shî'isme ancien et à cette admirable faculté qu'ont parfois les grandes traditions religieuses de nous révéler qu'elles demeurent toujours infiniment plus vastes que les représentations simplifiées que nous nous faisons parfois d'elles.

Mohammad Ali Amir-Moezzi naît le 7 janvier 1956 à Téhéran, en Iran. Islamologue, historien des religions et directeur d'études émérite à l'École pratique des hautes études, il demeure aujourd'hui l'un des plus importants spécialistes internationaux du shî'isme ancien et des origines de l'islam dont les travaux continuent de nourrir avec une remarquable exigence intellectuelle plusieurs générations de chercheurs, d'étudiants et de lecteurs passionnés par les grandes questions spirituelles et philosophiques de notre temps.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette rencontre féconde entre plusieurs héritages culturels et spirituels dont il ne cessera jamais de célébrer la richesse intellectuelle. Né en Iran avant de poursuivre l'essentiel de son œuvre universitaire en France, il appartient à cette lumineuse famille des grands passeurs dont nous avons déjà rencontré plusieurs représentants au cours des précédents dossiers et qui semblent avoir reçu pour vocation particulière de permettre aux civilisations de poursuivre humblement leur conversation plusieurs fois séculaire.

Cette fidélité irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Mohammad Ali Amir-Moezzi ne saurait être présenté comme un simple spécialiste universitaire supplémentaire des origines de l'islam. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus précieuse encore. Il nous invite depuis toujours à retrouver quelques-unes des plus anciennes intuitions spirituelles de la tradition musulmane dont la profondeur métaphysique continue aujourd'hui encore d'émerveiller ceux qui consentent humblement à les contempler avec patience et exigence.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette fidélité jamais démentie à l'égard des dimensions les plus spirituelles et les plus intérieures de la tradition musulmane ancienne. L'islam dont il entreprend humblement de transmettre l'intelligence apparaît infiniment plus riche, plus complexe et plus lumineux que les représentations parfois réductrices auxquelles notre époque contemporaine se trouve malheureusement trop souvent accoutumée.

L'une des grandes leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle les grandes traditions religieuses possèdent toujours une profondeur historique, spirituelle et symbolique qui interdit heureusement toute simplification excessive. Il nous rappelle avec beaucoup de sérénité que les premiers siècles de l'histoire musulmane furent également quelques-uns des plus admirables moments de créativité intellectuelle, théologique et mystique dont l'humanité demeure aujourd'hui encore l'humble héritière.

Son œuvre consacrée à l'imamologie shî'ite mérite naturellement d'être particulièrement soulignée. Peu d'islamologues contemporains auront ainsi consacré autant de talent et autant de rigueur intellectuelle à rendre accessibles les extraordinaires richesses spirituelles des premiers textes du shî'isme ancien. Sous sa plume, les figures des Imâms ne constituent jamais seulement des personnages historiques dont l'érudition suffirait à rendre compte ; elles deviennent progressivement les témoins privilégiés d'une intelligence spirituelle du monde dont les ramifications philosophiques et métaphysiques continuent aujourd'hui encore d'interroger notre modernité.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il écrivait ainsi que les textes les plus anciens du shî'isme témoignent d'une « religion du secret et du mystère » dont la vocation première demeure précisément de conduire l'homme vers les dimensions les plus intérieures et les plus lumineuses de l'expérience spirituelle.

Cette formule admirable nous paraît particulièrement importante dans le cadre du présent dossier. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les grandes traditions religieuses ne cessent jamais véritablement de nous inviter à contempler avec humilité ce qui les dépasse infiniment elles-mêmes.

Plus profondément encore peut-être, Mohammad Ali Amir-Moezzi nous enseigne que la connaissance ne constitue jamais l'ennemie du mystère. Notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude d'opposer artificiellement l'une à l'autre comme si la première avait nécessairement vocation à faire disparaître le second. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Plus nous avançons humblement dans l'intelligence des grandes aventures spirituelles de l'humanité et plus nous découvrons avec émerveillement combien celles-ci continuent généreusement de nous offrir des paysages intellectuels et spirituels dont nous ne soupçonnions pas même l'existence quelques instants auparavant.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grands savants sont parfois également ceux qui savent le mieux nous parler de ce qu'ils ne prétendent pas posséder définitivement.

Son travail consacré aux origines de l'islam mérite également d'être particulièrement souligné. Ses recherches, souvent novatrices et toujours exigeantes, ont largement contribué à renouveler plusieurs débats historiographiques consacrés aux premiers siècles de l'histoire musulmane. Qu'elles suscitent naturellement la discussion universitaire qui accompagne toujours les grandes œuvres scientifiques n'enlève rien à l'immense contribution intellectuelle qu'elles apportent aujourd'hui encore à notre compréhension des textes, des traditions et des spiritualités dont nous sommes ensemble les héritiers.

Cette précision nous paraît particulièrement importante dans le cadre du présent dossier dont l'ambition demeure précisément de raconter quelques-unes des plus belles aventures intellectuelles musulmanes contemporaines.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle aux plus hautes exigences de la recherche universitaire, merveilleusement disponible à la profondeur spirituelle des traditions religieuses et infiniment reconnaissant à l'égard des questions qu'elles continuent généreusement de nous adresser depuis leurs commencements.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations silencieusement adressées aux hommes afin qu'ils consentent humblement à ne jamais cesser de s'émerveiller devant ce qu'ils ne comprennent pas encore tout à fait. Celle de Mohammad Ali Amir-Moezzi appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux mystères ne sont jamais ceux qui nous éloignent de la vérité que nous poursuivons humblement depuis notre jeunesse mais beaucoup plus simplement ceux qui nous invitent généreusement à poursuivre encore un peu le voyage.

Références principales du chapitre :

° Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Guide divin dans le shî'isme originel, Paris, Verdier, 1992.

° Mohammad Ali Amir-Moezzi, La Religion discrète. Croyances et pratiques spirituelles dans l'islam shî'ite ancien, Paris, Vrin.

° Mohammad Ali Amir-Moezzi et Christian Jambet, Qu'est-ce que le shî'isme ?, Paris, Fayard, 2004.

° Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye (dir.), Le Coran des historiens, Paris, Cerf, 2019.

° Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant, Paris, CNRS Éditions.

° Mohammad Ali Amir-Moezzi (dir.), plusieurs ouvrages collectifs consacrés aux origines de l'islam et à la spiritualité shî'ite constituent aujourd'hui encore des références majeures pour l'étude de ces questions.

° Ses nombreux entretiens consacrés aux dimensions spirituelles et historiques du shî'isme ancien permettent également d'apprécier la profondeur intellectuelle et l'extraordinaire richesse culturelle de son œuvre.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Amin Maalouf (1949- ) : Les identités heureuses.

Il est des hommes dont toute l'œuvre semble avoir été consacrée à nous rappeler que les plus belles fidélités humaines ne nous demandent jamais de choisir entre les différentes appartenances qui nous constituent mais beaucoup plus humblement encore de consentir à les accueillir ensemble comme quelques-uns des plus précieux présents que l'existence nous ait généreusement offerts. Amin Maalouf appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus d'un demi-siècle déjà, il poursuit avec une remarquable élégance littéraire et philosophique cette même conversation consacrée aux identités humaines, à la rencontre des civilisations et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les hommes de devenir davantage eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à accueillir la richesse de leurs multiples héritages.

Amin Maalouf naît le 25 février 1949 à Beyrouth, au Liban. Écrivain, essayiste, journaliste et membre de Académie française depuis 2011 dont il devient le Secrétaire perpétuel en 2023, il demeure aujourd'hui l'une des plus grandes voix littéraires et philosophiques francophones consacrées au dialogue des cultures, à l'universalisme humaniste et aux questions identitaires qui traversent notre temps.

 

Amin Maalouf est issu d'une famille chrétienne libanaise particulièrement représentative de la diversité confessionnelle du Liban. Sa famille a des racines grecques-catholiques (melkites) et protestantes, avec également des branches maronites, orthodoxes, catholiques romaines, mais aussi des ancêtres athées et francs-maçons. Une formule de son personnage de Léon l'Africain pourrait presque résumer sa propre conception de l'identité : « Toutes les langues, toutes les prières m'appartiennent, je n'appartiens à aucune ». 

Amin Maalouf a effectué sa scolarité au collège Notre-Dame de Jamhour, l'un des plus prestigieux établissements jésuites du Liban. Son père appartenait à une branche protestante de la famille Maalouf avant de rejoindre l'Église maronite lors de son mariage, tandis que sa mère était maronite. Son arrière-grand-père paternel s'était converti au protestantisme presbytérien au XIX siècle

Cette expérience fondatrice irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Amin Maalouf ne saurait être présenté comme un simple romancier contemporain du dialogue des civilisations. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus précieuse encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de poésie philosophique que les identités humaines ne constituent jamais des prisons dont nous devrions progressivement apprendre à nous évader mais beaucoup plus humblement des paysages dont la beauté procède précisément de la diversité des horizons qu'elles nous permettent généreusement de contempler.

Cette conviction ne le quittera jamais.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la confiance qu'il accorde aux hommes lorsqu'ils consentent humblement à refuser les simplifications identitaires auxquelles notre époque contemporaine semble parfois si volontiers les condamner. Son œuvre apparaît ainsi comme une longue invitation adressée à ses lecteurs afin qu'ils redécouvrent avec émerveillement combien une vie humaine possède toujours davantage de richesses que celles auxquelles quelques appartenances exclusives prétendent parfois la réduire.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des intuitions qui furent également celles d'Abdelwahab Meddeb lorsqu'il nous parlait de l'universel ou encore celles d'Abdennour Bidar lorsqu'il nous invitait à contempler notre commune humanité comme un horizon spirituel et philosophique toujours recommencé ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus belles fidélités humaines ne procèdent jamais du refus de l'autre mais beaucoup plus humblement de cette disponibilité intérieure qui permet aux hommes de recevoir avec gratitude quelque chose des mondes qu'ils rencontrent au cours de leur voyage.

Son admirable ouvrage Les Identités meurtrières demeure aujourd'hui encore l'un des plus beaux textes contemporains consacrés à cette question essentielle. Il y écrivait notamment :

« Mon identité, c'est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. »

Cette formule admirable pourrait probablement résumer toute son aventure intellectuelle et spirituelle. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les identités humaines ne se divisent jamais véritablement en compartiments étanches condamnés à s'ignorer mutuellement mais qu'elles procèdent au contraire de cette subtile harmonie qui permet parfois aux hommes d'habiter plusieurs mondes sans jamais renoncer à aucun d'entre eux.

L'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle les conflits qui traversent notre temps naissent souvent moins de nos différences elles-mêmes que de la manière dont nous choisissons parfois de les regarder. Là où certains ne contemplent que des frontières, Amin Maalouf continue inlassablement de nous inviter à reconnaître les ponts que les civilisations ont généreusement construits ensemble depuis plusieurs millénaires.

Cette intuition nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les hommes ne deviennent jamais véritablement eux-mêmes lorsqu'ils consentent à réduire la richesse de leurs appartenances multiples à une seule dimension de leur existence. Bien au contraire, ils découvrent souvent avec émerveillement que leur identité s'agrandit précisément lorsqu'elle accepte humblement d'accueillir tout ce que la vie lui a déjà généreusement transmis.

Son œuvre romanesque mérite également d'être particulièrement soulignée tant elle apparaît comme l'expression littéraire de cette même intuition philosophique. Léon l'Africain, Samarcande, Le Rocher de Tanios ou encore Les Jardins de lumière nous conduisent inlassablement vers ces territoires lumineux où dialoguent ensemble l'Orient et l'Occident, la poésie et l'histoire, la spiritualité et la condition humaine.

Il nous semble enfin particulièrement important de rappeler que l'universalisme auquel nous invite Amin Maalouf n'est jamais un universalisme abstrait qui demanderait aux hommes de renoncer à ce qu'ils sont profondément. Il procède beaucoup plus humblement encore de cette conviction selon laquelle les plus belles fidélités humaines sont précisément celles qui nous permettent généreusement d'élargir le cercle de nos appartenances sans jamais avoir à choisir lesquelles mériteraient davantage que les autres notre reconnaissance.

Plus profondément encore peut-être, Amin Maalouf nous enseigne que les civilisations ne se rencontrent jamais véritablement pour la première fois. Elles poursuivent beaucoup plus humblement une conversation commencée depuis plusieurs siècles dont elles continuent aujourd'hui encore d'écrire ensemble quelques-unes des plus belles pages. Cette intuition irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre dont elle constitue probablement l'une des plus lumineuses fidélités.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à plusieurs héritages spirituels, culturels et philosophiques sans jamais avoir à renoncer à aucun d'entre eux. Elle nous enseigne également que les plus belles appartenances humaines ne sont jamais celles qui nous séparent des autres mais beaucoup plus humblement celles qui nous permettent de découvrir avec émerveillement tout ce que nous avons déjà reçu d'eux.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations silencieusement adressées aux hommes afin qu'ils consentent humblement à devenir les heureux héritiers des mondes qui les ont vus naître. Celle d'Amin Maalouf appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles identités ne sont jamais celles qui nous enferment dans la nostalgie de ce que nous étions hier mais beaucoup plus généreusement celles qui nous invitent à accueillir avec gratitude tout ce qu'il demeure encore possible de devenir ensemble demain.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de poésie et de simplicité : les hommes deviennent infiniment plus eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à devenir également un peu les héritiers reconnaissants des autres.

Références principales du chapitre :

° Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998.

° Amin Maalouf, Le Dérèglement du monde. Quand nos civilisations s'épuisent, Paris, Grasset, 2009.

° Amin Maalouf, Le Naufrage des civilisations, Paris, Grasset, 2019.

° Amin Maalouf, Léon l'Africain, Paris, Jean-Claude Lattès, 1986.

° Amin Maalouf, Samarcande, Paris, Jean-Claude Lattès, 1988.

° Amin Maalouf, Les Jardins de lumière, Paris, Jean-Claude Lattès, 1991.

° Amin Maalouf, Origines, Paris, Grasset, 2004.

° Amin Maalouf, Nos frères inattendus, Paris, Grasset, 2020.

° Son discours de réception à l'Académie française ainsi que ses nombreuses conférences consacrées au dialogue des cultures et aux défis contemporains de l'universalisme constituent également une remarquable introduction à l'élégance intellectuelle, littéraire et profondément humaniste qui caractérise l'ensemble de son œuvre.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Éric Geoffroy (1956- ) : L'intériorité comme voyage.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus grands voyages ne sont pas toujours ceux qui nous conduisent vers des horizons lointains mais beaucoup plus humblement encore ceux qui nous permettent progressivement de devenir davantage présents à nous-mêmes, aux autres et au mystère du monde que nous habitons ensemble. Éric Geoffroy appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de quarante années déjà, il poursuit avec une remarquable fidélité cette même conversation spirituelle consacrée au soufisme, à l'intériorité et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les traditions religieuses de nous révéler que leurs plus précieux enseignements commencent précisément là où nous pensions déjà être arrivés au terme de notre voyage.

Éric Geoffroy naît le 16 août 1956. Islamologue, arabisant, professeur émérite à l'Université de Strasbourg et spécialiste internationalement reconnu du soufisme musulman, il demeure aujourd'hui l'une des plus importantes voix francophones consacrées à la spiritualité islamique contemporaine dont les travaux continuent de nourrir avec beaucoup de profondeur plusieurs générations de lecteurs, de chercheurs et de femmes et d'hommes engagés dans une authentique quête intérieure.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette double fidélité qui irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre : une profonde fidélité à l'héritage spirituel du soufisme musulman classique et une tout aussi profonde fidélité à cette exigence intellectuelle qui considère que les grandes traditions spirituelles ne cessent jamais véritablement de dialoguer avec les questions que leur adresse leur propre temps.

Cette double fidélité ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Éric Geoffroy ne saurait être présenté comme un simple spécialiste universitaire supplémentaire du soufisme musulman. Son œuvre possède une remarquable singularité intellectuelle et spirituelle qui tient probablement à cette admirable faculté qu'il possède de faire dialoguer ensemble l'érudition universitaire la plus exigeante et cette forme de simplicité lumineuse qui accompagne souvent les plus grands passeurs des traditions spirituelles.

Chez lui, Ibn'Arabî (1165-1240) dialogue avec notre modernité, Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) poursuit sa conversation plusieurs fois séculaire avec les hommes et les femmes du XXIème siècle tandis que les plus anciens enseignements du soufisme continuent généreusement de nous interroger sur notre manière d'habiter le monde contemporain.

Cette intuition traverse discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la confiance qu'il accorde à l'intériorité humaine. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de regarder les spiritualités comme les vestiges admirables mais définitivement accomplis d'un passé plusieurs fois séculaire, Éric Geoffroy continue inlassablement de nous rappeler qu'elles constituent également quelques-unes des plus précieuses ressources offertes aux hommes afin qu'ils consentent humblement à mieux comprendre ce qu'ils sont appelés à devenir.

Cette conviction nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles d'Eva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999) lorsqu'elle nous conduisait vers les chemins lumineux de l'amour selon Rûmî, d'Henry Corbin (1903-1978) lorsqu'il nous invitait à contempler les paysages du mundus imaginalis ou encore de Titus Burckhardt (1908-1984) lorsqu'il nous révélait la beauté sacrée des symboles traditionnels ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux voyages intellectuels et spirituels sont peut-être précisément ceux qui nous permettent humblement de découvrir que nous portions déjà secrètement en nous ce que nous pensions devoir aller chercher infiniment loin de nous-mêmes.

L'une des grandes intuitions de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle le soufisme ne saurait jamais être réduit à quelques pratiques spirituelles particulières admirablement conservées par l'histoire musulmane. Il apparaît beaucoup plus humblement encore comme une pédagogie de l'intériorité destinée à rappeler aux hommes que leur véritable voyage commence peut-être toujours par cette disponibilité intérieure qui leur permet progressivement d'apprendre à regarder autrement le monde qu'ils habitent.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume d'opposer artificiellement l'intériorité au monde contemporain comme si celui-ci devait nécessairement conduire les hommes à s'éloigner progressivement des plus anciennes intuitions spirituelles de l'humanité. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Plus notre époque devient complexe, plus il nous paraît nécessaire de retrouver quelques-uns des plus précieux enseignements que les grandes traditions spirituelles continuent généreusement de nous transmettre depuis leurs commencements.

Éric Geoffroy écrivait ainsi :

« Le soufisme est une pédagogie de l'être avant d'être une doctrine. »

Cette formule admirable pourrait probablement résumer toute son aventure intellectuelle et spirituelle. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus belles fidélités spirituelles ne consistent jamais seulement à transmettre des connaissances mais beaucoup plus humblement encore à permettre aux hommes de devenir progressivement davantage présents à eux-mêmes et aux autres.

Son œuvre consacrée à la spiritualité musulmane contemporaine mérite naturellement d'être particulièrement soulignée. Peu d'intellectuels francophones auront ainsi consacré autant de talent à rappeler que les dimensions les plus intérieures des traditions religieuses constituent peut-être aujourd'hui encore quelques-unes des plus précieuses ressources offertes à notre commune humanité afin qu'elle poursuive humblement sa quête de sens.

Plus profondément encore peut-être, Éric Geoffroy nous enseigne que l'intériorité ne constitue jamais un retrait hors du monde mais beaucoup plus généreusement une autre manière de l'habiter. Les plus grands spirituels musulmans n'ont jamais cessé de rappeler que l'amour du prochain, la fraternité humaine, l'humilité et la beauté spirituelle procèdent toujours de cette même source intérieure dont les traditions religieuses continuent aujourd'hui encore de nous transmettre la mémoire reconnaissante.

Cette leçon nous paraît particulièrement lumineuse dans le cadre du présent dossier.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus belles espérances humaines ne naissent jamais exclusivement des transformations extérieures que nous appelons parfois de nos vœux mais beaucoup plus humblement encore des métamorphoses intérieures que chacun consent généreusement à entreprendre tout au long de son existence.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'héritage spirituel des grandes traditions religieuses, merveilleusement disponible aux questions que nous adresse notre temps et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les plus anciens enseignements de l'humanité continuent généreusement de nous transmettre.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations silencieusement adressées aux hommes afin qu'ils consentent humblement à poursuivre ce voyage intérieur dont aucune existence humaine ne saurait probablement prétendre connaître définitivement l'accomplissement. Celle d'Éric Geoffroy appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux voyages ne nous conduisent jamais véritablement ailleurs qu'au plus profond de ce que nous étions déjà secrètement appelés à devenir depuis notre commencement.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de sérénité : les hommes ne deviennent jamais plus eux-mêmes que lorsqu'ils consentent humblement à faire de leur intériorité l'un des plus généreux présents qu'ils puissent offrir au monde qui les entoure.

Références principales du chapitre :

° Éric Geoffroy, Le Soufisme. Voie intérieure de l'islam, Paris, Fayard, 2003.

° Éric Geoffroy, Un éblouissement sans fin. La poésie dans le soufisme, Paris, Le Seuil.

° Éric Geoffroy, L'Islam sera spirituel ou ne sera plus, Paris, Le Seuil, 2009.

° Éric Geoffroy, Allah au féminin. Le féminin et la femme dans la tradition soufie, Paris, Albin Michel.

° Éric Geoffroy, Introduction au soufisme, Paris, Eyrolles.

° Éric Geoffroy, Abd el-Kader. Un spirituel dans la modernité, Paris, Albouraq.

° Ses nombreuses conférences consacrées au soufisme, à la spiritualité musulmane contemporaine et au dialogue des traditions spirituelles constituent également une remarquable introduction à la profondeur intellectuelle et à la sérénité qui caractérisent l'ensemble de son œuvre.

° Les entretiens qu'il accorde régulièrement sur les questions liées à l'intériorité, à l'écologie spirituelle et à la place des traditions religieuses dans le monde contemporain permettent enfin d'apprécier toute la richesse humaniste de sa pensée.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Cheikh Khaled Bentounes (1949- ) : La paix comme promesse.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne trouvent jamais véritablement leur accomplissement dans les doctrines qu'elles transmettent mais beaucoup plus humblement encore dans la manière dont elles permettent aux hommes d'apprendre progressivement à habiter ensemble le monde qui leur est confié. Cheikh Khaled Bentounes appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus d'un demi-siècle déjà, il poursuit avec une remarquable fidélité cette même conversation spirituelle consacrée à la paix, à la fraternité universelle et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les traditions religieuses de nous révéler que leurs plus beaux enseignements commencent précisément là où nous consentons généreusement à les mettre au service des autres.

Cheikh Khaled Bentounes naît le 24 février 1949 à Mostaganem, en Algérie. Guide spirituel de la confrérie soufie Tariqa Alawiyya, écrivain, conférencier et inlassable artisan du dialogue des cultures et des spiritualités, il demeure aujourd'hui l'une des plus importantes voix francophones consacrées à la paix, à la spiritualité musulmane contemporaine et à la fraternité humaine dont il ne cesse depuis plusieurs décennies déjà de célébrer la lumineuse fécondité.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe d'une double fidélité qui irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre : une profonde fidélité à l'héritage spirituel du soufisme musulman dont il demeure l'un des plus remarquables passeurs contemporains et une tout aussi profonde fidélité à cette conviction selon laquelle les grandes traditions spirituelles ne trouvent jamais véritablement leur plus belle expression ailleurs que dans leur capacité à contribuer humblement à l'apaisement des hommes et des sociétés qu'ils construisent ensemble.

Cette conviction ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Cheikh Khaled Bentounes ne saurait être présenté comme un simple maître spirituel musulman contemporain parmi d'autres. Son ambition apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les traditions spirituelles possèdent aujourd'hui encore une admirable vocation à participer généreusement à cette grande conversation humaine consacrée à la paix, à l'éducation, à la fraternité et à la transmission des plus précieuses ressources spirituelles offertes aux hommes depuis leurs commencements.

Cette intuition traverse discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'espérance dont témoigne son engagement inlassable en faveur de la paix. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de regarder les spiritualités comme des réalités essentiellement privées dont les sociétés modernes auraient progressivement appris à se passer, Cheikh Khaled Bentounes continue généreusement de nous rappeler qu'elles constituent également quelques-unes des plus anciennes écoles de fraternité, de sagesse et de responsabilité humaine dont nous sommes ensemble les humbles héritiers.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des intuitions qui furent également celles d'Abdennour Bidar lorsqu'il nous parlait de fraternité, de Ghaleb Bencheikh lorsqu'il nous invitait à contempler la beauté du dialogue ou encore d'Éric Geoffroy lorsqu'il nous conduisait vers les chemins lumineux de l'intériorité ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux héritages spirituels sont probablement ceux qui nous permettent humblement de devenir davantage artisans de paix au terme du voyage qu'ils nous ont généreusement proposé d'entreprendre.

L'une des grandes intuitions spirituelles de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle la paix ne saurait jamais être réduite à l'absence momentanée des conflits qui traversent parfois les sociétés humaines. Elle apparaît beaucoup plus humblement encore comme une disposition intérieure patiemment cultivée dont procèdent progressivement notre manière de regarder les autres, de dialoguer avec eux et finalement d'habiter ensemble le monde que nous partageons.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume d'opposer artificiellement la spiritualité aux grands défis contemporains auxquels nos sociétés se trouvent aujourd'hui confrontées. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Plus notre monde devient complexe et plus il nous paraît nécessaire de retrouver quelques-uns des plus anciens enseignements de l'humanité consacrés à l'éducation, à la transmission et à la fraternité humaine.

Cheikh Khaled Bentounes écrivait ainsi :

« La paix n'est pas un héritage que nous recevons passivement ; elle est une promesse que nous sommes appelés à accomplir ensemble. »

Cette formule admirable pourrait probablement résumer toute son aventure spirituelle et intellectuelle. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus belles fidélités religieuses ne consistent jamais seulement à conserver humblement ce que nous avons reçu mais beaucoup plus généreusement encore à consentir à devenir progressivement les artisans reconnaissants de ce que nous espérons transmettre demain aux générations qui nous succéderont.

Son admirable engagement en faveur d'une culture de paix mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Les nombreuses initiatives éducatives et spirituelles auxquelles il participe depuis plusieurs décennies témoignent admirablement de cette permanente volonté de faire dialoguer ensemble la sagesse des traditions spirituelles et les grandes questions contemporaines consacrées à l'avenir de notre commune humanité. Peu de maîtres spirituels musulmans francophones contemporains auront ainsi consacré autant de talent et autant de générosité à rappeler que l'éducation demeure peut-être aujourd'hui encore l'un des plus beaux chemins permettant aux hommes de devenir progressivement davantage responsables du monde qu'ils laisseront demain derrière eux.

Plus profondément encore peut-être, Cheikh Khaled Bentounes nous enseigne que l'intériorité et l'engagement humain ne constituent jamais deux réalités étrangères l'une à l'autre. Le soufisme dont il poursuit humblement la transmission apparaît au contraire comme une admirable pédagogie spirituelle destinée à nous rappeler que les plus beaux voyages intérieurs sont précisément ceux qui nous rendent progressivement davantage présents aux autres.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grandes transformations humaines commencent peut-être toujours par les plus discrètes d'entre elles. Une parole davantage fraternelle, un regard plus généreux, une disponibilité plus humble à l'égard de ceux que nous rencontrons au cours de notre voyage constituent parfois les plus précieux présents que les traditions spirituelles continuent généreusement d'offrir aux hommes.

Cheikh Khaled Bentounes nous enseigne que l'espérance commence par cette confiance humblement accordée à la paix lorsqu'elle consent généreusement à devenir l'une des plus belles promesses offertes à notre commune humanité.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'héritage spirituel des grandes traditions religieuses, merveilleusement disponible aux défis que nous adresse notre temps et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les hommes continuent généreusement de construire ensemble lorsqu'ils consentent humblement à devenir davantage artisans de paix.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations silencieusement adressées aux hommes afin qu'ils consentent humblement à ne jamais renoncer à l'espérance dont ils sont ensemble les dépositaires. Celle de Cheikh Khaled Bentounes appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles promesses humaines ne sont jamais celles qui nous sont faites mais beaucoup plus généreusement celles que nous choisissons humblement de faire aux autres lorsque nous consentons à leur offrir un peu plus de paix, un peu plus de fraternité et un peu plus de lumière que nous n'en avions nous-mêmes reçu au commencement de notre voyage.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de sérénité : la paix ne constitue jamais le terme de notre voyage spirituel ; elle en est beaucoup plus humblement le commencement toujours recommencé.

Références principales du chapitre :

° Cheikh Khaled Bentounes, Le Soufisme, cœur de l'islam, Paris, Albin Michel.

° Cheikh Khaled Bentounes, Vivre l'islam. Le soufisme aujourd'hui, Paris, Albin Michel.

° Cheikh Khaled Bentounes, L'Homme intérieur à la lumière du Coran, Paris, Albouraq.

° Cheikh Khaled Bentounes, La Fraternité en héritage, Paris, Albin Michel.

° Cheikh Khaled Bentounes, Les Racines de l'amour, Paris, Albin Michel.

° Ses nombreuses conférences consacrées à la paix, à l'éducation spirituelle et au dialogue des cultures constituent également une remarquable introduction à la profondeur humaniste de sa pensée.

° Les travaux consacrés à la spiritualité de la voie soufie alâwiyya permettent enfin d'apprécier toute la richesse de la tradition spirituelle dont il poursuit aujourd'hui encore la transmission généreuse.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Abdelhafid Benchouk : La transmission comme fidélité.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de douceur que les plus beaux héritages ne sont jamais ceux que nous conservons jalousement mais beaucoup plus humblement encore ceux que nous consentons généreusement à transmettre. Abdelhafid Benchouk appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plusieurs décennies déjà, il poursuit avec une remarquable discrétion cette même conversation spirituelle consacrée au soufisme, à la sagesse intérieure et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les traditions religieuses de nous révéler que leurs plus précieux enseignements ne trouvent véritablement leur accomplissement que lorsqu'ils deviennent eux-mêmes des présents offerts aux autres.

Écrivain, maître soufi, conférencier et directeur de la Maison Soufie, il demeure aujourd'hui l'une des voix francophones les plus attachantes consacrées à la transmission de la sagesse musulmane et de l'intériorité soufie. Son œuvre et ses nombreuses conférences témoignent d'une permanente volonté de rendre accessibles au plus grand nombre quelques-uns des plus beaux enseignements spirituels hérités de plusieurs siècles de sagesse musulmane.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée sous le signe de cette double fidélité qui irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre : une profonde fidélité à l'héritage spirituel du soufisme musulman et une tout aussi profonde fidélité à cette conviction selon laquelle les plus grands enseignements ne trouvent jamais véritablement leur accomplissement ailleurs que dans leur capacité à être humblement transmis.

Cette intuition ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Abdelhafid Benchouk ne saurait être présenté comme un simple auteur contemporain consacré au soufisme musulman. Son ambition apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les traditions spirituelles ne nous transmettent jamais seulement des connaissances mais beaucoup plus profondément encore une certaine manière d'habiter le monde, de regarder les autres et d'accueillir avec gratitude ce que l'existence continue généreusement de nous offrir.

Cette conviction traverse discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette volonté jamais démentie de rendre accessibles les plus anciens enseignements du soufisme aux hommes et aux femmes de notre temps. Là où certaines œuvres spirituelles semblent parfois réserver leurs plus précieux enseignements à quelques spécialistes, Abdelhafid Benchouk poursuit inlassablement un chemin exactement inverse. Il nous rappelle avec beaucoup de sérénité que la sagesse n'a probablement jamais eu vocation à demeurer inaccessible mais qu'elle constitue au contraire l'un des plus beaux présents que les générations humaines continuent de se transmettre les unes aux autres depuis leurs commencements.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des intuitions qui furent également celles d'Éric Geoffroy lorsqu'il nous parlait de l'intériorité comme voyage ou encore celles de Cheikh Khaled Bentounes lorsqu'il nous invitait à contempler la paix comme promesse ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux héritages spirituels sont probablement ceux qui rendent les hommes davantage disponibles à eux-mêmes, aux autres et au monde qu'ils partagent ensemble.

L'une des grandes intuitions de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle les plus anciennes sagesses humaines possèdent encore aujourd'hui quelque chose d'essentiel à nous dire. Son admirable ouvrage Les Sagesses musulmanes nous invite ainsi à redécouvrir avec émerveillement plusieurs siècles de spiritualité musulmane à travers les paroles des sages, des mystiques et des grands maîtres dont les enseignements continuent aujourd'hui encore d'accompagner humblement notre temps.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume de céder à quelque nostalgie spirituelle que ce soit. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus anciens enseignements ne deviennent véritablement féconds que lorsqu'ils consentent généreusement à dialoguer avec les questions que nous adresse notre propre époque.

Son récent Petit livre du soufisme témoigne admirablement de cette volonté permanente de transmission. Le soufisme n'y apparaît jamais comme une réalité lointaine ou mystérieusement inaccessible mais beaucoup plus humblement comme une école de sagesse intérieure offerte aux hommes et aux femmes de notre temps afin qu'ils consentent progressivement à devenir davantage présents à eux-mêmes et au monde qui les entoure.

Plus profondément encore peut-être, Abdelhafid Benchouk nous enseigne que la transmission constitue probablement l'une des plus hautes expressions de la gratitude humaine. Nous ne possédons jamais véritablement ce que nous avons reçu ; nous en devenons beaucoup plus humblement les dépositaires reconnaissants et provisoires. Les plus beaux héritages spirituels ne nous appartiennent donc jamais tout à fait puisqu'ils portent déjà secrètement en eux la promesse de ceux auxquels nous serons appelés demain à les transmettre.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les grandes traditions spirituelles ne cessent jamais véritablement de renaître lorsqu'elles consentent humblement à être transmises avec suffisamment d'intelligence, de générosité et de simplicité pour devenir à nouveau des paroles vivantes offertes à ceux qui les découvrent pour la première fois.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'héritage spirituel des grandes traditions religieuses, merveilleusement disponible aux questions que nous adresse notre temps et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que nous avons humblement reçu afin de le transmettre à notre tour.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des mains tendues discrètement offertes aux générations qui nous succéderont. Celle d'Abdelhafid Benchouk appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux héritages humains ne sont jamais ceux que nous conservons précieusement pour nous-mêmes mais beaucoup plus généreusement ceux que nous consentons humblement à faire fleurir dans le cœur des autres avant de poursuivre silencieusement notre propre voyage.

Références principales du chapitre :

° Abd El-Hafîd Benchouk, Les Sagesses musulmanes, Paris, Hachette Pratique, 2025.

° Abd El-Hafîd Benchouk, Le Petit Livre du Soufisme, Paris, Hachette Pratique, 2024.

° Abd El-Hafîd Benchouk, Le Petit Livre du Coran, Paris, Hachette Pratique, 2024.

° Abd El-Hafîd Benchouk et Annick de Souzenelle, Au seuil de l'aube, Paris, Le Relié, 2023.

° Abd El-Hafîd Benchouk, Le Langage du cœur, Paris, Hachette Pratique, 2018.

° Ses nombreuses conférences consacrées à la sagesse musulmane, au soufisme et au cheminement intérieur constituent également une remarquable introduction à la simplicité lumineuse qui caractérise son œuvre spirituelle.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Khaldoun Hamade : La parole comme responsabilité.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les paroles les plus importantes ne sont probablement jamais celles qui nous permettent d'avoir raison mais beaucoup plus humblement encore celles qui nous rendent progressivement davantage responsables de nous-mêmes, des autres et du monde que nous partageons ensemble. Khaldoun Hamade appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plusieurs décennies déjà, il poursuit avec une remarquable fidélité cette même conversation spirituelle consacrée à la sagesse musulmane, à la transmission des connaissances et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les traditions religieuses de nous révéler que leurs plus précieux enseignements commencent précisément là où nous consentons généreusement à les mettre humblement au service du bien commun.

Maître soufi de la voie naqshbandie, écrivain, conférencier et enseignant spirituel, Khaldoun Hamade demeure aujourd'hui l'une des voix francophones consacrées à la transmission des grandes traditions intellectuelles et spirituelles de l'islam dont il poursuit avec beaucoup de sérénité l'enseignement auprès des hommes et des femmes de notre temps. Avant de consacrer l'essentiel de son existence à la transmission spirituelle, il exerça notamment des responsabilités importantes dans les domaines bancaire, économique et institutionnel qui continuent aujourd'hui encore de nourrir son regard particulièrement attentif aux questions contemporaines auxquelles les sociétés humaines se trouvent confrontées.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée sous le signe de cette double fidélité qui irrigue aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre : une profonde fidélité à l'héritage spirituel du soufisme musulman et une tout aussi profonde fidélité à cette conviction selon laquelle la spiritualité authentique ne saurait jamais être séparée des responsabilités humaines qu'elle appelle généreusement à assumer.

Cette conviction ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Khaldoun Hamade ne saurait être présenté comme un simple maître spirituel contemporain supplémentaire. Son ambition apparaît infiniment plus précieuse encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les grandes traditions spirituelles ne nous enseignent jamais seulement ce qu'il convient de croire mais beaucoup plus profondément encore la manière dont nous sommes appelés à habiter le monde avec davantage d'humilité, de sagesse et de responsabilité.

Cette intuition traverse discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette volonté jamais démentie de rendre accessibles les plus anciens enseignements spirituels de l'islam aux hommes et aux femmes de notre temps sans jamais les soustraire aux grandes questions que leur adresse notre époque. Les conférences qu'il consacre depuis plusieurs années à la spiritualité musulmane, à la sourate liminaire du Coran ou encore aux dimensions intérieures de la foi témoignent admirablement de cette permanente volonté de transmission qui accompagne aujourd'hui encore l'ensemble de son œuvre.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des intuitions qui furent également celles d'Ali Mérad lorsqu'il nous parlait de la mémoire retrouvée, d'Abdelhafid Benchouk lorsqu'il nous invitait à contempler la beauté de la transmission ou encore celles de Cheikh Khaled Bentounes lorsqu'il nous rappelait avec beaucoup de générosité que la paix constitue toujours une promesse adressée aux hommes ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus belles aventures spirituelles sont probablement celles qui nous rendent progressivement davantage responsables de ce que nous avons humblement reçu.

L'une des grandes intuitions spirituelles de son enseignement réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle la connaissance ne constitue jamais une accumulation supplémentaire de savoirs admirablement conservés mais beaucoup plus humblement encore une école de transformation intérieure. Les grandes traditions spirituelles ne nous demandent jamais seulement de savoir davantage ; elles nous invitent beaucoup plus généreusement à devenir progressivement davantage humains.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume d'opposer artificiellement l'intériorité spirituelle aux exigences concrètes de notre temps comme si l'une devait nécessairement conduire à l'oubli des autres. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus anciens enseignements de l'humanité demeurent aujourd'hui encore capables d'éclairer quelques-unes des plus importantes questions que continuent humblement de nous adresser nos sociétés contemporaines lorsqu'ils consentent généreusement à demeurer des paroles vivantes offertes à tous.

Plus profondément encore peut-être, Khaldoun Hamade nous enseigne que la parole constitue toujours une responsabilité. Les plus beaux héritages spirituels ne deviennent véritablement féconds que lorsqu'ils nous rendent progressivement davantage attentifs aux conséquences humaines, spirituelles et morales des paroles que nous consentons humblement à transmettre autour de nous.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grands maîtres spirituels ne sont probablement pas ceux qui parlent le plus mais beaucoup plus humblement ceux dont les paroles continuent longtemps encore d'accompagner silencieusement ceux qui ont eu le bonheur de les recevoir.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'héritage spirituel des grandes traditions religieuses, merveilleusement disponible aux interrogations de notre temps et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les hommes continuent généreusement de s'offrir lorsqu'ils consentent humblement à transmettre avec sagesse ce qu'ils ont eux-mêmes eu le bonheur de recevoir.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des conversations silencieusement poursuivies avec plusieurs générations d'hommes et de femmes dont elles accompagnent discrètement le cheminement intérieur. Celle de Khaldoun Hamade appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles paroles humaines ne sont jamais celles qui prétendent définitivement clore nos questions mais beaucoup plus généreusement celles qui nous invitent humblement à poursuivre encore un peu le voyage ensemble.

Références principales du chapitre :

° Khaldoun Hamade, Les Quatre Califes, Paris, Albouraq.

° Khaldoun Hamade, Le Prophète Muhammad, Paris, Albouraq.

° Khaldoun Hamade, conférences publiques consacrées à la spiritualité musulmane et à l'enseignement du Coran.

° Les enseignements dispensés au sein des institutions spirituelles auxquelles il participe constituent également une remarquable introduction à sa pédagogie spirituelle fondée sur la transmission, la responsabilité et la sagesse intérieure.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Mohamed Bajrafil (1978- ) : L'hospitalité de l'intelligence.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus grandes fidélités spirituelles ne sont probablement jamais celles qui craignent les questions que leur adresse leur temps mais beaucoup plus humblement encore celles qui consentent généreusement à les accueillir comme quelques-uns des plus précieux présents que l'intelligence humaine puisse recevoir. Mohamed Bajrafil appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de vingt années déjà, il poursuit avec une remarquable constance cette même conversation intellectuelle et spirituelle consacrée à l'islam, à la transmission des savoirs et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les grandes traditions religieuses de nous révéler qu'elles deviennent infiniment plus lumineuses encore lorsqu'elles consentent humblement à dialoguer avec les interrogations de ceux qui les approchent.

Mohamed Bajrafil naît le 25 octobre 1978 à Moroni, aux Comores. Islamologue, linguiste, écrivain, conférencier et enseignant, il demeure aujourd'hui l'une des voix musulmanes francophones les plus attentives à la transmission des savoirs religieux, à l'intelligence des textes et au dialogue entre la spiritualité musulmane et les grandes questions contemporaines. Son œuvre ainsi que ses nombreuses interventions publiques témoignent admirablement de cette volonté permanente de rendre accessibles au plus grand nombre quelques-unes des plus belles richesses intellectuelles et spirituelles de la civilisation musulmane.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du voyage. Né dans l'archipel des Comores avant de poursuivre en France une importante partie de son parcours intellectuel et spirituel, il appartient à cette admirable famille des passeurs dont nous avons déjà rencontré plusieurs représentants au cours des précédents chapitres et qui semblent avoir reçu pour vocation particulière de permettre aux traditions spirituelles de poursuivre humblement leur conversation avec les hommes et les femmes de leur temps.

Cette fidélité irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Mohamed Bajrafil ne saurait être présenté comme un simple spécialiste contemporain des questions religieuses. Son ambition apparaît infiniment plus précieuse encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les textes religieux ne cessent jamais véritablement de nous parler lorsque nous consentons humblement à les écouter avec suffisamment d'intelligence, de patience et de générosité pour leur permettre de déployer toute la richesse des significations qu'ils portent en eux depuis leurs commencements.

Cette conviction ne le quittera jamais.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la confiance qu'il accorde à l'intelligence humaine lorsqu'elle consent généreusement à se mettre au service de la compréhension plutôt qu'à celui des simplifications auxquelles notre époque contemporaine semble parfois si volontiers céder. Son œuvre apparaît ainsi comme une longue invitation adressée à ses lecteurs afin qu'ils redécouvrent avec émerveillement combien les grandes traditions religieuses possèdent encore aujourd'hui quelque chose d'essentiel à nous dire lorsque nous acceptons humblement de ne pas leur poser seulement les questions auxquelles nous souhaiterions déjà connaître les réponses.

Cette intuition traverse discrètement l'ensemble de ses livres et de ses enseignements.

L'une des grandes intuitions de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle les textes religieux ne constituent jamais des réalités figées dont quelques interprétations définitives auraient progressivement épuisé toutes les ressources intellectuelles et spirituelles. Ils apparaissent beaucoup plus humblement encore comme des paroles vivantes dont les générations humaines continuent inlassablement de découvrir avec gratitude quelques-unes des plus admirables richesses.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume de dissoudre les héritages spirituels dans quelque modernité abstraite qui leur demanderait progressivement de renoncer à ce qu'ils sont profondément. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Plus nous consentons humblement à prendre au sérieux l'intelligence des textes et des traditions dont nous sommes ensemble les héritiers, plus ceux-ci deviennent capables de poursuivre généreusement leur conversation avec notre temps.

Son admirable ouvrage Le Coran et la culture grecque témoigne précisément de cette intuition fondamentale. Il nous rappelle avec beaucoup de justesse que les grandes civilisations ne cessent jamais véritablement de dialoguer entre elles et que les plus beaux héritages humains sont probablement ceux qui consentent humblement à accueillir quelque chose des mondes qu'ils rencontrent au cours de leur longue histoire.

 

Plus profondément encore peut-être, Mohamed Bajrafil nous enseigne que l'intelligence constitue toujours une forme particulièrement précieuse d'hospitalité spirituelle. Elle consiste moins à convaincre définitivement ceux auxquels nous nous adressons qu'à leur offrir généreusement un espace suffisamment vaste pour qu'ils puissent eux-mêmes poursuivre librement leur propre quête de vérité.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grands pédagogues ne sont probablement jamais ceux qui prétendent posséder définitivement toutes les réponses mais beaucoup plus humblement ceux qui nous donnent progressivement le désir de poursuivre encore un peu les questions qu'ils nous ont généreusement offertes.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'héritage spirituel des grandes traditions religieuses, merveilleusement disponible aux interrogations légitimes de notre temps et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que les hommes continuent généreusement de s'offrir lorsqu'ils consentent humblement à penser ensemble plutôt qu'à simplement s'opposer.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des bibliothèques silencieusement ouvertes sur le monde tout entier. Celle de Mohamed Bajrafil appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles intelligences humaines ne sont jamais celles qui nous impressionnent durablement par l'étendue de leurs connaissances mais beaucoup plus généreusement celles qui nous donnent humblement le désir de continuer à apprendre ensemble.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de simplicité : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus savants que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer les reconnaissants apprentis de la vérité qu'ils poursuivent ensemble.

 

Références principales du chapitre :

° Mohamed Bajrafil, Le Coran et la culture grecque, Paris, Les Presses du Châtelet, 2022.

° Mohamed Bajrafil, Plaidoyer pour un islam apaisé, Paris, Plein Jour, 2017.

° Mohamed Bajrafil, Islam de France : l'an I, Paris, Plein Jour.

° Mohamed Bajrafil, L'Islam de France n'existe pas. Les musulmans de France, eux, existent, Paris, Les Presses du Châtelet.

° Ses nombreuses conférences publiques consacrées au Coran, à la langue arabe, à l'histoire intellectuelle de l'islam et aux grandes questions contemporaines constituent également une remarquable introduction à la générosité intellectuelle qui caractérise l'ensemble de son œuvre.

° Ses interventions radiophoniques et audiovisuelles permettent enfin d'apprécier la remarquable qualité pédagogique avec laquelle il poursuit aujourd'hui encore la transmission des grandes richesses spirituelles et intellectuelles de la civilisation musulmane.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Souleymane Bachir Diagne (1955- ) : L'universel comme conversation.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures intellectuelles de l'humanité ne procèdent jamais de la solitude des génies admirablement isolés mais beaucoup plus humblement encore de cette immense conversation que les civilisations poursuivent ensemble depuis plusieurs millénaires sans toujours mesurer toute la beauté qu'elle contient déjà. Souleymane Bachir Diagne appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de quarante années déjà, il poursuit avec une remarquable élégance philosophique cette même méditation consacrée à l'universel, à la rencontre des cultures et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les idées humaines de devenir infiniment plus lumineuses encore lorsqu'elles consentent généreusement à voyager de siècle en siècle et de civilisation en civilisation.

Souleymane Bachir Diagne naît le 8 août 1955 à Saint-Louis du Sénégal. Philosophe, écrivain, professeur à Columbia University après avoir notamment enseigné pendant plusieurs décennies à Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, il demeure aujourd'hui l'une des plus importantes voix philosophiques francophones consacrées à l'universalisme, au dialogue des cultures et à la place qu'occupent encore les grandes traditions spirituelles et intellectuelles dans la destinée humaine.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette admirable rencontre dont nous parlons discrètement depuis les premières pages de ce quatrième dossier. Né au Sénégal, héritier tout ensemble des traditions intellectuelles africaines, musulmanes et françaises, il appartient à cette lumineuse famille des grands passeurs dont l'œuvre semble avoir reçu pour vocation particulière de nous rappeler que les civilisations deviennent infiniment plus elles-mêmes lorsqu'elles consentent humblement à dialoguer avec celles qu'elles rencontrent au cours de leur histoire.

Cette fidélité ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Souleymane Bachir Diagne ne saurait être présenté comme un simple philosophe contemporain du dialogue des cultures. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus belles idées humaines n'appartiennent jamais définitivement à ceux qui les ont vu naître mais beaucoup plus généreusement à tous ceux qui consentent humblement à les accueillir, à les transmettre et à poursuivre encore un peu la conversation dont elles sont elles-mêmes les admirables héritières.

Cette conviction irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette confiance qu'il accorde à l'universel humain. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude d'opposer les civilisations, les cultures ou encore les traditions spirituelles comme si elles constituaient autant de réalités condamnées à s'ignorer mutuellement, Souleymane Bachir Diagne continue inlassablement de nous rappeler que les plus grandes aventures intellectuelles de l'humanité furent précisément celles qui consentirent généreusement à devenir les héritières reconnaissantes de plusieurs mondes simultanément.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre philosophique.

Son admirable travail consacré à Léopold Sédar Senghor (1906-2001) mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Peu de philosophes contemporains auront ainsi consacré autant de talent à nous rappeler que l'universel ne saurait jamais être compris comme l'effacement progressif des singularités humaines mais qu'il procède beaucoup plus humblement de cette capacité qu'ont parfois les hommes de reconnaître avec gratitude tout ce qu'ils ont déjà reçu des mondes qu'ils n'habitent pourtant pas eux-mêmes.

L'universel auquel nous invite Souleymane Bachir Diagne n'est jamais un universel abstrait admirablement proclamé depuis quelque surplomb philosophique inaccessible au commun des hommes. Il apparaît beaucoup plus généreusement comme une conversation ininterrompue dont chacun d'entre nous devient progressivement l'un des humbles dépositaires.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume de demander aux traditions spirituelles, philosophiques ou culturelles de renoncer progressivement à ce qu'elles sont profondément afin de devenir les fragments interchangeables d'une impossible uniformité humaine. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Plus les hommes consentent humblement à devenir eux-mêmes et plus ils deviennent paradoxalement capables d'accueillir avec gratitude ce qui leur vient des autres.

Souleymane Bachir Diagne écrivait ainsi dans En quête d'Afrique(s) :

« L'universel n'est pas devant nous comme un modèle achevé ; il se construit dans la conversation des cultures. »

Cette formule admirable pourrait probablement résumer toute son aventure intellectuelle et philosophique. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus grandes idées humaines ne cessent jamais véritablement de grandir lorsqu'elles consentent généreusement à devenir hospitalières à l'égard des pensées qui leur étaient encore étrangères quelques instants auparavant.

Plus profondément encore peut-être, Souleymane Bachir Diagne nous enseigne que les civilisations ne deviennent jamais véritablement universelles parce qu'elles auraient vocation à remplacer toutes les autres mais beaucoup plus humblement parce qu'elles consentent généreusement à devenir les lieux privilégiés de leur rencontre.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus beaux universels ne sont probablement jamais ceux qui nous demandent de renoncer à quelque chose de nous-mêmes mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous permettent progressivement de devenir davantage les héritiers reconnaissants des autres.

Son œuvre consacrée aux rapports qu'entretiennent l'islam, la philosophie et la modernité mérite également d'être particulièrement soulignée. Peu de penseurs contemporains auront ainsi consacré autant d'intelligence et autant de générosité intellectuelle à nous rappeler que la civilisation musulmane participa elle-même pendant plusieurs siècles à cette immense conversation philosophique dont nous sommes aujourd'hui encore les humbles héritiers. Al-Fârâbî (v. 872-950), Averroès (1126-1198), Bergson (1859-1941), Senghor ou encore Muhammad Iqbal (1877-1938) poursuivent ainsi silencieusement leur conversation plusieurs fois séculaire sous sa plume avec les hommes et les femmes du XXIème siècle.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle aux héritages dont nous sommes les dépositaires, merveilleusement disponible aux mondes que nous ne connaissons pas encore et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation humaine dont nous ne sommes jamais que les humbles continuateurs.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des bibliothèques silencieusement ouvertes sur tous les horizons du monde. Celle de Souleymane Bachir Diagne appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles conversations humaines ne sont jamais celles qui cherchent à savoir laquelle des civilisations a définitivement raison mais beaucoup plus généreusement celles qui nous permettent humblement de découvrir avec émerveillement que nous étions déjà, depuis notre commencement, les heureux héritiers les uns des autres.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de sérénité : les hommes ne deviennent jamais véritablement universels autrement qu'en consentant humblement à devenir les reconnaissants interlocuteurs de ceux qui les ont précédés et de ceux qui leur succéderont demain.

Références principales du chapitre :

° Souleymane Bachir Diagne, En quête d'Afrique(s). Universalisme et pensée décoloniale, Paris, Albin Michel, 2018.

° Souleymane Bachir Diagne, Comment philosopher en islam ?, Paris, Panama/La Philosophie en toutes lettres.

° Souleymane Bachir Diagne, L'Encre des savants. Réflexions sur la philosophie en Afrique, Dakar, CODESRIA.

° Souleymane Bachir Diagne, Open to Reason. Muslim Philosophers in Conversation with the Western Tradition, New York, Columbia University Press.

° Souleymane Bachir Diagne, Bergson postcolonial. L'élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Muhammad Iqbal, Paris, CNRS Éditions.

° Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle, En quête d'Afrique(s), entretiens philosophiques consacrés à l'universalisme contemporain.

° Ses très nombreuses conférences consacrées à l'universalisme, à la philosophie islamique, à Léopold Sédar Senghor et au dialogue des cultures constituent également une remarquable introduction à l'élégance intellectuelle et à la profondeur humaniste qui caractérisent l'ensemble de son œuvre.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Rachid Benzine (1971-) : l’intelligence du texte au service d’une foi vivante

Il est des hommes dont l’itinéraire intellectuel semble tout entier animé par une conviction aussi simple dans sa formulation qu’exigeante dans ses conséquences : une tradition religieuse ne demeure véritablement vivante que lorsqu’elle accepte d’être interrogée, replacée dans l’histoire qui l’a vue naître et continuellement réinterprétée par celles et ceux qui en recueillent l’héritage. Rachid Benzine appartient assurément à cette génération de penseurs musulmans francophones qui considèrent que la fidélité ne saurait être confondue avec la répétition, que la recherche ne constitue jamais une menace pour la foi et que les textes sacrés ne nous parlent véritablement que lorsque nous consentons à les écouter autrement que comme les simples dépositaires de réponses définitivement constituées.

Rachid Benzine naît le 5 janvier 1971 à Kénitra, au Maroc, dans une famille modeste originaire du monde rural. Son père y avait fondé, dans un quartier très pauvre, une petite école consacrée à l’apprentissage de la langue arabe et du Coran.

Arrivé en France à l’âge de sept ans, il grandit à Trappes, dans les Yvelines, où il découvre progressivement l’école républicaine, la vie associative, la diversité religieuse et culturelle ainsi que les multiples visages de cette France populaire dont il ne cessera jamais véritablement de raconter les blessures, les espérances et les contradictions.

Islamologue, politologue, enseignant, essayiste, dramaturge et romancier franco-marocain, Rachid Benzine apparaît aujourd’hui comme l’une des figures les plus importantes de cet islam libéral francophone qui entend rendre à l’intelligence critique, à l’histoire et à la littérature toute leur place dans la compréhension du fait religieux. Formé aux sciences politiques et à l’économie, il a notamment enseigné à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, à l’Université catholique de Louvain ainsi qu’à la Faculté de théologie protestante de Paris, tout en poursuivant ses recherches sur l’herméneutique coranique contemporaine et sur les conditions intellectuelles d’une lecture renouvelée du Coran.

Son itinéraire possède quelque chose de profondément symbolique tant il réunit des univers que l’on présente trop souvent comme étrangers les uns aux autres : l’école coranique et l’université française, la culture musulmane et la tradition herméneutique occidentale, les quartiers populaires et les institutions intellectuelles, l’engagement associatif et la recherche académique, la fidélité croyante et la liberté critique, mais également, d’une manière plus surprenante, la pratique sportive et l’étude des textes sacrés.

Car Rachid Benzine fut également, dans sa jeunesse, un remarquable sportif, jusqu’à devenir champion de France de kick-boxing en 1996. Cette expérience peut sembler éloignée de son œuvre intellectuelle ; elle nous révèle pourtant quelque chose de son tempérament profond : le goût de l’effort, la discipline, l’endurance, la nécessité de ne jamais confondre la force avec la violence et peut-être surtout cette conscience aiguë que toute véritable progression exige de travailler patiemment contre ses propres certitudes.

Il nous paraît important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Rachid Benzine ne saurait être présenté comme le promoteur d’un islam simplement « modernisé », comme si la modernité constituait une sorte de vêtement nouveau qu’il suffirait de déposer sur une tradition demeurée intérieurement inchangée. Son projet intellectuel est beaucoup plus profond et infiniment plus exigeant. Il consiste à interroger les conditions historiques, linguistiques, anthropologiques et politiques dans lesquelles le discours coranique a surgi, afin de distinguer ce qui relève de la parole adressée aux femmes et aux hommes de l’Arabie du VII siècle de ce que les lecteurs du XXI siècle peuvent légitimement recevoir aujourd’hui comme une source de sens, d’inspiration et de transformation intérieure.

Cette démarche ne prétend nullement abolir le caractère sacré du Coran pour les croyants. Elle cherche au contraire à rendre possible une relation plus consciente, plus adulte et peut-être plus profondément spirituelle avec le texte fondateur de l’islam.

Le Coran, dans la perspective développée par Rachid Benzine, n’est pas descendu dans un désert abstrait, situé hors du temps et de l’histoire. Il a été proclamé dans une société déterminée, au milieu de femmes et d’hommes possédant leurs représentations du monde, leurs structures familiales, leurs habitudes économiques, leurs conflits politiques, leurs héritages religieux et leurs formes particulières de langage. Rechercher ce que le texte pouvait signifier pour ses premiers auditeurs ne revient donc pas à l’emprisonner dans le passé, mais constitue au contraire la condition nécessaire pour éviter que nos préoccupations contemporaines soient arbitrairement projetées sur lui.

Rachid Benzine l’explique avec une remarquable clarté :

« Ces textes là, avant de nous parler à nous, ont parlé à des gens qui ne sont pas nous. Par exemple, le Coran s’adresse à des Arabes du VII siècle. Or, nous ne sommes pas des Arabes du VII siècle. Il s’adresse à une société qui n’est pas la nôtre. […] En tant que lecteurs du XXI siècle, vous devez prendre en considération ces choses là, essayer de retrouver ce qu’elles ont pu signifier pour les gens à qui ces textes ont été adressés la première fois, et ce qu’ils peuvent signifier pour vous aujourd’hui. »

Cette déclaration, prononcée au cours d’un entretien publié en octobre 2017, résume admirablement la méthode intellectuelle qu’il poursuit depuis plusieurs décennies. Comprendre historiquement un texte ne signifie pas renoncer à l’entendre spirituellement ; cela signifie simplement reconnaître que la parole ne nous atteint jamais indépendamment des médiations humaines, linguistiques et culturelles par lesquelles elle nous a été transmise.

L’une des grandes étapes de son parcours intellectuel demeure assurément la publication, en 2004, de son ouvrage Les Nouveaux Penseurs de l’islam, plusieurs fois réédité par la suite. Rachid Benzine y présente au public francophone les travaux d’un ensemble d’intellectuels musulmans qui, dans des contextes politiques et culturels souvent difficiles, ont entrepris de renouveler profondément la pensée islamique contemporaine.

Abdolkarim Soroush (né en 1945), Mohammed Arkoun (1928-2010), Nasr Hamid Abû Zayd (1943-2010), Fazlur Rahman (1919-1988), Mohamed Talbi (1921-2017), Hassan Hanafi (1935-2021) et quelques autres apparaissent alors comme les acteurs d’une véritable révolution intellectuelle qui ne consiste nullement à abandonner l’islam, mais à interroger les interprétations successives qui ont progressivement prétendu se confondre avec lui.

Cette distinction entre la Révélation, le texte, ses interprétations et les institutions historiques qui se sont réclamées de son autorité constitue l’un des axes essentiels de la pensée de Rachid Benzine. Elle permet de comprendre que ce que l’on présente parfois comme « l’islam » relève en réalité d’une immense pluralité de lectures, de traditions juridiques, de constructions théologiques, de pratiques sociales et d’expériences spirituelles développées au cours de plus de quatorze siècles d’histoire.

Il n’existe donc pas une manière unique, immuable et définitivement fixée d’être musulman.

Cette conviction se trouve magnifiquement exprimée dans le dialogue qu’il publie en 2017 avec la rabbine Delphine Horvilleur (née en 1974), sous le titre Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Tous deux y montrent que les traditions religieuses ne possèdent jamais la pureté monolithique que certains de leurs gardiens autoproclamés voudraient leur attribuer. Elles sont traversées par des débats, des désaccords, des écoles concurrentes, des interprétations contradictoires et des manières infiniment diverses d’articuler l’héritage reçu avec les exigences du présent.

Rachid Benzine déclarait à cette occasion :

« Quand on étudie l’histoire, on se rend compte qu’il y a plus de mille et une manières d’être musulman, et que beaucoup de mouvements qui ont la prétention d’être authentiques sont en vérité des mouvements issus d’une construction sociale historique récente. Au sein même de ce qu’ils appellent “tradition”, il y a eu dans l’histoire plusieurs manières d’être musulman. Il n’y a pas une manière qui serait plus authentique que d’autres. »

Cette affirmation possède une importance considérable dans une époque où les fondamentalismes prétendent trop souvent confisquer la parole religieuse en se présentant comme les seuls détenteurs légitimes d’une tradition qu’ils ont pourtant eux-mêmes reconstruite, simplifiée et parfois profondément défigurée.

La grande leçon de Rachid Benzine consiste peut-être précisément à nous rappeler que la tradition n’est pas la conservation immobile du passé, mais sa transmission créatrice. Hériter ne signifie pas répéter. Hériter signifie recevoir, comprendre, interroger et transformer, afin que ce qui nous a été confié puisse continuer à porter du fruit dans un monde que les anciens ne pouvaient naturellement pas prévoir.

Il rejoint ici l’une des plus profondes intuitions de Jacques Derrida (1930-2004), auquel il emprunte l’expression de « fidélité infidèle ». Être véritablement fidèle à un héritage suppose paradoxalement de ne pas se contenter de le reproduire, mais d’accepter de le déplacer et de l’ouvrir à des significations nouvelles.

Rachid Benzine l’exprime dans une formule particulièrement éclairante :

« Un véritable héritier, c’est quelqu’un qui est dans ce que Jacques Derrida appelle une “fidélité infidèle”, c’est-à-dire qu’il faut être fidèle vis-à-vis de notre héritage, mais en même temps il faut lui être infidèle. Autrement dit, il faut prendre l’héritage et l’emmener ailleurs, le subvertir, le déranger pour qu’il puisse produire du nouveau. Un héritier, c’est quelqu’un qui fait du nouveau avec de l’ancien. »

Cette conception de l’héritage pourrait probablement s’appliquer à toutes les grandes traditions spirituelles de l’humanité. Elle nous rappelle que la fidélité véritable n’est jamais une soumission paresseuse à la lettre, mais une responsabilité exercée à l’égard de ce qui nous a précédés comme de ceux qui nous succéderont.

Son engagement dans le dialogue islamo-chrétien occupe également une place essentielle dans son itinéraire. Dès sa jeunesse à Trappes, Rachid Benzine rencontre des chrétiens engagés dans les quartiers populaires, notamment des prêtres-ouvriers et des militants associatifs qui lui font découvrir une foi chrétienne vécue dans la proximité avec les plus fragiles. Son amitié et son travail avec le père Christian Delorme (né en 1950), l’un des initiateurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, donneront naissance à plusieurs ouvrages, parmi lesquels Nous avons tant de choses à nous dire, publié dès 1997.

Le dialogue interreligieux ne représente jamais chez lui une activité périphérique, encore moins une simple diplomatie des religions destinée à masquer poliment leurs différences. Il procède d’une conviction beaucoup plus profonde : aucune tradition ne peut parvenir à une pleine intelligence d’elle-même si elle refuse obstinément de rencontrer les questions que lui adressent les autres.

Les religions sont pour lui semblables à des langues. Chacune permet de nommer certaines dimensions du réel, mais aucune ne saurait prétendre en épuiser à elle seule la totalité.

« Les religions sont comme les langues : votre langue ne peut pas lire la totalité d’une réalité, c’est pourquoi il faut essayer de comprendre la langue de l’autre, visiter la maison de l’autre. »

Cette image de la visite possède quelque chose de particulièrement beau. Rencontrer la religion de l’autre ne signifie pas abandonner sa propre maison ni renoncer à ce que l’on est ; cela signifie accepter d’en franchir momentanément le seuil afin de découvrir que le monde peut être regardé depuis d’autres fenêtres que les nôtres.

Son ouvrage Le Coran expliqué aux jeunes, publié en 2013, répond à cette même exigence de transmission. Son titre pourrait laisser croire à une simple entreprise de vulgarisation ; il s’agit en réalité d’un travail beaucoup plus ambitieux qui cherche à rendre accessibles au plus grand nombre les principales questions soulevées par la formation du corpus coranique, le contexte de la prédication de Muhammad (vers 570-632), le passage de l’oralité à l’écriture, les rapports entre le Coran et les traditions bibliques ainsi que la pluralité des interprétations dont le texte a fait l’objet.

Simplifier n’est jamais, chez Rachid Benzine, appauvrir. C’est au contraire rendre à chacun la possibilité de se réapproprier intelligemment un texte trop souvent enfermé dans des commentaires dont le langage, les catégories et les présupposés ne sont plus compris par les lecteurs contemporains.

Mais son œuvre ne s’est pas limitée à l’essai et à la recherche universitaire. Depuis plusieurs années, la littérature y occupe une place de plus en plus importante, comme si le romancier était progressivement venu rejoindre l’islamologue afin d’exprimer ce que le seul discours académique ne pouvait entièrement transmettre.

Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?, publié en 2016, met ainsi en scène la correspondance bouleversante entre un père universitaire, profondément attaché à une conception ouverte et humaniste de l’islam, et sa fille partie rejoindre un homme engagé dans l’organisation terroriste Daech. Le livre ne cherche ni à excuser ni à condamner sommairement ; il explore cette immense douleur qui saisit un père découvrant que les mots avec lesquels il avait tenté de transmettre la foi, la liberté et l’amour n’ont pas suffi à protéger son enfant de l’emprise idéologique.

La littérature devient alors un lieu où peuvent être entendues les voix que les discours politiques, médiatiques ou religieux réduisent trop souvent à des catégories abstraites.

Cette faculté d’écouter les êtres derrière les identités se retrouve dans Ainsi parlait ma mère, Dans les yeux du ciel, Voyage au bout de l’enfance, Les Silences des pères et, plus récemment, L’Homme qui lisait des livres. Derrière la diversité des histoires racontées se dessine une interrogation profondément constante : que transmettons-nous réellement à celles et ceux qui viennent après nous, et que deviennent les silences, les blessures, les exils et les espérances lorsque personne ne trouve les mots nécessaires pour les recueillir ?

La littérature constitue ainsi pour Rachid Benzine une autre forme d’herméneutique. Elle interprète les vies comme l’islamologue interprète les textes ; elle cherche à retrouver derrière les paroles visibles les expériences silencieuses qui leur ont donné naissance.

Il est particulièrement significatif que son passage de l’essai au roman n’ait pas constitué un abandon de ses préoccupations premières, mais leur approfondissement. Dans ses essais, Rachid Benzine nous enseigne qu’un texte ne peut être compris sans son contexte. Dans ses romans, il nous montre qu’un être humain ne peut davantage être compris sans son histoire.

Le même principe d’hospitalité intellectuelle et morale traverse ainsi toute son œuvre.

Il l’affirme dans une formule qui pourrait résumer toute son aventure intellectuelle :

« Un texte n’est vivant que s’il est capable d’en produire de nouveaux. Les textes religieux sont “enceinte” : ils sont comme une femme enceinte de nouveaux sens. On ne peut donc pas simplement reproduire le sens que nous ont donné les anciens. Ça, c’est la castration du texte ; ce n’est plus un texte vivant. »

Cette parole vigoureuse possède le mérite de nous placer devant notre responsabilité. Le croyant n’est pas seulement celui qui reçoit passivement un héritage ; il est celui qui accepte d’en devenir l’interprète responsable. Il lui appartient de distinguer la fidélité de l’immobilisme, la tradition de la répétition, l’autorité de l’autoritarisme et la parole spirituelle de toutes les instrumentalisations politiques ou idéologiques qui prétendent parler en son nom.

L’œuvre de Rachid Benzine nous rappelle enfin que l’islam des Lumières ne constitue ni une invention occidentale ni une concession faite à la modernité. Il plonge ses racines dans cette longue histoire musulmane au cours de laquelle philosophes, théologiens, juristes, poètes et mystiques n’ont cessé de discuter, d’interpréter et parfois de contester les lectures dominantes de leur temps.

Ce que Rachid Benzine poursuit n’est donc pas la fabrication artificielle d’un islam nouveau, mais la réouverture des chemins multiples que les siècles de fermeture dogmatique, les traumatismes de la colonisation, les autoritarismes politiques et les fondamentalismes contemporains ont progressivement rendus invisibles.

Il est des hommes qui construisent des ponts entre les traditions. Il en est d’autres qui ouvrent des fenêtres dans les maisons trop longtemps refermées sur elles-mêmes. Rachid Benzine accomplit admirablement ces deux tâches.

Son œuvre nous enseigne qu’il demeure possible d’être musulman sans renoncer à l’intelligence critique, de soumettre les interprétations religieuses à l’examen de l’histoire sans abolir la quête spirituelle, de dialoguer avec le judaïsme et le christianisme sans dissoudre les différences, et de reconnaître les fragilités de sa propre tradition sans jamais cesser de l’aimer.

Plus profondément encore peut-être, elle nous rappelle qu’une parole sacrée ne devient pas moins grande lorsqu’elle accepte d’être interrogée. Elle commence simplement à redevenir vivante.

 

Références principales du chapitre

° Rachid Benzine, Les Nouveaux Penseurs de l’islam, Paris, Albin Michel, coll. « L’Islam des Lumières », 2004 ; rééd. 2008.

° Rachid Benzine, Le Coran expliqué aux jeunes, Paris, Le Seuil, 2013.

° Rachid Benzine et Christian Delorme, Nous avons tant de choses à nous dire. Pour un vrai dialogue entre chrétiens et musulmans, Paris, Albin Michel, 1997.

° Rachid Benzine et Christian Delorme, La République, l’Église et l’Islam. Une révolution française, Paris, Bayard, 2016.

° Rachid Benzine, Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?, Paris, Le Seuil, 2016.

° Rachid Benzine et Ismaël Saidi, Finalement, il y a quoi dans le Coran ?, Paris, La Boîte à Pandore, 2017.

Delphine Horvilleur et Rachid Benzine, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Dialogue, Paris, Le Seuil, 2017.

° Rachid Benzine, Ainsi parlait ma mère, Paris, Le Seuil, 2020.

° Rachid Benzine, Dans les yeux du ciel, Paris, Le Seuil, 2020.

° Rachid Benzine, Voyage au bout de l’enfance, Paris, Le Seuil, 2022.

° Rachid Benzine, Les Silences des pères, Paris, Le Seuil, 2023.

° Rachid Benzine, L’Homme qui lisait des livres, Paris, Julliard, 2025.

Les citations reproduites dans cet article sont principalement tirées de l’entretien accordé par Rachid Benzine à Solène Paillard, « Un texte religieux n’est vivant que s’il est capable d’en produire de nouveaux », publié le 17 octobre 2017 à l’occasion de la parution de Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Les notices de la Bibliothèque nationale de France, des Éditions du Seuil et l’entretien biographique publié par Le Monde permettent également de compléter son parcours intellectuel et littéraire.

 

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Chems-Eddine Hafiz (1954-) : un islam français, républicain et fraternel.

Il est des hommes dont l’œuvre ne se développe pas seulement dans les livres, mais s’inscrit également dans les institutions, les engagements et les rencontres par lesquels une tradition religieuse cherche à trouver sa juste place au cœur de la cité. Chems-Eddine Hafiz appartient assurément à cette catégorie. Juriste et avocat devenu recteur de la Grande Mosquée de Paris, il consacre aujourd’hui l’essentiel de son action à défendre un islam fidèle à sa dimension spirituelle, résolument opposé aux entreprises fondamentalistes et pleinement inscrit dans le cadre démocratique, laïque et républicain de la France.

Chems-Eddine Mohamed Hafiz naît le 28 juin 1954 à Alger, dans une famille profondément marquée par les épreuves de la guerre d’Algérie. Après des études de droit, il prête serment en 1986 et devient avocat à la cour d’Alger, avant de s’inscrire au barreau de Paris en février 1991. Il développe alors une activité professionnelle située au croisement du droit pénal, du droit international des affaires et des relations entre la France, l’Algérie et les pays du Maghreb.

Cette formation juridique possède une importance déterminante pour comprendre l’homme public qu’il deviendra. Chems-Eddine Hafiz n’aborde jamais les rapports entre l’islam et la République comme une simple question théologique ; il les considère également comme une affaire de citoyenneté, de liberté de conscience, de responsabilité et de respect des institutions communes. Dans une démocratie, même les désaccords les plus profonds doivent être confiés à la loi, à la contradiction et au jugement des tribunaux, jamais à la violence ou à l’intimidation.

Revenant en 2020 sur l’action judiciaire autrefois engagée contre Charlie Hebdo, il expliquait que sa démarche avait notamment cherché à « canaliser le débat vers les prétoires afin qu’il n’ait pas lieu dans la rue ». Cette formule résume une part importante de sa conception de la République : les citoyens peuvent contester, protester et saisir la justice, mais ils doivent toujours demeurer à l’intérieur du droit commun qui les rassemble.

Son engagement auprès de la Grande Mosquée de Paris commence à la fin des années 1990, lorsqu’il devient l’avocat de l’institution et le conseiller de son recteur, Dalil Boubakeur (1940-2020). Il participe alors aux discussions engagées avec les pouvoirs publics pour organiser la représentation du culte musulman en France, puis devient membre du bureau exécutif et vice-président du Conseil français du culte musulman.

Le 11 janvier 2020, Chems-Eddine Hafiz est élu président de la Société des Habous et des Lieux saints de l’islam et devient recteur de la Grande Mosquée de Paris. Cette fonction le place à la tête d’une institution possédant une signification tout ensemble religieuse, historique et symbolique. Inaugurée en 1926, la Grande Mosquée de Paris rappelle notamment le sacrifice des soldats musulmans morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale, tout en demeurant l’un des principaux lieux de prière, de culture et de dialogue de l’islam français.

Chems-Eddine Hafiz entend précisément rendre à cette institution toute l’étendue de sa vocation. La mosquée ne doit pas seulement être un lieu où les fidèles viennent accomplir leurs obligations cultuelles ; elle doit également devenir une maison de la connaissance, de la solidarité, de la culture et de la rencontre entre les traditions.

Sous son rectorat sont ainsi développés les « Mercredis du Savoir », les universités d’été de la Grande Mosquée de Paris, un prix littéraire consacré à la civilisation de l’islam ainsi qu’une action caritative structurée autour de la « Maison de la miséricorde », Dar Errahma. La Grande Mosquée s’ouvre également aux grandes manifestations culturelles et nationales, accueille le passage de la flamme olympique le 14 juillet 2024 et participe au fonctionnement du centre multiconfessionnel du village olympique de Saint-Denis.

Cette ouverture traduit une certaine conception de l’islam, considéré non comme une identité enfermée dans ses frontières communautaires, mais comme une tradition spirituelle appelée à contribuer pleinement à la vie intellectuelle, sociale et culturelle de la nation.

Chems-Eddine Hafiz se trouve ainsi placé devant une double exigence : combattre l’extrémisme qui prétend parler au nom de l’islam, tout en refusant les amalgames et les discriminations qui transforment l’ensemble des musulmans en suspects permanents des crimes commis par quelques-uns.

Cette double responsabilité traverse son Manifeste contre le terrorisme islamiste. Écoutez-moi !, publié en 2021, vingt ans après les attentats du 11 septembre. Il y condamne sans ambiguïté les idéologies qui transforment la religion en justification de la haine et du meurtre, tout en contestant fermement l’idée selon laquelle la violence constituerait l’essence profonde de l’islam.

Il existe quelque chose de particulièrement important dans le choix du mot « islamiste ». Chems-Eddine Hafiz entend désigner précisément l’idéologie politique et violente qu’il combat sans abandonner le mot « islam » à ceux qui l’ont défiguré. Le terrorisme islamiste ne doit être ni minimisé ni confondu avec la foi vécue paisiblement par des millions de femmes et d’hommes.

Son projet d’un islam pleinement enraciné en France passe également par la formation des imams. Dès le commencement de son rectorat, il entreprend une réforme de l’Institut de formation de la Grande Mosquée de Paris et développe plusieurs antennes sur le territoire national. En février 2025, il inaugure à Vitry-sur-Seine l’École nationale Ibn Badis, destinée à former des responsables religieux possédant une véritable connaissance de la tradition musulmane, mais également de la langue française, du droit, de la laïcité et des institutions républicaines.

Un imam vivant en France ne peut en effet se contenter de reproduire des discours élaborés dans un contexte étranger. Il doit connaître les interrogations, les difficultés et les espérances des musulmans auxquels il s’adresse, tout en étant capable de dialoguer avec l’ensemble de la société.

 

Cette conviction conduit Chems-Eddine Hafiz à lancer en 2023 un groupe de réflexion consacré à l’adaptation du discours religieux musulman en France et en Occident. Il ne s’agit nullement de modifier les fondements de la foi au gré des circonstances politiques, mais de distinguer ce qui appartient à la pratique cultuelle de ce qui relève des formes historiques, sociales et culturelles de la présence musulmane. Les résultats de ce travail sont réunis en 2026 dans l’ouvrage collectif Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée.

Cette formule résume admirablement son projet : la fidélité spirituelle n’interdit pas l’adaptation sociale ; elle l’exige peut-être au contraire, dès lors que les musulmans ne vivent pas en marge de la nation, mais en sont pleinement les citoyens.

Chems-Eddine Hafiz affirme également la primauté des lois de la République dans l’organisation de la vie commune. Cette position ne signifie nullement que la loi humaine deviendrait supérieure à Dieu dans la conscience intime du croyant ; elle signifie que, dans une société démocratique et pluraliste, aucune communauté religieuse ne peut imposer ses prescriptions particulières à l’ensemble des citoyens. La foi relève de l’adhésion intérieure et de la liberté de conscience, tandis que la loi républicaine constitue la règle commune permettant précisément aux différentes traditions de vivre ensemble.

Son engagement en faveur du dialogue interreligieux constitue un autre fil conducteur de son existence. Après les attentats du 13 novembre 2015, il participe à la création de la Fraternité du barreau de Paris, réunissant des avocats de diverses convictions et organisant des rencontres successivement à la Grande Mosquée de Paris, à la Grande Synagogue de la Victoire, à Notre-Dame de Paris et au temple protestant de l’Oratoire du Louvre.

Ce choix des lieux possède une remarquable force symbolique : la fraternité ne consiste pas à effacer les traditions, mais à permettre à chacune d’ouvrir sa maison aux autres.

Chems-Eddine Hafiz rencontre à plusieurs reprises le pape François (1936-2025), notamment au Vatican en février 2022 puis en février 2025, afin de promouvoir la fraternité entre chrétiens et musulmans. Il participe également à la réouverture de Notre-Dame de Paris en décembre 2024 et assiste quelques mois plus tard aux obsèques du souverain pontife. Ces gestes témoignent d’une conviction constante : les religions doivent cesser d’être mobilisées comme des frontières identitaires pour redevenir des forces spirituelles capables de contribuer à la paix.

L’homme demeure néanmoins inséparable de sa double appartenance française et algérienne. Loin de considérer celle-ci comme une contradiction, Chems-Eddine Hafiz cherche à en faire un pont entre deux pays dont les histoires sont aussi profondément mêlées que douloureuses. La Grande Mosquée de Paris, par son histoire et par ses liens avec l’Algérie, peut contribuer à maintenir ce dialogue lorsque les relations diplomatiques connaissent des périodes de tension.

Cette recherche d’équilibre n’est pas toujours bien comprise. Certaines de ses prises de position ont suscité des discussions. Mais ces débats révèlent également la complexité de la mission qu’il exerce : représenter une institution religieuse historique, défendre les droits des musulmans, combattre l’islamisme, respecter la laïcité, dialoguer avec les pouvoirs publics et maintenir un lien vivant entre plusieurs mémoires nationales.

Dans Défaire les ombres. Islam, République et l’exigence de vérité, publié en 2025, il appelle précisément à dissiper les peurs, les malentendus et les instrumentalisations qui empoisonnent le débat public. Défaire les ombres, c’est refuser tout ensemble celles de l’ignorance religieuse, du fanatisme, du racisme, de l’antisémitisme, de l’islamophobie et des enfermements identitaires ; c’est rechercher la clarté sans nier les difficultés et défendre la vérité sans renoncer à la fraternité.

Il est des hommes qui construisent des ponts par leurs livres, et d’autres qui s’efforcent de les édifier au milieu des controverses, des incompréhensions et des blessures de l’histoire. Chems-Eddine Hafiz appartient assurément à cette seconde catégorie.

Plus profondément encore peut-être, son itinéraire nous enseigne que l’avenir de l’islam en France ne se jouera ni dans le repli communautaire ni dans l’effacement de sa dimension spirituelle, mais dans cette fidélité exigeante qui permet à des femmes et à des hommes d’être pleinement musulmans par leur foi, pleinement français par leur citoyenneté et pleinement universels par la fraternité qu’ils consentent à partager.

Références principales du chapitre

° Chems-Eddine Hafiz, Le Manifeste contre le terrorisme islamiste. Écoutez-moi !, Paris, Erick Bonnier, coll. « Encre d’Orient », 2021.

° Chems-Eddine Hafiz, Portraits de femmes remarquables. Les héroïnes de l’islam, Vincennes, Frémeaux & Associés, 2024-2025.

° Chems-Eddine Hafiz, Défaire les ombres. Islam, République et l’exigence de vérité, Paris, Albouraq, 2025.

° Chems-Eddine Hafiz (dir.), La Grande Mosquée de Paris. Un islam des Lumières dans la ville Lumière, Paris, Erick Bonnier, 2025.

° Chems-Eddine Hafiz (dir.), Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée, Paris, Albouraq, 2026.

Grande Mosquée de Paris, « Chems-Eddine Hafiz, président de la Société des Habous et recteur de la Grande Mosquée de Paris », biographie institutionnelle.

Grande Mosquée de Paris, présentation de Défaire les ombres. Islam, République et l’exigence de vérité, 2025.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Leïli Anvar (1961- ) : La beauté comme révélation.

Il est des femmes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de grâce que les plus grandes vérités spirituelles ne se laissent jamais entièrement enfermer dans les concepts philosophiques les plus admirables ni même dans les plus lumineuses constructions intellectuelles que les hommes consentent humblement à leur consacrer. Elles nous sont parfois offertes beaucoup plus généreusement encore sous la forme d'un poème, d'une métaphore ou d'un vers dont la beauté semble mystérieusement continuer de nous accompagner longtemps après que nous en avons oublié jusqu'aux mots qui le composaient. Leïli Anvar appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plusieurs décennies déjà, elle poursuit avec une remarquable fidélité cette même conversation consacrée à la poésie persane, à la mystique musulmane et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les plus belles œuvres humaines de nous révéler qu'elles possèdent toujours infiniment plus de choses à nous offrir que celles que nous pensions déjà y avoir découvertes.

Leïli Anvar naît en 1961 à Téhéran, en Iran. Écrivaine, traductrice, spécialiste de littérature persane classique et maître de conférences à Institut national des langues et civilisations orientales, elle demeure aujourd'hui l'une des plus importantes voix francophones consacrées à la transmission des grandes œuvres spirituelles et poétiques de la civilisation persane dont elle poursuit avec beaucoup de talent et de générosité la lumineuse conversation avec les hommes et les femmes de notre temps.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette admirable rencontre dont nous parlons discrètement depuis les premières pages de ce quatrième dossier. Née en Iran avant de poursuivre en France l'essentiel de son œuvre intellectuelle et universitaire, elle appartient à cette lumineuse famille des grands passeurs dont les vies semblent avoir reçu pour vocation particulière de permettre aux civilisations de poursuivre humblement leur conversation plusieurs fois séculaire sans jamais renoncer à la beauté qui les a vu naître.

Cette fidélité ne la quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Leïli Anvar ne saurait être présentée comme une simple spécialiste supplémentaire de la littérature persane classique. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus précieuse encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus grands poètes de l'humanité ne cessent jamais véritablement de nous parler lorsque nous consentons humblement à devenir les reconnaissants héritiers de leur émerveillement.

Cette conviction irrigue discrètement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette confiance qu'elle accorde à la beauté. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de réduire les traditions religieuses aux seules questions historiques, philosophiques ou sociologiques qu'elles continuent légitimement de nous adresser, Leïli Anvar nous rappelle généreusement qu'elles furent également quelques-unes des plus extraordinaires aventures poétiques de l'histoire humaine.

Son remarquable travail consacré à Rûmî mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Peu de spécialistes contemporains auront ainsi consacré autant de talent à nous rappeler que l'immense poète mystique persan ne nous parle jamais seulement d'une spiritualité admirablement conservée depuis le XIIIème siècle mais beaucoup plus généreusement encore de l'homme lui-même, de son désir d'absolu, de sa nostalgie de la beauté et de cette mystérieuse faculté qu'il possède parfois de devenir infiniment plus vaste que les limites qu'il croyait devoir lui-même s'imposer.

Leïli Anvar écrivait ainsi :

« La poésie est peut-être la langue maternelle de l'âme. »

Cette formule admirable nous paraît particulièrement lumineuse dans le cadre du présent dossier. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus grandes vérités humaines ne nous sont pas toujours offertes sous la forme des raisonnements les plus savants mais parfois beaucoup plus humblement encore à travers la beauté mystérieuse d'un poème dont nous découvrons progressivement qu'il parlait déjà secrètement de nous-mêmes.

L'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle la beauté ne constitue jamais quelque chose de secondaire dans les grandes aventures spirituelles de l'humanité. Elle apparaît au contraire comme l'une des plus précieuses pédagogies offertes aux hommes afin qu'ils consentent humblement à devenir davantage disponibles au mystère du monde qu'ils habitent ensemble.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume d'opposer artificiellement la poésie à l'intelligence philosophique ou la beauté à la vérité comme si les unes devaient nécessairement conduire à l'oubli des autres. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus belles vérités humaines deviennent souvent infiniment plus lumineuses encore lorsqu'elles consentent généreusement à emprunter les chemins de la beauté afin de venir humblement à notre rencontre.

Plus profondément encore peut-être, Leïli Anvar nous enseigne que les traditions spirituelles possèdent toujours une dimension poétique sans laquelle elles ne seraient probablement plus tout à fait elles-mêmes. Les plus grands mystiques musulmans ne cessèrent jamais de rappeler que la beauté constitue elle-même l'un des noms secrets de la vérité lorsqu'elle consent généreusement à se rendre aimable aux hommes.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus beaux héritages humains ne sont probablement jamais ceux qui nous permettent seulement de comprendre davantage le monde qui nous entoure mais beaucoup plus généreusement encore ceux qui nous apprennent progressivement à l'habiter avec davantage d'émerveillement.

 

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle aux plus anciennes intuitions spirituelles de l'humanité, merveilleusement disponible à la poésie dont elles continuent généreusement de se vêtir et infiniment reconnaissant à l'égard de tout ce que la beauté demeure encore capable de nous révéler.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des poèmes silencieusement offerts au monde. Celle de Leïli Anvar appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles révélations humaines ne sont jamais celles qui prétendent définitivement épuiser le mystère qu'elles contemplent mais beaucoup plus généreusement celles qui nous donnent humblement le désir de poursuivre encore un peu notre émerveillement.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de grâce : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les reconnaissants disciples de la beauté.

 

Références principales du chapitre :

° Leïli Anvar, Rûmî, Paris, Entrelacs, collection « Sagesses éternelles ».

° Leïli Anvar, Le Cri des oiseaux. Attâr et la voie spirituelle, Paris, Diane de Selliers.

° Leïli Anvar (dir.), Orient. Mille ans de poésie et de peinture persanes, Paris, Diane de Selliers.

° Leïli Anvar, nombreuses préfaces, traductions et conférences consacrées à Jalâl ad-Dîn Rûmî, Farîd ad-Dîn Attâr (v. 1145-v. 1221) et aux grandes figures de la mystique persane.

° Ses très nombreuses interventions radiophoniques consacrées à la poésie, au soufisme et aux traditions spirituelles constituent une remarquable introduction à l'élégance littéraire et à la profondeur spirituelle qui caractérisent l'ensemble de son œuvre.

° Les conférences données à l'INALCO et dans les principales institutions culturelles françaises permettent enfin d'apprécier la remarquable qualité pédagogique avec laquelle elle poursuit aujourd'hui encore la transmission des plus beaux trésors spirituels et poétiques de la civilisation persane.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Kahina Bahloul (1979- ) : Le courage comme fidélité.

Il est des femmes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus authentiques fidélités spirituelles ne consistent probablement jamais à demeurer immobiles face aux questions que nous adresse notre temps mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à poursuivre le chemin qui nous paraît juste lorsque notre conscience nous y appelle. Kahina Bahloul appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plusieurs années déjà, elle poursuit avec une remarquable constance cette même conversation spirituelle consacrée à la liberté intérieure, à la place des femmes dans les traditions religieuses et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les grandes aventures humaines de continuer à se réinventer sans jamais renoncer aux plus belles intuitions qui les ont vu naître.

Kahina Bahloul naît le 13 décembre 1979 à Paris. Islamologue, écrivaine et femme engagée dans la réflexion théologique contemporaine consacrée à l'islam, elle demeure aujourd'hui l'une des voix francophones les plus singulières de cette conversation plusieurs fois séculaire que les traditions religieuses poursuivent inlassablement avec les femmes et les hommes de leur temps. Son œuvre, ses conférences et ses nombreux travaux témoignent admirablement de cette volonté permanente de faire dialoguer ensemble fidélité spirituelle, liberté de conscience et espérance humaine.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de la rencontre. Héritière d'une double culture algérienne et française, elle appartient à cette lumineuse famille des passeurs dont nous avons déjà rencontré plusieurs représentants au cours des précédents chapitres et qui semblent avoir reçu pour vocation particulière de rappeler que les grandes traditions spirituelles ne cessent jamais véritablement d'accompagner les interrogations nouvelles que leur adresse chaque génération humaine.

Cette fidélité irrigue discrètement l'ensemble de son parcours.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Kahina Bahloul ne saurait être présentée comme une simple personnalité contemporaine des débats consacrés à l'islam. Son ambition apparaît infiniment plus précieuse encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les traditions spirituelles possèdent toujours en elles-mêmes les ressources nécessaires afin de poursuivre humblement leur conversation avec l'histoire sans jamais cesser d'interroger ceux qui consentent généreusement à devenir leurs héritiers.

Cette conviction ne la quittera jamais.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette confiance qu'elle accorde à la conscience humaine lorsqu'elle consent humblement à se mettre au service de ses plus hautes exigences spirituelles. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude d'opposer artificiellement fidélité et liberté comme si l'une devait nécessairement conduire à l'effacement progressif de l'autre, Kahina Bahloul continue inlassablement de nous rappeler que les plus belles fidélités spirituelles procèdent peut-être précisément de cette mystérieuse alliance qui permet aux hommes et aux femmes de demeurer tout ensemble profondément attachés à ce qu'ils ont reçu et généreusement disponibles à ce qu'ils découvrent encore.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Mohamed Talbi lorsqu'il nous parlait de la liberté humaine, d'Abdennour Bidar lorsqu'il nous invitait à contempler la fraternité comme horizon ou encore celles d'Amin Maalouf lorsqu'il nous rappelait que les plus belles identités humaines sont précisément celles qui consentent humblement à accueillir plusieurs héritages simultanément ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus authentiques fidélités humaines ne sont probablement jamais celles qui nous dispensent de penser mais beaucoup plus généreusement celles qui nous y invitent.

 

L'une des grandes intuitions spirituelles de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle les traditions religieuses ne cessent jamais véritablement de vivre lorsqu'elles consentent humblement à demeurer hospitalières à l'égard des questions que les hommes et les femmes continuent légitimement de leur adresser. Les plus beaux héritages humains ne sont jamais définitivement achevés ; ils poursuivent beaucoup plus humblement leur conversation avec l'histoire dont ils deviennent progressivement les admirables compagnons de route.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume de demander aux traditions religieuses de devenir étrangères à elles-mêmes afin de mieux répondre aux attentes de leur époque. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus belles transformations humaines sont probablement celles qui procèdent d'une fidélité suffisamment profonde pour consentir humblement à poursuivre encore un peu le voyage plutôt que de prétendre l'avoir définitivement achevé.

Son ouvrage Mon islam, ma liberté témoigne admirablement de cette conviction fondamentale. Il nous rappelle avec beaucoup de simplicité que la liberté spirituelle ne saurait jamais être comprise comme le refus des héritages dont nous sommes les dépositaires mais beaucoup plus généreusement comme cette capacité qu'ont parfois les hommes et les femmes de continuer humblement à les habiter avec sincérité.

Plus profondément encore peut-être, Kahina Bahloul nous enseigne que le courage constitue toujours une forme particulièrement précieuse de fidélité. Il ne consiste jamais à rechercher les chemins les plus difficiles mais beaucoup plus humblement à consentir généreusement à emprunter celui que notre conscience nous invite sincèrement à poursuivre.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grandes aventures spirituelles ne sont probablement jamais celles qui nous dispensent des questions difficiles mais beaucoup plus généreusement celles qui nous donnent progressivement la confiance nécessaire afin de continuer humblement à les habiter.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle aux héritages spirituels dont nous sommes les dépositaires, merveilleusement disponible aux interrogations de notre temps et infiniment reconnaissant à l'égard de cette liberté intérieure sans laquelle aucune aventure humaine ne saurait probablement trouver son plus juste accomplissement.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des invitations silencieusement adressées aux hommes et aux femmes afin qu'ils consentent humblement à demeurer fidèles à ce que leur conscience leur murmure avec le plus de sincérité. Celle de Kahina Bahloul appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux courages humains ne sont jamais ceux qui prétendent imposer leurs réponses au monde qui les entoure mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous invitent humblement à poursuivre ensemble les questions qu'ils continuent eux-mêmes de se poser.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur : les hommes et les femmes ne deviennent jamais véritablement libres autrement qu'en consentant humblement à demeurer fidèles à ce qu'ils reconnaissent comme le plus juste et le plus beau au plus profond d'eux-mêmes.

Références principales du chapitre :

° Kahina Bahloul, Mon islam, ma liberté, Paris, Albin Michel, 2021.

° Kahina Bahloul, nombreux articles et tribunes consacrés à la liberté de conscience, à la spiritualité musulmane contemporaine et aux questions théologiques liées à l'islam.

° Ses nombreuses conférences publiques consacrées au dialogue des spiritualités, à la transmission des savoirs religieux et à la place des femmes dans les traditions religieuses constituent également une remarquable introduction à la sincérité intellectuelle qui caractérise l'ensemble de son parcours.

° Les entretiens qu'elle accorde régulièrement sur les questions liées à la liberté spirituelle et à l'hospitalité religieuse permettent enfin d'apprécier toute la profondeur humaniste de sa réflexion contemporaine.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Leïla Babès (1948-2023).

La sagesse comme hospitalité

Il est des femmes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grands héritages spirituels et intellectuels de l'humanité ne trouvent jamais véritablement leur accomplissement dans les frontières qu'ils dressent parfois autour d'eux-mêmes mais beaucoup plus humblement encore dans les ponts qu'ils consentent généreusement à construire entre les hommes, les cultures et les civilisations. Leïla Babès appartient assurément à cette admirable catégorie. Pendant plus de quarante années déjà, elle poursuivra avec une remarquable fidélité cette même conversation intellectuelle consacrée à l'islam, à la sagesse des traditions spirituelles et à cette mystérieuse faculté qu'ont parfois les hommes de devenir infiniment plus eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à accueillir avec gratitude quelque chose de ceux qu'ils rencontrent au cours de leur voyage.

Leïla Babès naît le 15 juillet 1948 à Skikda, en Algérie, et s'éteint le 29 juin 2023 après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'enseignement, à la sociologie des religions et au dialogue des cultures dont elle demeurera jusqu'à son dernier souffle l'une des plus lumineuses et des plus généreuses artisanes. Sociologue, écrivaine et professeure à l'Université Catholique de Lille, elle demeure aujourd'hui encore l'une des plus importantes voix francophones consacrées à la spiritualité musulmane contemporaine, au dialogue islamo-chrétien et à cette admirable hospitalité intellectuelle dont notre temps continue probablement d'avoir plus que jamais besoin.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de la rencontre. Née en Algérie avant de poursuivre en France l'essentiel de son œuvre intellectuelle, elle appartient elle aussi à cette lumineuse famille des grands passeurs dont nous avons croisé les chemins tout au long de notre voyage et qui semblent avoir reçu pour vocation particulière de rappeler aux hommes que les civilisations deviennent infiniment plus lumineuses encore lorsqu'elles consentent généreusement à devenir les reconnaissantes héritières les unes des autres.

Cette fidélité ne la quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Leïla Babès ne saurait être présentée comme une simple sociologue contemporaine des religions. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus précieuse encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus belles aventures spirituelles de l'humanité ne cessent jamais véritablement de nous apprendre à devenir davantage hospitaliers à l'égard des mondes que nous ne connaissons pas encore.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette confiance qu'elle accorde aux rencontres humaines. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de regarder les différences religieuses, philosophiques ou culturelles comme autant de réalités condamnées à s'opposer les unes aux autres, Leïla Babès continue généreusement de nous rappeler que les plus grands héritages spirituels de l'humanité furent précisément ceux qui consentirent humblement à se laisser féconder par les mondes qu'ils rencontrèrent au cours de leur longue histoire.

 

L'une des grandes intuitions de son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle les traditions religieuses ne cessent jamais véritablement de devenir davantage elles-mêmes lorsqu'elles consentent généreusement à dialoguer avec celles qui leur paraissaient encore étrangères quelques instants auparavant. Le dialogue ne constitue jamais sous sa plume une simple nécessité sociale admirablement proclamée afin de répondre aux défis contemporains de notre temps. Il apparaît beaucoup plus humblement comme l'une des plus anciennes vocations offertes aux hommes depuis les commencements mêmes de leur aventure spirituelle.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais pour elle d'effacer les singularités religieuses ou culturelles qui constituent quelques-unes des plus précieuses richesses offertes à notre commune humanité. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus belles rencontres humaines sont probablement celles qui permettent aux hommes de demeurer davantage eux-mêmes au terme du voyage qu'ils avaient entrepris ensemble au commencement de leur conversation.

Son admirable travail consacré au pèlerinage, aux spiritualités contemporaines et aux rencontres islamo-chrétiennes témoigne précisément de cette conviction fondamentale. Peu de sociologues contemporains auront ainsi consacré autant de talent à nous rappeler que les grandes aventures humaines possèdent toujours une dimension spirituelle que les analyses les plus savantes ne sauraient jamais entièrement épuiser.

Plus profondément encore peut-être, Leïla Babès nous enseigne que la sagesse constitue toujours une forme particulièrement précieuse d'hospitalité. Elle consiste moins à demander au monde qui nous entoure de devenir semblable à nous-mêmes qu'à consentir humblement à devenir progressivement capables de recevoir avec gratitude ce qu'il continue généreusement de nous offrir.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grands sages ne sont probablement jamais ceux qui nous apprennent exclusivement à mieux comprendre ce que nous sommes déjà mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous permettent progressivement de découvrir avec émerveillement tout ce que nous n'avions pas encore appris à aimer.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle aux héritages spirituels dont nous sommes les dépositaires, merveilleusement disponible à la rencontre des mondes que nous ne connaissons pas encore et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation humaine dont nous ne sommes jamais que les humbles héritiers.

 

Il est enfin des vies qui ressemblent à des maisons dont les portes demeurent toujours entrouvertes afin d'accueillir ceux qui poursuivent encore leur voyage. Celle de Leïla Babès appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles hospitalités humaines ne consistent jamais seulement à offrir un refuge à ceux qui viennent jusqu'à nous mais beaucoup plus généreusement à consentir humblement à faire de notre propre cœur une demeure suffisamment vaste pour qu'ils puissent également y trouver leur place.

Peut-être est-ce finalement cela que son œuvre continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages que lorsqu'ils consentent humblement à laisser une place dans leur propre maison intérieure à ceux qu'ils n'avaient pas encore appris à connaître.

Références principales du chapitre :

° Leïla Babès, L'Islam positif. La religion des jeunes musulmans de France, Paris, Éditions de l'Atelier.

° Leïla Babès, Le Coran et la chair, Paris, Seuil.

° Leïla Babès, Les Pèlerinages musulmans, Paris, Desclée de Brouwer.

° Leïla Babès, Islam et modernité, articles et contributions collectives consacrés aux mutations contemporaines des spiritualités musulmanes.

° Ses nombreuses conférences consacrées au dialogue islamo-chrétien, à la sociologie des religions et aux spiritualités contemporaines constituent également une remarquable introduction à la profondeur humaniste de sa pensée.

° Les travaux qu'elle consacra aux questions du pèlerinage, de l'hospitalité religieuse et des identités spirituelles demeurent aujourd'hui encore des références importantes pour la compréhension des mutations contemporaines du fait religieux.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Abdou Filali-Ansary (1946-) : penser librement l’islam, la laïcité et la démocratie.

Il est des intellectuels dont l’œuvre ne prétend jamais imposer à ses lecteurs une doctrine définitivement constituée, mais cherche plus humblement à rendre possibles les conditions d’un débat véritable, débarrassé autant des certitudes dogmatiques que des simplifications idéologiques. Abdou Filali-Ansary appartient assurément à cette précieuse catégorie. Depuis plus d’un demi-siècle, ce philosophe marocain consacre son intelligence, son immense culture et sa remarquable liberté intérieure à faire connaître les penseurs musulmans qui ont entrepris de réexaminer les rapports entre la religion, l’histoire, la laïcité, la démocratie et la liberté humaine.

Abdou Filali-Ansary naît en 1946 à Meknès, au Maroc. Formé à la philosophie au Maroc et en France, il soutient en 1970 à l’Université de Dijon une thèse consacrée à Baruch Spinoza (1632-1677) et Henri Bergson (1859-1941), deux philosophes que tout semble d’abord séparer, mais dont les œuvres interrogent chacune, à leur manière, la liberté, la conscience, le temps et les rapports que l’être humain entretient avec l’absolu. Cette formation philosophique lui donnera très tôt le goût des distinctions rigoureuses, de l’histoire des idées et d’une pensée qui refuse de confondre l’attachement spirituel avec la soumission intellectuelle.

Il enseigne ensuite la philosophie moderne à la Faculté des lettres de l’Université Mohammed-V de Rabat, dont il devient secrétaire général entre 1981 et 1984. Il dirige ensuite, jusqu’en 2001, la Fondation du roi Abdul-Aziz Al Saoud pour les études islamiques et les sciences humaines, importante institution documentaire et scientifique installée à Casablanca.

En 2002, il devient le directeur fondateur de l’Institut pour l’étude des civilisations musulmanes de l’Université Aga Khan à Londres, fonction qu’il exercera jusqu’en 2009 avant d’y poursuivre ses travaux comme professeur-chercheur. Son œuvre, écrite en arabe, en français et en anglais, lui vaut progressivement une reconnaissance internationale dans les domaines de la philosophie politique, de l’histoire intellectuelle de l’islam, de la démocratisation et de l’étude des processus de sécularisation au sein des sociétés musulmanes.

Cet itinéraire institutionnel possède quelque chose de profondément révélateur. Abdou Filali-Ansary n’est jamais seulement un auteur solitaire ; il est également un passeur, un traducteur, un fondateur de revues et un constructeur d’espaces intellectuels dans lesquels les chercheurs du monde musulman et ceux des sociétés occidentales peuvent se rencontrer sans renoncer à leurs différences.

En 1993, il participe ainsi à la création de Prologues. Revue maghrébine du livre, publication bilingue en arabe et en français qui jouera un rôle essentiel dans la circulation des idées au Maghreb. Son titre même pourrait symboliser toute son œuvre : il s’agit toujours de préparer une conversation, d’ouvrir un chemin et de permettre à la pensée de commencer là où les certitudes identitaires prétendaient précisément clore le débat.

La singularité d’Abdou Filali-Ansary tient probablement à sa manière de déplacer les questions. Plutôt que de demander abstraitement si « l’islam » serait par nature compatible ou incompatible avec la démocratie, la laïcité ou les droits humains, il cherche à comprendre comment les sociétés musulmanes ont historiquement construit leurs institutions, leurs représentations du pouvoir et leurs conceptions de l’autorité religieuse.

L’islam ne constitue pas pour lui une réalité immobile, dotée d’une essence politique définitive qui déterminerait mécaniquement le destin de toutes les sociétés musulmanes. Il représente une tradition vivante, traversée depuis ses origines par des interprétations, des conflits, des compromis, des héritages culturels et des constructions institutionnelles profondément diverses.

Cette distinction entre le message spirituel initial et les formes historiques prises par les sociétés musulmanes constitue l’un des fils conducteurs de son œuvre.

Les institutions politiques qui se sont développées après la mort du prophète Muhammad (vers 570-632) ne sauraient être automatiquement considérées comme l’expression éternelle d’un ordre directement voulu par Dieu. Elles furent également les réponses humaines apportées à des circonstances historiques précises, marquées par les rapports de force, les traditions tribales, les rivalités dynastiques et les nécessités administratives de leur temps.

Ce qui relève de l’histoire ne doit donc pas être arbitrairement transformé en commandement divin.

Cette conviction explique l’importance qu’occupe dans son parcours la redécouverte d’Ali Abderraziq (1888-1966), théologien égyptien formé à l’Université al-Azhar et auteur, en 1925, de L’Islam et les Fondements du pouvoir. Publié peu après l’abolition du califat ottoman par Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), cet ouvrage provoque l’un des plus importants débats intellectuels du monde arabe contemporain.

Ali Abderraziq y soutient que le Coran n’impose aucune forme précise de gouvernement, que le califat ne constitue pas une obligation religieuse et que Muhammad fut d’abord un prophète chargé d’un message spirituel, non le fondateur d’un modèle politique que toutes les sociétés musulmanes devraient reproduire indéfiniment.

Abdou Filali-Ansary traduit cet ouvrage en français en 1994 et l’accompagne d’une importante étude consacrée au projet de « remise en ordre de la conscience islamique » entrepris par son auteur. Il contribue ainsi à faire connaître au public francophone une pensée musulmane capable de défendre, à partir de ses propres sources, une distinction entre l’autorité religieuse et le pouvoir politique.

Cette distinction ne vise nullement à chasser la religion de la société ni à réduire la foi à une affaire honteusement dissimulée dans la sphère privée. Elle cherche plutôt à libérer tout ensemble la religion de son instrumentalisation politique et la politique de toute prétention à gouverner au nom d’une volonté divine devenue impossible à discuter.

La question donne son titre à l’un de ses ouvrages les plus importants : L’Islam est-il hostile à la laïcité ?, publié en 1997 au Maroc puis en France. Le point d’interrogation y possède une valeur essentielle. Abdou Filali-Ansary ne répond pas par une affirmation simplificatrice selon laquelle l’islam aurait toujours été spontanément laïque, pas davantage qu’il n’accepte le discours prétendant que la séparation du religieux et du politique serait radicalement étrangère aux sociétés musulmanes.

Il invite plutôt à distinguer la laïcité, en tant qu’organisation juridique et politique de la coexistence, de la sécularisation, comprise comme un long processus historique au cours duquel les différentes sphères de la vie sociale acquièrent progressivement leur autonomie à l’égard des institutions religieuses.

Or cette sécularisation travaille déjà les sociétés musulmanes, même lorsqu’elles refusent d’en prononcer le nom.

Les systèmes scolaires, les administrations, les économies modernes, les législations civiles et les institutions étatiques fonctionnent selon des rationalités qui ne procèdent plus directement du droit religieux classique. Les sociétés musulmanes sont donc beaucoup plus sécularisées qu’elles ne le reconnaissent parfois, tandis que certains mouvements islamistes tentent précisément de masquer cette transformation en promettant le retour imaginaire à un ordre religieux originel qui n’a probablement jamais existé sous la forme idéale qu’ils lui prêtent.

Dans Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, publié en 2003, Abdou Filali-Ansary poursuit cette réflexion en présentant les œuvres de plusieurs penseurs musulmans et occidentaux qui ont renouvelé notre compréhension de l’islam : Ali Abderraziq, Mohammed Arkoun (1928-2010), Mohamed Talbi (1921-2017), Mohammed Abed al-Jabri (1935-2010), Fazlur Rahman (1919-1988), Jacques Berque (1910-1995), Maxime Rodinson (1915-2004) et Ernest Gellner (1925-1995), parmi beaucoup d’autres.

Le point d’interrogation possède ici encore toute son importance. Peut-on véritablement « réformer l’islam », comme s’il s’agissait d’une institution centralisée dont il suffirait de modifier les règles ? Ne faut-il pas plutôt transformer les manières de lire, les représentations de l’histoire et les rapports que les croyants entretiennent avec leur propre héritage ?

Filali-Ansary montre ainsi que la réforme ne peut consister à fabriquer artificiellement un islam conforme aux attentes de l’Occident. Elle doit naître de l’intérieur des sociétés musulmanes, de leur histoire, de leurs débats et de l’effort critique de celles et ceux qui refusent de confondre la foi avec les interprétations héritées du passé.

L’une de ses grandes contributions consiste précisément à faire connaître cette « autre conscience musulmane », trop souvent occultée par la visibilité médiatique des discours fondamentalistes. L’islam contemporain ne se réduit nullement à l’affrontement entre des traditionalistes hostiles à toute évolution et des modernistes qui auraient renoncé à leur tradition. Il existe une multitude de penseurs profondément enracinés dans la culture musulmane qui défendent la liberté de conscience, l’esprit critique, le pluralisme, l’égalité et la démocratie.

Cette pensée musulmane éclairée ne constitue pas une création récente ni une importation artificielle. Elle prolonge les débats qui traversent depuis longtemps les sociétés islamiques au sujet de la raison, de l’interprétation, de la justice et de la nature du pouvoir.

La démocratie occupe naturellement une place centrale dans cette réflexion. Abdou Filali-Ansary refuse l’idée selon laquelle les sociétés musulmanes seraient culturellement condamnées à l’autoritarisme. L’histoire pèse évidemment sur les représentations politiques, mais elle ne constitue jamais une fatalité invincible. Les traditions ne sont pas des prisons ; elles sont des héritages continuellement relus, sélectionnés et reconstruits par les générations successives.

Il affirmait ainsi en 2011 que « la démocratie est devenue une norme universelle » et que la seule légitimité politique désormais véritablement acceptable dans les sociétés arabes est une légitimité démocratique. Une telle affirmation ne signifie nullement que toutes les sociétés appliquent déjà les principes démocratiques, mais qu’aucun pouvoir ne peut plus durablement justifier son autorité sans se réclamer, même imparfaitement, du consentement des gouvernés.

La démocratie ne doit donc pas être considérée comme une particularité culturelle exclusivement occidentale. Elle répond à une aspiration humaine plus profonde à la dignité, à la participation et à la responsabilité.

Abdou Filali-Ansary insiste cependant sur la nécessité de ne jamais transformer la laïcité elle-même en une idéologie autoritaire ou en une arme dirigée contre les croyants. Une laïcité démocratique ne demande pas aux individus d’abandonner leurs convictions religieuses ; elle leur permet de vivre ensemble en empêchant qu’une tradition particulière impose sa loi à tous.

La séparation du religieux et du politique ne signifie donc pas la disparition de la religion. Elle peut au contraire rendre à celle-ci sa véritable vocation spirituelle en la délivrant de la conquête du pouvoir.

Cette réflexion possède naturellement une profonde résonance dans un monde où les identités religieuses sont régulièrement mobilisées à des fins politiques. Les islamistes prétendent souvent que la souveraineté appartient exclusivement à Dieu et que la démocratie confierait abusivement aux hommes un pouvoir qui ne leur revient pas. Abdou Filali-Ansary rappelle cependant que toute loi appliquée dans l’histoire résulte nécessairement d’une compréhension humaine, même lorsque ceux qui la promulguent prétendent parler au nom de Dieu.

Le véritable danger apparaît lorsque des hommes identifient leurs propres interprétations à la volonté divine et rendent ainsi toute contestation impossible.

Son œuvre nous invite par conséquent à sortir des grandes abstractions qui opposent sans nuance « l’islam » à « l’Occident », la religion à la modernité ou la foi à la liberté. Les sociétés sont traversées par des conflits internes, des aspirations contradictoires et des évolutions souvent silencieuses. Le véritable affrontement ne se déroule pas nécessairement entre deux civilisations, mais au sein de chacune d’elles, entre les partisans de la fermeture et ceux qui acceptent la pluralité.

L’expression de « choc des civilisations » lui apparaît ainsi profondément trompeuse, car elle transforme des réalités humaines mouvantes en blocs homogènes condamnés à s’affronter. Aucun monde musulman unique ne se dresse face à un Occident qui serait lui-même parfaitement cohérent. Il existe dans toutes les sociétés des courants autoritaires et des aspirations démocratiques, des replis identitaires et des volontés de dialogue.

Son œuvre ne proclame jamais bruyamment l’avènement d’un islam nouveau. Elle nous invite plus humblement à reconnaître l’existence d’une pensée musulmane critique, humaniste et démocratique qui travaille depuis longtemps les sociétés contemporaines.

Il est enfin des intellectuels qui bâtissent leur renommée en occupant sans cesse le devant de la scène. D’autres accomplissent une œuvre plus discrète mais peut-être infiniment plus durable : ils traduisent, transmettent, créent des institutions et rendent audibles les voix que les simplifications dominantes avaient condamnées au silence.

Abdou Filali-Ansary appartient assurément à cette seconde catégorie.

Plus profondément encore peut-être, son itinéraire nous rappelle que la liberté n’est jamais l’ennemie de la foi. Elle est l’espace intérieur dans lequel la conviction religieuse cesse d’être une obéissance imposée pour devenir une adhésion pleinement humaine, responsable et vivante.

Références principales du chapitre

° Ali Abderraziq, L’Islam et les Fondements du pouvoir, nouvelle traduction et introduction d’Abdou Filali-Ansary, Paris, La Découverte et CEDEJ, 1994.

° Abdou Filali-Ansary, « Ali Abderraziq et le projet de remise en ordre de la conscience islamique », Égypte/Monde arabe, no 20, 1994, p. 185-201.

° Abdou Filali-Ansary, Penseurs maghrébins contemporains, Casablanca, Eddif, 1997.

° Abdou Filali-Ansary, L’Islam est-il hostile à la laïcité ?, Casablanca, Le Fennec, 1997 ; Paris, Sindbad-Actes Sud, 1999 et 2002.

° Abdou Filali-Ansary, Par souci de clarté. À propos des sociétés musulmanes contemporaines, Casablanca, Éditions Le Fennec, 2000.

° Abdou Filali-Ansary, Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui », 2003 ; rééd. 2005.

° Abdou Filali-Ansary et Sikeena Karmali Ahmed (dir.), The Challenge of Pluralism: Paradigms from Muslim Contexts, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2009.

° Abdou Filali-Ansary, « Islam and Liberal Democracy: The Challenge of Secularization », Journal of Democracy, vol. 7, no 2, avril 1996, p. 76-80.

Abdou Filali-Ansary, « Muslims and Democracy », Journal of Democracy, vol. 10, no 3, juillet 1999, p. 18-32.

° Abdou Filali-Ansary, « Islam, laïcité, démocratie », Pouvoirs, no 104, 2003.

La notice biographique de l’Institut pour l’étude des civilisations musulmanes de l’Université Aga Khan présente son parcours universitaire et institutionnel, tandis que la présentation de Réformer l’islam ? par les Éditions La Découverte permet de retrouver les principaux enjeux de son travail consacré aux courants humanistes, critiques et pluralistes de la pensée musulmane contemporaine.

Les grandes voix spirituelles et intellectuelles de l'Islam contemporain.

Raphaël Liogier (1967-) : comprendre les religions, déconstruire les peurs.

Il est des intellectuels dont le travail consiste moins à parler au nom d’une tradition religieuse qu’à observer la manière dont les sociétés la regardent, la transforment, la redoutent ou l’utilisent pour exprimer des inquiétudes qui la dépassent infiniment. Raphaël Liogier appartient assurément à cette catégorie. Sociologue et philosophe, spécialiste des religions, des croyances et des imaginaires contemporains, il consacre une part essentielle de son œuvre à comprendre comment les identités religieuses se recomposent au sein de la mondialisation et comment l’islam est progressivement devenu, dans une partie des sociétés européennes, le réceptacle privilégié de peurs démographiques, culturelles et politiques.

Raphaël Liogier naît en 1967. Après des études de philosophie, notamment à l’Université d’Édimbourg, il s’oriente vers la sociologie et la science politique. En septembre 2000, il soutient à l’Université Aix-Marseille-III une thèse intitulée Introduction à une approche politique de l’occidentalisation du bouddhisme, préparée sous la direction de notre très regretté Bruno Étienne (1937-2009), grande figure française de la sociologie du religieux et spécialiste de l’islam politique.

Cette première recherche consacrée au bouddhisme pourrait sembler éloignée des débats qui le feront ensuite connaître au sujet de l’islam et de la laïcité. Elle contient pourtant déjà plusieurs des interrogations qui traverseront toute son œuvre : comment une religion se transforme-t-elle lorsqu’elle quitte son contexte historique d’origine ? Comment les sociétés occidentales sélectionnent elles certains aspects des traditions orientales pour les intégrer à leurs propres aspirations ? Pourquoi certaines religions sont-elles spontanément associées à la sagesse, à la paix et à la spiritualité, tandis que d’autres deviennent les symboles presque exclusifs de la violence, de l’obscurantisme ou de la menace ?

Ces questions ne le quitteront plus.

Professeur des universités à Sciences Po Aix, où il enseigne la sociologie et l’anthropologie, Raphaël Liogier dirige de 2006 à 2014 l’Observatoire du religieux, centre de recherche consacré à l’étude des transformations contemporaines des croyances, des nouvelles spiritualités, des fondamentalismes et des rapports entre religions et politique. Il enseigne également au Collège international de philosophie et devient chercheur associé au laboratoire Sophiapol de l’Université Paris-Nanterre.

Il exerce par ailleurs des responsabilités universitaires au Maroc, comme professeur à l’Université Mohammed-VI Polytechnique, directeur scientifique de son Institute for Advanced Studies et titulaire de la Chaire des transitions. Son parcours international le conduit également à enseigner ou à effectuer des recherches dans plusieurs universités européennes, nord-américaines, australiennes et indiennes.

La singularité de Raphaël Liogier tient probablement à l’étendue de son regard. Son œuvre ne se limite nullement à l’étude institutionnelle des religions traditionnelles. Elle porte sur les nouvelles spiritualités, le bouddhisme occidentalisé, les mouvements pentecôtistes, la laïcité, l’islam, le transhumanisme, les populismes, la crise du travail, les transformations de la masculinité et les bouleversements anthropologiques provoqués par les sociétés postindustrielles.

Derrière cette apparente diversité se trouve pourtant une même interrogation : comment les êtres humains cherchent-ils à donner un sens à leur existence dans un monde où les anciennes appartenances collectives ont perdu une part de leur évidence sans que le besoin de croire, d’espérer et de se projeter ait pour autant disparu ?

Raphaël Liogier désigne par l’expression d’« individuo-globalisme » cette situation paradoxale dans laquelle les individus cherchent à construire une identité personnelle singulière tout en puisant dans un marché mondialisé des croyances, des symboles et des pratiques. Le sujet contemporain ne reçoit plus nécessairement son identité religieuse comme un héritage homogène et intangible ; il compose plus souvent son propre parcours spirituel, empruntant à plusieurs traditions des éléments susceptibles de répondre à sa quête personnelle.

Cette recomposition n’annonce donc pas la disparition du religieux. Elle marque plutôt sa transformation.

Le croyant contemporain peut simultanément appartenir à une tradition historique, revendiquer son autonomie individuelle et adopter des pratiques issues d’autres univers spirituels. La mondialisation ne produit pas seulement une uniformisation des modes de vie ; elle multiplie également les rencontres, les hybridations et les manières de croire.

Cette intuition se trouve au cœur de Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ?, publié en 2012. Raphaël Liogier y décrit l’émergence d’une culture spirituelle mondiale dans laquelle se rencontrent développement personnel, écologie, méditation, quête d’authenticité et aspiration à une transformation intérieure. Ces nouvelles formes religieuses ne possèdent pas nécessairement de clergé, de dogme ou d’institution centralisée, mais elles témoignent de la permanence du désir humain de dépasser les limites immédiates de l’existence.

Son travail consacré à la laïcité occupe également une place essentielle dans son œuvre.

Dans Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’État, publié en 2006, Raphaël Liogier interroge l’évolution du modèle français. La loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État repose, selon lui, sur l’incompétence de la puissance publique en matière religieuse : l’État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte, mais garantit la liberté de conscience et le libre exercice des religions.

Or la laïcité française tendrait progressivement à se transformer. Au lieu de demeurer l’arbitre impartial de la coexistence, l’État serait parfois tenté de définir lui-même ce qui constitue une religion acceptable, une pratique suffisamment discrète ou une manière convenable d’exprimer sa foi.

La neutralité de la puissance publique risquerait ainsi de se métamorphoser en une demande de neutralisation des croyants.

Raphaël Liogier ne conteste nullement la nécessité de la laïcité. Il cherche au contraire à lui rendre sa fonction première : protéger la liberté de conscience, empêcher toute domination institutionnelle d’une religion sur la société et garantir à chacun la possibilité de croire, de ne pas croire ou de changer de conviction.

Une laïcité véritablement démocratique ne peut donc devenir une idéologie culturelle imposant aux citoyens d’effacer toute visibilité religieuse de l’espace social. Elle doit organiser la coexistence sans se transformer elle-même en une sorte de religion civile jalouse de ses symboles et de ses certitudes.

Cette réflexion conduit naturellement Raphaël Liogier à s’intéresser à la place de l’islam en France et en Europe.

Dans Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, publié en 2012, il entreprend de déconstruire l’idée selon laquelle l’Europe serait engagée dans un processus de conquête démographique, culturelle et religieuse par les musulmans. Cette représentation repose selon lui sur l’agrégation de phénomènes différents — immigration, natalité, conversions, construction de mosquées, revendications vestimentaires et radicalisme politique — transformés en autant de signes convergents d’un projet supposément organisé.

Raphaël Liogier ne prétend pas que l’islamisme politique ou le djihadisme seraient imaginaires. Il distingue au contraire l’existence réelle de courants fondamentalistes et violents de l’idée beaucoup plus générale selon laquelle l’ensemble des musulmans participerait, consciemment ou inconsciemment, à une entreprise collective d’islamisation de l’Europe.

La différence est considérable.

L’existence de groupes islamistes doit être étudiée, combattue lorsqu’ils menacent les libertés et poursuivie lorsqu’elle conduit à la violence ; mais elle ne saurait justifier que plusieurs millions de citoyens ou de résidents musulmans soient considérés comme les agents d’une conquête civilisationnelle.

Pour Raphaël Liogier, le « mythe de l’islamisation » révèle donc moins les intentions réelles des populations musulmanes que les inquiétudes identitaires des sociétés européennes elles-mêmes. Confrontée à son vieillissement démographique, à son déclassement relatif dans la mondialisation, à la fragilisation de ses protections sociales et à la disparition progressive de ses certitudes collectives, l’Europe chercherait dans l’islam le visage visible d’une menace beaucoup plus difficile à nommer.

L’islam devient alors le miroir dans lequel l’Europe contemple ses propres doutes.

La visibilité de certains signes musulmans — mosquées, foulards, alimentation halal, prières ou pratiques du ramadan — est parfois interprétée comme la preuve d’une progression irrésistible, alors qu’elle manifeste aussi l’installation durable de populations dont les enfants et petits-enfants ne se perçoivent plus comme des immigrés provisoires, mais comme des citoyens demandant à pratiquer leur religion dans le cadre du droit commun.

Ce qui est vécu comme une « islamisation » peut donc être, paradoxalement, l’un des effets de l’intégration : des musulmans devenus français réclament non un statut étranger, mais l’exercice des libertés reconnues à tous.

Raphaël Liogier s’efforce également de distinguer les différentes formes de radicalité musulmane. Le salafisme piétiste, malgré son rigorisme religieux, ne conduit pas automatiquement à l’action politique ou à la violence. À l’inverse, certains individus engagés dans le djihadisme possèdent une connaissance très superficielle de la tradition musulmane et utilisent l’islam comme le langage d’une rupture déjà consommée avec la société.

Cette distinction cherche à éviter une explication unique de la radicalisation. La violence djihadiste peut conjuguer désir de revanche, fascination pour l’héroïsme guerrier, rupture sociale, nihilisme, endoctrinement politique et justification religieuse. Aucun de ces éléments ne suffit toujours à lui seul, mais leur rencontre peut produire un imaginaire suffisamment puissant pour conduire certains individus au meurtre.

Ses analyses du djihadisme ont suscité quelques controverses. Certains journalistes  lui ont reproché d’avoir sous-estimé la profondeur de l’endoctrinement religieux. 

Il serait néanmoins réducteur d’en conclure que Raphaël Liogier aurait constamment nié la dimension religieuse de la violence. Son apport consiste surtout à rappeler que l’invocation de l’islam ne dispense jamais d’analyser les trajectoires sociales, les imaginaires politiques et les désirs individuels qui donnent à l’idéologie son efficacité.

Dans La Guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIe siècle, publié en 2016, Raphaël Liogier poursuit cette réflexion en contestant la représentation d’un monde divisé en blocs culturels homogènes et naturellement hostiles. Les conflits les plus déterminants ne se déroulent pas nécessairement entre une civilisation occidentale, un monde musulman et une Asie supposés parfaitement unifiés ; ils traversent intérieurement toutes les sociétés.

Il existe, au sein de chaque civilisation, des partisans de l’ouverture et des entrepreneurs identitaires, des démocrates et des autoritaires, des croyants pacifiques et des fanatiques, des forces de coexistence et des forces de séparation.

La mondialisation rapproche matériellement les êtres humains tout en intensifiant parfois leur désir de frontières symboliques. Plus les modes de vie, les économies et les communications s’entremêlent, plus certains groupes cherchent à rétablir des identités prétendument pures. Les populismes européens et les fondamentalismes religieux peuvent ainsi apparaître comme les réponses symétriques à une même inquiétude : la peur de ne plus savoir qui l’on est dans un monde où les appartenances deviennent multiples.

Ces mouvements se nourrissent mutuellement. Les discours annonçant l’invasion musulmane renforcent le sentiment de rejet éprouvé par certains jeunes musulmans, tandis que les violences commises au nom de l’islam semblent confirmer les prophéties les plus sombres des mouvements identitaires.

Briser ce cercle exige de nommer clairement les extrémismes sans transformer des populations entières en ennemis intérieurs.

Raphaël Liogier s’intéresse également, dans Ce populisme qui vient, publié en 2013, aux forces affectives qui alimentent les mouvements identitaires. Le populisme ne repose pas uniquement sur un programme politique ; il transforme le sentiment de déclassement, la peur de l’avenir et la nostalgie d’une communauté imaginaire en une opposition entre un peuple supposément homogène et des élites ou des minorités désignées comme responsables de sa dépossession.

L’islam joue alors un rôle symbolique central, parce qu’il permet de donner un visage concret à la peur de perdre une identité nationale dont la définition demeure pourtant historiquement mouvante.

Raphaël Liogier ne cherche pas pour autant à idéaliser les religions ni à nier les formes d’oppression qui peuvent s’exercer en leur nom. Son travail sur les identités masculines, notamment dans Descente au cœur du mâle, publié en 2018, prolonge sa critique des rapports de domination et des modèles de puissance. De même, ses ouvrages consacrés au travail, au transhumanisme et à la crise de la modernité témoignent d’une réflexion beaucoup plus vaste sur les transformations de l’être humain contemporain.

Derrière la question religieuse se trouve toujours une interrogation anthropologique : de quoi les femmes et les hommes ont-ils besoin pour se sentir exister, appartenir à un monde commun et envisager leur avenir ?

Raphaël Liogier n’est ni un théologien musulman ni le porte-parole d’un islam réformateur. Son œuvre occupe une place différente dans le paysage intellectuel contemporain : elle cherche à comprendre les mécanismes sociaux par lesquels une religion devient un objet de fascination, de peur, de rejet ou d’instrumentalisation politique.

Son œuvre nous rappelle que la connaissance ne consiste jamais à nier les dangers réels, mais à leur rendre leurs véritables proportions afin qu’ils ne deviennent pas les prétextes d’une peur sans limites.

Il est enfin des chercheurs qui se contentent de décrire les religions telles qu’elles se présentent elles-mêmes. D’autres observent le miroir dans lequel les sociétés prétendent les contempler et découvrent combien ce reflet nous parle également de celui qui regarde.

Raphaël Liogier appartient assurément à cette seconde catégorie.

Plus profondément encore peut-être, son travail nous enseigne que les sociétés ne se protègent jamais durablement en fabriquant des ennemis collectifs. Elles deviennent au contraire plus fortes lorsqu’elles apprennent à distinguer lucidement les menaces véritables des mythes qui leur permettent d’échapper momentanément à leurs propres inquiétudes.

Références principales du chapitre

° Raphaël Liogier et Bruno Étienne, Être bouddhiste en France aujourd’hui, Paris, Hachette Littératures, 1997 ; nouvelle édition, Hachette, 2004.

° Raphaël Liogier, Jésus, Bouddha d’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

° Raphaël Liogier, Le Bouddhisme mondialisé. Une perspective sociologique sur la globalisation du religieux, Paris, Ellipses, 2004.

° Raphaël Liogier, Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’État, Paris, Entrelacs, 2006.

° Raphaël Liogier, À la rencontre du Dalaï-Lama, Paris, Flammarion, 2008.

° Raphaël Liogier, Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ?, Paris, Armand Colin, 2012.

° Raphaël Liogier, Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2012 ; rééd. Points, 2016.

° Raphaël Liogier, Ce populisme qui vient, entretien avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2013.

° Raphaël Liogier, La Guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2016.

° Raphaël Liogier, Sans emploi. Condition de l’homme postindustriel, Paris, Les Liens qui libèrent, 2016.

° Raphaël Liogier, Descente au cœur du mâle. De quoi #MeToo est-il le nom ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2018.

° Raphaël Liogier et Dominique Quessada, Manifeste métaphysique. Et si on refaisait le monde ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2019.

° Raphaël Liogier, Khaos. La promesse trahie de la modernité, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023.

La notice biographique officielle de Sciences Po Aix présente ses fonctions universitaires et ses principaux domaines de recherche, tandis que la présentation du Mythe de l’islamisation par les Éditions du Seuil expose les grandes lignes de son analyse consacrée aux peurs démographiques, culturelles et politiques projetées sur les musulmans d’Europe.

Conclusion générale : L'islam des Lumières existe déjà, nous l'avons rencontré.

Pendant plusieurs mois, nous avons cheminé ensemble au milieu des bibliothèques, des poèmes, des universités, des mosquées, des paysages intérieurs et des grandes conversations spirituelles habitées par ces femmes et ces hommes dont les œuvres continuent aujourd'hui encore d'éclairer notre temps avec beaucoup de discrétion, d'intelligence et de générosité. Nous pensions écrire un article consacré à quelques grandes figures contemporaines de l'islam francophone et nous découvrons finalement au terme de ce voyage que nous étions peut-être beaucoup plus humblement en train de rendre hommage à l'une des plus belles aventures intellectuelles et spirituelles offertes à notre époque.

Nous pensions parler de l'islam et nous avons rencontré des hommes et des femmes qui nous parlaient d'intelligence, de liberté, de dialogue, de fraternité, de paix, de beauté, d'universel et de transmission. Nous pensions écrire une galerie de portraits consacrée à quelques grands intellectuels musulmans contemporains et nous découvrons aujourd'hui avec émerveillement que nous étions beaucoup plus simplement en train de contempler quelques-unes des plus belles vertus humaines lorsqu'elles consentent humblement à se laisser habiter par une tradition spirituelle plusieurs fois séculaire.

Car finalement qu'avons-nous rencontré tout au long de ce voyage ?

Nous avons rencontré Mohammed Arkoun qui nous enseignait que l'intelligence ne constitue jamais une menace pour la foi lorsqu'elle consent généreusement à devenir l'une de ses plus fidèles compagnes de route. Mohamed Talbi nous rappelait que la liberté humaine demeure probablement l'un des plus beaux présents que Dieu ait offert aux hommes. Malek Chebel nous invitait à contempler les Lumières de l'islam tandis qu'Abdelwahab Meddeb nous conduisait vers les chemins lumineux de l'universel. Ali Mérad nous réconciliait humblement avec notre mémoire quand Ghaleb Bencheikh nous rappelait que le dialogue constitue peut-être encore aujourd'hui l'une des plus hautes expressions de la fraternité humaine.

Nous avons rencontré Abdennour Bidar qui nous révélait la fraternité comme horizon, Mohammad Ali Amir-Moezzi qui nous invitait à ne jamais cesser de nous émerveiller devant le mystère des grandes aventures spirituelles de l'humanité et Amin Maalouf qui nous apprenait avec beaucoup d'élégance que les plus belles identités humaines sont probablement celles qui consentent généreusement à devenir les reconnaissantes héritières de plusieurs mondes simultanément. Éric Geoffroy nous conduisait quant à lui vers les chemins lumineux de l'intériorité tandis que Cheikh Khaled Bentounes nous révélait que la paix ne constitue jamais seulement un idéal admirablement proclamé mais beaucoup plus humblement une promesse qu'il appartient à chacun d'entre nous d'accomplir quotidiennement.

Nous avons également rencontré Abdelhafid Benchouk qui nous rappelait que les plus beaux héritages humains ne trouvent véritablement leur accomplissement que lorsqu'ils consentent généreusement à devenir des présents offerts aux générations qui nous succéderont, Khaldoun Hamade qui nous enseignait la responsabilité de la parole et Mohamed Bajrafil qui nous invitait à contempler l'hospitalité de l'intelligence comme l'une des plus admirables formes de générosité humaine. Souleymane Bachir Diagne nous révélait quant à lui que l'universel n'est probablement rien d'autre qu'une immense conversation poursuivie depuis plusieurs millénaires entre les hommes et les civilisations tandis que Leïli Anvar nous rappelait avec beaucoup de grâce que les plus grandes vérités spirituelles sont parfois celles que seule la beauté demeure encore capable de nous révéler.

Enfin, Kahina Bahloul nous parlait du courage comme fidélité et Leïla Babès nous enseignait que la sagesse humaine commence peut-être toujours par cette humble hospitalité accordée à ce qui nous demeure encore étranger.

Et bien d'autres encore !

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette galerie de portraits lorsque nous prenons enfin le temps de la contempler dans son ensemble. Car ces femmes et ces hommes ne pensent pas toujours exactement la même chose, n'appartiennent pas nécessairement aux mêmes sensibilités intellectuelles ou spirituelles et ne répondent pas toujours de manière identique aux grandes questions que leur adresse leur temps. Certains sont philosophes quand d'autres sont sociologues, théologiens, écrivains, islamologues, poètes ou encore maîtres spirituels. Quelques-uns appartiennent davantage aux paysages lumineux du soufisme tandis que d'autres poursuivent leur réflexion aux frontières de la philosophie, de l'histoire ou des sciences religieuses. Plusieurs d'entre eux furent parfois en désaccord les uns avec les autres et certains ne se seraient probablement pas reconnus dans les conclusions philosophiques ou théologiques proposées par leurs compagnons de voyage.

Et pourtant, quelque chose de profondément essentiel semble mystérieusement les réunir.

Tous continuent inlassablement de nous rappeler qu'il demeure possible d'être profondément fidèle à une tradition spirituelle plusieurs fois séculaire sans jamais renoncer à la liberté humaine, à l'intelligence critique, au dialogue des cultures, à la fraternité universelle et à cette immense conversation que les hommes poursuivent ensemble depuis les commencements mêmes de leur aventure commune.

Peut-être est-ce finalement cela qui nous touche tant au terme de ce voyage.

Notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de nous parler de l'islam comme d'une question à résoudre, d'un problème philosophique, politique ou théologique auquel il conviendrait un jour d'apporter enfin les bonnes réponses. Or, ces femmes et ces hommes nous enseignent précisément le contraire. Ils nous rappellent avec beaucoup de simplicité que l'islam constitue également une immense bibliothèque habitée depuis quatorze siècles par des poètes, des philosophes, des mystiques, des hommes et des femmes dont l'intelligence continue aujourd'hui encore de dialoguer généreusement avec notre temps.

Nous ne sommes finalement pas arrivés au terme de notre voyage avec davantage de réponses que celles que nous possédions au commencement de celui-ci. Nous avons probablement reçu quelque chose d'infiniment plus précieux encore : davantage de questions, davantage d'émerveillement et peut-être aussi davantage de confiance accordée à cette commune humanité dont nous sommes ensemble les humbles héritiers.

Je voudrais enfin me permettre une dernière confidence.

Depuis plusieurs années déjà, nous entendons régulièrement parler d'un hypothétique « islam des Lumières » qu'il conviendrait encore de faire naître demain comme si celui-ci n'existait aujourd'hui nulle part ailleurs que dans quelques généreuses espérances adressées à l'avenir. Après avoir cheminé pendant plusieurs mois en compagnie de ces femmes et de ces hommes, il nous devient désormais difficile de partager entièrement ce diagnostic.

Car l'islam des Lumières existe déjà.

Il possède les traits de Mohammed Arkoun lorsqu'il nous parle d'intelligence, ceux de Mohamed Talbi lorsqu'il nous parle de liberté, ceux de Malek Chebel lorsqu'il nous parle des Lumières musulmanes, ceux d'Abdelwahab Meddeb lorsqu'il nous parle de l'universel, ceux d'Amin Maalouf lorsqu'il nous parle des identités heureuses ou encore ceux de Souleymane Bachir Diagne lorsqu'il nous invite à contempler l'universel comme une conversation ininterrompue entre les hommes et les civilisations.

Il possède également les traits plus discrets mais tout aussi lumineux d'Éric Geoffroy lorsqu'il nous parle d'intériorité, de Leïli Anvar lorsqu'elle nous murmure quelques vers de Rûmî, de Ghaleb Bencheikh lorsqu'il nous rappelle la beauté du dialogue ou encore ceux de Leïla Babès lorsqu'elle nous invite avec beaucoup de douceur à faire de notre propre cœur une demeure suffisamment vaste pour y accueillir encore un peu plus d'humanité.

Nous l'avons déjà rencontré.

Il enseignait dans les universités, écrivait des livres, traduisait des poèmes, donnait des conférences, dialoguait avec d'autres traditions spirituelles, méditait les plus anciens textes de la civilisation musulmane et poursuivait humblement depuis plusieurs décennies cette immense conversation dont nous sommes aujourd'hui devenus à notre tour les reconnaissants héritiers.

Peut-être est-ce finalement cela que ces femmes et ces hommes continuent aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de sérénité : les plus belles Lumières humaines ne sont jamais celles que nous attendons encore pour demain mais beaucoup plus humblement celles que nous n'avions pas encore appris à reconnaître lorsqu'elles éclairaient déjà silencieusement notre chemin depuis longtemps.

Nos amis journalistes ont aussi maintenant une palette intéressante d'invités futurs pour parler de l'islam à la radio ou à la télévision plutôt que tous ces éditorialistes qui n'y connaissent rien et qui professe la plupart du temps la haine de l'islam et des musulmans.

Et peut-être également que la plus belle leçon offerte par ce quatrième voyage tient tout entière dans cette phrase infiniment simple que nous pourrions désormais emporter avec nous au terme de notre promenade commune :

L'islam des Lumières existe déjà. Nous l'avons rencontré.

Jean-Laurent Turbet

 

Commenter cet article

Archives

Articles récents