Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Blog des Spiritualités

Le Blog des Spiritualités

« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 23 Juillet 2026, 06:30am

Catégories : #Penseurs, #Ecrivains, #Spiritualité, #Métaphysique

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

 

Une aventure spirituelle du XXème siècle.

« Il est des rencontres qui changent une vie entière. D'autres qui changent notre manière de regarder le monde. Quelques-unes enfin nous enseignent que la beauté spirituelle ne connaît ni frontières, ni langues, ni civilisations. Les hommes passent, les livres demeurent et les grandes traditions spirituelles continuent inlassablement leur dialogue à travers les siècles. Il ne tient finalement qu'à nous de poursuivre humblement cette conversation commencée bien avant notre naissance et qui se poursuivra longtemps encore après nous. »

 

Introduction : Une rencontre qui change une vie.

Il est des livres qui bouleversent une existence entière, des rencontres qui modifient durablement notre regard sur le monde et des voyages qui ne nous conduisent pas seulement vers des terres inconnues mais également vers cette part de nous-mêmes que nous ignorions encore au moment de les entreprendre. Les plus beaux d'entre eux commencent parfois dans une bibliothèque, au détour d'une page ouverte presque par hasard, d'une phrase qui nous touche plus profondément que nous ne l'aurions imaginé ou encore dans l'émerveillement silencieux d'une découverte dont nous ignorons qu'elle accompagnera désormais toute notre existence.

Le premier article de ce cycle consacré aux relations intellectuelles et spirituelles entre l'Orient et l'Occident nous avait conduits sur les chemins de l'admiration. Nous avions rencontré Alphonse de Lamartine (1790-1869) contemplant avec émerveillement la grandeur spirituelle de Muhammad, Victor Hugo (1802-1885) faisant entrer le Coran dans l'immense cathédrale poétique de La Légende des siècles, Alexandre Dumas (1802-1870) s'émerveillant devant l'hospitalité orientale et Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) consacrant plus de soixante années de sa vie à méditer les versets du Coran et les poèmes d'Hafez de Chiraz (v. 1315-1390).

Le présent article constitue tout à la fois la suite et l'approfondissement de cette première promenade littéraire. Son sujet véritable n'est plus seulement l'admiration mais la transformation intérieure qu'engendre parfois une rencontre spirituelle authentique. Car il est des livres qui ne nous quittent plus après les avoir ouverts une première fois, des auteurs qui deviennent progressivement les compagnons silencieux de toute une existence et des traditions spirituelles qui nous enseignent quelque chose de si précieux qu'il nous devient ensuite impossible de ne pas désirer le transmettre à notre tour.

Louis Massignon (1883-1962) découvrira ainsi Hallâj (858-922) à Bagdad au point que cette rencontre bouleversera toute sa vie intellectuelle, spirituelle et universitaire. Henry Corbin (1903-1978) consacrera plus de quarante années à l'Islam iranien et à la philosophie de Sohrawardî (1154-1191) jusqu'à devenir l'un des plus grands passeurs occidentaux de cette spiritualité dont il révélera au monde francophone toute la profondeur métaphysique. Mircea Eliade (1907-1986) poursuivra sa quête inlassable de l'universalité du sacré tandis qu'Annemarie Schimmel (1922-2003) consacrera une grande partie de son existence à la poésie persane, à Rûmî (1207-1273) et au Prophète Muhammad dont elle célébrera avec émerveillement la place centrale dans la spiritualité musulmane.

Eva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999) deviendra quant à elle l'une des plus admirables passeuses de l'œuvre de Jalâl ad-Dîn Rûmî dans le monde francophone tandis que Martin Lings (1909-2005) offrira probablement à ses lecteurs l'une des plus belles biographies spirituelles contemporaines du Prophète Muhammad jamais écrites en langue anglaise. Frithjof Schuon (1907-1998), Titus Burckhardt (1908-1984) et René Guénon (1886-1951 que nous connaissons bien sur le blog des Spiritualités!) poursuivront chacun à leur manière cette quête de l'unité transcendante des traditions spirituelles dont l'Islam constituera pour eux l'une des expressions les plus lumineuses.

Ces hommes et ces femmes ont naturellement des sensibilités intellectuelles, philosophiques et spirituelles extrêmement différentes les unes des autres. Certains deviendront eux-mêmes musulmans. D'autres demeureront profondément attachés à leur propre tradition religieuse ou philosophique. Quelques-uns enfin consacreront leur vie entière à l'étude comparée des spiritualités humaines.

Pourtant, ils ont probablement quelque chose d'essentiel en commun : aucun d'entre eux ne regardera jamais l'islam comme une simple curiosité exotique ou comme un objet extérieur à sa propre quête intellectuelle et spirituelle.

Tous y rencontreront quelque chose qui les transformera durablement.

Il nous a semblé dès lors qu'il convenait moins d'écrire ici une histoire des idées qu'une histoire des rencontres elles-mêmes. Nous ne raconterons donc pas seulement des œuvres ou des concepts philosophiques parfois difficiles. Nous raconterons avant toute autre chose des existences humaines, des fidélités intellectuelles de plusieurs décennies, des émerveillements successifs et quelques-unes des plus belles aventures spirituelles que le XXème siècle ait offertes au dialogue entre l'Orient et l'Occident.

Car Louis Massignon ne consacra pas sa vie à Hallâj comme l'on entreprend un simple travail universitaire. Henry Corbin ne parcourut pas pendant plus de quarante années les chemins de l'Islam iranien comme l'on étudie un système philosophique parmi d'autres. Eva de Vitray-Meyerovitch ne traduisit pas Rûmî comme l'on traduit un auteur classique supplémentaire et René Guénon ne termina pas son existence au Caire par le seul effet d'une curiosité intellectuelle passagère.

Il est des fidélités qui ne s'expliquent véritablement qu'à la lumière de l'amour intellectuel et spirituel qui les a fait naître.

Le lecteur découvrira ainsi au fil des pages que ces dix vies racontent finalement une seule et même histoire. Celle d'hommes et de femmes suffisamment libres pour continuer à apprendre de traditions spirituelles qui n'étaient pas toujours celles de leur naissance et suffisamment humbles pour reconnaître avec gratitude ce qu'elles avaient elles-mêmes reçu de ces rencontres successives.

Le premier article se terminait par un mot qui nous semblait résumer admirablement l'aventure littéraire que nous venions de parcourir ensemble : l'émerveillement.

Celui-ci pourrait quant à lui s'achever par un autre mot qui lui est peut-être secrètement apparenté depuis toujours.

La gratitude.

Car il n'est finalement aucune rencontre véritable qui ne nous laisse un peu plus riches qu'elle ne nous avait trouvés, aucune découverte spirituelle qui ne nous transforme discrètement et aucun émerveillement authentique qui ne fasse naître en nous le désir reconnaissant de transmettre un jour à d'autres ce que nous avons eu le bonheur de recevoir nous-mêmes.

C'est à cette aventure spirituelle du XXème siècle que je vous invite maintenant.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

I. Louis Massignon (1883-1962) : La visitation de Bagdad.

Il est des rencontres qui ne se racontent véritablement qu'au soir d'une existence tant elles semblent avoir mystérieusement contenu en elles toutes celles qui leur succéderont ensuite. Celle que Louis Massignon fera à Bagdad en 1908 appartient assurément à cette catégorie là. Elle ne modifiera pas seulement ses recherches universitaires ou ses centres d'intérêt intellectuels ; elle bouleversera profondément sa vie spirituelle, orientera durablement son œuvre scientifique et fera de lui l'un des plus extraordinaires passeurs entre l'Orient et l'Occident que le XXème siècle ait connus.

Louis Vincent Thomas Massignon naît le 25 juillet 1883 à Nogent-sur-Marne et s'éteint le 31 octobre 1962 à Paris.

Islamologue, orientaliste, professeur au Collège de France, membre de nombreuses académies savantes et figure majeure du dialogue spirituel entre le christianisme et l'islam, il demeure aujourd'hui encore l'un des plus grands spécialistes occidentaux de la mystique musulmane et plus particulièrement de Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj (858-922), dont il consacrera une grande partie de sa vie à étudier la pensée, l'œuvre et le destin tragique.

L'on ne saurait cependant comprendre Louis Massignon sans évoquer cet événement fondateur auquel il donnera lui-même le nom de « visitation de l'Étranger » et qui surviendra à Bagdad au cours de l'année 1908. Les historiens ont naturellement beaucoup écrit sur cet épisode dont il convient toujours de respecter la dimension intime et spirituelle telle que Massignon lui-même choisit de la raconter. Quelles qu'aient été les modalités exactes de cette expérience intérieure, il apparaît avec évidence qu'elle constitue l'un des tournants décisifs de son existence.

Le jeune orientaliste n'a alors que vingt-quatre ans. Il séjourne en Irak afin d'y poursuivre des recherches historiques et archéologiques consacrées notamment à la figure de Hallâj. Les circonstances politiques et personnelles de ce voyage sont difficiles et conduiront même à son arrestation. C'est au cours de cette période particulièrement éprouvante qu'il vivra cette expérience spirituelle dont il témoignera plus tard à plusieurs reprises et qui transformera durablement son rapport au monde, à Dieu et à l'islam.

Louis Massignon écrira ainsi quelques années plus tard :

« L'Étranger qui m'a visité un soir de mai... »

Toute son œuvre ultérieure apparaît déjà mystérieusement contenue dans ces quelques mots. Car il ne s'agit plus désormais seulement pour lui de connaître intellectuellement une tradition spirituelle étrangère à la sienne mais bien davantage de se laisser transformer intérieurement par la rencontre qu'elle lui a rendue possible. Son rapport à l'islam ne sera jamais celui d'un observateur extérieur contemplant un objet universitaire parmi d'autres. Il sera toujours celui d'un homme profondément reconnaissant à l'égard de ce qu'il estime avoir lui-même reçu au cours de cette rencontre fondatrice.

C'est également au cours de ces années qu'il découvre véritablement Hallâj auquel il consacrera plusieurs décennies de sa vie intellectuelle et spirituelle. Il serait d'ailleurs probablement plus juste de dire que Louis Massignon ne choisit jamais véritablement Hallâj mais que Hallâj vint mystérieusement à sa rencontre au moment précis où sa propre existence connaissait l'une de ses plus profondes transformations.

Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj, né vers 858 dans l'actuel Iran et exécuté à Bagdad le 26 mars 922 après avoir été condamné pour hérésie, demeure l'une des plus fascinantes figures de la mystique musulmane. Son célèbre « Ana al-Haqq » (« Je suis la Vérité ») traversera les siècles jusqu'à rencontrer un jeune orientaliste français qui lui consacrera finalement une grande partie de sa vie.

Il est particulièrement émouvant de constater que Louis Massignon consacrera près de cinquante années de recherches à Hallâj. Peu d'universitaires auront entretenu une semblable fidélité intellectuelle et spirituelle avec l'objet de leurs travaux.

Son œuvre monumentale intitulée La Passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj, martyr mystique de l'Islam exécuté à Bagdad le 26 mars 922 demeure aujourd'hui encore l'une des plus extraordinaires réalisations de l'islamologie contemporaine. Plusieurs générations de chercheurs continuent d'y puiser une érudition et une profondeur spirituelle rarement égalées.

Mais il serait particulièrement réducteur de ne voir en Louis Massignon qu'un immense spécialiste occidental de Hallâj. Son œuvre déborde très largement le seul cadre universitaire. Toute sa vie apparaît traversée par cette conviction profonde que la rencontre authentique entre les traditions spirituelles constitue l'une des plus belles aventures offertes à l'esprit humain.

Son rapport à l'islam est ainsi profondément marqué par ce qu'il appellera lui-même « l'hospitalité sacrée », notion qui deviendra progressivement l'un des concepts les plus importants de sa pensée religieuse et spirituelle. L'hospitalité ne constitue pas pour lui une simple vertu morale supplémentaire. Elle devient au contraire l'expression même de cette capacité qu'ont les hommes à accueillir en eux-mêmes la présence mystérieuse de l'autre sans jamais cesser d'être eux-mêmes.

Cette intuition irrigue d'ailleurs toute son existence. Elle inspirera notamment son engagement en faveur du dialogue islamo-chrétien, sa profonde admiration pour la figure spirituelle d'Abraham, son intérêt constant pour la mystique musulmane ainsi que les nombreuses initiatives auxquelles il participera au cours de sa vie afin de favoriser la rencontre des traditions religieuses.

Louis Massignon

Il me semble particulièrement important de souligner ici que Louis Massignon n'a jamais regardé l'islam comme une simple étape de son propre cheminement spirituel.

Son admiration procède au contraire d'une profonde reconnaissance intellectuelle et spirituelle à l'égard de ce qu'il estime avoir lui-même reçu de cette rencontre.

Il consacrera ainsi toute son existence à révéler aux lecteurs occidentaux la richesse théologique, philosophique et mystique de l'islam dont il ne cessera jamais de célébrer la profondeur spirituelle.

Louis Massignon nous enseigne que les plus belles rencontres intellectuelles sont souvent celles qui nous transforment intérieurement davantage qu'elles ne nous instruisent seulement. L'islam ne fut jamais pour lui un simple objet de connaissance supplémentaire ; il devint progressivement l'un des lieux privilégiés de cette conversation spirituelle ininterrompue qu'il poursuivra toute sa vie avec Dieu, avec Hallâj et avec ceux dont il admirait la fidélité à la présence divine.

Il n'est sans doute pas excessif d'affirmer qu'aucun islamologue occidental du XXème siècle n'aura aimé Hallâj avec autant de fidélité que Louis Massignon. Cette fidélité constitue probablement l'une des plus belles leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre immense. Elle nous rappelle que les livres ne sont jamais seulement des objets d'étude et que certaines rencontres spirituelles possèdent parfois la discrète puissance de transformer une vie entière.

Louis Massignon inaugure ainsi admirablement ce deuxième dossier consacré aux grands penseurs admirateurs de l'islam. Il nous enseigne que l'admiration peut parfois devenir gratitude lorsqu'elle est suffisamment profonde pour transformer celui qui l'éprouve. Son voyage commença à Bagdad en 1908 ; il ne s'acheva véritablement qu'au soir de son existence après plus de cinquante années consacrées à transmettre avec une fidélité exemplaire ce qu'il avait eu le bonheur de recevoir lui-même.

Peut-être est-ce là, finalement, le plus beau nom que nous puissions donner à l'hospitalité spirituelle.

 

Références principales du chapitre :

° Louis Massignon, La Passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj, martyr mystique de l'Islam exécuté à Bagdad le 26 mars 922, Paris, Gallimard, 1975 (4 volumes, édition définitive).

° Louis Massignon, Parole donnée, Paris, Seuil, 1962.

° Louis Massignon, L'Hospitalité sacrée, Paris, Nouvelle Cité, 1987.

° Louis Massignon, Écrits mémorables (2 volumes), Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 2009.

° Jacques Keryell, Louis Massignon. Au cœur de notre vérité, Paris, Albin Michel, 1997.

° François Angelier, Louis Massignon, Paris, Pygmalion, 2010.

° Christian Jambet (dir.), travaux consacrés à Louis Massignon et à la mystique musulmane.

° Les Cahiers Louis Massignon publiés par l'association des Amis de Louis Massignon constituent également une source précieuse pour approfondir sa pensée et son œuvre.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

II. Henry Corbin (1903-1978) : À la découverte de l'Islam iranien et du mundus imaginalis.

Il est des rencontres qui bouleversent une existence entière sans que celui qui les vit ne puisse encore en mesurer toutes les conséquences. Elles se produisent parfois dans le silence d'une bibliothèque, au détour d'un manuscrit oublié depuis plusieurs siècles ou dans l'émerveillement que suscite la découverte d'une pensée dont nous pressentons immédiatement qu'elle ne cessera plus désormais de nous accompagner. L'une des plus belles aventures intellectuelles et spirituelles du XXème siècle commence probablement ainsi lorsqu'un jeune philosophe français découvre pour la première fois quelques pages de Shihâb ad-Dîn Yahyâ Sohrawardî (1154-1191), le grand maître de la théosophie orientale persane.

Henry Corbin naît le 14 avril 1903 à Paris et s'éteint le 7 octobre 1978 dans cette même ville après avoir consacré plus de quarante années de sa vie à l'étude de la philosophie islamique iranienne, du shî'isme duodécimain, de la mystique d'Ibn'Arabî (1165-1240) et des plus grandes figures spirituelles de l'Islam oriental. Philosophe, islamologue, traducteur et directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études, il demeure aujourd'hui encore l'un des plus extraordinaires passeurs entre l'Orient spirituel et l'Occident philosophique.

Il nous paraît d'ailleurs particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Henry Corbin n'est pas seulement un immense orientaliste occidental parmi d'autres. Son œuvre possède une singularité qui la distingue profondément de celle de nombreux islamologues contemporains. Il n'étudie jamais l'islam comme l'on observerait un objet historique ou sociologique extérieur à soi-même. Il le contemple, le médite et dialogue avec lui pendant plus de quarante années comme l'on dialogue avec une tradition spirituelle dont nous savons qu'elle possède encore quelque chose d'essentiel à nous apprendre sur l'homme, le monde et Dieu.

Cette attitude intellectuelle explique sans doute pourquoi son œuvre continue aujourd'hui encore de fasciner des lecteurs issus des horizons spirituels et philosophiques les plus divers.

La rencontre fondatrice de son existence intellectuelle se produit dans les années 1920 lorsqu'Étienne Gilson (1884-1978), immense historien français de la philosophie médiévale, lui remet un jour un exemplaire des œuvres de Sohrawardî en lui déclarant simplement : « Il y a là quelque chose pour vous. » Henry Corbin racontera plus tard combien cette rencontre fut décisive. Il ignorait alors qu'elle allait orienter plus d'un demi-siècle de recherches philosophiques et spirituelles.

Il écrira lui-même plusieurs décennies plus tard cette phrase admirable qui pourrait presque résumer toute son œuvre :

« Je n'ai jamais eu le sentiment d'aller vers l'Orient ; c'est l'Orient qui est venu à ma rencontre. »

Cette confidence mérite probablement davantage encore qu'un simple commentaire tant elle éclaire admirablement sa démarche intellectuelle tout entière. Henry Corbin ne conquiert jamais intellectuellement une tradition spirituelle étrangère à la sienne ; il consent humblement à la laisser progressivement transformer son propre regard sur le monde, l'homme et le divin.

 

Son voyage le conduira notamment en Iran où il séjournera à de nombreuses reprises pendant plus de trente années. Il y découvrira non seulement quelques-uns des plus beaux textes de la philosophie islamique mais également une tradition spirituelle demeurée largement méconnue du monde occidental. C'est toute la profondeur philosophique du shî'isme iranien, de la théosophie orientale de Sohrawardî et des grandes figures de l'Islam spirituel qu'il entreprendra désormais de révéler à plusieurs générations de lecteurs européens.

Il nous paraît difficile aujourd'hui encore de mesurer l'importance considérable de son œuvre dans la découverte occidentale de la philosophie islamique. Henry Corbin fut probablement le premier grand penseur français du XXème siècle à rappeler avec une telle force que l'islam ne se réduisait nullement à sa seule dimension historique ou juridique mais qu'il possédait également une métaphysique, une mystique et une philosophie dont la profondeur n'avait rien à envier aux plus grandes traditions spirituelles de l'humanité.

L'une des notions les plus célèbres de son œuvre demeure incontestablement celle de mundus imaginalis ou « monde imaginal » dont il entreprendra toute sa vie d'explorer les multiples dimensions philosophiques et spirituelles. Il convient ici de dissiper un malentendu fréquent. L'imaginal n'est nullement l'imaginaire au sens moderne et psychologique du terme. Il désigne au contraire une réalité intermédiaire possédant sa propre consistance ontologique et permettant précisément la rencontre entre le visible et l'invisible, entre le monde sensible et les réalités spirituelles auxquelles il participe.

Henry Corbin écrivait ainsi :

« L'imaginal est un monde aussi réel et objectif que le monde sensible ou le monde intelligible. »

Toute son œuvre peut probablement être lue comme une longue méditation consacrée à cette phrase. Elle nous rappelle que l'homme ne vit jamais seulement dans l'épaisseur du visible mais qu'il demeure également appelé à habiter symboliquement un univers infiniment plus vaste dont les traditions spirituelles nous révèlent parfois quelques-uns des plus beaux paysages intérieurs.

Cette intuition irrigue d'ailleurs l'ensemble de ses travaux consacrés à Ibn'Arabî dont il deviendra également l'un des plus remarquables interprètes occidentaux. L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabî demeure aujourd'hui encore l'un des plus beaux livres jamais consacrés au plus grand maître de la mystique musulmane. Henry Corbin y révèle admirablement combien l'imagination spirituelle constitue moins une faculté psychologique supplémentaire qu'un véritable organe de connaissance permettant à l'homme d'accéder aux réalités symboliques et spirituelles qui fondent secrètement son existence.

Il est particulièrement émouvant de constater qu'Henry Corbin consacrera près d'un demi-siècle à revenir inlassablement vers les mêmes auteurs, les mêmes textes et les mêmes intuitions spirituelles avec un émerveillement jamais démenti. Peu de philosophes auront ainsi témoigné d'une semblable fidélité intellectuelle à l'égard des traditions spirituelles qu'ils avaient choisi d'étudier.

L'Iran spirituel deviendra progressivement pour lui beaucoup plus qu'un simple objet de recherches universitaires. Il apparaîtra comme l'un des lieux privilégiés où se poursuit encore cette grande conversation métaphysique commencée plusieurs siècles auparavant entre les philosophes, les mystiques et les théologiens de l'islam. Ses célèbres entretiens d'Eranos, auxquels participeront également Mircea Eliade (1907-1986), Carl Gustav Jung (1875-1961) ou encore Gershom Scholem (1897-1982), témoignent admirablement de cette conviction profonde selon laquelle les grandes traditions spirituelles de l'humanité ne cessent jamais véritablement de dialoguer entre elles.

Il nous semble particulièrement important de souligner qu'Henry Corbin ne regarda jamais l'islam comme une civilisation étrangère à l'histoire spirituelle de l'Occident. Et moi non plus ! Il y découvrit au contraire l'une des plus hautes expressions de cette sagesse universelle qui traverse secrètement les siècles et dont les différentes traditions religieuses et philosophiques ne constituent finalement que quelques-unes des manifestations les plus lumineuses.

Son œuvre apparaît ainsi comme une immense invitation adressée au lecteur contemporain afin qu'il consente lui aussi à regarder autrement les grandes traditions spirituelles du monde. L'Orient spirituel auquel il nous convie n'est jamais seulement un lieu géographique ; il devient progressivement une disposition intérieure permettant à l'homme de reconnaître que le monde est infiniment plus vaste, plus mystérieux et plus beau qu'il ne l'avait peut-être imaginé jusque-là.

Henry Corbin nous enseigne finalement que certaines rencontres spirituelles ne nous demandent jamais de devenir quelqu'un d'autre mais nous invitent simplement à devenir plus profondément nous-mêmes. Son dialogue ininterrompu avec Sohrawardî, Ibn'Arabî et l'Islam iranien constitue probablement l'une des plus belles expressions de cette hospitalité intellectuelle et spirituelle dont Louis Massignon nous parlait déjà dans les pages précédentes.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous inviter à poursuivre humblement cette conversation commencée il y a plusieurs siècles entre l'Orient et l'Occident et dont il fut assurément l'un des plus admirables passeurs du XXème siècle.

 

Références principales du chapitre :

° Henry Corbin, Corps spirituel et Terre céleste. De l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, Paris, Buchet-Chastel, 1960.

° Henry Corbin, L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabî, Paris, Flammarion, 1958.

° Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques (4 volumes), Paris, Gallimard, 1971-1973.

° Henry Corbin, Temple et contemplation, Paris, Flammarion, 1980.

° Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard, 1964.

° Shihâb ad-Dîn Yahyâ Sohrawardî, Le Livre de la sagesse orientale (Hikmat al-Ishrâq), diverses éditions françaises.

° Christian Jambet, Henry Corbin. Spiritualité et philosophie, Paris, Albin Michel.

° Mohammad Ali Amir-Moezzi, ses nombreux travaux consacrés au shî'isme et à Henry Corbin permettent également d'approfondir l'immense héritage intellectuel laissé par ce dernier.

 

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

III. Mircea Eliade (1907-1986) : L'universalité du sacré.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à répondre inlassablement à une seule et même question. Celle de Mircea Eliade pourrait sans doute être formulée ainsi : pourquoi l'homme n'a-t-il jamais cessé, depuis l'origine des temps, de chercher le sacré ? Cette interrogation ne le quittera jamais véritablement et traversera toute son œuvre comme un discret fil d'or reliant entre elles plusieurs dizaines de livres consacrés aux religions, aux mythes, aux symboles et aux plus profondes aspirations spirituelles de l'humanité.

Mircea Eliade naît le 13 mars 1907 à Bucarest et s'éteint le 22 avril 1986 à Chicago après avoir consacré près de soixante années de sa vie à l'étude comparée des religions. Philosophe, historien des religions, romancier et professeur à l'Université de Chicago où il fondera l'une des plus prestigieuses écoles d'histoire des religions du XXème siècle, il demeure aujourd'hui encore l'un des plus importants penseurs contemporains du fait religieux et de la permanence du sacré dans l'histoire humaine.

Son œuvre immense possède cependant une singularité qui nous paraît particulièrement importante dans le cadre du présent dossier. Mircea Eliade ne s'intéresse jamais exclusivement à une tradition spirituelle particulière. Il contemple au contraire les grandes religions de l'humanité comme autant de manifestations différentes d'une même quête universelle qui accompagne mystérieusement l'homme depuis ses commencements.

Cette conviction fondamentale irrigue toute son œuvre. L'homme n'est jamais seulement pour lui un être biologique, politique ou économique. Il est plus profondément encore un homo religiosus, un être habité depuis toujours par le désir de rencontrer ce qui le dépasse infiniment et de donner un sens spirituel au monde qu'il habite.

Il écrivait ainsi dans l'un de ses ouvrages les plus célèbres :

« Le sacré est un élément dans la structure de la conscience et non un moment dans l'histoire de cette conscience. »

Toute la pensée de Mircea Eliade est déjà contenue dans cette affirmation lumineuse. Le sacré ne constitue pas selon lui un simple accident historique appelé à disparaître avec le progrès des sociétés humaines. Il appartient au contraire à la structure même de la conscience humaine et accompagne inlassablement l'homme dans sa quête de vérité, de beauté et de transcendance.

Il nous semble particulièrement important de rappeler ici que Mircea Eliade consacra une part importante de ses travaux à l'islam et aux spiritualités musulmanes dont il admirait profondément la richesse symbolique et métaphysique. Ses recherches sur les techniques spirituelles, les mythes, les symboles religieux et l'histoire comparée des religions le conduisirent naturellement vers la mystique musulmane dont il ne cessa de souligner l'importance dans l'histoire universelle des spiritualités humaines.

Son amitié intellectuelle avec Henry Corbin constitue d'ailleurs probablement l'un des plus beaux témoignages de cette admiration réciproque qu'éprouvaient plusieurs grands penseurs européens du XXème siècle à l'égard des traditions spirituelles de l'Orient. Pendant plusieurs décennies, tous deux participeront aux célèbres rencontres d'Eranos organisées à Ascona, en Suisse, qui réuniront quelques-uns des plus grands esprits du siècle autour des questions relatives aux mythes, aux symboles et à la vie spirituelle des hommes.

Mircea Eliade y développera notamment cette intuition fondamentale selon laquelle le monde moderne demeure secrètement habité par une nostalgie du sacré dont il ne parvient jamais tout à fait à se défaire. L'homme contemporain lui-même continue, souvent sans en avoir pleinement conscience, à reproduire symboliquement des comportements, des rites et des aspirations hérités des plus anciennes traditions spirituelles de l'humanité.

Cette nostalgie du sacré irrigue également sa lecture des grandes traditions religieuses et tout particulièrement des spiritualités musulmanes. Il ne regarde jamais l'islam comme un simple système théologique supplémentaire mais comme l'une des plus hautes expressions de cette permanente recherche du divin qui accompagne l'histoire humaine.

Ses travaux consacrés aux symboles religieux, aux rites initiatiques et aux techniques spirituelles permettent d'ailleurs admirablement de mieux comprendre la profondeur métaphysique de nombreuses notions présentes dans la spiritualité musulmane. L'œuvre d'Ibn'Arabî, la mystique soufie ou encore les grandes cosmologies spirituelles de l'islam trouvent naturellement leur place dans cette vaste méditation consacrée aux rapports mystérieux qu'entretiennent depuis toujours l'homme et le sacré.

L'on pourrait d'ailleurs affirmer sans grand risque de se tromper que Mircea Eliade passa toute sa vie à rappeler à ses contemporains que les traditions spirituelles ne constituent jamais seulement des témoignages du passé mais demeurent des expressions toujours vivantes des plus profondes aspirations humaines. Ses travaux consacrés au symbolisme religieux continuent aujourd'hui encore d'éclairer admirablement notre compréhension des spiritualités chrétiennes, juives, musulmanes, hindoues ou bouddhiques.

Il écrivait ainsi dans Le Sacré et le Profane :

« L'homme prend connaissance du sacré parce que celui-ci se manifeste, se montre comme quelque chose de tout à fait différent du profane. »

Cette notion de hiérophanie, c'est-à-dire de manifestation du sacré dans le monde, constitue probablement l'une des plus fécondes intuitions de toute son œuvre. Elle nous rappelle que l'homme religieux ne vit jamais dans un univers désenchanté mais habite au contraire un monde traversé de symboles, de signes et de manifestations spirituelles qui donnent sens à son existence.

Comment ne pas penser ici aux intuitions si proches d'Henry Corbin lorsqu'il évoquait le mundus imaginalis ou encore à Louis Massignon lorsqu'il parlait de « l'hospitalité sacrée » ? Il nous semble que tous trois participent finalement d'une même aventure intellectuelle et spirituelle dont l'ambition secrète consiste peut-être à réenchanter notre regard sur le monde.

Mircea Eliade nous enseigne également quelque chose de particulièrement précieux dans le cadre du présent dossier. Son œuvre tout entière apparaît comme un immense refus des frontières artificielles que nous dressons parfois entre les traditions spirituelles de l'humanité. Il ne cesse au contraire de nous rappeler qu'elles dialoguent secrètement entre elles depuis plusieurs millénaires et qu'elles nous racontent finalement toujours quelque chose de la grandeur, des espérances et des interrogations les plus profondes de l'esprit humain.

 

L'islam occupe naturellement une place importante dans cette conversation universelle dont il contemple avec émerveillement la richesse philosophique, symbolique et spirituelle. La mystique musulmane, les cosmologies sacrées de l'Orient et les grandes figures spirituelles de l'islam constituent ainsi plusieurs des plus lumineuses manifestations de cette présence permanente du sacré dans l'histoire humaine.

Plus profondément encore peut-être, Mircea Eliade nous enseigne que les grandes traditions religieuses ne doivent jamais être réduites à leurs seules dimensions historiques, politiques ou sociologiques. Elles demeurent avant toute autre chose des aventures spirituelles offertes aux hommes depuis l'origine des temps afin de les aider à habiter symboliquement le monde et à lui donner un sens qui dépasse infiniment leur seule existence individuelle.

Il nous apparaît finalement que Mircea Eliade n'aura jamais cessé tout au long de son existence de nous adresser la même invitation discrète et précieuse. Il nous demande simplement de consentir à regarder autrement les traditions spirituelles de l'humanité et de reconnaître avec humilité que celles-ci continuent peut-être aujourd'hui encore de nous parler davantage que nous ne l'imaginons parfois.

Son œuvre immense continue ainsi de nous inviter à poursuivre avec émerveillement cette grande conversation spirituelle commencée il y a plusieurs millénaires entre les hommes, les symboles et les traditions religieuses dont ils demeurent ensemble les humbles héritiers.

 

Références principales du chapitre :

° Mircea Eliade, Le Sacré et le Profane, Paris, Gallimard, 1965.

° Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses (3 volumes), Paris, Payot, 1976-1983.

° Mircea Eliade, Traité d'histoire des religions, Paris, Payot, 1949.

° Mircea Eliade, Images et Symboles, Paris, Gallimard, 1952.

° Mircea Eliade, Le Mythe de l'éternel retour, Paris, Gallimard, 1949.

° Mircea Eliade, Fragments d'un journal (plusieurs volumes), Paris, Gallimard.

° Bryan S. Rennie, Reconstructing Eliade. Making Sense of Religion, Albany, State University of New York Press, 1996.

° Douglas Allen, Mircea Eliade et le phénomène religieux, plusieurs éditions françaises et anglaises.

° Les actes des conférences d'Eranos constituent également une source particulièrement précieuse pour comprendre les convergences intellectuelles existant entre Mircea Eliade, Henry Corbin, Carl Gustav Jung et plusieurs autres grands penseurs des spiritualités du XXème siècle.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

IV. Émile Cioran (1911-1995) : La nostalgie du spirituel.

Il est des hommes qui passent leur vie entière à chercher Dieu et d'autres qui consacrent la leur à interroger son silence. Émile Cioran appartient probablement à cette seconde catégorie. Son œuvre tout entière semble habitée par une nostalgie spirituelle si profonde qu'elle finit paradoxalement par le conduire vers quelques-uns des plus grands mystiques de l'humanité auxquels il ne cessera jamais de revenir avec une fidélité presque amoureuse.

Émile Michel Cioran naît le 8 avril 1911 à Rășinari, en Transylvanie, alors province de l'Empire austro-hongrois et aujourd'hui située en Roumanie, et s'éteint le 20 juin 1995 à Paris après avoir consacré près de soixante années à méditer les plus grandes questions métaphysiques qui accompagnent l'humanité depuis ses origines. Philosophe, essayiste et moraliste dont l'écriture possède probablement l'une des plus extraordinaires puissances poétiques du XXème siècle, il demeure également l'un des penseurs les plus paradoxaux de son temps, puisqu'il n'aura jamais cessé de parler de Dieu tout en refusant obstinément de s'installer dans les certitudes religieuses auxquelles tant d'autres aspirent naturellement.

Il nous semble particulièrement important de souligner ici qu'Émile Cioran ne saurait naturellement être présenté comme un islamologue ou comme un spécialiste de l'islam comparable à Louis Massignon ou Henry Corbin. Son rapport aux spiritualités procède d'une tout autre démarche intellectuelle et existentielle. Il ne les étudie pas comme l'on entreprend un travail universitaire mais les contemple plutôt comme autant de réponses apportées au plus grand mystère qui soit : celui de la condition humaine elle-même.

Son œuvre apparaît ainsi comme une immense méditation consacrée aux limites de l'existence humaine, à l'expérience du doute, à l'impossibilité parfois douloureuse de croire et pourtant à cette irrépressible nostalgie du sacré qui semble l'accompagner jusqu'au soir de sa vie.

Il écrivait ainsi cette admirable confidence qui pourrait presque résumer l'ensemble de son œuvre :

« Je n'ai jamais quitté Dieu puisqu'il ne m'a jamais quitté. »

Cette phrase est probablement l'une des plus belles clefs permettant de comprendre Émile Cioran. Son scepticisme n'est jamais celui de l'indifférence et son refus des certitudes religieuses ne l'empêchera jamais d'éprouver une profonde admiration pour les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité.

Son œuvre est d'ailleurs traversée de références permanentes aux mystiques chrétiens, juifs, bouddhistes et musulmans dont il admire tout particulièrement la radicalité spirituelle. Il confiera ainsi à plusieurs reprises que les seuls hommes qui lui paraissaient véritablement intéressants étaient précisément ceux qui avaient accepté de consacrer leur existence entière à la quête de l'absolu.

Il est particulièrement frappant de constater que Cioran éprouve une véritable fascination pour les mystiques musulmans dont il admire tout autant la profondeur métaphysique que l'extraordinaire liberté intérieure. Le soufisme lui apparaît ainsi comme l'une des plus hautes expressions de cette aventure spirituelle qui consiste à consentir à perdre toutes ses certitudes afin de mieux se laisser conduire vers l'inexprimable.

Il écrira notamment dans Syllogismes de l'amertume :

« Hors des mystiques, il n'y a que des êtres falots. »

Cette affirmation provocatrice dont il a le secret nous éclaire admirablement sur sa conception de la vie spirituelle. Ce ne sont jamais les institutions religieuses qui l'intéressent véritablement mais ces hommes et ces femmes qui ont accepté de consacrer leur existence entière à la quête de l'absolu. Le mystique devient ainsi sous sa plume une figure presque héroïque puisqu'il est celui qui accepte de risquer toute sa vie pour poursuivre inlassablement ce que les autres hommes ne font parfois qu'entrevoir fugitivement.

Comment dès lors ne pas comprendre l'admiration qu'il éprouvera pour certaines des plus grandes figures de la spiritualité musulmane ?

Le soufisme occupe ainsi une place particulière dans son univers intellectuel précisément parce qu'il lui apparaît comme l'une des expressions les plus achevées de cette aventure intérieure dont il ne cessera lui-même de contempler avec émerveillement les promesses et les paradoxes. Son œuvre témoigne d'ailleurs d'une profonde proximité spirituelle avec plusieurs intuitions fondamentales des grands mystiques musulmans qui considèrent que l'homme ne rencontre véritablement le divin qu'au terme d'un long dépouillement intérieur.

Il nous paraît particulièrement important de souligner qu'Émile Cioran ne cessera jamais de fréquenter les mystiques tout au long de son existence. Maître Eckhart (v. 1260-1328), saint Jean de la Croix (1542-1591), Thérèse d'Avila (1515-1582), Hallâj, Rûmî ou encore les grands spirituels de l'Orient constitueront pour lui une sorte de famille intellectuelle et spirituelle dont il admirera inlassablement l'audace métaphysique.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette fidélité jamais démentie. Celui que beaucoup considèrent encore aujourd'hui comme le grand penseur du désespoir moderne passera finalement toute sa vie à dialoguer avec ceux qui avaient précisément consacré la leur à contempler l'infini divin. Son pessimisme apparent dissimule peut-être l'une des plus profondes nostalgies spirituelles du XXème siècle.

Nous sommes ici très loin des chemins empruntés par Louis Massignon ou Henry Corbin. Cioran ne nous conduit ni vers Bagdad ni vers l'Islam iranien. Son voyage est beaucoup plus intérieur encore. Il nous rappelle avec une admirable humilité que la quête spirituelle possède parfois plusieurs visages et qu'il est des hommes qui cherchent inlassablement jusqu'au soir de leur existence sans jamais consentir à refermer définitivement les questions qui les habitent.

Son admiration pour les mystiques musulmans participe ainsi de cette longue conversation qu'il poursuivra toute sa vie avec les plus grandes figures spirituelles de l'humanité. Elles lui rappellent peut-être que l'homme demeure toujours infiniment plus grand que ses seules certitudes et que certaines questions possèdent précisément pour vocation de demeurer ouvertes jusqu'au terme même de notre existence.

Émile Cioran nous enseigne ainsi quelque chose de particulièrement précieux dans le cadre du présent dossier. Il nous rappelle que l'admiration spirituelle n'emprunte jamais un chemin unique et qu'il est des fidélités qui prennent parfois la forme d'une question plutôt que celle d'une réponse.

Son œuvre nous invite finalement à reconnaître avec humilité qu'il n'est peut-être pas nécessaire d'avoir trouvé toutes les réponses pour continuer à marcher avec émerveillement sur les chemins de l'esprit.

Références principales du chapitre :

° Émile Cioran, Précis de décomposition, Paris, Gallimard, 1949.

° Émile Cioran, Syllogismes de l'amertume, Paris, Gallimard, 1952.

° Émile Cioran, La Tentation d'exister, Paris, Gallimard, 1956.

° Émile Cioran, De l'inconvénient d'être né, Paris, Gallimard, 1973.

° Émile Cioran, Aveux et anathèmes, Paris, Gallimard, 1987.

° Gabriel Liiceanu, Itinéraires d'une vie. E.M. Cioran, Paris, Michalon.

° Patrice Bollon, Cioran l'hérétique, Paris, Gallimard.

° Les Cahiers de l'Herne consacrés à Émile Cioran constituent également une excellente introduction à la profondeur spirituelle et philosophique de son œuvre.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

V. Annemarie Schimmel (1922-2003) : Muhammad, Rûmî et la poésie du cœur.

Il est des existences qui semblent avoir été secrètement placées sous le signe de la fidélité. Celle d'Annemarie Schimmel appartient assurément à cette heureuse catégorie. Pendant plus de soixante années, elle consacrera son intelligence, son érudition et son immense sensibilité spirituelle à faire découvrir aux lecteurs occidentaux quelques-uns des plus beaux trésors de la civilisation musulmane, depuis les poèmes de Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) jusqu'à la spiritualité du Prophète Muhammad, depuis la mystique persane jusqu'aux plus subtiles expressions de l'art et du symbolisme islamiques.

Annemarie Schimmel naît le 7 avril 1922 à Erfurt, en Allemagne, et s'éteint le 26 janvier 2003 à Bonn après avoir consacré la presque totalité de son existence à l'étude des langues, des littératures et des spiritualités musulmanes. Islamologue, orientaliste, historienne des religions et professeure notamment aux Universités d'Ankara, de Bonn et de Harvard, elle demeure aujourd'hui encore l'une des plus grandes spécialistes occidentales du soufisme, de la poésie persane et de la spiritualité musulmane.

Son parcours intellectuel possède quelque chose de presque prodigieux. Elle soutient sa première thèse de doctorat à l'âge de dix-neuf ans seulement avant d'entreprendre l'étude de nombreuses langues orientales parmi lesquelles le persan, l'arabe, le turc, l'ourdou ou encore le sindhi. Cette extraordinaire érudition ne doit cependant jamais nous faire oublier l'essentiel. Annemarie Schimmel ne consacrera jamais sa vie à l'islam comme l'on entreprend une simple carrière universitaire. Elle l'aimera profondément et ne cessera jamais d'en célébrer la beauté spirituelle et poétique.

Il nous semble d'ailleurs particulièrement important de souligner que son œuvre tout entière apparaît traversée par une immense affection intellectuelle et spirituelle pour les peuples musulmans eux-mêmes. Elle ne cessera jamais de rappeler combien la civilisation islamique constitue l'une des plus admirables aventures spirituelles, artistiques et poétiques offertes à l'humanité depuis plus de quatorze siècles.

Son émerveillement commence très tôt. Elle racontera elle-même avoir découvert l'islam dès son adolescence et n'avoir ensuite jamais cessé de poursuivre ce dialogue commencé avec les textes, les symboles et les traditions spirituelles du monde musulman. Cette fidélité ne se démentira jamais.

Comment ne pas être frappé en effet par la permanence des thèmes qui accompagneront toute son existence ? Muhammad, Rûmî, l'amour divin, la poésie persane, la mystique musulmane et la beauté des symboles sacrés ne cesseront jamais de revenir sous sa plume avec un émerveillement qui semble demeuré intact jusqu'aux dernières années de sa vie.

Parmi ses très nombreux ouvrages, Et Muhammad est son Prophète (And Muhammad is His Messenger) occupe naturellement une place particulière dans le cadre du présent dossier. Il constitue probablement l'un des plus beaux témoignages d'admiration jamais consacrés en Occident à la figure spirituelle du Prophète de l'islam au cours du XXème siècle.

Annemarie Schimmel y écrit notamment :

« L'amour pour le Prophète est devenu l'une des forces les plus créatrices de la civilisation islamique. »

Toute son œuvre consacrée à Muhammad peut probablement être résumée par cette phrase admirable. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse qu'il est impossible de comprendre véritablement la spiritualité musulmane sans percevoir la place centrale qu'y occupe l'amour porté au Prophète depuis les origines mêmes de l'islam.

Annemarie Schimmel ne demande jamais au lecteur occidental d'adopter les croyances qu'elle décrit avec tant de talent. Elle l'invite beaucoup plus humblement à les comprendre de l'intérieur afin de mieux percevoir leur beauté propre et la profondeur spirituelle dont elles procèdent.

Cette hospitalité intellectuelle constitue probablement l'une des plus belles qualités de son œuvre.

Sa relation spirituelle et intellectuelle avec Rûmî apparaît tout aussi émouvante. Elle consacrera plusieurs décennies à traduire, commenter et transmettre la pensée du grand maître persan dont elle admirait profondément l'universalisme spirituel et la poésie lumineuse. Elle retrouvera notamment chez lui cette conviction profonde selon laquelle l'amour constitue peut-être l'un des plus sûrs chemins permettant à l'homme de s'approcher du mystère divin.

Comment ne pas penser ici à ces vers célèbres de Rûmî qu'elle aimait tant citer :

« Viens, viens, qui que tu sois. »

Il nous semble que ces quelques mots pourraient presque résumer toute l'œuvre d'Annemarie Schimmel elle-même. Son existence apparaît en effet comme une invitation permanente adressée à ses lecteurs afin qu'ils consentent à franchir les frontières intellectuelles, culturelles et religieuses qui les séparent parfois des autres traditions spirituelles pour aller humblement à leur rencontre.

Son amour pour la poésie persane mérite également d'être particulièrement souligné. Peu d'universitaires occidentaux auront su avec autant de talent révéler la richesse symbolique et spirituelle des œuvres de Rûmî, de Hâfez de Chiraz (v. 1315-1390) ou encore des grands poètes mystiques de l'islam indien. Ses nombreux travaux consacrés à la poésie ourdoue témoignent admirablement de cette volonté constante d'élargir notre compréhension de la civilisation musulmane bien au-delà des représentations parfois réductrices qui l'accompagnent encore aujourd'hui.

L'une des grandes leçons que nous lègue aujourd'hui encore son œuvre réside probablement dans cette conviction profonde selon laquelle la beauté constitue elle aussi un chemin privilégié vers la connaissance. La poésie, les symboles, l'art sacré et les récits spirituels ne sont jamais pour elle de simples ornements culturels ; ils deviennent au contraire autant de portes ouvertes sur l'intelligence intérieure des traditions religieuses qu'ils expriment.

Il nous paraît particulièrement émouvant de constater qu'Annemarie Schimmel ne cessera jamais tout au long de son existence de témoigner publiquement de son admiration pour la civilisation musulmane, y compris lorsque certaines circonstances historiques rendaient cette position intellectuellement plus difficile ou moins consensuelle. Son regard demeurera toujours celui d'une amie exigeante, profondément respectueuse des traditions spirituelles qu'elle étudiait et infiniment reconnaissante à l'égard de ce qu'elles lui avaient elles-mêmes apporté.

Son œuvre nous enseigne finalement que l'intelligence universitaire ne trouve peut-être jamais sa plus haute expression que lorsqu'elle consent humblement à se laisser accompagner par la poésie, la beauté et l'émerveillement.

Elle nous rappelle enfin que les plus beaux passeurs entre les civilisations sont peut-être ceux qui savent encore regarder avec les yeux émerveillés de leur jeunesse les livres qu'ils ont consacrés toute une vie à méditer et à transmettre.

Il est des fidélités qui ressemblent à des poèmes. Celle d'Annemarie Schimmel appartient assurément à cette catégorie là.

Références principales du chapitre :

° Annemarie Schimmel, Et Muhammad est son Prophète. La vénération du Prophète dans la piété islamique, Paris, Cerf, 1989.

° Annemarie Schimmel, Les Dimensions mystiques de l'Islam, Paris, Cerf, 1980.

° Annemarie Schimmel, Le Soleil triomphal. Une étude sur l'œuvre de Jalâl ad-Dîn Rûmî, Paris, Dervy.

° Annemarie Schimmel, L'Islam, religion et civilisation, Paris, Flammarion.

° Annemarie Schimmel, A Two-Colored Brocade. The Imagery of Persian Poetry, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1992.

° Annemarie Schimmel, My Soul is a Woman. The Feminine in Islam, New York, Continuum, 1997.

° Jamal J. Elias (dir.), Windows of Faith. Muslim Perspectives on Annemarie Schimmel, Syracuse University Press.

° Les nombreux entretiens et conférences d'Annemarie Schimmel publiés au cours des dernières années de sa vie constituent également une excellente introduction à son œuvre et à la profondeur de son admiration pour la spiritualité musulmane.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

VI. Eva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999) : L'amour de Rûmî.

Il est des rencontres qui ne nous quittent plus jamais après avoir traversé le seuil de notre existence. Elles possèdent parfois la discrète puissance de modifier durablement notre regard sur le monde, sur les hommes et sur cette mystérieuse présence du sacré qui accompagne depuis toujours les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité. La rencontre qu'Eva de Vitray-Meyerovitch fera avec Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) appartient assurément à cette catégorie là. Elle consacrera près d'un demi-siècle de sa vie à le traduire, à le méditer et à transmettre avec une fidélité jamais démentie la beauté lumineuse de son œuvre.

Eva de Vitray-Meyerovitch naît le 5 novembre 1909 à Boulogne-Billancourt et s'éteint le 23 juillet 1999 à Paris après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'étude du soufisme et plus particulièrement de l'œuvre de Rûmî dont elle demeure aujourd'hui encore l'une des plus admirables passeuses dans le monde francophone. Philosophe, islamologue, traductrice et écrivaine, elle jouera un rôle considérable dans la découverte occidentale de la spiritualité musulmane au cours de la seconde moitié du XXème siècle.

Il nous paraît cependant particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Eva de Vitray-Meyerovitch ne saurait être présentée comme une universitaire parmi d'autres. Son œuvre tout entière témoigne d'une profonde proximité intellectuelle et spirituelle avec les textes qu'elle entreprend de traduire et de transmettre. Elle ne contemple jamais Rûmî avec la distance du seul érudit ; elle dialogue avec lui pendant plusieurs décennies comme l'on converse humblement avec un maître spirituel dont nous savons qu'il possède encore quelque chose d'essentiel à nous apprendre sur la beauté, l'amour et la destinée humaine.

Son itinéraire intellectuel est lui-même particulièrement singulier. Agrégée de philosophie et spécialiste des œuvres de Muhammad Iqbal (1877-1938), elle découvre progressivement la richesse spirituelle de l'islam avant que sa rencontre avec Rûmî ne transforme durablement sa vie intérieure et son œuvre tout entière. Il est d'ailleurs particulièrement émouvant de constater que cette fidélité ne cessera jamais de s'approfondir avec les années.

Eva de Vitray-Meyerovitch écrira un jour ces mots qui nous paraissent admirablement résumer toute son aventure spirituelle :

« Rûmî m'a appris qu'il n'existe qu'un seul langage universel : celui de l'amour. »

Cette confidence possède quelque chose de profondément lumineux tant elle nous permet de mieux comprendre l'ensemble de son œuvre. Il ne s'agit jamais pour elle de proposer au lecteur occidental une simple découverte supplémentaire du soufisme musulman. Elle souhaite beaucoup plus profondément lui faire entendre cette voix venue du XIIIème siècle qui continue aujourd'hui encore de nous parler avec une étonnante modernité de l'amour, de la fraternité humaine et de la quête du divin.

Comment ne pas rappeler ici quelques-uns des plus célèbres vers de Rûmî qu'elle consacrera une grande partie de son existence à traduire et à commenter ?

« Au-delà des idées de bien faire et de mal faire, il existe un champ. Je t'y rencontrerai. »

Ou encore :

« Hier, j'étais intelligent et je voulais changer le monde ; aujourd'hui, je suis sage et je me change moi-même. »

Ces quelques mots nous introduisent déjà au cœur même de cette spiritualité de l'amour dont Eva de Vitray-Meyerovitch deviendra l'une des plus admirables interprètes contemporaines.

Il nous semble particulièrement important de souligner qu'elle ne cessera jamais de rappeler combien l'universalisme spirituel de Rûmî demeure profondément enraciné dans la spiritualité musulmane elle-même. Elle refusera toujours avec beaucoup de fermeté les lectures réductrices qui tendraient à dissocier artificiellement l'auteur du Mathnawî de l'islam dont il constitue pourtant l'une des plus lumineuses expressions spirituelles.

Cette fidélité intellectuelle mérite d'être particulièrement saluée. Eva de Vitray-Meyerovitch nous enseigne ainsi qu'il n'existe jamais de véritable hospitalité spirituelle sans un profond respect pour la tradition religieuse qui a vu naître les œuvres que nous admirons.

Son œuvre consacrée à Rûmî possède également cette remarquable capacité de rendre accessibles au plus grand nombre des intuitions métaphysiques parfois particulièrement exigeantes sans jamais en trahir la profondeur spirituelle. Peu de passeurs auront ainsi réussi avec autant de talent à conjuguer la rigueur universitaire, la beauté littéraire et la générosité intellectuelle.

Elle consacrera notamment plusieurs ouvrages majeurs à celui qu'elle considérait comme le plus universel des poètes mystiques musulmans. Ses traductions du Mathnawî et ses nombreux travaux consacrés au soufisme continuent aujourd'hui encore d'accompagner plusieurs générations de lecteurs francophones dans leur découverte de la spiritualité musulmane.

Comment ne pas percevoir également la profonde cohérence qui unit l'ensemble de son œuvre ? L'amour divin, la fraternité humaine, la beauté spirituelle des traditions religieuses et l'universalisme de l'expérience mystique constituent autant de thèmes qui ne cesseront jamais de revenir sous sa plume avec cette même simplicité lumineuse qui caractérise les plus grands pédagogues.

Elle nous rappelle ainsi que le soufisme musulman ne saurait être réduit à quelques aphorismes poétiques ou à une simple esthétique spirituelle contemporaine. Le soufisme demeure avant toute autre chose un chemin exigeant de transformation intérieure dont l'amour constitue à la fois le commencement et l'accomplissement.

Son œuvre témoigne également d'une profonde admiration pour cette civilisation musulmane dont elle ne cessera jamais de célébrer la richesse intellectuelle, poétique et spirituelle. Elle y reconnaît l'une des plus admirables expressions de cette commune quête humaine du Beau, du Vrai et du Bien dont nous poursuivons discrètement l'histoire depuis les premières lignes du présent dossier.

Plus profondément encore peut-être, Eva de Vitray-Meyerovitch nous enseigne que certaines rencontres spirituelles possèdent la merveilleuse faculté de nous rendre infiniment plus attentifs à la beauté du monde et à celle des autres traditions religieuses. Son existence apparaît ainsi comme une longue invitation adressée à ses lecteurs afin qu'ils consentent eux aussi à franchir humblement les frontières intellectuelles et spirituelles qui les séparent parfois de ce qu'ils ne connaissent pas encore.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il est des fidélités qui ressemblent à des prières silencieuses adressées à la beauté reçue et humblement transmise.

Peut-être est-ce finalement cela que nous raconte toute son existence : certaines rencontres possèdent la discrète puissance de transformer une vie entière en un immense acte de gratitude.

Références principales du chapitre :

° Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Paris, Seuil, 1977.

° Eva de Vitray-Meyerovitch, L'Islam, l'autre visage, Paris, Albin Michel, 1995.

° Eva de Vitray-Meyerovitch, La Prière en Islam, Paris, Albin Michel.

° Jalâl ad-Dîn Rûmî, Mathnawî. La quête de l'Absolu, traduction et présentation d'Eva de Vitray-Meyerovitch, Paris, Éditions du Rocher.

° Eva de Vitray-Meyerovitch, Un glaive de lumière. D'Avicenne à l'islam contemporain, Paris, Albin Michel.

° Jean-Louis Michon (1924-2013), plusieurs travaux consacrés au soufisme et à l'œuvre d'Eva de Vitray-Meyerovitch.

° Les nombreux entretiens accordés par Eva de Vitray-Meyerovitch au cours des dernières années de sa vie constituent également une remarquable introduction à son itinéraire intellectuel et spirituel.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

VII. Frithjof Schuon (1907-1998) : La Tradition primordiale et l'unité transcendante des religions.

Il est des hommes qui consacrent leur existence à explorer une tradition spirituelle particulière et d'autres qui entreprennent l'ambitieuse et parfois vertigineuse aventure intellectuelle consistant à contempler l'unité profonde qui relie secrètement entre elles les plus grandes traditions religieuses de l'humanité. Frithjof Schuon appartient assurément à cette seconde catégorie. Toute son œuvre peut probablement être lue comme une immense méditation consacrée à cette question fondamentale : existe-t-il, derrière la diversité apparente des religions, une même vérité métaphysique dont chacune constituerait l'une des plus lumineuses expressions ?

Frithjof Schuon naît le 18 juin 1907 à Bâle, en Suisse, et s'éteint le 5 mai 1998 à Bloomington, dans l'Indiana aux États-Unis, après avoir consacré plus de soixante années de son existence à la métaphysique comparée des religions, à la spiritualité traditionnelle et à l'étude des plus grandes doctrines sacrées de l'humanité. Philosophe, métaphysicien, poète et peintre, il demeure aujourd'hui encore l'une des figures majeures de ce que l'on a coutume d'appeler l'École traditionaliste dont René Guénon (1886-1951) fut le fondateur intellectuel au XXème siècle.

 

René Guénon et Frithjof Schuon

Il convient cependant de souligner immédiatement que Frithjof Schuon ne saurait être réduit à cette seule appartenance intellectuelle. Son œuvre possède une ampleur et une originalité qui lui sont propres et qui continuent aujourd'hui encore de nourrir la réflexion philosophique, religieuse et spirituelle de nombreux lecteurs à travers le monde.

Sa rencontre avec l'islam et plus particulièrement avec le soufisme constitue naturellement l'un des événements majeurs de son existence. Il découvrira progressivement dans la spiritualité musulmane l'une des plus hautes expressions de cette sagesse universelle qu'il ne cessera jamais ensuite de contempler avec émerveillement. Son rattachement à une voie soufie et sa profonde admiration pour les enseignements métaphysiques de l'islam accompagneront désormais toute son œuvre philosophique.

Il nous paraît cependant particulièrement important de rappeler que Frithjof Schuon ne contemple jamais l'islam isolément des autres grandes traditions spirituelles de l'humanité. Son regard demeure constamment porté vers ce qu'il appelle lui-même la Religio Perennis, cette sagesse éternelle dont les différentes religions constitueraient autant d'expressions complémentaires et légitimes.

Son ouvrage le plus célèbre, De l'unité transcendante des religions, publié en 1948 avec une préface particulièrement élogieuse de Louis Massignon (1883-1962), demeure aujourd'hui encore l'un des grands textes philosophiques consacrés au dialogue des traditions spirituelles. Il y écrit notamment :

« La vérité est une ; les sages la nomment diversement. »

Cette formule inspirée d'un antique texte védique pourrait probablement résumer à elle seule l'ensemble de son œuvre. Elle ne signifie naturellement nullement que toutes les religions seraient identiques ou qu'elles devraient être artificiellement confondues les unes avec les autres. Frithjof Schuon n'aura d'ailleurs jamais cessé d'affirmer exactement le contraire.

Il nous enseigne beaucoup plus profondément que les grandes traditions spirituelles possèdent tout ensemble une dimension extérieure qui les distingue légitimement les unes des autres et une dimension intérieure qui participe mystérieusement d'une même vérité métaphysique universelle.

Cette distinction fondamentale entre l'exotérisme et l'ésotérisme constitue probablement l'une des clefs les plus importantes de toute sa pensée. Les religions diffèrent nécessairement dans leurs formes historiques, théologiques et rituelles précisément parce qu'elles s'adressent à des peuples, à des civilisations et à des sensibilités spirituelles particulières. Leur dimension métaphysique la plus profonde participe cependant selon lui d'une même sagesse éternelle dont elles ne cessent chacune à leur manière de témoigner.

L'islam occupe naturellement une place particulièrement importante dans cette vaste méditation consacrée à l'unité transcendante des traditions religieuses. Frithjof Schuon admire profondément la simplicité lumineuse du monothéisme musulman, la profondeur métaphysique du soufisme ainsi que cette permanente présence du sacré qui accompagne les gestes les plus ordinaires de l'existence croyante.

Il écrira ainsi :

« La beauté est la splendeur du vrai. »

Cette phrase admirable nous paraît particulièrement importante dans le cadre du présent dossier car elle nous rappelle combien la contemplation de la beauté constitue chez lui un authentique chemin de connaissance spirituelle. L'art sacré, la poésie, les symboles religieux ou encore les rites traditionnels ne sont jamais de simples expressions culturelles supplémentaires ; ils participent au contraire de cette mystérieuse pédagogie divine qui permet à l'homme de s'approcher progressivement du vrai.

Il nous semble finalement que Frithjof Schuon poursuit avec ses propres mots cette grande conversation spirituelle commencée plusieurs siècles auparavant entre les plus grands maîtres de l'Orient et de l'Occident.

Son admiration pour la civilisation musulmane mérite également d'être particulièrement soulignée. Elle ne procède jamais d'une fascination exotique ou passagère mais d'une profonde reconnaissance intellectuelle et spirituelle à l'égard de ce qu'il considère comme l'une des plus hautes expressions de la sagesse traditionnelle universelle. Son œuvre consacrée au soufisme demeure aujourd'hui encore l'une des plus remarquables introductions occidentales à la profondeur métaphysique de cette voie spirituelle.

Il nous paraît particulièrement émouvant de constater que Frithjof Schuon n'aura jamais cessé tout au long de son existence de nous inviter à contempler l'unité sans jamais nier la diversité. Cette intuition fondamentale possède probablement aujourd'hui encore une étonnante actualité. Elle nous rappelle que le dialogue authentique des traditions religieuses ne suppose jamais leur confusion mais qu'il trouve au contraire sa plus belle expression dans la reconnaissance respectueuse et émerveillée de leurs différences autant que de leurs mystérieuses convergences.

Plus profondément encore peut-être, son œuvre nous enseigne que l'homme contemporain ne souffre pas seulement d'une crise intellectuelle ou culturelle mais plus fondamentalement d'un oubli progressif de cette dimension métaphysique de l'existence qui permit pourtant pendant plusieurs millénaires aux plus grandes civilisations humaines de contempler le monde comme un immense symbole renvoyant constamment vers l'invisible.

Son œuvre immense continue aujourd'hui encore de nous rappeler que la diversité des chemins spirituels ne constitue jamais un obstacle à la rencontre des hommes lorsqu'ils consentent humblement à reconnaître avec gratitude et émerveillement la beauté qui leur est offerte sous des formes parfois différentes de celles qu'ils connaissaient déjà.

Il est des vies qui ressemblent à de longues méditations consacrées à l'unité secrète du monde. Celle de Frithjof Schuon appartient assurément à cette lumineuse catégorie.

Références principales du chapitre :

° Frithjof Schuon, De l'unité transcendante des religions, Paris, Gallimard, collection Tradition, 1948.

° Frithjof Schuon, Comprendre l'Islam, Paris, Gallimard, 1961.

° Frithjof Schuon, L'Ésotérisme comme principe et comme voie, Paris, Dervy.

° Frithjof Schuon, Regards sur les mondes anciens, Paris, Dervy.

° Frithjof Schuon, Le Soufisme. Voile et Quintessence, Paris, Dervy.

° Frithjof Schuon, La Transfiguration de l'homme, Paris, L'Âge d'Homme.

° Patrick Laude, Frithjof Schuon. Life and Teachings, Albany, SUNY Press, 2004.

° Jean-Baptiste Aymard et Patrick Laude, Frithjof Schuon. Écrits spirituels, diverses éditions françaises.

° Les nombreux échanges épistolaires entre Frithjof Schuon, René Guénon, Titus Burckhardt et Martin Lings permettent également de mieux comprendre la richesse intellectuelle et spirituelle de cette remarquable aventure humaine et métaphysique du XXème siècle.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

VIII. Titus Burckhardt (1908-1984) : L'Islam comme beauté sacrée.

Il est des hommes qui consacrent leur existence à méditer les textes sacrés et d'autres qui choisissent de contempler les symboles, les formes et les œuvres dans lesquelles les grandes traditions spirituelles ont patiemment déposé quelque chose de leur intelligence du monde et du divin. Titus Burckhardt appartient assurément à cette lumineuse catégorie. Toute son œuvre nous enseigne avec une admirable simplicité que la beauté n'est jamais seulement un agrément offert aux regards des hommes mais qu'elle constitue peut-être, lorsqu'elle est véritablement sacrée, l'une des plus discrètes et des plus profondes manifestations de la présence divine au cœur même de la création.

Titus Burckhardt naît le 24 octobre 1908 à Florence et s'éteint le 13 janvier 1984 à Lausanne après avoir consacré plus de cinquante années de sa vie à l'étude des traditions spirituelles, de l'art sacré et plus particulièrement de la civilisation musulmane dont il révélera à plusieurs générations de lecteurs occidentaux la profondeur symbolique, métaphysique et spirituelle. Écrivain, métaphysicien, historien de l'art et islamologue suisse, il demeure aujourd'hui encore l'une des plus remarquables figures de l'École traditionaliste du XXème siècle aux côtés de René Guénon (1886-1951), Frithjof Schuon (1907-1998) et Martin Lings (1909-2005).

Son existence possède quelque chose de profondément harmonieux tant elle semble avoir été placée dès son commencement sous le signe de la beauté. Né dans une famille qui compte parmi ses proches le grand historien de l'art Jacob Burckhardt (1818-1897), il développera très tôt cette intuition fondamentale selon laquelle il est impossible de comprendre véritablement une civilisation sans consentir à contempler humblement la beauté spirituelle dont témoignent ses œuvres les plus accomplies.

Cette intuition ne le quittera jamais.

Sa rencontre avec l'islam et plus particulièrement avec le soufisme orientera durablement toute son œuvre intellectuelle et spirituelle. Il découvrira progressivement dans l'art sacré musulman beaucoup plus qu'un simple patrimoine esthétique admirable ; il y reconnaîtra l'expression visible d'une métaphysique et d'une sagesse dont chaque symbole, chaque forme géométrique et chaque manifestation artistique participe mystérieusement.

Titus Burckhardt écrivait ainsi :

« L'art sacré est la forme visible de la vérité invisible. »

Cette phrase admirable pourrait probablement résumer toute son œuvre. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que l'art sacré ne saurait jamais être réduit à sa seule dimension historique ou esthétique. Il constitue avant toute autre chose un langage symbolique permettant à l'homme de contempler sous une forme sensible quelques-unes des plus profondes vérités spirituelles auxquelles les traditions religieuses lui donnent accès.

L'islam occupe naturellement une place particulièrement importante dans cette méditation consacrée à la beauté sacrée. Peu de penseurs occidentaux auront ainsi consacré autant d'attention et autant d'amour intellectuel à l'architecture musulmane, à la calligraphie arabe, aux symboles géométriques de l'art islamique ou encore à la spiritualité dont ils procèdent secrètement.

Son ouvrage consacré à l'art sacré de l'islam demeure aujourd'hui encore l'une des plus belles introductions à l'intelligence spirituelle de cette civilisation dont il ne cessera jamais de célébrer la profondeur métaphysique. Le lecteur y découvre progressivement que rien n'y est jamais laissé au hasard et que la beauté participe elle-même d'une authentique pédagogie spirituelle destinée à conduire l'homme du visible vers l'invisible.

Comment ne pas penser ici aux grandes mosquées de l'islam dont Titus Burckhardt admirait tant la simplicité lumineuse ? Les jeux subtils de la lumière, la perfection silencieuse des proportions géométriques, la présence mystérieuse de la calligraphie coranique ou encore la discrète harmonie des formes architecturales deviennent sous sa plume autant d'invitations adressées à l'âme humaine afin qu'elle consente à retrouver le chemin du silence intérieur et de la contemplation.

Il nous semble particulièrement important de souligner qu'il ne regarda jamais la beauté comme une simple catégorie esthétique supplémentaire. Elle possède au contraire pour lui une authentique dimension spirituelle et métaphysique. La beauté véritable participe mystérieusement de la vérité dont elle constitue en quelque sorte le rayonnement visible dans le monde sensible.

Cette intuition fondamentale irrigue également ses nombreux travaux consacrés au soufisme musulman. Il y retrouve cette même conviction profonde selon laquelle l'homme ne s'approche véritablement du divin qu'au terme d'un long travail intérieur qui lui permet progressivement de réapprendre à contempler le monde comme un immense symbole renvoyant constamment vers son Principe invisible.

 

Son admiration pour les grandes villes spirituelles du monde musulman mérite également d'être particulièrement soulignée. Son œuvre consacrée à Fès demeure probablement l'un des plus beaux témoignages d'amour jamais adressés à cette cité marocaine dont il contribua d'ailleurs activement à la sauvegarde architecturale. Il y contemple avec émerveillement l'extraordinaire harmonie existant entre l'urbanisme traditionnel, l'artisanat sacré et la vie spirituelle quotidienne des habitants.

Il nous enseigne ainsi que les civilisations ne sont jamais véritablement grandes lorsqu'elles accumulent seulement des richesses matérielles mais lorsqu'elles consentent humblement à ordonner l'ensemble de leurs réalisations humaines autour de cette présence discrète mais permanente du sacré qui donne sens à leur histoire.

Titus Burckhardt nous enseigne également quelque chose de particulièrement précieux dans le cadre du présent article. Il nous rappelle que la beauté n'est jamais un luxe spirituel réservé à quelques privilégiés mais qu'elle constitue au contraire l'un des plus sûrs chemins permettant à l'homme contemporain de retrouver cette capacité d'émerveillement dont il semble parfois s'être progressivement éloigné.

Son œuvre apparaît ainsi comme une longue invitation adressée à ses lecteurs afin qu'ils consentent humblement à regarder autrement le monde qui les entoure et à reconnaître que les symboles, les rites, les œuvres et les traditions spirituelles continuent aujourd'hui encore de nous parler davantage que nous ne l'imaginons parfois.

Il est des vies qui ressemblent à des œuvres d'art silencieusement offertes à la contemplation des hommes. Celle de Titus Burckhardt appartient assurément à cette admirable catégorie.

Références principales du chapitre :

° Titus Burckhardt, L'Art sacré en Orient et en Occident, Paris, Dervy, 1967.

° Titus Burckhardt, Introduction aux doctrines ésotériques de l'Islam, Paris, Dervy.

° Titus Burckhardt, Fès, ville d'Islam, Paris, Sindbad, 1990.

° Titus Burckhardt, Alchimie. Sa signification et son image du monde, Paris, Dervy.

° Titus Burckhardt, Le Miroir de l'intellect, Paris, Archè.

° Titus Burckhardt, Chartres et la naissance de la cathédrale, Paris, Dervy.

° Jean Hani (1917-2012), plusieurs travaux consacrés au symbolisme traditionnel et à l'art sacré permettent utilement de compléter la lecture des œuvres de Titus Burckhardt.

° Patrick Laude, Pathways to an Inner Islam, Albany, SUNY Press, offre également de précieuses réflexions consacrées à l'œuvre de Titus Burckhardt et à plusieurs grandes figures de la spiritualité musulmane contemporaine.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

IX. Martin Lings (1909-2005) : Muhammad ou la beauté spirituelle d'une vie.

Il est des livres qui traversent les siècles sans jamais perdre leur lumière et des existences dont la beauté continue longtemps encore à illuminer celles des hommes qui consentent humblement à les contempler. Martin Lings consacrera une grande partie de son existence à nous rappeler que la vie du Prophète Muhammad appartient assurément à cette admirable catégorie. Son œuvre tout entière apparaît ainsi comme une longue invitation adressée au lecteur contemporain afin qu'il découvre, au-delà des représentations parfois réductrices dont elle demeure encore aujourd'hui l'objet, la profondeur spirituelle de l'une des plus extraordinaires aventures humaines et religieuses de l'histoire universelle.

Martin Lings naît le 24 janvier 1909 à Burnage, près de Manchester, en Angleterre, et s'éteint le 12 mai 2005 à Londres après avoir consacré plus de soixante années de sa vie à la littérature anglaise, à la spiritualité musulmane et à l'étude des grandes traditions religieuses de l'humanité. Islamologue, écrivain, spécialiste de William Shakespeare (1564-1616), conservateur des manuscrits orientaux et occidentaux du British Museum puis de la British Library, il demeure aujourd'hui encore l'un des plus remarquables passeurs occidentaux de la spiritualité musulmane au XXème siècle.

Son itinéraire intellectuel et spirituel possède quelque chose de particulièrement émouvant tant il apparaît placé sous le signe de la fidélité. Élève et ami de Frithjof Schuon (1907-1998), profondément marqué par l'œuvre de René Guénon (1886-1951) dont il découvrira très tôt les écrits, Martin Lings appartient à cette lumineuse génération d'intellectuels européens qui consacrèrent leur existence entière à méditer la profondeur métaphysique des grandes traditions spirituelles de l'humanité.

Sa rencontre avec l'islam orientera durablement toute son existence. Il y découvrira non seulement une voie spirituelle dont il suivra désormais humblement les enseignements mais également cette présence permanente du sacré qui accompagne les gestes les plus ordinaires de l'existence croyante et dont Louis Massignon admirait déjà si profondément la beauté.

Il nous paraît cependant particulièrement important de souligner que Martin Lings ne saurait être présenté comme un simple biographe du Prophète Muhammad. Son œuvre procède d'une tout autre ambition intellectuelle et spirituelle. Il ne cherche jamais seulement à raconter une existence historique exemplaire ; il souhaite beaucoup plus profondément permettre au lecteur contemporain d'approcher humblement la beauté spirituelle d'une vie tout entière ordonnée autour de la présence divine.

Son ouvrage Muhammad. Sa vie d'après les sources les plus anciennes constitue probablement aujourd'hui encore l'une des plus belles biographies spirituelles jamais consacrées au Prophète de l'islam en langue anglaise. Traduit dans de nombreuses langues et couronné en 1983 par le premier prix mondial de la biographie islamique décerné à Islamabad, il demeure une œuvre de référence dont plusieurs générations de lecteurs continuent aujourd'hui encore de souligner la profondeur historique, la beauté littéraire et la remarquable sensibilité spirituelle.

Martin Lings y écrit notamment :

« Il est des vies dont l'histoire ne saurait jamais être séparée de la lumière spirituelle qu'elles continuent de rayonner bien après leur accomplissement terrestre. »

Cette intuition fondamentale irrigue l'ensemble de son œuvre. La vie du Prophète Muhammad n'apparaît jamais sous sa plume comme la seule succession chronologique d'événements historiques dont l'érudition suffirait à rendre compte. Elle devient progressivement une authentique pédagogie spirituelle destinée à révéler au lecteur contemporain la beauté d'une existence entièrement consacrée à Dieu.

Il nous semble particulièrement important de souligner ici que Martin Lings ne cessera jamais de rappeler combien il est impossible de comprendre véritablement la civilisation musulmane sans consentir humblement à contempler la place centrale qu'y occupe la figure prophétique de Muhammad. L'art, la poésie, la mystique, le droit ou encore la spiritualité musulmane elle-même trouvent tous une part essentielle de leur intelligibilité dans cette relation spirituelle et affective qui unit depuis plus de quatorze siècles les musulmans à celui qu'ils reconnaissent comme le Sceau des prophètes.

Cette conviction profonde rapproche d'ailleurs admirablement Martin Lings d'Annemarie Schimmel (1922-2003) dont nous évoquions précédemment l'immense affection intellectuelle et spirituelle pour la figure prophétique de Muhammad. Tous deux nous rappellent avec beaucoup de justesse qu'il est impossible de comprendre véritablement l'islam sans consentir à regarder humblement cette tradition religieuse depuis l'intérieur de l'expérience spirituelle qui l'a vu naître.

Son œuvre consacrée à William Shakespeare mérite également d'être évoquée tant elle témoigne admirablement de cette permanente conversation intellectuelle qu'il poursuivra tout au long de son existence entre l'Orient et l'Occident. Peu d'hommes auront ainsi consacré avec un égal bonheur plusieurs décennies de leur vie à contempler ensemble la beauté métaphysique du soufisme musulman et celle des tragédies shakespeariennes.

Martin Lings nous enseigne qu'il n'est nullement nécessaire de renoncer à l'une de nos admirations intellectuelles afin d'en accueillir humblement une autre. Shakespeare et Muhammad, la littérature anglaise et le soufisme musulman, l'Orient et l'Occident continuent ainsi sous sa plume de dialoguer silencieusement avec une étonnante harmonie.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la simplicité lumineuse qui accompagne toute son œuvre. Martin Lings ne cherche jamais à impressionner son lecteur par l'érudition considérable dont témoignent pourtant ses travaux. Il semble beaucoup plus désireux de lui transmettre humblement quelque chose de la beauté qu'il contemple lui-même depuis plus d'un demi-siècle dans les textes qu'il aime et dans les traditions spirituelles auxquelles il demeure profondément fidèle.

Son admiration pour la civilisation musulmane procède ainsi moins d'une fascination intellectuelle passagère que d'une profonde gratitude à l'égard de ce qu'elle lui a permis de découvrir au cours de son existence. Elle lui a enseigné que certaines vies possèdent la mystérieuse faculté de continuer à nous parler plusieurs siècles après leur accomplissement terrestre et que les grandes aventures spirituelles de l'humanité demeurent aujourd'hui encore infiniment plus proches de nous que nous ne l'imaginons parfois.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il est des vies qui deviennent elles-mêmes des enseignements silencieux offerts à la contemplation reconnaissante des hommes.

Peut-être est-ce finalement cela que Martin Lings souhaitait humblement transmettre à ses lecteurs : certaines biographies ne racontent jamais seulement une existence humaine ; elles nous enseignent également quelque chose de la beauté spirituelle dont l'homme demeure capable lorsqu'il consent à orienter toute sa vie vers l'absolu qu'il poursuit.

Il est des livres qui ressemblent à des prières discrètement adressées à la beauté reçue et humblement transmise. Celui que Martin Lings consacra au Prophète Muhammad appartient assurément à cette admirable catégorie.

Références principales du chapitre :

° Martin Lings, Muhammad. Sa vie d'après les sources les plus anciennes, Paris, Le Seuil, plusieurs rééditions.

° Martin Lings, Le Livre des Certitudes, Paris, Le Seuil.

° Martin Lings, Un saint musulman du XXème siècle. Le Cheikh Ahmad al-'Alawî, Paris, Le Seuil.

° Martin Lings, Qu'est-ce que le soufisme ?, Paris, Le Seuil.

° Martin Lings, Shakespeare dans la lumière du Sacré, Paris, Archè.

° Martin Lings, Le Symbole et l'Archétype, Paris, Dervy.

° Clinton Minnaar, Martin Lings. A Biography, Louisville, Fons Vitae.

° Les nombreux entretiens accordés par Martin Lings au cours des dernières années de sa vie constituent également une remarquable introduction à son œuvre et à son itinéraire spirituel.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

X. René Guénon (1886-1951) : L'accomplissement du voyage.

Il est des existences dont on pourrait dire qu'elles furent tout entières orientées vers la recherche inlassable d'une même vérité. Celle de René Guénon appartient assurément à cette lumineuse catégorie. Pendant plus de quarante années, il consacrera son intelligence exceptionnelle, son immense érudition et la totalité de son œuvre à rappeler à ses contemporains que les grandes traditions spirituelles de l'humanité constituent moins les vestiges d'un passé révolu que les expressions toujours vivantes d'une sagesse dont l'homme moderne s'est progressivement éloigné sans jamais toutefois parvenir à l'oublier tout à fait.

René Jean-Marie Joseph Guénon naît le 15 novembre 1886 à Blois et s'éteint le 7 janvier 1951 au Caire après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'étude comparée des traditions spirituelles, à la métaphysique et à ce qu'il appellera lui-même la Tradition primordiale. Philosophe, métaphysicien, auteur d'une œuvre considérable traduite aujourd'hui dans plusieurs dizaines de langues, il demeure sans aucun doute l'un des plus importants penseurs français du XXème siècle dans le domaine des études traditionnelles et de la spiritualité comparée.

Il nous paraît cependant particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que René Guénon ne saurait être présenté seulement comme un philosophe ou comme un historien des religions parmi d'autres. Son œuvre possède une singulière cohérence intérieure qui ne cessera jamais d'orienter sa vie tout entière vers une même exigence intellectuelle et spirituelle : retrouver derrière la diversité apparente des formes religieuses et initiatiques l'unité métaphysique dont elles procèdent mystérieusement toutes.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette fidélité jamais démentie. Celui qui écrira quelques-uns des plus beaux livres consacrés à l'Orient spirituel, au symbolisme traditionnel ou encore à la métaphysique des grandes religions ne cessera jamais d'affirmer qu'il n'a lui-même rien inventé. Son œuvre tout entière ne prétend nullement proposer un système philosophique nouveau. Elle apparaît beaucoup plus humblement comme une longue invitation adressée à ses contemporains afin qu'ils consentent à redécouvrir avec émerveillement ce que les grandes traditions spirituelles de l'humanité n'ont jamais cessé de transmettre depuis leurs origines.

Comment ne pas rappeler ici cette admirable formule extraite de La Crise du monde moderne publiée en 1927 :

« La vérité ne s'impose que par elle-même. »

Cette phrase possède probablement quelque chose de testamentaire tant elle éclaire admirablement l'ensemble de son œuvre. René Guénon ne cherchera jamais à convaincre ; il souhaitera beaucoup plus profondément inviter ses lecteurs à contempler avec une disponibilité intérieure toujours renouvelée la profondeur métaphysique des vérités traditionnelles dont il se considère lui-même comme un simple serviteur.

Son itinéraire intellectuel et spirituel demeure aujourd'hui encore particulièrement fascinant. Le jeune homme qui fréquente au commencement du XXème siècle les milieux occultistes et spiritualistes parisiens découvrira progressivement les limites intellectuelles et spirituelles de ceux-ci avant d'entreprendre cette immense aventure métaphysique qui orientera désormais toute son existence. Ses rencontres successives avec l'hindouisme, le taoïsme, le christianisme médiéval, la franc-maçonnerie initiatique et enfin l'islam contribueront chacune à approfondir cette quête inlassable dont il poursuivra humblement le cheminement jusqu'au soir de sa vie.

L'islam occupe naturellement une place particulièrement importante dans cet itinéraire spirituel. Il ne constitue cependant jamais pour René Guénon un objet supplémentaire de curiosité intellectuelle parmi d'autres. Il apparaît progressivement comme l'une des expressions traditionnelles les plus complètes et les plus accessibles de cette sagesse métaphysique universelle dont il contemple depuis toujours les manifestations multiples à travers les siècles et les civilisations.

Son rattachement au soufisme au sein de la voie Shâdhiliyya et son installation définitive au Caire en 1930 marquent assurément l'une des étapes les plus importantes de son existence. Il nous paraît toutefois particulièrement essentiel de rappeler ici que René Guénon n'a jamais présenté cette orientation spirituelle comme une rupture avec l'ensemble de son œuvre antérieure. Elle en constitue au contraire l'aboutissement naturel et harmonieux.

Je ferais bientôt un article assez long sur René Guénon et l'islam.

Il est des vérités dont l'homme ne consent véritablement à parler qu'après avoir humblement accepté d'en faire lui-même l'expérience intérieure.

René Guénon écrira ainsi dans Orient et Occident :

« L'Orient seul possède encore le dépôt des véritables doctrines traditionnelles. »

Cette affirmation souvent commentée mérite naturellement d'être replacée dans le contexte historique et intellectuel de son œuvre. Elle exprime avant toute autre chose son inquiétude devant ce qu'il considère comme l'appauvrissement spirituel progressif du monde moderne occidental davantage qu'elle ne constitue une quelconque condamnation de celui-ci. Son ambition intellectuelle ne consistera jamais à opposer artificiellement l'Orient et l'Occident mais beaucoup plus profondément à rendre possible leur féconde rencontre sur le terrain commun des vérités métaphysiques dont ils demeurent ensemble les héritiers.

Il est particulièrement frappant de constater que René Guénon consacrera les vingt dernières années de son existence au Caire sans jamais cesser de poursuivre cette immense conversation intellectuelle commencée plusieurs décennies auparavant dans les bibliothèques parisiennes. Ses milliers de lettres adressées à ses correspondants européens témoignent admirablement de cette fidélité jamais démentie à l'égard de ce qu'il considère comme sa véritable mission intellectuelle : transmettre humblement à ses contemporains quelques-unes des plus précieuses clefs permettant d'approcher les grandes doctrines traditionnelles.

Son admiration pour la civilisation musulmane mérite également d'être particulièrement soulignée. Elle ne procède jamais d'une fascination exotique ou passagère mais d'une profonde reconnaissance intellectuelle et spirituelle à l'égard d'une tradition dont il admire tout autant la rigueur métaphysique que la permanente présence du sacré dans les gestes les plus ordinaires de l'existence croyante.

 

Tombe de René Guénon au Caire

Il nous semble enfin particulièrement émouvant de constater que le voyage commencé à Blois en 1886 s'achèvera finalement au Caire soixante-cinq années plus tard sans que celui qui l'avait entrepris ne cesse jamais véritablement de s'émerveiller devant la profondeur des grandes traditions spirituelles de l'humanité. Peu de vies possèdent ainsi une semblable harmonie intérieure.

René Guénon nous révèle quant à lui que les plus beaux voyages ne consistent peut-être jamais à aller toujours plus loin que les autres mais beaucoup plus humblement à consentir à devenir progressivement ce que nous étions secrètement appelés à être depuis notre commencement.

Il nous enseigne enfin que certaines vies ressemblent à de longues fidélités silencieusement offertes à la contemplation reconnaissante des hommes. Celle de René Guénon appartient assurément à cette admirable catégorie.

Le jeune homme des bibliothèques parisiennes ne savait probablement pas encore que son voyage s'achèverait un jour au Caire. Peut-être ignorait il davantage encore que son œuvre continuerait plusieurs générations plus tard d'inviter ses lecteurs à entreprendre humblement le leur.

Il est des voyages qui ne prennent véritablement fin qu'au moment précis où ils commencent pour d'autres. Celui de René Guénon appartient assurément à cette lumineuse catégorie.

Références principales du chapitre :

° René Guénon, Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, Paris, Marcel Rivière, 1921.

° René Guénon, Orient et Occident, Paris, Bossard, 1924.

° René Guénon, La Crise du monde moderne, Paris, Bossard, 1927.

° René Guénon, Le Symbolisme de la Croix, Paris, Véga, 1931.

° René Guénon, Les États multiples de l'Être, Paris, Véga, 1932.

° René Guénon, Aperçus sur l'Initiation, Paris, Éditions Traditionnelles, 1946.

° René Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, Paris, Éditions Traditionnelles, 1952.

° Jean-Pierre Laurant, René Guénon. Les enjeux d'une lecture, Paris, Dervy.

° Xavier Accart, Guénon ou le renversement des clartés, Paris, Archè.

° Paul Chacornac, La Vie simple de René Guénon, Paris, Éditions Traditionnelles.

° Les Études Traditionnelles publiées du vivant de René Guénon constituent naturellement une source essentielle pour l'étude de son œuvre et de sa correspondance.

Les grands penseurs français et européens admirateurs de l'Islam.

XI. Conclusion : La gratitude.

Il est des voyages dont nous ne comprenons véritablement le sens qu'au moment même où nous nous apprêtons à les quitter. Celui que nous venons d'accomplir ensemble appartient peut-être à cette heureuse catégorie. Nous pensions entreprendre une promenade intellectuelle consacrée à quelques grands penseurs européens admirateurs de l'islam et nous découvrons finalement qu'elle nous aura conduits beaucoup plus loin encore que nous ne l'imaginions au commencement de notre voyage.

Car cet article ne nous parle finalement ni seulement de l'islam, ni même exclusivement des hommes et des femmes dont nous avons contemplé les existences depuis ses premières pages. Il nous parle plus profondément encore de ce qui se produit parfois lorsqu'une rencontre intellectuelle ou spirituelle possède la discrète puissance de transformer durablement celui qui consent humblement à l'accueillir.

Louis Massignon ne nous aura jamais véritablement parlé seulement de Hallâj. Il nous aura enseigné la gratitude née d'une visitation spirituelle. Henry Corbin ne nous aura jamais seulement révélé la profondeur métaphysique de l'Islam iranien ; il nous aura appris que certains livres possèdent la mystérieuse faculté d'agrandir durablement notre regard sur le monde jusqu'à nous révéler des paysages spirituels dont nous ignorions encore quelques instants auparavant l'existence même. Mircea Eliade nous aura rappelé avec une admirable fidélité que l'homme demeure aujourd'hui encore un homo religiosus secrètement habité par la nostalgie du sacré tandis qu'Émile Cioran nous aura appris avec beaucoup d'humilité qu'il est parfois possible de poursuivre inlassablement les plus hautes questions métaphysiques sans jamais prétendre posséder définitivement toutes leurs réponses.

Annemarie Schimmel nous aura révélé que certaines vies ressemblent à de longs poèmes silencieusement consacrés à la beauté spirituelle des traditions religieuses tandis qu'Eva de Vitray-Meyerovitch nous aura rappelé que l'amour constitue peut-être encore aujourd'hui l'un des plus sûrs chemins permettant aux hommes de se rencontrer véritablement au-delà des siècles, des langues et des civilisations. Frithjof Schuon nous aura invités à contempler avec émerveillement l'unité transcendante des grandes traditions spirituelles de l'humanité quand Titus Burckhardt nous enseignait que la beauté elle-même demeure parfois une authentique pédagogie du divin discrètement offerte à la contemplation des hommes.

Martin Lings nous aura enfin appris qu'il est des vies dont la beauté spirituelle continue longtemps encore à illuminer celles des hommes qui consentent humblement à les contempler tandis que René Guénon (mon chouchou !) nous rappelait avec beaucoup de simplicité que les plus grands voyages intellectuels ne trouvent peut-être jamais véritablement leur accomplissement ailleurs que dans cette progressive fidélité à la vérité dont nous poursuivons humblement la recherche depuis notre jeunesse.

Mais il nous semble aujourd'hui que ces dix vies racontent finalement une seule et même histoire.

Elles nous parlent toutes ensemble de gratitude.

Aucune de ces grandes figures intellectuelles et spirituelles du XXème siècle ne regarda jamais l'islam comme un simple objet supplémentaire de curiosité universitaire. Toutes y rencontrèrent quelque chose qui les transforma durablement. Les uns y découvrirent une sagesse dont ils consacrèrent ensuite leur vie entière à transmettre humblement quelques-uns des plus précieux enseignements. D'autres y contemplèrent l'une des plus lumineuses expressions de cette quête universelle du sacré qui accompagne mystérieusement l'humanité depuis ses commencements. Quelques-uns enfin y reconnurent l'un des plus beaux témoignages de cette permanente présence du Beau, du Vrai et du Bien dont les grandes traditions spirituelles demeurent aujourd'hui encore les admirables gardiennes.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette fidélité jamais démentie. Louis Massignon consacrera plus de cinquante années à Hallâj. Henry Corbin plus de quarante à l'Islam iranien. Goethe, dans le premier article de ce cycle, méditera pendant plus de soixante années les versets du Coran et les poèmes de Hâfez de Chiraz. Eva de Vitray-Meyerovitch passera près d'un demi-siècle à traduire Rûmî tandis que Martin Lings consacrera une grande partie de son existence à transmettre humblement la beauté spirituelle de la vie du Prophète Muhammad.

Ces fidélités nous enseignent peut-être quelque chose de particulièrement précieux dans le monde contemporain. Elles nous rappellent que les plus belles rencontres intellectuelles et spirituelles ne sont jamais celles qui nous invitent à devenir quelqu'un d'autre mais beaucoup plus humblement celles qui nous permettent de devenir plus profondément nous-mêmes.

Il nous semble également que ce deuxième dossier répond admirablement au premier sans jamais pourtant lui ressembler tout à fait. Le premier voyage s'achevait par un mot qui résumait admirablement l'aventure littéraire et spirituelle que nous venions d'accomplir ensemble :

L'émerveillement.

Le second pourrait quant à lui s'achever par un autre mot qui lui demeure secrètement apparenté depuis toujours :

La gratitude.

Car il n'est probablement aucun émerveillement véritable qui ne fasse naître en nous le désir reconnaissant de transmettre humblement à d'autres ce que nous avons eu nous-mêmes le bonheur de recevoir.

Ces dix vies nous rappellent ensemble qu'il est encore possible aujourd'hui d'admirer sincèrement ce qui nous est étranger sans jamais cesser d'être nous-mêmes, d'apprendre humblement des autres sans renoncer à nos propres fidélités spirituelles et intellectuelles et de consacrer parfois une existence entière à transmettre avec gratitude ce que nous avons eu le bonheur de recevoir au commencement de notre voyage.

Il nous semble enfin que ces hommes et ces femmes nous adressent ensemble une même invitation discrète et précieuse. Ils nous rappellent que les civilisations ne dialoguent véritablement qu'à la condition que quelques-uns consentent humblement à devenir leurs passeurs fidèles et reconnaissants. Ils nous enseignent également que la rencontre authentique avec l'autre ne nous appauvrit jamais mais nous agrandit toujours lorsqu'elle procède de l'intelligence, du respect et de l'amour du vrai.

Et puisqu'un premier voyage s'était achevé sous le signe de l'émerveillement et que celui-ci s'achève désormais sous celui de la gratitude, il nous reste encore un dernier chemin à parcourir ensemble.

Le troisième et ultime dossier de ce cycle donnera enfin la parole à ceux qui furent eux-mêmes quelques-uns des plus grands maîtres spirituels de l'islam. Après avoir appris à admirer puis à recevoir humblement ce qui nous fut transmis, il nous faudra désormais consentir à écouter ceux dont la voix continue depuis plusieurs siècles encore de nous inviter au voyage intérieur.

Mais cela est déjà une autre histoire.

Pour l'heure, qu'il nous soit simplement permis de refermer ces pages avec reconnaissance pour ces dix vies admirablement consacrées à transmettre un peu de la beauté qu'elles avaient elles-mêmes eu le bonheur de recevoir.

L'émerveillement.

La gratitude.

Et bientôt, la transmission...

Jean-Laurent Turbet

 

Le « Blog des Spiritualités »est un site d'information libre et indépendant traitant de spiritualités, de symbolisme, d'ésotérisme, d'occultisme, d'hermétisme, d'Initiation, de religion, de franc-maçonnerie, de mouvements spirituels, etc...

Chaque contributeur ou contributrice, écrit en son nom personnel. Il ou elle signe ses articles.

Chaque signataire d'article est responsable de l'article qu'il rédige.

Sauf mention contraire explicite, chaque contributeur n'écrit ni au nom d'une association, ni d'un parti politique, ni d'une obédience maçonnique, ni d'une loge maçonnique, ni d'un mouvement spirituel... Mais bien en son nom personnel.

Les propos des signataires d'articles n'engagent qu'eux.
et non pas l'une ou l'autre des associations dont ils sont éventuellement membres.

La liberté d’expression est en France un droit Constitutionnel, quelle que soit notre appartenance à une association de quelque nature que ce soit.

Dans son article 10, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. »

Dans l'article 11, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose aussi que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.

La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.

La Rédaction du Blog des Spiritualités.

Commenter cet article

Archives

Articles récents