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Le Blog des Spiritualités

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15 août : l’Assomption de Marie.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 15 Août 2026, 06:30am

Catégories : #Christianisme, #Islam, #Religions, #Spiritualité, #Fête, #JésusChrist, #Jésus

15 août : l’Assomption de Marie.

15 août : l’Assomption de Marie.

 

De Marie des Évangiles à Maryam du Coran, la destinée exceptionnelle de la mère de Jésus.

Chaque année, le 15 août, au cœur de l’été, l’Église catholique célèbre l’une des plus anciennes et des plus importantes fêtes consacrées à Marie : l’Assomption de la Vierge Marie, cette affirmation de foi selon laquelle, au terme de son existence terrestre, la mère de Jésus a été élevée corps et âme dans la gloire de Dieu. La fête est tellement inscrite dans notre calendrier, dans l’histoire de nos villes et de nos villages, dans les pèlerinages et les sanctuaires, qu’on en oublierait presque l’extraordinaire aventure spirituelle et théologique dont elle est l’aboutissement.

Car les Évangiles ne racontent pas l’Assomption de Marie. Ils ne racontent même pas sa mort. Après avoir accompagné les premiers moments de la vie de Jésus, puis certains épisodes de son ministère et, selon l’Évangile de Jean, l’heure terrible de la Croix, Marie apparaît une dernière fois au milieu des disciples dans les Actes des Apôtres, avant de disparaître silencieusement du récit néotestamentaire. Il faudra des siècles de méditation, de liturgie, de traditions et de réflexion théologique pour que se développe progressivement la croyance en sa Dormition puis en son Assomption, jusqu’à la définition dogmatique proclamée par le pape Pie XII en 1950.

Mais il existe une autre histoire de Marie, beaucoup moins connue en Occident et pourtant extraordinaire : celle de Maryam, Marie dans le Coran. Elle est la seule femme que le texte coranique désigne explicitement par son nom ; une sourate entière, la sourate 19, porte le nom de Maryam ; sa virginité et la conception miraculeuse de Jésus y sont affirmées, tandis que son fils, ʿĪsā ibn Maryam, Jésus fils de Marie, reçoit des titres exceptionnels : il est al-Masī, le Messie, il est associé à la Parole de Dieu, et il est qualifié de un minhu, « un Esprit venant de Lui ».

À travers Marie se dessine ainsi un extraordinaire itinéraire qui conduit de Nazareth aux premières communautés chrétiennes, de la liturgie byzantine de la Dormition au dogme catholique de l’Assomption et, au-delà même du christianisme, jusqu’au Coran et à la spiritualité musulmane. Deux religions qui divergent radicalement sur l’identité ultime de Jésus se retrouvent pourtant dans une commune vénération pour sa mère.

La personne de Marie est un trait d'Union exceptionnellement fort entre ces deux grands universalismes que sont le Christianisme et l'islam (comme son fils Jésus/Isa). Lien que l'on ne retrouve dans aucune autre religion.

15 août : l’Assomption de Marie.

Marie des Évangiles : une présence discrète mais essentielle.

Il faut commencer par une constatation qui peut surprendre tant la figure de Marie deviendra immense dans l’histoire du christianisme : les Évangiles parlent finalement assez peu d’elle. Aucun des quatre évangélistes ne nous donne sa biographie et deux d’entre eux seulement, Matthieu et Luc, racontent la naissance de Jésus. Marc, généralement considéré comme le plus ancien Évangile canonique, ne connaît ni récit de l’Annonciation ni récit de Noël.

Marie apparaît néanmoins chez Marc lorsque la famille de Jésus vient le chercher alors qu’une foule est réunie autour de lui. On prévient Jésus : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Jésus répond alors : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? », avant de regarder ceux qui sont assis autour de lui et de déclarer : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Marc 3, 32-35).

La parole peut sembler dure si elle est isolée de l’ensemble du message évangélique. Elle signifie pourtant quelque chose d’essentiel : la proximité véritable avec Jésus ne repose pas d’abord sur les liens biologiques, mais sur l’écoute et l’accomplissement de la volonté de Dieu. Or l’Évangile selon Luc va précisément présenter Marie comme celle qui, plus que toute autre, accueille cette volonté.

 

« Voici la servante du Seigneur »

C’est en effet chez Luc que nous trouvons le grand récit de l’Annonciation. L’ange Gabriel est envoyé par Dieu à Nazareth auprès d’une jeune femme promise à Joseph, de la maison de David. Sa salutation traversera toute l’histoire de la spiritualité chrétienne : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi » (Luc 1, 28).

L’ange lui annonce qu’elle concevra un fils auquel elle donnera le nom de Jésus : « Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin » (Luc 1, 32-33).

Marie pose alors cette question qui ouvre le mystère de la conception virginale : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ? » Gabriel lui répond : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Luc 1, 34-35).

Mais le sommet spirituel du récit se trouve peut-être dans la réponse de Marie : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » (Luc 1, 38).

Toute la vocation de Marie pourrait être comprise à partir de cette seule phrase. Elle n’est pas celle qui possède Dieu, mais celle qui consent à son appel ; elle n’est pas celle qui impose sa volonté au mystère, mais celle qui accepte que le mystère transforme son existence. Cette disponibilité intérieure explique largement pourquoi la tradition chrétienne verra en elle la figure par excellence de l’écoute et de la contemplation.

 

« Mon âme exalte le Seigneur »

Marie se rend ensuite chez sa parente Élisabeth, enceinte de celui qui deviendra Jean le Baptiste. À son arrivée, Élisabeth s’écrie : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni » (Luc 1, 42), parole qui entrera elle aussi dans la prière chrétienne.

Marie répond par le Magnificat, l’un des textes les plus puissants du Nouveau Testament : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse » (Luc 1, 46-48).

Mais le Magnificat ne célèbre pas seulement le bonheur personnel de Marie. Il proclame le bouleversement du monde sous l’action de Dieu : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Luc 1, 52-53).

Marie s’inscrit ainsi dans la grande espérance prophétique d’Israël. Elle chante le Dieu qui se tourne vers les petits, relève les humiliés et renverse les fausses grandeurs humaines.

Marie « méditait dans son cœur ».

Lors de la naissance de Jésus à Bethléem, Luc livre une autre phrase qui jouera un rôle immense dans la compréhension spirituelle de Marie. Après le récit de la venue des bergers, il écrit : « Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Luc 2, 19).

Une formule presque semblable revient après l’épisode de Jésus retrouvé au Temple : « Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements » (Luc 2, 51).

Il y a là une admirable définition de l’intériorité spirituelle. Marie n’est pas présentée comme celle qui comprend immédiatement tout ce qui lui arrive. Elle conserve les événements, les rapproche, les médite et laisse leur signification se dévoiler progressivement dans son cœur. Elle devient ainsi l’image du croyant qui ne prétend pas enfermer le mystère dans une explication immédiate, mais accepte de cheminer avec lui.

Les noces de Cana (Tableau de Veronese)

Cana : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ».

Dans l’Évangile selon Jean, Marie n’est jamais appelée par son nom, mais elle apparaît à deux moments majeurs, au commencement et à l’accomplissement du ministère de Jésus.

Aux noces de Cana, constatant que le vin vient à manquer, elle dit simplement à son fils : « Ils n’ont pas de vin » (Jean 2, 3). Puis, malgré la réponse énigmatique de Jésus, elle se tourne vers les serviteurs et leur adresse cette parole : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jean 2, 5).

Cette phrase est probablement l’une des plus belles clés de la spiritualité mariale. Marie ne demande pas que l’on s’arrête à elle. Elle désigne le Christ et renvoie à sa parole. La tradition chrétienne comprendra progressivement la médiation de Marie dans cette perspective : elle ne remplace jamais le Christ, mais conduit vers lui.

 

Marie au pied de la Croix.

Jean la fait réapparaître à l’autre extrémité du ministère de Jésus, au moment de la Crucifixion : « Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine » (Jean 19, 25).

Voyant sa mère et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit : « Femme, voici ton fils », puis au disciple : « Voici ta mère » (Jean 19, 26-27).

La tradition chrétienne, particulièrement catholique, donnera progressivement à cette scène une signification ecclésiale : le disciple bien-aimé représente symboliquement les disciples du Christ et Marie devient, dans cette lecture, mère de la communauté croyante.

Une dernière image nous est donnée après la Résurrection et l’Ascension. Les Actes des Apôtres montrent les disciples réunis à Jérusalem : « Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Actes 1, 14).

Puis Marie disparaît du Nouveau Testament.

 

Que savons-nous de la fin de la vie de Marie ?

Il faut ici distinguer clairement l’Écriture, la tradition et le dogme.

Le Nouveau Testament ne raconte ni les dernières années de Marie, ni sa mort, ni son Assomption. Les traditions relatives à sa fin terrestre se développent progressivement dans les premiers siècles du christianisme, notamment à travers des textes apocryphes relatifs au Transitus Mariae, puis dans la liturgie.

Le christianisme oriental parlera surtout de la Dormition de la Mère de Dieu. Le terme est magnifique : Marie « s’endort » dans la mort avant d’être glorifiée auprès de son fils. La fête de la Dormition s’imposera progressivement le 15 août dans les Églises orientales, tandis que l’Occident latin développera la célébration de l’Assomption.

Les deux termes ne sont pas exactement synonymes. La Dormition insiste sur la fin terrestre de Marie ; l’Assomption insiste sur son entrée dans la gloire céleste.

 

 

Assomption et Ascension : deux mots à ne pas confondre.

Une distinction est ici absolument essentielle.

L’Ascension concerne Jésus-Christ.

L’Assomption concerne Marie.

Dans la théologie chrétienne, le Christ ressuscité monte auprès du Père ; Marie, elle, est « assumée », du latin assumere, c’est-à-dire prise, élevée et accueillie par Dieu dans sa gloire.

L’Assomption ne signifie donc nullement que Marie posséderait une puissance divine propre ou qu’elle serait une sorte de divinité féminine du christianisme. Elle demeure une créature humaine et tout ce qu’elle reçoit vient de Dieu.

Ce que célèbre l’Assomption est précisément la grâce divine accomplissant pleinement en elle la promesse de résurrection.

15 août : l’Assomption de Marie.

Le dogme catholique de l’Assomption.

La croyance à l’Assomption est beaucoup plus ancienne que sa définition dogmatique. Pendant des siècles, elle appartient à la liturgie, à la théologie, à l’art et à la piété chrétienne sans avoir fait l’objet d’une définition pontificale solennelle.

Celle-ci intervient seulement au XXe siècle.

Pie XII

Le 1er novembre 1950, jour de la Toussaint, le pape Pie XII (1876-1958) publie la constitution apostolique Munificentissimus Deus et proclame solennellement comme dogme que Marie, « ayant achevé le cours de sa vie terrestre », a été élevée corps et âme à la gloire céleste.

La formulation est soigneusement pesée. Pie XII ne définit pas dogmatiquement si Marie est morte ou non avant son Assomption. La tradition orientale affirme sa Dormition et la majorité de la tradition chrétienne considère qu’elle a effectivement connu la mort, mais le dogme catholique porte essentiellement sur son élévation corporelle et spirituelle dans la gloire.

L’importance du corps doit être soulignée. L’Assomption n’est pas l’affirmation banale selon laquelle « l’âme de Marie est au ciel ». Elle affirme que la totalité de la personne humaine est destinée à Dieu. Marie devient ainsi, dans la théologie catholique, l’anticipation de ce qui est promis à tous les êtres humains dans la résurrection finale.

 

Le 15 août est donc une fête mariale, mais il s’agit également d’une fête de l’espérance chrétienne concernant la destinée de l’être humain.

15 août : l’Assomption de Marie.

Maryam : Marie dans le Coran.

C’est à ce point du parcours que la figure de Marie prend une dimension particulièrement remarquable, car elle ne relève pas seulement de l’histoire et de la tradition chrétiennes : elle occupe également une place éminente dans le Coran, où elle apparaît sous le nom de Maryam — مريم. Sa présence y est d’autant plus significative qu’elle bénéficie d’un statut unique dans l’ensemble du texte coranique : Maryam est la seule femme qui y soit explicitement désignée par son nom propre. Ève elle-même n’est jamais nommée comme telle dans le Coran, tandis que les autres grandes figures féminines sont le plus souvent identifiées par leur relation à un homme, par leur fonction ou par leur situation - l’épouse de Pharaon, la mère de Moïse, la femme d’Abraham, par exemple. Marie, au contraire, possède une identité personnelle pleinement affirmée, et cette singularité suffit déjà à montrer la place exceptionnelle qui lui est reconnue.

Sourate 19 Maryam dans le Coran

Cette importance apparaît plus nettement encore dans le fait qu’une sourate entière, la sourate 19, porte son nom : Sūrat Maryam, « la sourate de Marie ». Il s’agit là d’un honneur unique, auquel s’ajoute la place considérable qui lui est accordée dans la troisième sourate, Āl ʿImrān, « La Famille dImran », où sont évoquées sa naissance, sa consécration à Dieu, son élection et lannonce de la naissance de Jésus. Le Coran présente ainsi Maryam non comme une simple figure secondaire dans lhistoire dun prophète, mais comme une femme choisie par Dieu, purifiée et élevée à un rang spirituel hors du commun, ce quexprime avec une force particulière le verset :

« Ô Marie ! Dieu ta élue et purifiée ; Il ta élue au-dessus des femmes des mondes » (Coran 3, 42).

Cette formule est d’une portée considérable, car elle place Marie parmi les grandes figures d’élection du Coran et lui confère une dignité qui dépasse largement la seule fonction maternelle.

Elle est à la fois celle qui reçoit la faveur divine, celle qui demeure dans la pureté, celle qui accueille le dessein de Dieu et celle dont l’existence entière devient signe. Dans la perspective islamique, sa grandeur ne procède évidemment d’aucune divinisation, mais d’une proximité spirituelle particulière avec Dieu, d’une disponibilité totale à sa volonté et de la mission exceptionnelle qui lui est confiée : donner naissance, sans père humain, à Jésus, le Messie.

 

L’Annonciation coranique..

Le récit coranique de l’annonce faite à Marie présente des ressemblances saisissantes avec l’Annonciation racontée par l’Évangile selon Luc, même si sa signification théologique s’inscrit dans le cadre propre de l’islam, c’est-à-dire dans l’affirmation absolue de l’unicité de Dieu. Là où la tradition chrétienne lit la conception virginale de Jésus à la lumière de l’Incarnation du Verbe et de sa filiation divine, le Coran voit dans cette naissance un signe éclatant de la puissance créatrice de Dieu, capable de faire naître sans père humain celui qu’il a choisi comme Messie et comme envoyé.

Dans la sourate Āl ʿImrān, les anges annoncent à Maryam :

« Ô Marie ! Dieu tannonce la bonne nouvelle dune Parole venant de Lui. Son nom sera le Messie, Jésus fils de Marie, illustre ici-bas comme dans lau-delà et parmi les rapprochés » (Coran 3, 45).

La formulation est remarquable, non seulement parce quelle reprend le thème dune annonce divine adressée directement à Marie, mais aussi parce quelle attribue demblée à Jésus plusieurs qualités exceptionnelles : il est le Messie, il est lié à une Parole venant de Dieu, il possède un statut éminent dans ce monde comme dans l’autre, et il compte parmi ceux qui sont particulièrement proches de Dieu.

La réaction de Maryam rappelle directement celle de Marie dans l’Évangile de Luc :

« Seigneur ! Comment aurais-je un enfant alors qu’aucun homme ne m’a touchée ? » (Coran 3, 47).

La sourate Maryam reprend le même thème dans un récit encore plus développé : Marie s’éloigne des siens, se retire dans un lieu à l’écart, puis l’Esprit lui apparaît « sous la forme d’un homme parfait » afin de lui annoncer qu’elle recevra un fils pur. Elle répond alors :

« Comment aurais-je un garçon alors qu’aucun homme ne m’a touchée et que je ne suis pas une prostituée ? » (Coran 19, 20).

La conception virginale de Jésus n’est donc pas une donnée marginale ou ambiguë dans le Coran : elle y est explicitement affirmée et constitue l’un des signes majeurs associés à la naissance de Jésus.

Pour l’islam comme pour le christianisme, Jésus vient au monde sans père humain, mais les deux traditions donnent à cette naissance une interprétation différente. Dans le christianisme, elle s’inscrit dans le mystère de l’Incarnation ; dans l’islam, elle manifeste avant tout la souveraineté créatrice de Dieu, comparable à celle qui fit exister Adam sans père ni mère.

Spencer_Coll._Persian_MS._46_fol_152v_Isa_and_disciples_eat_food_from_heaven Jesus Isa

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ʿĪsā ibn Maryam : Jésus fils de Marie.

Le nom coranique de Jésus est ʿĪsā, et lune des appellations les plus fréquentes qui lui sont données est ʿĪsā ibn Maryam عيسى ابن مريم, « Jésus fils de Marie ». Ce choix est loin d’être anodin. Il souligne bien entendu l’absence de père humain, mais il rappelle également à chaque mention de Jésus l’importance de Maryam elle-même, au point que l’identité de Jésus dans le texte coranique est très souvent formulée à travers sa relation à sa mère.

Mais ce sont surtout les titres attribués à Jésus qui témoignent de sa place absolument singulière dans l’islam. Le Coran l’appelle d’abord al-Masīالمسيح, « le Messie », comme l’affirme explicitement le verset : « Son nom sera le Messie, Jésus fils de Marie » (Coran 3, 45). Le terme est essentiel, car il établit une continuité de vocabulaire avec la tradition biblique, même si le contenu théologique que l’islam lui donne ne se confond pas avec celui que le christianisme a développé autour du Christ.

Jésus est également associé à la Parole de Dieu. Dans la sourate 3, il est annoncé comme « une Parole venant de Lui », et la sourate 4 va encore plus loin en réunissant plusieurs titres dans une même phrase : « Le Messie Jésus, fils de Marie, est seulement l’envoyé de Dieu, Sa Parole qu’Il projeta vers Marie, et un Esprit venant de Lui » (Coran 4, 171).

Ce verset est l’un des plus importants pour comprendre la christologie coranique, car il associe à Jésus trois désignations d’une force exceptionnelle : il est al-Masī, le Messie ; il est Kalimatuhu, « Sa Parole » ; et il est un minhu, « un Esprit venant de Lui ».

Ces expressions expliquent pourquoi Jésus occupe dans le Coran et dans la tradition islamique une place à part parmi les prophètes et envoyés de Dieu.

Il faut cependant être extrêmement précis dans leur interprétation. Le fait que Jésus soit appelé « Parole » ou « Esprit venant de Dieu » ne signifie pas que le Coran adopte la doctrine chrétienne du Verbe éternel incarné ou de la filiation divine. Dans la pensée islamique, ces expressions désignent le mode exceptionnel par lequel Dieu fait advenir Jésus, l’autorité spirituelle dont il est investi et la relation singulière qui l’unit à l’action divine, sans pour autant lui conférer une nature divine. Le Coran fait de Jésus un être tout à fait exceptionnel et qui doit être considéré comme teL.

Jésus est le Messie dans le Coran, mais il n’est pas le Fils de Dieu.

C’est précisément ici que se situe l’une des différences théologiques les plus profondes entre christianisme et islam. Le christianisme confesse Jésus comme le Christ, le Verbe de Dieu fait chair et le Fils éternel du Père ; le concile de Nicée, en 325, affirmera qu’il est « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu », tandis que la tradition chrétienne tout entière développera cette conviction dans la doctrine de la Trinité et de l’Incarnation.

Le Coran refuse explicitement cette interprétation. Le même verset qui reconnaît Jésus comme Messie, Parole et Esprit venant de Dieu précise aussitôt : « Ne dites pas : “Trois” » (Coran 4, 171). De même, la sourate Maryam affirme qu’« il ne convient pas au Tout Miséricordieux de S’attribuer un enfant » (Coran 19, 92). L’islam rejette donc toute idée de filiation divine au sens où l’entend la théologie chrétienne, car celle-ci lui paraît incompatible avec l’unicité absolue de Dieu.

Il serait toutefois tout aussi inexact de réduire Jésus, dans l’islam, à un prophète ordinaire ou interchangeable avec tous les autres. Son statut est manifestement particulier : il est le Messie, il naît d’une vierge, il accomplit des signes miraculeux par la permission de Dieu, il est lié à la Parole divine, il est qualifié d’Esprit venant de Dieu et il joue, dans la tradition islamique, un rôle majeur dans les événements de la fin des temps. La singularité de Jésus est donc réelle et profonde, mais elle est comprise dans un cadre théologique qui maintient rigoureusement la distinction entre Dieu et ses envoyés.

C’est cette tension qui rend la figure coranique de Jésus si intéressante dans le dialogue avec le christianisme : l’islam lui attribue des titres et des fonctions qui lui donnent une place exceptionnelle, tout en refusant précisément l’interprétation chrétienne de ces mêmes titres lorsqu’elle conduit à reconnaître en Jésus le Fils de Dieu ou le Verbe incarné.

Maryam, un pont entre deux traditions.

La figure de Marie apparaît ainsi comme l’un des lieux les plus féconds de rencontre entre christianisme et islam, précisément parce qu’elle permet de reconnaître à la fois de réelles proximités et d’importantes différences. Les deux traditions ne disent pas la même chose de Jésus, de sa nature ou de sa relation à Dieu, mais elles reconnaissent toutes deux en sa mère une femme exceptionnelle, choisie par Dieu, liée à une naissance miraculeuse et appelée à une mission unique dans l’histoire religieuse de l’humanité.

Pour le christianisme, Marie est celle qui donne naissance à Jésus-Christ, confessé comme véritable homme et véritable Dieu. C’est dans ce contexte que le concile d’Éphèse, en 431, consacrera l’usage du titre grec de Theotokos, littéralement « celle qui enfante Dieu », généralement traduit par « Mère de Dieu ». Il faut d’ailleurs rappeler que ce titre ne vise pas d’abord à exalter Marie pour elle-même : il répond à une question christologique fondamentale. En affirmant que Marie peut être appelée Mère de Dieu, l’Église veut affirmer que celui qu’elle a enfanté n’est pas un homme auquel la divinité aurait été ajoutée ultérieurement, mais une seule et même personne, Jésus-Christ, pleinement humaine et pleinement divine selon la foi chrétienne.

Pour l’islam, Maryam est elle aussi la mère virginale du Messie, mais ni elle ni son fils ne participent à la divinité de Dieu. Tous deux demeurent des créatures, des serviteurs et des signes de Dieu, même si Jésus et sa mère occupent dans cette création un rang spirituel tout à fait exceptionnel.

C’est pourquoi la figure de Marie ne doit pas servir de prétexte à un syncrétisme superficiel qui gommerait les désaccords doctrinaux. Le véritable dialogue interreligieux n’exige nullement que l’on prétende que les traditions disent toutes la même chose ; il suppose au contraire que l’on sache reconnaître avec précision ce qui est commun, ce qui est proche, ce qui se répond, mais aussi ce qui demeure irréductiblement différent.

Et c’est précisément pour cette raison que Maryam constitue une figure si précieuse. Elle appartient pleinement au christianisme, mais elle est également profondément inscrite dans le texte coranique ; elle est la mère de Jésus pour les chrétiens comme pour les musulmans ; elle est la femme de l’élection, de la pureté, de l’écoute et de l’accueil de la volonté divine. À travers elle, deux traditions qui divergent profondément sur l’identité ultime du Christ peuvent néanmoins se reconnaître autour d’une même figure de foi, de disponibilité et de confiance en Dieu.

Celle qui garde la Parole dans son cœur.

Il existe finalement une remarquable correspondance spirituelle entre la Marie évangélique et la Maryam coranique.

Dans Luc, Marie répond à l’ange : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » (Luc 1, 38).

Le même évangéliste nous dit ensuite qu’elle « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Luc 2, 19).

Et le Coran proclame : « Ô Marie ! Dieu t’a élue et purifiée ; Il t’a élue au-dessus des femmes des mondes » (Coran 3, 42).

Dans les deux traditions apparaît une femme dont la grandeur ne vient ni du pouvoir, ni de la richesse, ni de la domination, mais d’une disponibilité radicale à Dieu.

C’est peut-être cela qui explique que sa figure ait traversé les siècles avec une telle puissance.

Mon seul regret est évidement le peu de place accordée à Marie dans le protestantisme.

15 août : l’Assomption de Marie.

Le 15 août : une fête de Marie, mais aussi une fête de l’espérance.

Lorsque les cloches sonneront le 15 août pour célébrer l’Assomption, elles rappelleront donc une histoire beaucoup plus vaste que celle d’une simple fête inscrite au calendrier.

Elles rappelleront Marie de Nazareth, cette jeune femme juive dont nous savons historiquement si peu et dont le destin spirituel deviendra pourtant immense.

Elles rappelleront la femme de l’Annonciation, celle qui accepte de répondre à l’inconnu par la confiance ; la femme du Magnificat, qui chante un Dieu renversant les puissants et relevant les humbles ; la mère qui conserve les événements dans son cœur ; la femme de Cana qui désigne son fils en disant : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » ; la mère silencieuse qui demeure au pied de la Croix ; enfin celle que les Actes montrent priant avec les disciples aux premiers jours de l’Église.

Elles rappelleront également Maryam, celle que le Coran proclame élue et purifiée, la mère virginale de ʿĪsā ibn Maryam, Jésus fils de Marie, que l’islam reconnaît comme al-Masī, le Messie, comme une Parole venant de Dieu et comme un Esprit venant de Lui, sans pour autant reconnaître en lui le Fils de Dieu de la confession chrétienne.

Et l'on se rappelle que Maryam apparaît beaucoup plus de fois dans le Coran que Marie dans la Bible du Nouveau Testament.

Mais pour les catholiques, le 15 août affirme encore quelque chose de plus.

L’Assomption proclame que le salut ne concerne pas seulement une âme abstraite séparée du corps. La personne humaine tout entière est appelée à la résurrection et à la transfiguration. En Marie, l’Église contemple ce qu’elle croit être déjà accompli et ce qu’elle espère voir un jour accompli pour toute l’humanité.

Voilà pourquoi les peintres ont représenté pendant des siècles Marie s’élevant vers la lumière, pourquoi les bâtisseurs lui ont consacré tant de cathédrales, pourquoi des foules se rendent encore chaque année dans les sanctuaires mariaux et pourquoi, de l’Orient chrétien célébrant la Dormition à l’Occident catholique célébrant l’Assomption, le 15 août demeure l’une des grandes fêtes de l’espérance.

Marie n’est pas une déesse.

Elle n’est pas une quatrième personne ajoutée à la Trinité.

Elle n’est pas davantage, dans le christianisme, une figure destinée à dissimuler ou à remplacer le Christ.

Elle est une femme.

Une femme de Nazareth dont les Évangiles ont conservé quelques paroles seulement, mais dont l’une des plus simples pourrait finalement résumer tout l’itinéraire :

« Que tout m’advienne selon ta parole. »

Et c’est peut-être pourquoi, deux mille ans après cette parole, Marie pour les chrétiens et Maryam pour les musulmans demeure l’une des plus grandes figures spirituelles de l’humanité, celle dont la grandeur paradoxale consiste précisément à n’avoir jamais cherché à être grande, mais à avoir fait de toute son existence un accueil du mystère de Dieu.

 

Jean-Laurent Turbet

 

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La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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