ÉDOUARD SCHURÉ ET LE RÉVEIL DE L’ÂME CELTIQUE
Quand une terre devient une âme
Il est des livres dont le véritable sujet ne se laisse enfermer ni dans leur titre, ni dans leur table des matières, parce qu’ils ne décrivent pas seulement un peuple, une époque ou une tradition, mais cherchent, à travers la géographie visible, les monuments, les récits transmis et les figures de la mémoire, la présence d’une réalité intérieure dont l’histoire ne serait que la manifestation discontinue ; Le Réveil de l’âme celtique appartient à cette famille d’ouvrages ardents, érudits et visionnaires dans lesquels Édouard Schuré (1841-1929), écrivain, musicologue, dramaturge et historien des religions, entend moins reconstituer objectivement le passé celtique qu’en recueillir le souffle, afin de montrer que les civilisations, comme les individus, vivent d’une conscience profonde susceptible de s’obscurcir, de sommeiller, puis de renaître.
Le volume publié par les éditions Arbre d’Or rassemble trois strates qu’il importe de distinguer sans les séparer : le bref manifeste intitulé « L’Âme celtique », daté de Noël 1891 ; Les Légendes de la Bretagne et le génie celtique, vaste itinéraire spirituel en cinq chapitres ; enfin Le Réveil de l’âme celtique, composé de trois études consacrées à la renaissance du celtisme, à l’héroïsme gaulois et à la religion des druides. Cette composition rétrospective permet de suivre le mûrissement d’une intuition : ce qui apparaissait d’abord à Schuré comme le secret poétique de la Bretagne devient progressivement une philosophie de l’histoire, puis une méditation sur la mission spirituelle de la France.
Il faut toutefois lire ce texte avec une double fidélité, également nécessaire à sa compréhension : fidélité à sa puissance symbolique, car Schuré possède un art incomparable pour faire d’un cap, d’une forêt, d’une cathédrale ou d’une légende le seuil d’un monde intérieur ; fidélité aussi aux exigences de l’histoire contemporaine, qui ne peut reprendre sans examen ses notions de « race », ses généalogies parfois conjecturales, son opposition schématique entre génies celtique, latin et franc, ni l’idée d’une doctrine druidique intégralement reconstituable à partir de témoignages tardifs. Sa vérité la plus durable n’est donc pas toujours celle du document ; elle réside souvent dans une herméneutique de la mémoire, dans une façon passionnée de demander ce que les mythes révèlent des aspirations les plus profondes d’une communauté humaine.
Édouard Schuré (1841-1929) — Une vie placée sous le signe de l’unité spirituelle
Né à Strasbourg le 21 janvier 1841 et mort à Paris le 7 avril 1929, Philippe Frédéric Édouard Schuré grandit dans cette Alsace où le monde latin et le monde germanique se rencontrent, s’affrontent et se fécondent ; orphelin très jeune, formé au gymnase protestant Jean-Sturm puis à la faculté de droit de Strasbourg, il obtient sa licence en 1861 mais choisit bientôt la littérature, la musique, la philosophie et l’histoire religieuse, domaines qu’il ne considérera jamais comme des disciplines isolées, mais comme autant de voies convergeant vers l’unité intérieure de l’humanité.
Sa rencontre avec Richard Wagner (1813-1883), compositeur allemand dont il découvre Tristan und Isolde à Munich en 1865, l’introduit à l’idée d’un art total capable de rendre au mythe sa force sacrée ; son lien intellectuel et affectif avec Marguerite Albana Mignaty (vers 1821-1887), femme de lettres d’origine grecque dont les dates de naissance demeurent discutées, nourrit sa conception de la femme inspiratrice ; enfin, sa fréquentation de Rudolf Steiner (1861-1925), philosophe et fondateur de l’anthroposophie, ainsi que de Marie de Sivers (1867-1948), future Marie Steiner, inscrit une partie de sa recherche dans le renouveau ésotérique européen du tournant des XIXe et XXe siècles. Ces influences ne se superposent pas mécaniquement : elles forment en lui une constellation où la musique, l’amour, le mythe et l’initiation deviennent les médiations d’une même quête.
Son premier grand essai, Histoire du Lied ou la Chanson populaire en Allemagne (1868), affirme déjà que l’âme d’un peuple se révèle dans ses chants ; Le Drame musical (1875) approfondit cette intuition au contact de la tragédie grecque et de Wagner ; Les Grands Initiés (1889), son œuvre la plus célèbre dont nous parlerons bientôt dans le Blog des Spiritualités, propose une histoire spirituelle de l’humanité à travers une succession de grandes figures religieuses et philosophiques ; Sanctuaires d’Orient (1898), L’Évolution divine (1912), ses drames, ses poèmes et son autobiographie, Le Rêve d’une vie (1928), prolongent cette volonté de ressaisir derrière la multiplicité des religions une sagesse primordiale, transmise par des initiés et périodiquement ravivée dans les moments de crise.
Le celtisme n’est donc pas chez Schuré une curiosité régionale. Il constitue le versant occidental de sa philosophie religieuse : après avoir cherché l’initiation dans l’Inde, l’Égypte, la Grèce et la Palestine, l’écrivain revient vers la terre française et découvre, dans la Bretagne, la Gaule et le monde bardique, une tradition dont il veut montrer la dignité métaphysique. Son Vercingétorix de 1887, les études bretonnes de 1891, La Druidesse de 1914, L’Âme celtique et le génie de la France à travers les âges de 1920 et Merlin l’Enchanteur de 1924 forment ainsi un cycle cohérent, animé par une conviction : une nation ne se renouvelle pas seulement par ses institutions, mais par le réveil des images, des vertus et des forces spirituelles dont elle est dépositaire.
A quelques jours de me rendre en Bretagne j'ai relu ce livre de Schuré et j'ai souhaité partager celà avec vous.
I. « L’Âme celtique » — Le manifeste d’une résurrection intérieure
Dès les premières pages, Schuré énonce sa thèse avec une vigueur presque incantatoire :
« L’âme celtique est l’âme intérieure et profonde de la France » (p. 6).
Tout le livre est déjà contenu dans cette phrase, qui ne relève pas de l’ethnologie au sens moderne, mais d’une psychologie des peuples héritée du romantisme ; la nation y devient un être collectif composé de tendances distinctes, et l’élément celtique, tour à tour impétueux, mélancolique, intuitif, rebelle et fraternel, en représente la conscience seconde, celle qui dort sous les constructions politiques et intellectuelles avant de resurgir dans les crises, les révolutions, la poésie ou la sainteté.
Schuré prend soin de reconnaître l’ambivalence de cette énergie. Abandonnée à l’instinct, elle se dégrade en colère et en anarchie ; reconduite à son principe supérieur, elle devient « intuition, sympathie, humanité » (p. 6). Cette polarité est essentielle : l’âme n’est pas une essence immobile dont tous les effets seraient nécessairement bons, mais une puissance qui exige discipline, orientation et conscience. La mission du livre sera précisément de convertir l’élan en connaissance, la nostalgie en vocation et la mémoire en responsabilité.
La légende reçoit alors une fonction capitale. Elle n’est pas, pour Schuré, un récit faux opposé à l’histoire vraie, mais le « rêve lucide de l’âme d’un peuple » (p. 7), c’est-à-dire une forme symbolique dans laquelle une collectivité exprime des vérités qu’elle ne saurait encore conceptualiser. Cette définition annonce, à sa manière intuitive, certaines grandes lectures modernes du mythe : la légende condense les désirs, les peurs, les conflits et les idéaux ; elle fait communiquer le passé et l’avenir ; elle donne visage à ce qui, dans une culture, cherche encore sa parole.
La fonction de ce manifeste est donc triple : il expose une anthropologie spirituelle, il justifie une méthode de lecture symbolique et il adresse à la France une exhortation. La conclusion, tournée vers « l’amour, la justice et la fraternité » (p. 8), montre que le celtisme de Schuré, malgré les ambiguïtés du vocabulaire national de son époque, ne devrait pas être confondu avec un enfermement identitaire ; à ses yeux, l’âme particulière ne s’accomplit qu’en offrant son « verbe » aux nations sœurs. La vraie résurrection n’est pas le retour archéologique à une Gaule imaginée, mais l’accession d’une mémoire singulière à l’universel.
II. Le Morbihan — Des mégalithes à la résistance des Vénètes
Le premier chapitre des Légendes de la Bretagne commence comme une entrée rituelle : pour approcher le monde celtique, il faut aborder la Bretagne par le sud, traverser les marais salants, contempler les dolmens et les menhirs, puis laisser le paysage défaire peu à peu les habitudes de la conscience moderne. Schuré ne décrit jamais une contrée de l’extérieur ; il la fait agir sur le voyageur. La mer, le vent, les pierres et les langues deviennent les instruments d’une initiation sensible au temps long.
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Cette méthode atteint son point culminant à Carnac. Schuré associe les alignements mégalithiques au souvenir des Celtes et au sacerdoce druidique, rapprochement que l’archéologie actuelle oblige à rectifier puisque les grands ensembles mégalithiques de Bretagne sont antérieurs de plusieurs millénaires aux cultures celtiques historiques ; mais cette erreur chronologique n’annule pas la fonction littéraire du passage. Carnac représente ici la présence massive d’un passé sans écriture, une mémoire de pierre devant laquelle le sujet moderne éprouve simultanément son ignorance et son appartenance à une humanité très ancienne.
Le récit de la lutte des Vénètes contre Jules César (100-44 av. J.-C.), général, homme d’État et auteur romain, donne ensuite à cette profondeur temporelle une forme dramatique. Schuré lit la campagne de 56 av. J.-C. comme la confrontation de deux principes : d’un côté la puissance romaine, méthodique, centralisatrice et techniquement adaptable ; de l’autre un peuple de navigateurs courageux, maître de l’Atlantique mais insuffisamment uni. La défaite n’est pas seulement militaire ; elle révèle le défaut récurrent que l’auteur attribue aux peuples celtiques, incapables de transformer leur bravoure en organisation durable.
L’analyse appelle ici une réserve essentielle : César est la principale source littéraire sur cette guerre, et son récit sert aussi l’autoreprésentation du conquérant. Schuré le sait partiellement, mais il dramatise encore l’opposition entre deux « génies » collectifs. Pourtant, son intuition historique demeure forte lorsqu’il comprend que la domination romaine ne supprime pas entièrement les vaincus : elle refoule certaines formes de leur culture, qui persistent dans les langues, les coutumes, les lieux et les récits. Le chapitre remplit ainsi une fonction fondatrice : il établit la Bretagne comme conservatoire d’une mémoire menacée et transforme la défaite des Vénètes en première station d’une longue résurrection.
III. La Bretagne païenne — La ville d’Ys et la tragédie de Dahut
Avec la pointe du Raz, Schuré quitte l’archéologie rêvée pour pénétrer dans la dramaturgie du mythe. Le paysage lui-même devient théologique : l’Océan y est à la fois matrice et tombeau, splendeur et menace, immensité matérielle qui oblige l’être humain à pressentir un autre infini, celui de l’âme. La légende de la ville d’Ys, engloutie par les eaux en raison de la faute de Dahut, fille du roi Gradlon dont les dates sont inconnues parce qu’il s’agit de figures légendaires, fournit à cette ambivalence sa forme narrative.
Schuré ne se contente pas de rapporter une tradition populaire. Il construit une grande scène de conflit religieux : Dahut incarne la souveraineté païenne, le désir, l’ivresse et la puissance féminine liée aux eaux ; Corentin, saint breton semi-légendaire des Ve-VIe siècles dont les dates exactes sont inconnues, représente la nouvelle loi chrétienne ; Gradlon se tient entre ces mondes, partagé entre l’amour filial et l’exigence du salut. Lorsque la cité est submergée, la catastrophe signifie la fin d’un ordre spirituel autant que la punition d’une faute.
Cette interprétation est profondément marquée par le XIXe siècle, qui a souvent transformé les mythes locaux en épisodes d’une lutte universelle entre paganisme et christianisme. Elle tend également à rabattre sur Dahut l’archétype de la femme fatale, dépositaire d’une sensualité dont la société doit se protéger. Une lecture actuelle peut et doit interroger ce dispositif : pourquoi la catastrophe collective reçoit-elle le visage d’une femme ? Pourquoi la liberté religieuse et sexuelle est-elle convertie en culpabilité ? Mais cette critique devient plus féconde encore lorsque l’on remarque que Schuré demeure lui-même fasciné par celle qu’il condamne ; Dahut ne disparaît pas, elle se métamorphose en présence marine, comme si l’ancien sacré, vaincu par le dogme, continuait de chanter sous les eaux.
La ville engloutie est dès lors le symbole d’une mémoire refoulée. Elle ne peut être restaurée matériellement, mais ses cloches résonnent encore pour qui sait écouter : magnifique image de ces couches païennes que la christianisation n’a ni totalement abolies ni laissées intactes, mais transformées. La fonction du chapitre est de faire sentir que l’âme celtique ne progresse pas par remplacement pur et simple ; elle vit de survivances, de conflits et de transmutations, comme la mer qui détruit les formes tout en conservant leur rumeur.
IV. La Bretagne chrétienne — Saint Paul Aurélien et saint Patrice
Le troisième mouvement examine précisément cette transmutation. Dans les églises bretonnes, Schuré voit moins la victoire d’une religion étrangère que la métamorphose du vieux sentiment celtique de la nature, de la mort et de l’invisible. La pierre chrétienne recueille la sacralité de l’arbre et de la source ; les saints succèdent aux héros et aux druides ; la communion des vivants et des morts prend place dans une architecture où le cimetière, le porche et la nef composent un seul espace de mémoire.
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Saint Paul Aurélien (vers 480-vers 573), moine brittonique et premier évêque légendaire de Saint-Pol-de-Léon, fournit le premier visage de cette christianisation.
Schuré insiste sur la vigueur primitive d’un christianisme qui ne serait pas encore desséché par l’autoritarisme : Jésus de Nazareth (vers 7-5 av. J.-C. - vers 30 apr. J.-C.), désigné ici comme le Christ, apparaît comme force victorieuse et douceur cosmique, tandis que les motifs végétaux des portails manifestent une nature non pas détruite, mais transfigurée. Historiquement, les vies des saints bretons sont tardives et mêlent étroitement faits, traditions monastiques et merveilleux ; spirituellement, cette porosité est précisément ce qui intéresse l’auteur, parce qu’elle permet au christianisme de parler la langue affective du pays.
La légende de saint Patrice / Saint - Patrick (vers 385-vers 461), missionnaire et évangélisateur de l’Irlande, occupe le cœur du chapitre.
Schuré y découvre le modèle d’une conversion accomplie non par la violence, mais par l’intelligence des symboles et la charité. Le missionnaire ne détruit pas la structure imaginative de l’ancienne religion : il en déplace le centre et en élargit l’espérance. Le feu pascal répond aux feux rituels, la Trinité trouve une image dans le trèfle, et l’autorité chrétienne se légitime par sa capacité à accomplir plutôt qu’à nier.
Cette représentation est certainement idéalisée, car la christianisation de l’Irlande fut un processus pluriel, long et imparfaitement documenté ; néanmoins, Schuré exprime ici l’une de ses convictions les plus généreuses : une religion ne devient vivante qu’en rencontrant l’âme particulière de ceux auxquels elle s’adresse.
Dès qu’elle impose une lettre uniforme, elle trahit l’esprit ; lorsqu’elle reconnaît, purifie et élève les symboles antérieurs, elle engendre une véritable incarnation.
La fonction de ce chapitre est donc médiatrice : entre Dahut et Patrice, entre l’Océan païen et le Christ, l’histoire spirituelle apparaît comme l’art difficile de sauver une intuition ancienne en lui donnant une forme nouvelle.
V. Brocéliande — Merlin, Viviane et la conscience prophétique
Le quatrième chapitre est sans doute le sommet poétique du livre.
À Brocéliande, la forêt n’est plus seulement un décor : elle est une architecture de l’inconscient, un labyrinthe végétal où le voyageur cherche la source cachée de sa propre mémoire.
Merlin et Viviane, personnages légendaires, y forment moins un couple romanesque qu’une polarité spirituelle : le prophète représente la parole inspirée, la connaissance des rythmes du temps et la mission collective ; la fée incarne l’attraction de la nature, du désir, de l’image et de l’enchantement.
Schuré convoque Wace (vers 1110-après 1174), poète anglo-normand auteur du Roman de Brut, qui avouait être revenu déçu de la forêt merveilleuse.
Ce témoignage permet à l’écrivain de mettre en scène le paradoxe de tout pèlerinage : le lieu sacré ne livre rien à celui qui exige une preuve, mais il devient éloquent pour celui qui accepte de transformer son regard. La rencontre d’une jeune bergère, la recherche d’une « vraie » fontaine, le murmure de l’eau et le silence des bois composent ainsi une initiation discrète dont Schuré est à la fois le narrateur et le bénéficiaire.
Le Merlin de Schuré rassemble plusieurs couches de tradition. Il est Myrddin, barde gallois et homme sauvage ; il est le conseiller des rois arthuriens ; il est le prophète d’une Bretagne vaincue qui conserve dans le chant l’annonce de sa revanche .
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Merlin est enfin une image de l’initié moderne, partagé entre la « Radiance » céleste et Viviane, entre l’appel de l’esprit et l’ivresse de la nature. Son enchantement final ne signifie pas seulement l’échec d’un homme séduit : il figure l’endormissement de la faculté prophétique elle-même, enfermée dans les formes qu’elle avait contribué à créer.
On comprend dès lors pourquoi Merlin est essentiel à la philosophie de Schuré.
Le prophète ne prédit pas mécaniquement des événements futurs ; il perçoit, derrière les péripéties de l’histoire, les forces profondes qui cherchent leur accomplissement.
Sa parole est à la fois poésie, connaissance et action. Mais cette puissance demeure vulnérable : si elle se sépare de la volonté, elle devient rêverie ; si elle méprise la terre, elle se stérilise ; si elle s’abandonne à l’image, elle s’endort.
La fonction du chapitre est donc initiatique : Brocéliande enseigne que l’imagination est une porte vers l’invisible, mais qu’elle exige une conscience assez forte pour ne pas devenir prisonnière de ses propres enchantements.
VI. Taliésinn — La synthèse et la mission du génie celtique
Le dernier chapitre de l’essai de 1891 élargit la scène. Après les pierres, la mer, l’église et la forêt, Edouard Schuré se tourne vers le chant bardique, lieu où l’âme celtique prend conscience d’elle-même. Taliésinn, barde brittonique probablement actif au VIe siècle mais dont les dates exactes demeurent inconnues, apparaît dans la tradition comme un poète primordial, initié par une succession de métamorphoses et capable de se souvenir de formes d’existence antérieures. Il incarne ainsi la mémoire vivante, non comme accumulation de faits, mais comme participation aux transformations du cosmos.
Schuré rapproche la doctrine qu’il prête aux druides de celle de Pythagore (vers 570-vers 495 av. J.-C.), philosophe grec auquel la tradition attribue l’enseignement de la transmigration des âmes. La comparaison est suggestive, mais elle doit être maniée avec prudence : les sources directes sur la théologie druidique sont presque inexistantes et les textes gallois conservés sont largement postérieurs à l’Antiquité. L’auteur recompose donc une sagesse celtique à partir de témoignages gréco-romains, de traditions bardiques, d’épopées médiévales et de sa propre métaphysique de l’évolution spirituelle.
Cette reconstruction culmine dans la notion des trois mondes et dans le voyage de l’âme à travers les règnes, les formes et les états de conscience.
La légende de Taliésinn devient le récit d’une initiation cosmique : l’être humain n’est pas un fragment isolé, mais le lieu où la nature acquiert progressivement mémoire et parole. Le poète peut dire qu’il a été goutte, étoile, livre, épée ou lumière, non parce qu’il énumère des incarnations au sens naïvement biologique, mais parce qu’il reconnaît en lui la continuité profonde du vivant.
Schuré voit alors dans le génie celtique une puissance de synthèse entre la nature et l’esprit, la liberté et la fraternité, l’intuition et la justice.
Il cite Jules Michelet (1798-1874), historien français, pour rappeler la résistance séculaire des Celtes, mais il déplace cette résistance du terrain militaire au terrain symbolique : vaincu politiquement, un peuple peut encore féconder l’imaginaire de ses vainqueurs, comme Arthur, figure légendaire sans dates établissables, devint le modèle chevaleresque de l’Europe médiévale.
La fonction de ce chapitre est de convertir la mémoire en programme : l’âme celtique ne doit pas seulement se souvenir de ce qu’elle fut, mais devenir ce qu’elle pressentait, une force de liberté intérieure et de solidarité humaine.
VII. « L’Éclosion de l’idée celtique » - Du romantisme à la renaissance spirituelle
Plus de vingt ans après l’essai breton, Edouard Schuré revient sur sa prophétie et croit en constater l’accomplissement. La France, affirme-t-il, serait passée « du pôle de la matière à celui de l’esprit » (p. 130), et l’idée celtique deviendrait le principe capable d’ordonner les éléments dispersés de la conscience nationale. Le propos porte la marque d’une époque inquiète, travaillée par la crise du positivisme, les tensions internationales, les recherches psychiques, le symbolisme littéraire et le désir de renouvellement religieux.
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François-René de Chateaubriand (1768-1848), écrivain et homme politique français, reçoit ici le titre de père du réveil celtique. Schuré ne le célèbre pas d’abord comme érudit, mais comme être initié par la lande, l’Océan et sa sœur Lucile de Chateaubriand (1764-1804), femme de lettres dont la sensibilité mélancolique aurait éveillé en lui le « premier souffle de la Muse ». Cette origine affective est décisive : une tradition ne renaît pas seulement lorsqu’on rassemble des manuscrits, mais lorsqu’un paysage et une présence humaine recommencent à parler au cœur.
Viennent ensuite Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895), philologue et collecteur breton, auteur du Barzaz Breiz, Ernest Renan (1823-1892), philologue, historien des religions et écrivain né à Tréguier, ainsi que d’autres artisans du celtisme littéraire et savant. Le Barzaz Breiz, publié en 1839, joua un rôle immense dans la reconnaissance de la poésie bretonne, bien que l’authenticité et les remaniements de certaines pièces aient suscité de longues controverses ; Edouard Schuré reçoit avant tout l’œuvre comme la restitution d’une voix collective, et Renan lui permet de définir la sensibilité celtique par sa profondeur rêveuse, sa proximité avec l’invisible et son irréductible nostalgie.
Ce chapitre est aussi le plus nettement politique, même si sa politique demeure celle de l’âme. Schuré refuse à la fois le chauvinisme fermé et un cosmopolitisme sans racines ; il cherche une universalité organique, où l’accès à l’humanité passe par l’approfondissement d’une tradition particulière. La tension n’est jamais totalement résolue, et le lecteur contemporain doit rester vigilant devant toute substantialisation du « génie national ». Mais l’intuition centrale conserve sa valeur : une communauté ne contribue véritablement à l’universel qu’en transformant lucidement son héritage, non en le fétichisant ni en l’effaçant.
La fonction de ce premier chapitre du Réveil est donc historiographique et programmatique. Schuré construit la généalogie d’un mouvement dont il se veut à la fois le témoin et l’acteur ; il relie le romantisme, la collecte du folklore, la philologie et la renaissance spiritualiste ; surtout, il affirme que la connaissance du passé n’est féconde que si elle devient une énergie créatrice dans le présent.
VIII. « L’Héroïsme gaulois » - César et Vercingétorix
Le deuxième chapitre remonte de la renaissance moderne à la scène primitive de la conquête. Schuré ouvre son panorama avec Homère, le poète grec de l’Iliade et l’Odyssée, situé au VIIIe siècle av. J.-C., puis avec Strabon (vers 63 av. J.-C.-vers 23 apr. J.-C.), géographe grec, et Posidonios d’Apamée (vers 135-vers 51 av. J.-C.), philosophe stoïcien et voyageur. À travers leurs descriptions, il dégage deux tendances : l’impétuosité guerrière et la puissance de sympathie, autrement dit le versant héroïque et le versant contemplatif du tempérament celtique.
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La conquête de la Gaule devient alors une tragédie historique dont Jules César (100-44 av. J.-C.) et Vercingétorix (vers 82-46 av. J.-C.), chef arverne de la coalition gauloise, sont les protagonistes.
César incarne l’intelligence politique, la stratégie et la maîtrise de soi ; Vercingétorix, l’unité enfin conquise dans l’urgence, le courage sacrificiel et la capacité de faire surgir une nation de peuples longtemps divisés. Schuré admire l’un sans aimer sa cause, et exalte l’autre sans dissimuler la faiblesse structurelle de la Gaule.
La reddition d’Alésia en 52 av. J.-C. acquiert ainsi une valeur presque liturgique. Lorsque Vercingétorix remet ses armes, puis disparaît pendant six années dans les prisons romaines avant d’être exécuté lors du triomphe de César, il devient le type du héros vaincu dont le sacrifice fonde une mémoire plus durable que la victoire immédiate.
Cette lecture doit être distinguée de l’établissement historique des faits, car le XIXe siècle a largement contribué à construire Vercingétorix en héros national ; néanmoins, Schuré ne célèbre pas seulement un guerrier, mais l’instant où l’élan dispersé accepte enfin la discipline de l’unité.
Le véritable thème du chapitre est donc la transfiguration de la force. L’héroïsme brut court vers la mort ; l’héroïsme conscient se met au service d’une communauté et accepte le sacrifice. La leçon vaut, pour Schuré, au-delà de la Gaule : l’énergie celtique doit apprendre de Rome ce qui lui manque, non pour devenir romaine, mais pour se posséder elle-même. La fonction du chapitre est dialectique : la défaite révèle le défaut de l’âme et lui indique le travail intérieur par lequel elle pourra un jour transformer l’impétuosité en volonté.
IX. « La religion des Druides » — Belen, la nuit sainte et le gui sacré
Le dernier chapitre conduit enfin au sanctuaire. Schuré examine l’étymologie du mot « druide » en opposant la tradition rapportée par Pline l’Ancien (23-79), naturaliste romain, qui le rattache au chêne, aux travaux de Rudolf Thurneysen (1857-1940), linguiste suisse, et d’Henri d’Arbois de Jubainville (1827-1910), historien et philologue celtisant français, qui mettent l’accent sur la vision et le savoir. Même si l’étymologie moderne demeure discutée dans ses détails, cette hésitation sert admirablement son propos : le druide est à la fois l’homme de l’arbre et l’homme de la connaissance, celui qui unit l’enracinement terrestre à la perception spirituelle.
Schuré rassemble les témoignages d’Aristote (384-322 av. J.-C.), philosophe grec, de Cicéron (106-43 av. J.-C.), orateur et philosophe romain, de César, de Strabon, de Pomponius Mela, géographe romain du Ier siècle dont les dates sont inconnues, et d’Ausone (vers 310-vers 395), poète gallo-romain dont on disait qu'il en tenait une couche. De ces fragments, il compose l’image d’une classe sacerdotale instruite, dépositaire de connaissances astronomiques, médicales, juridiques et morales, organisée autour d’assemblées et transmettant oralement un enseignement réservé.
La prudence critique est ici indispensable. Les sources sont extérieures, parfois hostiles, souvent tardives ; aucune ne permet de reconstruire avec certitude un système druidique complet ; les rapprochements de Schuré avec Pythagore, les mystères antiques ou une tradition ésotérique universelle appartiennent à son comparatisme spiritualiste davantage qu’à l’histoire positive. De même, la figure de Belen ou Belenos, divinité celtique attestée par l’épigraphie mais sans dates personnelles puisqu’il s’agit d’un dieu, ne peut être identifiée sans reste au Dieu unique d’une théologie initiatique.
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Mais la lecture symbolique du rituel du chêne et du gui conserve une extraordinaire force.
Le chêne représente la stabilité, l’axe et la puissance manifestée ; le gui, plante aérienne qui semble naître sans racines dans la ramure, devient le signe d’une vie descendue du ciel.
Lorsque le prêtre vêtu de blanc le coupe avec une faucille d’or au moment déterminé par le cycle lunaire, Schuré voit la rencontre du cosmique et de l’humain, de la lumière solaire et de la sève terrestre. Le rite relie le calendrier, la communauté et le monde vivant : il enseigne que le sacré n’est pas une abstraction séparée, mais une qualité de relation entre l’être humain, le temps et la nature.
L’auteur consacre enfin des pages fascinées aux druidesses et aux prophétesses, notamment Velléda, prêtresse germanique du Ier siècle dont les dates précises sont inconnues, mentionnée par Tacite (vers 56-vers 120), historien romain.
Là encore, son regard oscille entre admiration et stéréotype : la femme est exaltée comme organe privilégié de l’intuition, puis soupçonnée de dériver vers la passion, la cruauté ou la superstition. Cette ambivalence révèle les limites de son époque, mais elle montre aussi la place décisive que Schuré accorde au féminin dans la médiation de l’invisible.
Les femmes d’Ouessant, jetant encore des fleurs à la mer, lui apparaissent comme les héritières inconscientes d’un geste immémorial : non pas preuve d’une continuité rituelle intacte, mais image saisissante de la capacité des coutumes à transporter, sous des formes transformées, une ancienne relation au monde.
La fonction de ce dernier chapitre est d’achever le passage de la psychologie collective à la spiritualité cosmique.
L’âme celtique n’est plus seulement un caractère national ni une mémoire héroïque ; elle devient une manière d’habiter l’univers, de percevoir la nature comme langage, de faire du savoir un service et de reconnaître la circulation de la vie entre le visible et l’invisible.
Synthèse - La légende comme organe de connaissance
Pris dans son ensemble, le volume décrit un immense mouvement de remontée : des conflits modernes vers la mémoire romantique, de celle-ci vers les héros de la Gaule, puis vers les sanctuaires, les bardes et les mythes ; mais cette remontée n’a de sens que parce qu’elle prépare un retour au présent. Schuré ne veut pas restaurer le druidisme comme institution ni reconstruire artificiellement une nation celtique séparée ; il veut réveiller une faculté, celle de saisir intuitivement l’unité du vivant, de convertir la sympathie en fraternité et de faire de la liberté une discipline spirituelle.
Son écriture procède elle-même comme un rite. Le voyageur approche d’un lieu ; le paysage défait ses certitudes ; une figure légendaire surgit ; le récit ouvre une profondeur psychologique ; enfin, l’auteur dégage une loi spirituelle. Morbihan, pointe du Raz, Saint-Pol-de-Léon, Brocéliande et Ouessant forment ainsi moins un itinéraire touristique qu’une géographie initiatique : la pierre enseigne la durée, la mer l’infini et le péril, l’église la transfiguration, la forêt le mystère de la conscience, l’île la persistance du sacré.
La grandeur du livre tient également à son refus de séparer poésie et connaissance. Schuré sait que la légende n’est pas une chronique, mais il estime qu’elle peut transmettre une vérité d’un autre ordre : non le détail vérifiable d’un événement, mais la structure d’une expérience humaine. Ys dit la culpabilité attachée au désir et la survie du paganisme sous la religion nouvelle ; Merlin dit le pouvoir et le danger de l’imagination ; Taliésinn dit l’aspiration de la conscience à embrasser les métamorphoses du vivant ; Vercingétorix dit la naissance de l’unité dans le sacrifice.
Ses limites sont réelles et doivent être nommées avec franchise : chronologies incertaines, confusion occasionnelle entre mégalithisme et celtisme, usage essentialisant de la « race », reconstruction très spéculative du druidisme, idéalisation de certaines continuités populaires, opposition parfois trop nette entre Celtique, Latin et Franc, vision ambivalente du féminin. Pourtant, ces limites ne réduisent pas l’ouvrage à un document périmé, pour peu qu’on le lise comme l’œuvre d’un écrivain spiritualiste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, non comme un manuel actuel d’archéologie ou d’histoire des religions.
Car sa question demeure brûlante : comment une société retrouve-t-elle une âme sans fabriquer un mythe d’exclusion ? La réponse la plus haute de Schuré est que l’identité véritable ne consiste pas à dresser une frontière, mais à approfondir une vocation jusqu’à l’universel. L’âme celtique ne s’accomplit ni dans la colère ni dans la nostalgie ; elle s’accomplit lorsque l’intuition devient lucidité, lorsque le courage accepte la mesure, lorsque l’amour de la terre ouvre à la fraternité, et lorsque la mémoire cesse d’être un refuge pour devenir une source.
Conclusion — Écouter les cloches sous la mer
Le Réveil de l’âme celtique est un livre de seuils. Tout y commence par une frontière - entre la terre et l’Océan, le paganisme et le christianisme, la défaite et la résurrection, le rêve et la connaissance - mais toute frontière y devient passage. Schuré nous invite à écouter ce qui, dans une civilisation, continue de parler lorsqu’on croit son langage oublié : les pierres dressées, les fontaines, les chants, les saints, les prophètes, les femmes qui offrent des fleurs à la mer et les héros dont la défaite demeure plus éloquente que bien des triomphes.
Il faut lire cet ouvrage avec une conscience historique ferme, mais aussi avec cette disponibilité sans laquelle les grands textes symboliques restent muets. Alors, derrière les catégories datées et les hypothèses fragiles, se lève une intuition splendide : aucun peuple, aucune personne ne se sauve en répétant le passé ; tous se renouvellent en découvrant, au plus profond de leur héritage, une force qu’ils doivent porter à un degré supérieur de conscience.
Et peut-être est-ce là le sens ultime de la ville d’Ys, dont les cloches, dit la légende, résonnent encore sous les vagues : ce qui a été englouti n’est pas nécessairement mort. Il attend une écoute assez profonde, une pensée assez libre et un cœur assez ardent pour que la mémoire redevienne parole de vie.
Jean-Laurent Turbet
- 1841 — Naissance d’Édouard Schuré à Strasbourg, le 21 janvier.
- 1868 — Publication de Histoire du Lied ou la Chanson populaire en Allemagne.
- 1875 — Publication de Le Drame musical.
- 1887 — Publication et représentation de Vercingétorix.
- 1889 — Publication de Les Grands Initiés.
- 1891 — Rédaction de « L’Âme celtique » et publication de l’étude sur les légendes bretonnes.
- 1914 — Publication de La Druidesse.
- 1920 — Publication de L’Âme celtique et le génie de la France à travers les âges.
- 1924 — Publication de Merlin l’Enchanteur.
- 1928 — Publication de l’autobiographie Le Rêve d’une vie.
- 1929 — Mort d’Édouard Schuré à Paris, le 7 avril.
- 2004 — Édition Arbre d’Or étudiée dans le présent article.
Bibliographie indicative
Œuvre étudiée
Édouard Schuré (1841-1929), Le Réveil de l’âme celtique, précédé de Les Légendes de la Bretagne et le génie celtique, Genève, Arbre d’Or, 2004.
Autres œuvres d’Édouard Schuré
- Édouard Schuré (1841-1929), Les Grands Initiés. Esquisse de l’histoire secrète des religions, Paris, Perrin, 1889.
- Édouard Schuré (1841-1929), L’Âme celtique et le génie de la France à travers les âges, Paris, Perrin, 1920.
- Édouard Schuré (1841-1929), Le Rêve d’une vie, Paris, Perrin, 1928.
Pour prolonger la lecture critique
- Henri d’Arbois de Jubainville (1827-1910), Cours de littérature celtique, Paris, Ernest Thorin, puis Fontemoing, 1883-1902.
- Jean Markale (1928-2008), L’Épopée celtique en Bretagne, Paris, Payot, 1971.
- Christian-J. Guyonvarc’h (1926-2012) et Françoise Le Roux (1927-2004), Les Druides, Rennes, Ouest-France, 1986.
- Philippe Jouët (né en 1949), Dictionnaire de la mythologie et de la religion celtiques, Fouesnant, Yoran Embanner, 2012.
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