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Le Blog des Spiritualités

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« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 16 Août 2026, 06:30am

Catégories : #Spiritualité, #Maîtres, #MaîtresSpirituels

Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident. 

Mille ans de sagesse, de poésie et de lumière.

 

Cet article est le 4ème volet d'une série (que vous trouverez en lien à la fin de cet article) : les précédents articles étant "les grands écrivains français et 'islam",  "les grands penseurs européens et français admirateurs de l'islam",  et "les grandes vois intellectuelles et spirituelles de l'islam contemporain".

Voici en quelque sorte ici tous ceux qui les ont inspirés !

 

Introduction : L'Orient qui illumina l'Occident.

Il est des voyages qui commencent bien avant notre naissance et dont nous découvrons seulement avec émerveillement, au terme du chemin parcouru, que nous en étions déjà secrètement les héritiers reconnaissants. Celui que nous nous apprêtons à entreprendre appartient assurément à cette admirable catégorie.

Pendant plus de mille années, des hommes venus de Damas, de Bagdad, de Konya, de Cordoue, de Chiraz ou encore de Lahore n'ont cessé de murmurer à l'oreille de l'Occident quelques-unes des plus belles paroles spirituelles offertes à notre commune humanité. Ils furent philosophes, poètes, mystiques, sages ou encore théologiens. Quelques-uns moururent en martyrs quand d'autres achevèrent leur existence entourés de disciples venus poursuivre humblement la conversation commencée plusieurs siècles auparavant. Tous cependant continuent aujourd'hui encore de nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus grands héritages humains ne connaissent probablement ni les frontières des civilisations ni même celles des siècles qui prétendent parfois les séparer.

Nous les avons déjà rencontrés sans toujours les reconnaître.

Ils étaient présents lorsque Goethe (1749-1832) ouvrait pour la première fois une traduction du Coran à l'âge de dix-sept ans avant de consacrer plus de soixante années de son existence à poursuivre son admirable conversation avec l'islam, la poésie persane et les paysages lumineux de l'Orient. Ils l'étaient encore lorsque Louis Massignon (1883-1962) découvrait Hallâj dont il allait devenir pendant plus d'un demi-siècle le plus fidèle et le plus émerveillé des compagnons de route. Ils habitaient également les bibliothèques d'Henry Corbin (1903-1978) lorsqu'il contemplait avec émerveillement les plus hautes intuitions métaphysiques d'Ibn'Arabî (1165-1240) et de Sohrawardî (1154-1191) tandis qu'Annemarie Schimmel (1922-2003) et Eva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999) consacraient plusieurs décennies de leur existence à traduire avec gratitude les plus beaux poèmes de Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273).

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette immense conversation poursuivie depuis près de mille années entre l'Orient et l'Occident. Car nous possédons parfois la regrettable habitude de regarder les civilisations comme autant de réalités condamnées à s'ignorer mutuellement quand l'histoire intellectuelle et spirituelle de l'humanité nous enseigne précisément le contraire. Les plus grands héritages humains furent presque toujours ceux qui consentirent humblement à voyager, à se traduire les uns les autres et à devenir progressivement les reconnaissants héritiers des mondes qu'ils rencontraient au cours de leur longue histoire.

Rûmî nous parlera de l'amour comme chemin vers l'infini tandis qu'Ibn'Arabî nous révélera quelques-uns des plus lumineux paysages de la métaphysique musulmane. Abd el-Kader (1808-1883) nous enseignera qu'il demeure possible d'être tout ensemble saint, sage, chevalier et artisan de paix quand Hallâj (858-922) nous rappellera que les plus grands amours spirituels possèdent parfois le prix du martyre. Al-Ghazâlî (1058-1111) nous conduira vers les chemins lumineux de la réconciliation du cœur et de la raison tandis que Sohrawardî nous invitera à contempler les admirables paysages de la philosophie de la Lumière. Avicenne (980-1037) nous rappellera quant à lui que les plus belles aventures spirituelles de l'humanité sont également quelques-unes des plus extraordinaires aventures intellectuelles quand Omar Khayyâm (1048-1131) nous murmurera avec beaucoup de poésie que l'éternité sait parfois se cacher dans la fragile beauté de l'instant présent. Hâfez de Chiraz (v. 1315-1390) nous conduira jusqu'aux bibliothèques de Goethe tandis que Mohammed Iqbal (1877-1938) nous rappellera avec beaucoup de grandeur que l'homme ne cesse jamais véritablement de devenir davantage lui-même lorsqu'il consent humblement à poursuivre encore un peu le voyage.

Plus profondément encore peut-être, ce nouveau dossier ne nous parlera finalement jamais seulement de l'islam.

Il nous parlera beaucoup plus humblement de l'émerveillement humain lui-même.

Car comment ne pas être frappé par cette constante qui traverse déjà secrètement l'ensemble de nos précédents travaux ? Lamartine (1790-1869) admirait le Prophète de l'islam, Victor Hugo (1802-1885) contemplait avec émerveillement quelques-uns des plus beaux paysages spirituels de l'Orient, Goethe poursuivait pendant plus de soixante années sa conversation avec le Coran, Louis Massignon consacrait sa vie entière à Hallâj, Henry Corbin contemplait les admirables paysages métaphysiques de l'islam spirituel tandis que Mohammed Arkoun, Amin Maalouf ou encore Souleymane Bachir Diagne continuent aujourd'hui encore de nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus belles rencontres humaines sont probablement celles qui consentent humblement à devenir davantage hospitalières à l'égard des mondes qu'elles ne connaissaient pas encore.

Nous pensions écrire depuis plusieurs mois quelques articles consacrés à l'islam et nous découvrons finalement au terme du voyage que nous n'avons peut-être jamais véritablement parlé que d'une seule chose : l'inépuisable beauté de l'intelligence humaine lorsqu'elle consent humblement à s'émerveiller devant ce qui lui était encore étranger quelques instants auparavant.

Peut-être est-ce finalement cela que les plus grands spirituels musulmans continuent aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis près de mille années.

Les plus belles rencontres entre les civilisations ne commencent jamais véritablement par la volonté de convaincre mais beaucoup plus humblement encore par cette grâce infiniment précieuse qui nous est parfois offerte lorsque nous consentons simplement à nous émerveiller ensemble.

Et c'est précisément ce voyage là que nous vous invitons aujourd'hui à entreprendre.

Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Jalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) : L'amour comme chemin vers l'infini.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de douceur que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne commencent jamais véritablement par les réponses qu'elles apportent aux hommes mais beaucoup plus humblement encore par les rencontres qu'elles consentent généreusement à leur offrir. Jalâl ad-Dîn Rûmî appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de sept siècles déjà, ses poèmes continuent silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus beaux voyages ne nous conduisent peut-être jamais ailleurs qu'au plus profond de ce que nous étions déjà secrètement appelés à devenir depuis notre commencement.

Jalâl ad-Dîn Muhammad Balkhî, que l'histoire a plus affectueusement retenu sous le nom de Rûmî, naît le 30 septembre 1207 à Balkh, dans l'actuel Afghanistan, et s'éteint le 17 décembre 1273 à Konya, dans l'actuelle Turquie, après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'enseignement, à la spiritualité musulmane et à cette immense conversation poétique qu'il poursuit aujourd'hui encore avec notre commune humanité. Théologien, juriste, maître soufi et poète parmi les plus universellement admirés de l'histoire humaine, il demeure probablement l'une des plus lumineuses figures offertes par la civilisation musulmane à l'ensemble des hommes depuis près de huit siècles.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du voyage. Né à Balkh avant de traverser avec sa famille une partie considérable du monde musulman afin de fuir l'avancée des armées mongoles, il connaîtra successivement Nishapur, Bagdad, La Mecque, Damas puis enfin Konya où il passera l'essentiel de son existence. Comme si sa vie elle-même devait déjà annoncer l'universalisme dont son œuvre allait devenir l'un des plus admirables témoignages.

Cette fidélité au voyage ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Rûmî ne saurait être présenté comme un simple poète mystique supplémentaire de l'histoire musulmane. Son ambition spirituelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à laisser l'amour, la beauté et la quête spirituelle poursuivre leur conversation avec leur propre existence.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage. Peu d'hommes auront ainsi réussi cette mystérieuse prouesse consistant à devenir simultanément l'un des plus grands spirituels de l'islam et l'un des plus universels compagnons de route offerts à notre commune humanité. Les musulmans le lisent comme un immense maître spirituel quand les philosophes y contemplent quelques-unes des plus admirables méditations consacrées à la condition humaine. Les amoureux de poésie y découvrent des paysages d'une beauté presque infinie tandis que les chercheurs spirituels de toutes les traditions religieuses continuent aujourd'hui encore d'y reconnaître quelques-uns des plus lumineux témoignages offerts par l'humanité à elle-même.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Goethe contemplant avec émerveillement la poésie persane, d'Annemarie Schimmel consacrant plusieurs décennies de son existence à l'étude de son œuvre ou encore celles d'Eva de Vitray-Meyerovitch dont toute la vie intellectuelle et spirituelle fut profondément transformée par sa rencontre avec le maître de Konya ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux héritages humains ne cessent jamais véritablement de voyager.

Mais il est impossible de parler de Rûmî sans évoquer celle qui fut probablement la plus bouleversante rencontre de son existence : celle de Shams ad-Dîn de Tabriz.

Nous sommes en novembre 1244. Le plus respecté des professeurs de théologie de Konya rencontre alors un mystérieux derviche errant dont quelques heures de conversation suffiront à métamorphoser définitivement son existence. Que se dirent exactement ces deux hommes ? L'histoire ne nous l'apprendra probablement jamais tout à fait. Nous savons seulement qu'au terme de cette rencontre, le savant deviendra progressivement poète tandis que son œuvre future témoignera jusqu'à son dernier souffle de l'inépuisable gratitude qu'il continuera d'éprouver à l'égard de celui qu'il appellera tout simplement « le Soleil ».

Peut-être est-ce finalement cela que Rûmî continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis près de huit siècles : une seule rencontre authentique suffit parfois à bouleverser toute une existence.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume de réduire l'amour dont il nous parle à quelque sentiment admirablement célébré par les poètes depuis les commencements mêmes de l'humanité. L'amour auquel il nous invite apparaît infiniment plus vaste encore. Il constitue cette mystérieuse force intérieure qui conduit progressivement les hommes à devenir davantage eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à poursuivre encore un peu le voyage.

Il écrivait ainsi dans son admirable Mathnawî :

« Hier j'étais intelligent et je voulais changer le monde. Aujourd'hui je suis sage et je me change moi-même. »

Bien que l'authenticité exacte de cette formulation fasse encore aujourd'hui l'objet de discussions parmi les spécialistes de son œuvre, elle traduit admirablement l'esprit de son enseignement dont l'ambition demeure précisément de nous rappeler que les plus profondes métamorphoses humaines commencent peut-être toujours au plus intime de nous-mêmes.

Plus authentiquement encore, il écrivait :

« Viens, viens, qui que tu sois, viens encore. Même si tu es infidèle, idolâtre ou adorateur du feu, viens ! Notre demeure n'est pas celle du désespoir. Viens, même si tu as rompu cent fois tes promesses, viens encore ! »

Peu de vers dans l'histoire de la poésie universelle auront ainsi admirablement résumé l'esprit de son œuvre tout entière. Il nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus belles aventures spirituelles ne commencent jamais véritablement par les frontières qu'elles dressent autour d'elles-mêmes mais beaucoup plus humblement encore par les portes qu'elles consentent généreusement à laisser ouvertes.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que l'amour dont nous parle Rûmî ne constitue jamais l'aboutissement de notre voyage spirituel mais beaucoup plus humblement encore son commencement toujours recommencé. Plus nous consentons généreusement à accueillir avec gratitude la beauté du monde qui nous entoure et plus celui-ci semble mystérieusement devenir infiniment plus vaste encore qu'il ne l'était quelques instants auparavant.

Son admirable Mathnawî mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Souvent présenté comme « le Coran persan » par plusieurs générations de spirituels musulmans, cet immense poème de plus de vingt-cinq mille distiques demeure aujourd'hui encore l'une des plus extraordinaires aventures poétiques et spirituelles offertes à notre commune humanité. Quant au Dîvân de Shams de Tabriz, il continue silencieusement depuis près de huit siècles à nous murmurer quelques-uns des plus beaux vers jamais consacrés à l'amour divin, à la beauté et à l'infini.

Plus profondément encore peut-être, Rûmî nous enseigne que les plus grandes vérités spirituelles ne nous sont jamais véritablement offertes afin que nous les possédions définitivement mais beaucoup plus humblement afin qu'elles consentent généreusement à nous accompagner encore un peu sur notre chemin.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus beaux poèmes ne sont probablement jamais ceux qui prétendent définitivement épuiser le mystère qu'ils contemplent mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous donnent humblement le désir de poursuivre encore un peu notre émerveillement.

Jalâl ad-Dîn Rûmî ouvre ainsi notre nouveau voyage consacré aux grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident parce qu'il nous enseigne peut-être mieux que quiconque que les plus belles rencontres humaines ne commencent jamais véritablement ailleurs que dans cette disponibilité intérieure qui nous permet progressivement de devenir davantage hospitaliers à l'égard de ce qui continue encore de nous émerveiller.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à l'universalité humaine et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis près de huit siècles entre les hommes, les poèmes et l'amour.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des poèmes silencieusement offerts au monde tout entier. Celle de Jalâl ad-Dîn Rûmî appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux voyages humains ne nous conduisent jamais véritablement ailleurs qu'au plus profond de cette mystérieuse demeure intérieure où l'amour, la beauté et l'infini poursuivent depuis toujours leur admirable conversation.

Peut-être est-ce finalement cela que Rûmî continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIIIème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus grands que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les émerveillés disciples de l'amour.

 

Références principales du chapitre :

° Jalâl ad-Dîn Rûmî, Mathnawî, plusieurs traductions françaises, notamment celles d'Eva de Vitray-Meyerovitch.

° Jalâl ad-Dîn Rûmî, Dîvân de Shams de Tabriz, traductions françaises et anglaises.

° Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Paris, Albin Michel.

° Annemarie Schimmel, Je suis le vent, tu es le feu. La vie et l'œuvre de Rûmî, Paris, Cerf.

° William Chittick, Le Soufisme de Rûmî, Paris, Le Seuil.

  • Franklin Lewis, Rumi : Past and Present, East and West, Oxford University Press, demeure aujourd'hui l'une des plus importantes biographies critiques consacrées au maître de Konya.
  • Les nombreuses conférences de Leïli Anvar consacrées à Rûmî constituent également une admirable introduction à la beauté poétique et spirituelle de son œuvre.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Ibn'Arabî (1165-1240) : L'homme comme miroir de Dieu.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à enfermer l'infini dans les limites fragiles de nos concepts mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à laisser celui-ci continuer de nous émerveiller jusqu'au soir de notre existence. Ibn'Arabî appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis près de huit siècles déjà, ses œuvres continuent silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus hautes vérités spirituelles sont peut-être précisément celles dont nous découvrons avec gratitude qu'elles demeurent toujours infiniment plus vastes que ce que nous pensions déjà en avoir compris.

Muhyî ad-Dîn Muhammad Ibn 'Alî Ibn al-'Arabî naît le 28 juillet 1165 à Murcie, dans l'actuelle Espagne, et s'éteint le 16 novembre 1240 à Damas, après avoir consacré l'essentiel de son existence à la métaphysique musulmane, au soufisme et à cette immense conversation spirituelle qu'il poursuit aujourd'hui encore avec notre commune humanité. Théologien, philosophe, poète, maître spirituel et mystique parmi les plus considérables de l'histoire de l'islam, il demeure probablement l'un des plus lumineux représentants de cette admirable aventure intellectuelle et spirituelle commencée voici plus de quatorze siècles sur les rives de la péninsule arabique avant de poursuivre humblement son voyage jusqu'aux bibliothèques du monde entier.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du voyage. Né dans l'Andalousie musulmane avant de parcourir successivement le Maghreb, l'Égypte, La Mecque, Bagdad, Konya puis enfin Damas où il achèvera son existence, il appartient lui aussi à cette lumineuse famille des grands voyageurs dont les vies semblent avoir reçu pour vocation particulière de nous rappeler que les plus beaux héritages humains ne cessent jamais véritablement de se laisser féconder par les mondes qu'ils rencontrent au cours de leur longue histoire.

Cette fidélité au voyage ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Ibn'Arabî ne saurait être présenté comme un simple maître soufi supplémentaire de l'histoire musulmane. Son ambition métaphysique apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes lorsqu'ils consentent humblement à contempler l'inépuisable profondeur du mystère dont ils sont eux-mêmes les admirables dépositaires.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage intellectuel et spirituel. Peu d'hommes auront ainsi profondément marqué l'histoire de la spiritualité universelle comme il le fit. Les plus grands maîtres du soufisme continueront pendant plusieurs siècles de méditer ses œuvres tandis que l'Occident découvrira progressivement quelques-unes des plus admirables intuitions métaphysiques qu'elles contiennent grâce notamment aux travaux considérables d'Henry Corbin (1903-1978), de Louis Massignon (1883-1962), de Michel Chodkiewicz (1929-2020), de William Chittick (1943-) ou encore de Claude Addas (1947-).

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de René Guénon (1886-1951) lorsqu'il contemplait avec émerveillement l'universalité des grandes traditions spirituelles, d'Éric Geoffroy (1956-) lorsqu'il nous invitait à poursuivre encore un peu le voyage intérieur ou encore celles de Frithjof Schuon (1907-1998) lorsqu'il nous rappelait que les plus hautes vérités humaines possèdent toujours quelque chose d'inépuisable à nous révéler ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus grands héritages spirituels ne cessent jamais véritablement de grandir lorsqu'ils consentent humblement à poursuivre leur conversation avec les siècles qui leur succèdent.

Mais il est impossible de parler d'Ibn'Arabî sans évoquer ce qui constitue probablement le cœur lumineux de son enseignement : l'unité profonde de l'être et l'infinie diversité des manifestations du Réel.

Cette intuition mérite naturellement d'être approchée avec beaucoup de prudence et de simplicité tant elle fut parfois présentée de manière excessivement complexe. Ibn'Arabî nous enseigne beaucoup plus humblement que les hommes ne cessent jamais véritablement de découvrir Dieu autrement qu'à travers les innombrables miroirs que constituent leurs propres existences. Plus nous consentons généreusement à contempler la beauté du monde qui nous entoure et plus celui-ci semble mystérieusement nous révéler quelque chose de Celui dont il constitue lui-même le reflet.

Il écrivait ainsi dans ses admirables Futûhât al-Makkiyya (Les Illuminations de La Mecque) :

« Mon cœur est devenu capable de toutes les formes. Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour les moines chrétiens, temple pour les idoles et Kaaba pour le pèlerin, tables de la Torah et livre du Coran. Je professe la religion de l'Amour ; quelque direction que prennent ses montures, l'Amour est ma religion et ma foi. »

Peu de textes dans l'histoire de la spiritualité universelle auront ainsi admirablement résumé l'esprit de son œuvre tout entière. Il nous rappelle avec beaucoup de douceur que les plus hautes fidélités spirituelles ne commencent jamais véritablement par les frontières qu'elles dressent autour d'elles-mêmes mais beaucoup plus humblement encore par cette immense hospitalité intérieure qui permet progressivement aux hommes de devenir davantage les reconnaissants héritiers des mondes qu'ils rencontrent au cours de leur voyage.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que Dieu demeure toujours infiniment plus grand que les mots dont nous consentons humblement à nous servir afin de parler de Lui. Les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à réduire progressivement le mystère qu'elles contemplent mais beaucoup plus généreusement encore à consentir humblement à devenir davantage disponibles à son inépuisable profondeur.

Son admirable ouvrage Les Chatons des sagesses (Fusûs al-Hikam) mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Il demeure aujourd'hui encore l'un des plus extraordinaires sommets de la métaphysique universelle consacrés aux rapports mystérieux qu'entretiennent Dieu, l'homme et le monde. Quant aux Illuminations de La Mecque, cette immense somme spirituelle composée de plusieurs milliers de pages continue silencieusement depuis près de huit siècles à accompagner les hommes et les femmes qui poursuivent humblement leur propre quête intérieure.

Plus profondément encore peut-être, Ibn'Arabî nous enseigne que l'homme constitue lui-même un admirable miroir offert à l'infini. Cette intuition demeure probablement l'une des plus lumineuses de toute son œuvre. Les hommes ne deviennent jamais véritablement davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à laisser progressivement se révéler ce qu'ils portaient déjà secrètement en eux depuis leur commencement.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus beaux voyages humains ne nous conduisent probablement jamais ailleurs qu'au plus profond de cette mystérieuse demeure intérieure où l'infini poursuit silencieusement sa conversation avec notre fragile humanité.

Après Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous parlait de l'amour comme chemin vers l'infini, Ibn'Arabî nous enseigne quant à lui que cet infini demeure toujours infiniment plus vaste encore que les paysages spirituels dont nous consentons humblement à nous émerveiller. Il ouvre devant nous quelques-uns des plus admirables horizons métaphysiques offerts à la spiritualité universelle et continue aujourd'hui encore de nous rappeler que les plus hautes vérités humaines ne sont probablement jamais celles que nous prétendons définitivement posséder mais beaucoup plus généreusement celles qui consentent humblement à nous accompagner encore un peu sur notre chemin.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à l'universalité humaine et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis près de huit siècles entre l'infini et les hommes.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des cathédrales silencieusement ouvertes sur le ciel tout entier. Celle d'Ibn'Arabî appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les émerveillés disciples du mystère.

Peut-être est-ce finalement cela qu'Ibn'Arabî continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur d

epuis le XIIIème siècle : les plus grandes révélations humaines ne sont jamais celles qui prétendent définitivement épuiser l'infini qu'elles contemplent mais beaucoup plus généreusement celles qui nous donnent humblement le désir de poursuivre encore un peu notre émerveillement.

Références principales du chapitre :

  • Ibn'Arabî, Les Illuminations de La Mecque (Al-Futûhât al-Makkiyya), traductions partielles françaises.
  • Ibn'Arabî, Les Chatons des sagesses (Fusûs al-Hikam), traductions françaises annotées.
  • Henry Corbin, L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabî, Paris, Flammarion.
  • Michel Chodkiewicz, Le Sceau des Saints. Prophétie et sainteté dans la doctrine d'Ibn'Arabî, Paris, Gallimard.
  • Claude Addas, Ibn Arabî ou la quête du soufre rouge, Paris, Gallimard, qui demeure aujourd'hui encore l'une des plus remarquables biographies consacrées au maître andalou.
  • William Chittick, The Sufi Path of Knowledge. Ibn al-'Arabi's Metaphysics of Imagination, Albany, SUNY Press.
  • James Morris, The Reflective Heart. Discovering Spiritual Intelligence in Ibn 'Arabi's Meccan Illuminations.
  • Les travaux considérables d'Henry Corbin, de Michel Chodkiewicz et de Claude Addas constituent enfin une admirable introduction aux paysages lumineux de la métaphysique akbarienne.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

L'Émir Abd el-Kader (1808-1883) : Le saint, le sage et le chevalier.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne se laissent jamais véritablement enfermer dans les limites fragiles des catégories auxquelles nous consentons humblement à les réduire. L'Émir Abd el-Kader appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis près de deux siècles déjà, sa vie continue silencieusement de traverser les frontières, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à ses convictions, infiniment généreux à l'égard de ceux qui ne les partagent pas et merveilleusement disponible à cette commune humanité dont nous sommes ensemble les humbles héritiers.

Abd el-Kader ibn Muhyî ad-Dîn al-Hassanî naît le 6 septembre 1808 près de Mascara, en Algérie, et s'éteint le 26 mai 1883 à Damas, après avoir consacré l'essentiel de son existence au service de son peuple, de la spiritualité musulmane et de cette immense conversation humaine qu'il poursuivit jusqu'à son dernier souffle avec une inépuisable générosité. Résistant à la conquête française de l'Algérie, homme d'État, maître spirituel, poète, philosophe et disciple d'Ibn'Arabî, il demeure probablement l'une des plus lumineuses figures offertes par la civilisation musulmane à notre commune humanité depuis le XIXème siècle.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du voyage. Né dans une famille de maîtres spirituels appartenant à la confrérie soufie qâdiriyya, il recevra très tôt une remarquable formation religieuse, philosophique et littéraire avant d'accompagner son père au cours d'un long pèlerinage qui le conduira notamment à La Mecque et à Bagdad où il méditera déjà les enseignements des plus grands maîtres spirituels de l'islam. Comme si sa vie elle-même devait secrètement annoncer que son destin ne se limiterait jamais aux seules frontières politiques auxquelles l'histoire allait pourtant durablement associer son nom.

Cette fidélité au voyage ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que l'Émir Abd el-Kader ne saurait être présenté comme un simple héros national algérien, pas davantage d'ailleurs que comme un simple maître spirituel musulman du XIXème siècle. Son ambition humaine apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus hautes fidélités spirituelles ne nous éloignent jamais véritablement des hommes mais nous rendent au contraire progressivement davantage responsables de leur dignité, de leur liberté et de leur commune humanité.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son existence.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage. Les Algériens continuent naturellement de contempler avec gratitude celui qui fut l'un des fondateurs spirituels et politiques de leur nation quand les historiens admirent l'homme d'État dont l'organisation politique et administrative demeure encore aujourd'hui remarquablement moderne pour son temps. Les chercheurs spirituels y découvrent quant à eux un admirable disciple d'Ibn'Arabî tandis que les hommes et les femmes du monde entier continuent de reconnaître avec émerveillement celui qui sauva plusieurs milliers de chrétiens lors des massacres de Damas en 1860.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Louis Massignon lorsqu'il contemplait en lui l'un des plus hauts représentants de l'islam spirituel, d'Henry Corbin lorsqu'il méditait son commentaire des œuvres d'Ibn'Arabî ou encore celles de Victor Hugo qui salua publiquement son héroïsme moral après les événements de Damas ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus grandes fidélités humaines sont probablement celles qui consentent humblement à devenir davantage hospitalières à l'égard de ceux qui ne nous ressemblent pas.

Mais il est impossible de parler d'Abd el-Kader sans évoquer cette admirable leçon de noblesse spirituelle qu'il offrit au monde entier le 9 juillet 1860.

La ville de Damas est alors ensanglantée par les massacres qui frappent les populations chrétiennes. Abd el-Kader aurait pu demeurer étranger à cette tragédie qui ne concernait ni son peuple ni sa propre sécurité. Il choisira pourtant exactement le contraire. Accompagné de ses fils et de plusieurs centaines de ses compagnons, il parcourra les rues de la ville afin de recueillir les victimes promises à une mort certaine avant d'ouvrir les portes de sa propre demeure et de placer sa vie elle-même entre celles des persécutés et de leurs bourreaux.

Plus de douze mille vies humaines seront ainsi sauvées.

Lorsque quelques-uns des émeutiers tenteront de s'opposer à lui, il leur répondra simplement :

« Ce que nous faisons pour les chrétiens, nous le faisons parce que notre religion et notre humanité nous le commandent. »

Peu de phrases dans l'histoire des relations entre les civilisations auront ainsi admirablement résumé toute une existence. Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus hautes fidélités religieuses ne commencent jamais véritablement par les frontières qu'elles dressent autour d'elles-mêmes mais beaucoup plus humblement encore par les vies humaines qu'elles consentent généreusement à protéger.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que l'héroïsme spirituel ne consiste probablement jamais à mourir pour ses convictions mais beaucoup plus généreusement encore à consentir humblement à vivre pour celles des autres lorsqu'elles se trouvent injustement menacées.

Plus profondément encore peut-être, Abd el-Kader nous enseigne que le courage et la miséricorde ne constituent jamais deux vertus contradictoires. Peu d'hommes dans l'histoire auront ainsi admirablement réuni dans une même existence le guerrier et le sage, le résistant et le mystique, l'homme d'État et le poète. Pendant quinze années, il combattra avec héroïsme l'armée française avant de devenir quelques décennies plus tard l'un des plus grands artisans du dialogue entre les hommes et les civilisations.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume d'opposer artificiellement l'engagement spirituel aux responsabilités humaines auxquelles nous sommes ensemble appelés. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus belles aventures spirituelles de l'humanité sont probablement celles qui rendent progressivement les hommes davantage disponibles à la souffrance des autres et infiniment plus attentifs encore à leur dignité commune.

Son admirable Livre des Haltes (Kitâb al-Mawâqif) mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Profondément inspiré par la métaphysique d'Ibn'Arabî dont il demeure l'un des plus lumineux héritiers, cet immense ouvrage spirituel continue aujourd'hui encore de nous rappeler que les plus hautes vérités humaines ne nous sont jamais véritablement offertes afin que nous les possédions définitivement mais beaucoup plus humblement afin qu'elles consentent généreusement à nous transformer progressivement.

Abd el-Kader écrivait ainsi :

« Les créatures sont toutes la famille de Dieu ; la plus aimée de Dieu est celle qui est la plus utile à Sa famille. »

Cette admirable formule pourrait probablement résumer toute son existence. Elle nous rappelle avec beaucoup de justesse que les plus grandes fidélités religieuses ne nous éloignent jamais véritablement de notre commune humanité mais nous rendent au contraire progressivement davantage responsables de sa beauté fragile.

Après Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous parlait de l'amour comme chemin vers l'infini et Ibn'Arabî qui nous conduisait vers quelques-uns des plus admirables paysages de la métaphysique universelle, Abd el-Kader nous enseigne quant à lui que les plus hautes intuitions spirituelles ne trouvent véritablement leur accomplissement que lorsqu'elles consentent humblement à devenir des gestes de miséricorde offerts aux hommes.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à l'universalité humaine et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis des siècles entre la sagesse et la fraternité.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des ponts silencieusement tendus entre les hommes et les civilisations. Celle de l'Émir Abd el-Kader appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus grands chevaliers ne sont probablement jamais ceux dont l'histoire conserve le souvenir des victoires militaires mais beaucoup plus généreusement ceux dont les gestes continuent humblement de sauver des vies humaines longtemps après qu'ils ont eux-mêmes quitté ce monde.

Peut-être est-ce finalement cela qu'Abd el-Kader continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIXème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus grands que lorsqu'ils consentent humblement à faire de leur propre existence un refuge offert à ceux qui en ont le plus besoin.

Références principales du chapitre :

  • L'Émir Abd el-Kader, Le Livre des Haltes (Kitâb al-Mawâqif), traductions françaises partielles.
  • Bruno Étienne, Abd el-Kader, Paris, Hachette.
  • Michel Chodkiewicz, Émir Abd el-Kader. Écrits spirituels, Paris, Seuil.
  • Charles-Henri de Fouchécour, L'Islam au temps de l'Émir Abd el-Kader.
  • Ahmed Bouyerdene, Abd el-Kader. L'harmonie des contraires, Paris, Seuil, qui demeure aujourd'hui l'une des plus remarquables biographies consacrées à l'Émir.
  • John W. Kiser, Commander of the Faithful. The Life and Times of Emir Abd el-Kader, ouvrage de référence consacré à sa vie et à son œuvre.
  • Les nombreux travaux consacrés à son intervention héroïque lors des massacres de Damas de 1860 constituent enfin une admirable introduction à l'universalité de son héritage spirituel et humaniste.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Hallal (858-922) : Le martyr de l'amour divin.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de douceur que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à accumuler davantage de connaissances admirables consacrées aux mystères qu'elles contemplent mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à devenir elles-mêmes les fragiles témoins de ce qu'elles aiment depuis toujours. Hallâj appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de onze siècles déjà, son nom continue silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus hautes fidélités humaines possèdent parfois le prix de toute une existence librement offerte à l'amour qui l'habite.

Abû al-Mughîth al-Husayn ibn Mansûr al-Hallâj naît vers 858 dans l'actuel Iran et s'éteint à Bagdad le 26 mars 922 après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'enseignement spirituel, à la poésie mystique et à cette immense conversation qu'il poursuit aujourd'hui encore avec notre commune humanité. Mystique, poète et maître spirituel parmi les plus considérables de l'histoire du soufisme, il demeure probablement l'une des figures les plus bouleversantes offertes par la spiritualité musulmane à l'ensemble des hommes depuis plus de mille années.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du voyage. Il parcourra successivement la Perse, Bassora, Bagdad, La Mecque, le Khorassan et plusieurs régions de l'Asie centrale afin de transmettre son enseignement spirituel avec cette admirable simplicité qui caractérisera toute son existence. Là encore, comme chez Rûmî ou Ibn'Arabî, le voyage semble déjà annoncer l'universalité du message dont il deviendra progressivement l'un des plus lumineux témoins.

Cette fidélité au voyage ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Hallâj ne saurait être présenté comme une simple figure tragique de l'histoire musulmane. Son ambition spirituelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les plus beaux héritages humains ne nous sont jamais véritablement offerts afin que nous les contemplions de loin mais beaucoup plus humblement afin qu'ils consentent généreusement à transformer progressivement notre propre existence.

Cette intuition traverse silencieusement toute sa vie.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage spirituel. Peu d'hommes auront ainsi durablement marqué l'histoire des religions comme il le fit. Les plus grands maîtres du soufisme continueront pendant des siècles de méditer quelques-unes de ses intuitions spirituelles tandis que Louis Massignon consacrera près de cinquante années de sa vie à contempler avec émerveillement la profondeur de son témoignage humain et spirituel. Henry Corbin, Annemarie Schimmel, Eva de Vitray-Meyerovitch ou encore Mohammed Arkoun poursuivront chacun à leur manière cette immense conversation commencée voici déjà plus d'un millénaire sur les rives du Tigre.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Louis Massignon lorsqu'il contemplait en lui « le témoin mystique de l'islam », de Henry Corbin lorsqu'il nous invitait à poursuivre humblement notre voyage intérieur ou encore celles d'Annemarie Schimmel lorsqu'elle nous rappelait que les plus beaux poèmes spirituels de l'humanité sont probablement ceux qui continuent de nous accompagner bien longtemps après que leurs auteurs ont eux-mêmes quitté ce monde ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus hautes fidélités humaines ne cessent jamais véritablement de devenir davantage lumineuses lorsque les siècles continuent généreusement de les méditer.

Mais il est impossible de parler de Hallâj sans évoquer cette mystérieuse formule qui continue aujourd'hui encore de traverser les siècles avec une admirable puissance poétique et spirituelle :

« Ana al-Haqq » – « Je suis la Vérité ».

Ces trois mots probablement parmi les plus célèbres de toute l'histoire du soufisme musulman ne cessèrent jamais véritablement de susciter commentaires, méditations et émerveillement. Ils ne sauraient naturellement être compris comme quelque prétention humaine à se substituer au divin mais beaucoup plus humblement encore comme l'expression poétique et spirituelle de cette mystérieuse disparition du moi dont les plus grands mystiques de l'humanité continuent depuis toujours de nous parler avec leurs langages respectifs.

Louis Massignon écrivait admirablement à son sujet :

« Hallâj est mort d'avoir aimé Dieu jusqu'à ne plus rien conserver pour lui-même. »

Cette admirable formule pourrait probablement résumer toute son existence.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grands amours spirituels ne consistent jamais véritablement à posséder davantage ce qu'ils contemplent mais beaucoup plus humblement à consentir généreusement à devenir progressivement davantage disponibles à sa présence.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que l'amour dont nous parlent les grands mystiques de l'humanité ne constitue probablement jamais un simple sentiment admirablement célébré par les poètes depuis les commencements mêmes du monde mais beaucoup plus généreusement encore une manière nouvelle d'habiter notre commune humanité.

Les dernières heures de son existence demeurent aujourd'hui encore parmi les plus bouleversantes offertes par l'histoire de la spiritualité universelle. Après plusieurs années d'emprisonnement, Hallâj sera exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Les chroniques de l'époque rapportent plusieurs paroles admirables qui lui furent attribuées au cours de ses derniers instants. Les spécialistes continuent naturellement de discuter l'authenticité exacte de certaines d'entre elles mais toutes témoignent néanmoins de cette même intuition fondamentale qui traversa silencieusement son existence tout entière : les hommes ne deviennent jamais véritablement davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à offrir généreusement ce qu'ils ont de plus précieux.

Son admirable Kitâb al-Tawâsîn (Le Livre des Tawâsîn) mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Ce chef-d'œuvre de la littérature mystique musulmane demeure aujourd'hui encore l'un des plus extraordinaires témoignages spirituels consacrés à l'amour divin, à la prophétie et au mystère de la rencontre entre Dieu et l'homme.

Plus profondément encore peut-être, Hallâj nous enseigne que les plus belles aventures spirituelles de l'humanité ne commencent jamais véritablement ailleurs que dans cette admirable disponibilité intérieure qui permet progressivement aux hommes de devenir davantage les humbles témoins de ce qu'ils contemplent avec émerveillement.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus beaux héritages humains ne sont probablement jamais ceux qui nous donnent davantage de certitudes mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous rendent progressivement davantage capables d'aimer.

Après Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous parlait de l'amour comme chemin vers l'infini, Ibn'Arabî qui nous conduisait vers quelques-uns des plus admirables paysages de la métaphysique universelle et l'Émir Abd el-Kader qui nous enseignait que les plus hautes intuitions spirituelles trouvent leur accomplissement dans la miséricorde offerte aux hommes, Hallâj nous révèle quant à lui que les plus grandes fidélités humaines possèdent toujours quelque chose d'infiniment plus vaste encore qu'elles-mêmes.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à l'universalité humaine et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis plus de mille années entre l'amour et les hommes.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des flammes silencieusement offertes au monde tout entier. Celle de Hallâj appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux témoignages humains ne sont probablement jamais ceux qui prétendent définitivement posséder la vérité qu'ils contemplent mais beaucoup plus généreusement ceux qui consentent humblement à se laisser progressivement transformer par elle.

Peut-être est-ce finalement cela que Hallâj continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le Xème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus grands que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les émerveillés disciples de l'amour qu'ils poursuivent depuis toujours.

Références principales du chapitre :

  • Hallâj, Le Livre des Tawâsîn (Kitâb al-Tawâsîn), traductions françaises.
  • Louis Massignon, La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, 4 volumes, Paris, Gallimard, qui demeure aujourd'hui encore l'œuvre monumentale consacrée au mystique de Bagdad.
  • Louis Massignon, Écrits mémorables, notamment les pages consacrées à Hallâj et à la mystique musulmane.
  • Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard.
  • Annemarie Schimmel, Les Dimensions mystiques de l'islam, Paris, Cerf.
  • Carl W. Ernst, Words of Ecstasy in Sufism, consacré notamment aux formulations paradoxales des grands mystiques musulmans.
  • Les travaux de Louis Massignon demeurent enfin une admirable introduction à la profondeur spirituelle et à l'universalité du témoignage humain offert par Hallâj.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Al-Ghazâlî (1058-1111) : La réconciliation de la raison et du cœur.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures intellectuelles et spirituelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à accumuler davantage de connaissances admirables consacrées aux mystères qu'elles contemplent mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à devenir progressivement davantage disponibles à la sagesse qu'elles poursuivent depuis toujours. Al-Ghazâlî appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis près de mille années déjà, son œuvre continue silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus hautes vérités humaines ne deviennent véritablement lumineuses que lorsqu'elles consentent humblement à poursuivre encore un peu leur conversation avec notre propre existence.

Abû Hâmid Muhammad al-Ghazâlî naît en 1058 à Tus, dans l'actuel Iran, et s'y éteint le 19 décembre 1111 après avoir consacré l'essentiel de son existence à l'enseignement, à la théologie musulmane et à cette immense quête intérieure qu'il poursuivit jusqu'à son dernier souffle avec une inépuisable humilité. Théologien, philosophe, juriste et maître spirituel parmi les plus considérables de l'histoire intellectuelle de l'islam, il demeure probablement l'une des figures les plus universellement admirées de toute la civilisation musulmane dont il continue aujourd'hui encore d'accompagner silencieusement les chercheurs de vérité de toutes les traditions spirituelles.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette mystérieuse alliance entre l'intelligence et la sagesse dont il deviendra progressivement l'un des plus admirables témoins. Orphelin dès son plus jeune âge, il recevra néanmoins une exceptionnelle formation intellectuelle qui le conduira jusqu'à Bagdad où le célèbre vizir Nizâm al-Mulk (1018-1092) lui confiera à seulement trente-quatre années la plus prestigieuse chaire professorale du monde musulman de son temps, celle de la Nizâmiyya de Bagdad dont l'influence intellectuelle s'étendait alors sur l'ensemble du califat abbasside.

Cette fidélité au savoir ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Al-Ghazâlî ne saurait être présenté comme un simple théologien supplémentaire de l'histoire musulmane. Son ambition spirituelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement d'apprendre autrement qu'en consentant humblement à reconnaître qu'il leur reste encore infiniment davantage à découvrir.

Cette intuition traverse silencieusement toute son existence.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la crise spirituelle qui bouleversera définitivement sa vie. Nous sommes en 1095. Le plus prestigieux professeur du monde musulman découvre soudainement qu'il lui devient désormais impossible de poursuivre son enseignement. Sa voix se brise devant ses étudiants, son corps refuse mystérieusement d'obéir à l'intelligence dont il était pourtant devenu l'un des plus lumineux représentants et il comprend progressivement que les vérités qu'il enseigne depuis tant d'années ne sont pas encore véritablement devenues les siennes.

Il abandonnera alors tout.

Ses honneurs, sa fortune, son enseignement et jusqu'aux plus admirables certitudes intellectuelles dont il semblait pourtant entouré depuis le commencement de son existence afin de poursuivre humblement pendant plus de dix années ce qui deviendra probablement l'une des plus bouleversantes quêtes spirituelles offertes à l'histoire intellectuelle de l'humanité.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Blaise Pascal (1623-1662) lorsqu'il nous rappelait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point », d'Henry Corbin lorsqu'il nous invitait à poursuivre encore un peu notre voyage intérieur ou encore celles de Mohammed Arkoun (1928-2010) lorsqu'il contemplait avec émerveillement la richesse intellectuelle de la civilisation musulmane classique ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus belles intelligences humaines ne cessent jamais véritablement de devenir davantage lumineuses lorsqu'elles consentent humblement à demeurer les reconnaissantes disciples de la sagesse qu'elles poursuivent depuis toujours.

Mais il est impossible de parler d'Al-Ghazâlî sans évoquer cette admirable confession spirituelle qu'il nous a lui-même offerte dans son célèbre Al-Munqidh min al-Dalâl (La Délivrance de l'erreur).

Il écrivait ainsi :

« Je compris avec certitude que les soufis étaient ceux qui marchaient particulièrement sur la voie de Dieu, que leur conduite était la meilleure des conduites, leur voie la plus droite des voies et leur caractère le plus pur des caractères. »

Ces quelques lignes admirablement simples nous permettent probablement de mieux comprendre l'ensemble de son existence. Elles nous rappellent avec beaucoup de douceur que les plus hautes vérités humaines ne nous sont jamais véritablement offertes afin que nous les possédions définitivement mais beaucoup plus humblement afin qu'elles consentent généreusement à nous transformer progressivement.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grandes aventures intellectuelles de l'humanité ne commencent jamais véritablement ailleurs que dans cette admirable disponibilité intérieure qui permet progressivement aux hommes de reconnaître avec gratitude qu'ils demeurent encore les apprentis émerveillés des vérités qu'ils contemplent depuis toujours.

Son admirable Revivification des sciences religieuses (Ihyâ' 'Ulûm ad-Dîn) mérite naturellement d'être particulièrement soulignée. Véritable cathédrale spirituelle composée de quarante livres consacrés tout ensemble aux pratiques religieuses, à l'éthique, à la purification intérieure et aux plus hauts degrés de la vie spirituelle, elle demeure aujourd'hui encore l'un des plus extraordinaires monuments intellectuels et spirituels offerts par la civilisation musulmane à notre commune humanité.

Plus profondément encore peut-être, Al-Ghazâlî nous enseigne que la raison et le cœur ne constituent jamais deux réalités contradictoires dont les hommes devraient nécessairement choisir l'une au détriment de l'autre. Son œuvre nous murmure au contraire avec beaucoup de sérénité que les plus hautes aventures humaines commencent précisément là où l'intelligence consent humblement à devenir davantage hospitalière à l'égard de la sagesse.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Il ne s'agit jamais sous sa plume d'opposer artificiellement la philosophie à la spiritualité ou le savoir à l'expérience intérieure comme si les unes devaient nécessairement conduire à l'effacement progressif des autres. Son œuvre nous enseigne précisément le contraire. Les plus belles vérités humaines deviennent probablement infiniment plus lumineuses encore lorsqu'elles consentent généreusement à poursuivre ensemble leur admirable conversation.

Après Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous parlait de l'amour comme chemin vers l'infini, Ibn'Arabî qui nous conduisait vers quelques-uns des plus admirables paysages de la métaphysique universelle, l'Émir Abd el-Kader qui nous révélait que la miséricorde constitue probablement l'une des plus hautes expressions de la fidélité spirituelle et Hallâj qui nous enseignait que les plus beaux témoignages humains possèdent parfois le prix de toute une existence librement offerte à l'amour qu'elle contemple depuis toujours, Al-Ghazâlî nous murmure quant à lui avec beaucoup de douceur que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages autrement qu'en consentant humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les reconnaissants disciples de la vérité qu'ils poursuivent depuis toujours.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'intelligence humaine, merveilleusement disponible à la sagesse spirituelle et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis près de mille années entre la raison et le cœur.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des bibliothèques silencieusement ouvertes sur l'infini tout entier. Celle d'Al-Ghazâlî appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus grandes révélations humaines ne sont probablement jamais celles qui nous donnent définitivement raison mais beaucoup plus généreusement celles qui nous rendent progressivement davantage capables de nous émerveiller ensemble.

Peut-être est-ce finalement cela qu'Al-Ghazâlî continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus savants que lorsqu'ils consentent humblement à devenir infiniment plus sages.

Références principales du chapitre :

  • Al-Ghazâlî, La Revivification des sciences religieuses (Ihyâ' 'Ulûm ad-Dîn), traductions françaises partielles.
  • Al-Ghazâlî, La Délivrance de l'erreur (Al-Munqidh min al-Dalâl).
  • Al-Ghazâlî, Le Nichoir des lumières (Mishkât al-Anwâr).
  • Al-Ghazâlî, Les Alchimies du bonheur (Kîmiyâ-yi Sa'âdat).
  • William Montgomery Watt, Muslim Intellectual : A Study of al-Ghazali.
  • Frank Griffel, Al-Ghazali's Philosophical Theology, Oxford University Press.
  • Les travaux de Louis Gardet (1904-1986) et de Henry Corbin demeurent enfin des introductions particulièrement précieuses à la profondeur intellectuelle et spirituelle de son œuvre.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Sohrawardî (1154-1191) : La sagesse orientale et la lumière.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures intellectuelles et spirituelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à ajouter davantage de connaissances aux connaissances déjà acquises mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à regarder le monde qui nous entoure avec des yeux progressivement devenus plus lumineux. Sohrawardî appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de huit siècles déjà, son œuvre continue silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que la sagesse constitue peut-être depuis toujours l'une des plus admirables formes de lumière offertes à notre commune humanité.

Shihâb ad-Dîn Yahyâ Sohrawardî naît en 1154 dans le village de Sohraward, dans l'actuel Iran, et s'éteint tragiquement à Alep en 1191 après avoir consacré l'essentiel de son existence à la philosophie, à la métaphysique et à cette immense conversation poursuivie depuis plusieurs millénaires entre la lumière et les hommes. Philosophe, maître spirituel et fondateur de ce qu'il appellera lui-même la « philosophie illuminative » (Hikmat al-Ishrâq), il demeure probablement l'une des figures les plus lumineuses offertes par la civilisation musulmane à l'histoire universelle de la pensée.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du voyage. Il parcourra successivement l'Iran, l'Anatolie et la Syrie avant de s'établir à Alep où son exceptionnelle intelligence ne tardera pas à susciter tout ensemble admiration, émerveillement et parfois incompréhensions. Comme Hallâj plusieurs siècles auparavant, sa vie nous rappelle avec beaucoup de douceur que les plus hautes aventures spirituelles de l'humanité possèdent parfois le prix de toute une existence humblement offerte à la vérité qu'elle poursuit depuis toujours.

Cette fidélité à la sagesse ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Sohrawardî ne saurait être présenté comme un simple philosophe supplémentaire de l'histoire musulmane. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à laisser progressivement la lumière poursuivre sa conversation avec leur propre existence.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage philosophique et spirituel. Peu d'hommes auront ainsi admirablement réussi à faire dialoguer au sein d'une même œuvre les plus hautes intuitions offertes par les traditions philosophiques grecques, persanes et musulmanes. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude d'opposer artificiellement les civilisations les unes aux autres comme si elles constituaient autant de mondes définitivement étrangers les uns aux autres, Sohrawardî continue aujourd'hui encore de nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus beaux héritages humains furent presque toujours ceux qui consentirent humblement à devenir davantage hospitaliers à l'égard des vérités qu'ils rencontraient au cours de leur longue histoire.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles d'Henry Corbin lorsqu'il consacra une part considérable de son existence à nous révéler les admirables paysages spirituels de la philosophie illuminative, d'Ibn'Arabî lorsqu'il nous invitait à contempler l'infini qui continue silencieusement d'habiter notre commune humanité ou encore celles de René Guénon lorsqu'il nous rappelait que les plus hautes traditions spirituelles possèdent toujours quelque chose d'universel à nous révéler ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux voyages humains sont probablement ceux qui nous rendent progressivement davantage lumineux.

Mais il est impossible de parler de Sohrawardî sans évoquer cette intuition fondamentale qui traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre : le monde n'est peut-être rien d'autre qu'une admirable hiérarchie de lumières dont nous sommes nous-mêmes les reconnaissants dépositaires.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de simplicité.

Lorsque Sohrawardî nous parle de lumière, il ne nous invite jamais véritablement à contempler quelque réalité exclusivement physique admirablement célébrée par les poètes depuis les commencements mêmes de l'humanité. La lumière dont il nous entretient apparaît infiniment plus vaste encore. Elle constitue cette mystérieuse présence qui permet progressivement aux hommes de devenir davantage disponibles à la beauté, à la sagesse et au mystère dont ils sont eux-mêmes les fragiles témoins.

Son admirable Livre de la sagesse orientale (Hikmat al-Ishrâq) nous enseigne ainsi que la véritable connaissance ne procède jamais exclusivement des raisonnements les plus subtils dont l'intelligence humaine demeure capable mais beaucoup plus humblement encore de cette mystérieuse illumination intérieure qui permet progressivement aux vérités que nous contemplons depuis toujours de devenir également les nôtres.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages autrement qu'en consentant humblement à devenir davantage lumineux eux-mêmes.

Plus profondément encore peut-être, Sohrawardî nous enseigne que la philosophie ne constitue jamais une simple aventure intellectuelle admirablement poursuivie dans les bibliothèques et les universités de notre commune humanité. Elle apparaît au contraire comme un chemin intérieur dont l'ambition consiste précisément à transformer progressivement celui qui consent généreusement à l'emprunter.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans le destin de cet homme qui s'éteindra à seulement trente-six années après avoir offert à la philosophie universelle quelques-uns de ses plus admirables paysages spirituels. Henry Corbin ne cessera jamais véritablement de nous rappeler que sans Sohrawardî il lui serait probablement demeuré impossible de contempler toute la profondeur du monde imaginal dont il deviendra plus tard l'un des plus lumineux interprètes. Plus encore peut-être, il continuera toute sa vie à nous murmurer que les plus grandes aventures humaines commencent parfois par la redécouverte émerveillée de quelques textes plusieurs fois séculaires dont nous découvrons soudainement qu'ils continuaient déjà silencieusement de nous attendre depuis toujours.

Cette intuition nous paraît particulièrement belle.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grands maîtres spirituels et intellectuels de l'humanité ne cessent jamais véritablement de poursuivre leur conversation avec ceux qui leur succèdent plusieurs siècles après leur disparition.

Après Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous parlait de l'amour comme chemin vers l'infini, Ibn'Arabî qui nous conduisait vers quelques-uns des plus admirables paysages de la métaphysique universelle, l'Émir Abd el-Kader qui nous révélait la miséricorde comme accomplissement de la fidélité spirituelle, Hallâj qui nous enseignait le don total de soi et Al-Ghazâlî qui nous invitait à contempler l'admirable réconciliation de la raison et du cœur, Sohrawardî nous murmure quant à lui avec beaucoup de douceur que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages autrement qu'en consentant humblement à laisser progressivement la lumière poursuivre son admirable conversation avec leur propre existence.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'intelligence humaine, merveilleusement disponible à l'universalité spirituelle et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis plus de huit siècles entre la sagesse et la lumière.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des levers de soleil silencieusement offerts au monde tout entier. Celle de Sohrawardî appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles illuminations humaines ne sont probablement jamais celles qui nous permettent définitivement de contempler toute la lumière dont nous poursuivons depuis toujours la quête mais beaucoup plus généreusement celles qui nous donnent humblement le désir de poursuivre encore un peu notre émerveillement.

Peut-être est-ce finalement cela que Sohrawardî continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIIème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus lumineux que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les émerveillés disciples de la sagesse qu'ils poursuivent depuis toujours.

Références principales du chapitre :

  • Sohrawardî, Le Livre de la sagesse orientale (Hikmat al-Ishrâq), traductions françaises partielles.
  • Sohrawardî, Le Bruissement des ailes de Gabriel, Paris, Verdier.
  • Sohrawardî, L'Archange empourpré, Paris, Fayard.
  • Henry Corbin, L'Homme de lumière dans le soufisme iranien, Paris, Présence.
  • Henry Corbin, En Islam iranien, 4 volumes, Paris, Gallimard.
  • Christian Jambet, La Logique des Orientaux, consacré notamment à la philosophie illuminative de Sohrawardî.
  • Les travaux considérables d'Henry Corbin demeurent enfin une admirable introduction aux paysages lumineux de la sagesse orientale et de la philosophie illuminative.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Avicenne (980-1037) : L'intelligence comme illumination.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures intellectuelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à accumuler davantage de connaissances admirables consacrées aux mystères qu'elles contemplent mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à laisser progressivement la sagesse illuminer l'intelligence qui poursuit depuis toujours sa quête intérieure. Avicenne appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de mille années déjà, son œuvre continue silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus hautes formes du savoir humain ne trouvent véritablement leur accomplissement que lorsqu'elles consentent humblement à devenir également des chemins de lumière.

Abû 'Alî al-Husayn ibn 'Abd Allâh ibn Sînâ, que l'Occident médiéval appellera plus affectueusement Avicenne, naît en août 980 près de Boukhara, dans l'actuel Ouzbékistan, et s'éteint le 22 juin 1037 à Hamadan, dans l'actuel Iran, après avoir consacré l'essentiel de son existence à la philosophie, à la médecine, à la métaphysique et à cette immense conversation poursuivie depuis plus de deux millénaires entre l'intelligence humaine et la sagesse dont elle demeure l'émerveillée héritière. Philosophe, médecin, mathématicien, astronome, poète et maître spirituel tout ensemble, il demeure probablement l'une des plus extraordinaires figures offertes par la civilisation musulmane à l'histoire universelle de la pensée.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette admirable fécondité intellectuelle qui caractérisera toute son œuvre. Il connaît le Coran par cœur à l'âge de dix années, maîtrise déjà plusieurs disciplines philosophiques et scientifiques avant sa seizième année et devient quelques mois plus tard le médecin auquel le prince samanide Nûh ibn Mansûr (976-997) confiera sa propre santé. La guérison du souverain lui ouvrira alors les portes de l'une des plus remarquables bibliothèques du monde musulman de son temps dont il deviendra pour toujours l'un des plus reconnaissants disciples.

Cette fidélité au savoir ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Avicenne ne saurait être présenté comme un simple philosophe supplémentaire de l'histoire musulmane. Son ambition intellectuelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à poursuivre ensemble les chemins lumineux de l'intelligence et de la sagesse.

Cette intuition traverse silencieusement toute son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage intellectuel. Peu d'hommes auront ainsi profondément marqué l'histoire de l'humanité pendant plus d'un millénaire. Son admirable Canon de la médecine (Al-Qânûn fi al-Tibb) demeurera pendant près de six siècles l'un des principaux ouvrages médicaux enseignés dans les universités européennes tandis que ses travaux philosophiques poursuivront leur conversation avec Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Roger Bacon, Duns Scot (v. 1266-1308) ou encore Maître Eckhart. Là encore, l'histoire nous rappelle avec beaucoup de douceur que les plus beaux héritages humains ne cessent jamais véritablement de voyager.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Thomas d'Aquin lorsqu'il poursuivait sa conversation philosophique avec lui, d'Henry Corbin lorsqu'il nous révélait les admirables paysages spirituels de son œuvre visionnaire ou encore celles d'Étienne Gilson (1884-1978) lorsqu'il contemplait avec émerveillement l'extraordinaire fécondité intellectuelle de la philosophie médiévale ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus belles aventures humaines sont probablement celles qui consentent humblement à devenir davantage universelles au fil des siècles.

Mais il est impossible de parler d'Avicenne sans évoquer cette admirable alliance qu'il ne cessera jamais véritablement de poursuivre entre la raison philosophique et l'illumination intérieure.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de simplicité.

Nous possédons parfois la regrettable habitude de ne retenir d'Avicenne que le médecin génial ou le philosophe aristotélicien dont les œuvres continuent aujourd'hui encore d'accompagner plusieurs générations de chercheurs. Or, son ambition apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste précisément à nous rappeler que les plus hautes vérités humaines ne deviennent véritablement lumineuses que lorsqu'elles consentent humblement à poursuivre leur conversation avec la totalité de notre existence.

Henry Corbin écrivait admirablement à son sujet :

« Avicenne ne nous enseigne pas seulement une philosophie ; il nous invite à un voyage intérieur. »

Cette admirable formule nous paraît particulièrement lumineuse tant elle résume avec beaucoup de justesse toute l'originalité de son œuvre. Car l'auteur du Récit de Hayy ibn Yaqzân, du Livre de la Guérison (Kitâb al-Shifâ') ou encore du Livre des Directives et des Remarques (Kitâb al-Ishârât wa al-Tanbîhât) ne nous invite jamais véritablement à choisir entre l'intelligence et la contemplation. Il nous enseigne précisément le contraire. Les plus beaux héritages humains sont probablement ceux qui consentent généreusement à les réconcilier.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que l'intelligence humaine ne constitue jamais une simple faculté admirablement offerte aux hommes afin qu'ils comprennent davantage le monde qui les entoure. Elle apparaît également comme une admirable promesse spirituelle dont l'ambition consiste précisément à leur permettre de devenir progressivement davantage eux-mêmes.

Plus profondément encore peut-être, Avicenne nous enseigne que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages autrement qu'en consentant humblement à demeurer les éternels disciples des vérités qu'ils poursuivent depuis toujours. Il existe quelque chose de profondément émouvant dans cette immense bibliothèque intérieure qu'il continue aujourd'hui encore de nous offrir depuis plus de mille années. La médecine y dialogue avec la philosophie, la métaphysique avec la poésie et la contemplation avec l'intelligence comme si toutes ces dimensions de notre commune humanité poursuivaient depuis toujours leur admirable conversation.

Cette intuition nous paraît particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus grandes civilisations humaines furent presque toujours celles qui refusèrent humblement d'opposer artificiellement les différents chemins offerts aux hommes afin de poursuivre leur quête intérieure.

Après Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous parlait de l'amour comme chemin vers l'infini, Ibn'Arabî qui nous conduisait vers quelques-uns des plus admirables paysages de la métaphysique universelle, l'Émir Abd el-Kader qui nous révélait la miséricorde comme accomplissement de la fidélité spirituelle, Hallâj qui nous enseignait le don total de soi, Al-Ghazâlî qui nous invitait à contempler l'admirable réconciliation de la raison et du cœur et Sohrawardî qui nous parlait de la sagesse comme lumière intérieure, Avicenne nous murmure quant à lui avec beaucoup de douceur que les plus hautes aventures intellectuelles de l'humanité ne trouvent véritablement leur accomplissement que lorsqu'elles consentent humblement à devenir également des aventures spirituelles.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'intelligence humaine, merveilleusement disponible à l'universalité spirituelle et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis plus de mille années entre la sagesse et la lumière.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des bibliothèques silencieusement ouvertes sur l'infini tout entier. Celle d'Avicenne appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus grandes illuminations humaines ne sont probablement jamais celles qui nous donnent définitivement toutes les réponses que nous poursuivons depuis toujours mais beaucoup plus généreusement celles qui nous rendent progressivement davantage capables de nous émerveiller ensemble devant les questions qu'il nous reste encore à contempler.

Peut-être est-ce finalement cela qu'Avicenne continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus intelligents que lorsqu'ils consentent humblement à laisser progressivement la sagesse illuminer leur propre intelligence.

Références principales du chapitre :

  • Avicenne, Le Canon de la médecine (Al-Qânûn fi al-Tibb), traductions latines et françaises partielles.
  • Avicenne, Le Livre de la Guérison (Kitâb al-Shifâ').
  • Avicenne, Le Livre des Directives et des Remarques (Kitâb al-Ishârât wa al-Tanbîhât).
  • Avicenne, Récits visionnaires, traduits et commentés par Henry Corbin.
  • Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Paris, Verdier, qui demeure aujourd'hui encore l'une des plus admirables introductions à la dimension spirituelle de son œuvre philosophique.
  • Dimitri Gutas, Avicenna and the Aristotelian Tradition, ouvrage majeur consacré à sa pensée philosophique.
  • Étienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge, consacré notamment à l'influence considérable exercée par Avicenne sur la pensée occidentale médiévale.
  • Les travaux d'Henry Corbin permettent enfin de découvrir l'extraordinaire profondeur spirituelle des récits visionnaires avicenniens qui continuent aujourd'hui encore d'accompagner notre émerveillement.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Omar Khayyâm (1048-1131) : La poésie de l'instant et l'éternité.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures humaines ne consistent probablement jamais à choisir entre l'intelligence et la poésie, entre la contemplation des étoiles et celle de notre propre cœur ou encore entre la fragile beauté de l'instant présent et l'éternité que nous poursuivons depuis toujours mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à les laisser poursuivre ensemble leur admirable conversation. Omar Khayyâm appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis près de mille années déjà, ses poèmes continuent silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus hautes formes de la sagesse humaine sont peut-être précisément celles qui nous apprennent progressivement à nous émerveiller davantage du temps qui nous est généreusement offert.

Ghiyâth ad-Dîn Abû al-Fath Omar ibn Ibrâhîm al-Khayyâm naît le 18 mai 1048 à Nichapur, dans l'actuel Iran, et s'y éteint le 4 décembre 1131 après avoir consacré l'essentiel de son existence aux mathématiques, à l'astronomie, à la philosophie et à cette immense conversation poursuivie depuis près de mille années entre la poésie et l'éternité. Mathématicien, astronome, philosophe et poète parmi les plus universellement admirés de la civilisation persane, il demeure probablement l'une des plus lumineuses figures offertes par l'Orient musulman à l'histoire intellectuelle et poétique de notre commune humanité.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette admirable fécondité intellectuelle dont nous avons déjà rencontré plusieurs manifestations au cours de notre voyage. Nous possédons parfois la regrettable habitude de ne retenir des grands hommes que l'une des dimensions de leur génie quand Omar Khayyâm nous rappelle avec beaucoup de douceur que les plus belles aventures humaines sont probablement celles qui consentent humblement à devenir infiniment plus vastes encore que les catégories auxquelles nous tentons parfois de les réduire.

Cette fidélité à l'émerveillement ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre qu'Omar Khayyâm ne saurait être présenté comme un simple poète persan supplémentaire de l'histoire universelle de la littérature. Son ambition intellectuelle et spirituelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à contempler avec gratitude l'admirable fragilité du temps qui leur est donné.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage. Peu d'hommes auront ainsi admirablement réussi à faire dialoguer au sein d'une même existence les mathématiques les plus exigeantes, l'observation minutieuse des étoiles et quelques-uns des plus beaux poèmes jamais consacrés à la condition humaine. Ses travaux consacrés aux équations cubiques demeurent aujourd'hui encore parmi les plus remarquables accomplissements mathématiques de son siècle tandis que la réforme du calendrier persan qu'il conduira sous le règne du sultan Malik Shâh (1055-1092) continuera de susciter l'admiration des historiens des sciences pour son exceptionnelle précision.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Goethe lorsqu'il poursuivait humblement sa conversation avec la poésie persane, d'Edward FitzGerald (1809-1883) dont la célèbre traduction anglaise des Rubâ'iyyât fera découvrir Omar Khayyâm au monde occidental ou encore celles d'Annemarie Schimmel lorsqu'elle nous rappelait que les plus grands poètes de l'Orient musulman ne cessent jamais véritablement de nous accompagner bien longtemps après que leurs auteurs ont eux-mêmes quitté ce monde ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux héritages humains possèdent toujours quelque chose d'universel à nous révéler.

Mais il est impossible de parler d'Omar Khayyâm sans évoquer ses admirables Rubâ'iyyât dont quelques quatrains continuent aujourd'hui encore de traverser les siècles avec une grâce infiniment précieuse.

Il écrivait ainsi :

« Sois heureux pour cet instant. Cet instant est ta vie. »

Cette admirable formule, bien qu'elle nous soit parvenue au terme d'une longue histoire de traductions et de transmissions successives, nous paraît particulièrement fidèle à l'esprit de son œuvre tout entière. Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages autrement qu'en consentant humblement à accueillir avec gratitude la beauté fragile du temps qui leur est généreusement offert.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle mérite toutefois d'être comprise avec beaucoup de précision. Omar Khayyâm ne nous invite jamais véritablement à quelque hédonisme simplificateur qui réduirait progressivement toute sagesse humaine à la seule célébration des plaisirs fugitifs de l'existence. Son œuvre apparaît infiniment plus profonde encore. Elle constitue probablement une admirable méditation consacrée au mystère du temps, à la fragilité humaine et à cette mystérieuse éternité dont nous découvrons progressivement qu'elle consent parfois à se laisser humblement contempler dans la beauté d'un seul instant.

Plus profondément encore peut-être, Omar Khayyâm nous enseigne que les plus belles aventures spirituelles de l'humanité ne commencent jamais véritablement ailleurs que dans cette admirable disponibilité intérieure qui permet progressivement aux hommes de devenir davantage attentifs à ce qu'ils possèdent déjà secrètement depuis toujours. Les étoiles qu'il contemplait avec émerveillement poursuivent aujourd'hui encore leur admirable conversation avec les poèmes qu'il nous a laissés comme si l'univers lui-même continuait silencieusement de nous rappeler que les plus hautes vérités humaines possèdent toujours quelque chose de merveilleusement simple à nous révéler.

Cette intuition nous paraît particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de douceur que les plus grands sages ne sont probablement jamais ceux qui nous enseignent exclusivement à mieux préparer demain mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous apprennent progressivement à habiter davantage aujourd'hui.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à l'intelligence humaine, merveilleusement disponible à la poésie du monde qui nous entoure et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis près de mille années entre le temps et l'éternité.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des jardins silencieusement ouverts sur le ciel tout entier. Celle d'Omar Khayyâm appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles révélations humaines ne sont probablement jamais celles qui nous donnent définitivement toutes les réponses que nous poursuivons depuis toujours mais beaucoup plus généreusement celles qui nous rendent progressivement davantage capables de nous émerveiller ensemble devant la fragile beauté du moment présent.

Peut-être est-ce finalement cela qu'Omar Khayyâm continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages que lorsqu'ils consentent humblement à contempler l'éternité qui demeure parfois secrètement cachée dans la grâce infiniment précieuse d'un seul instant.

Références principales du chapitre :

  • Omar Khayyâm, Les Rubâ'iyyât, nombreuses traductions françaises.
  • Omar Khayyâm, Traité sur les démonstrations des problèmes d'algèbre.
  • Edward FitzGerald, The Rubaiyat of Omar Khayyam, qui contribua très largement à sa découverte par le monde occidental.
  • Annemarie Schimmel, Les Dimensions mystiques de l'islam, consacrée notamment à la poésie spirituelle persane.
  • Seyyed Hossein Nasr, Islamic Science. An Illustrated Study, consacré notamment à l'apport scientifique d'Omar Khayyâm.
  • Jean-Claude Carrière et Nahal Tajadod, Les Rubâ'iyyât d'Omar Khayyâm, Paris, Albin Michel.
  • Les nombreux travaux consacrés à la réforme du calendrier persan permettent enfin d'apprécier l'exceptionnelle fécondité scientifique et philosophique de son œuvre.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Hâfez de Chiraz (v. 1315-1390) : Le poète qui fit rêver Goethe.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures humaines ne connaissent véritablement ni les frontières des civilisations ni même celles des siècles qui prétendent parfois les séparer mais beaucoup plus humblement encore consentent généreusement à poursuivre leur admirable conversation avec ceux qui continuent de s'émerveiller de leur beauté plusieurs centaines d'années après leur disparition. Hâfez appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus de six siècles déjà, ses poèmes continuent silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus belles vérités spirituelles de l'humanité consentent parfois à se laisser humblement contempler dans la grâce infiniment précieuse d'un seul vers.

Shams ad-Dîn Muhammad Hâfez de Chiraz naît vers 1315 à Chiraz, dans l'actuel Iran, et s'y éteint probablement vers 1390 après avoir consacré l'essentiel de son existence à la poésie, à la spiritualité musulmane et à cette immense conversation poursuivie depuis plusieurs siècles entre la beauté et les hommes. Poète parmi les plus universellement admirés de la littérature persane, il demeure probablement l'une des plus lumineuses figures offertes par l'Orient musulman à l'histoire universelle de la poésie.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe de cette admirable fidélité à la beauté dont il deviendra progressivement l'un des plus lumineux témoins. Nous connaissons finalement assez peu de choses certaines concernant sa vie et c'est peut-être là l'un des plus beaux paradoxes de son héritage. Les siècles ont progressivement estompé les contours exacts de son existence quand ses poèmes continuaient silencieusement de traverser le temps avec une inépuisable jeunesse. Comme si l'histoire elle-même avait humblement consenti à nous rappeler que les plus belles aventures humaines sont parfois celles dont l'œuvre survit infiniment plus longtemps encore que le souvenir précis des jours qui les ont vu naître.

Cette fidélité à la beauté ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Hâfez ne saurait être présenté comme un simple poète supplémentaire de la littérature persane classique. Son ambition spirituelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à laisser progressivement la beauté poursuivre son admirable conversation avec leur propre existence.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage poétique et spirituel. Peu d'hommes auront ainsi admirablement réussi à faire dialoguer au sein d'une même œuvre l'amour humain et l'amour divin, la fragile beauté du monde sensible et les plus hautes aspirations spirituelles offertes à notre commune humanité. Ses poèmes continuent aujourd'hui encore d'accompagner la vie quotidienne de plusieurs millions d'hommes et de femmes à travers le monde persan où son Dîvân demeure présent dans d'innombrables demeures comme un fidèle compagnon de route offert aux joies et aux espérances humaines.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Goethe lorsqu'il confessait avec émerveillement n'avoir « point d'égal à lui opposer », d'Annemarie Schimmel lorsqu'elle consacrait plusieurs décennies de son existence à la poésie persane ou encore celles de Leïli Anvar lorsqu'elle continue aujourd'hui encore de nous murmurer quelques-uns des plus beaux paysages spirituels offerts par la civilisation musulmane à notre commune humanité ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux héritages humains possèdent toujours quelque chose d'infiniment plus vaste qu'eux-mêmes à nous révéler.

Mais il est impossible de parler de Hâfez sans évoquer cette admirable rencontre spirituelle et poétique qui se produira plusieurs siècles après sa disparition dans le cabinet de travail d'un homme alors âgé de soixante-cinq années.

Nous sommes en 1814. Goethe découvre alors la traduction allemande des poèmes de Hâfez réalisée quelques années auparavant par Joseph von Hammer-Purgstall (1774-1856). Ce sera pour lui un véritable émerveillement dont il ne cessera jamais véritablement de nous parler jusqu'au soir de son existence. Quelques mois plus tard naîtra l'un des plus admirables ouvrages consacrés à la rencontre entre l'Orient et l'Occident : le Divan occidental-oriental (West-östlicher Divan).

Goethe y écrira notamment :

« Hâfez ! Avec toi seul je voudrais rivaliser. »

Et plus loin encore :

« Hâfez, ton verbe est aussi grand que l'éternité elle-même ; il n'a ni commencement ni fin. »

Ces admirables paroles nous paraissent particulièrement lumineuses tant elles résument probablement avec beaucoup de justesse ce que nous tentons humblement de raconter depuis le commencement de notre voyage. Les plus belles rencontres entre les civilisations ne commencent jamais véritablement par la volonté de convaincre mais beaucoup plus humblement encore par cette grâce infiniment précieuse qui nous est parfois offerte lorsque nous consentons simplement à nous émerveiller ensemble.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que l'Orient et l'Occident n'ont jamais véritablement cessé de dialoguer ensemble autrement qu'à travers ces hommes et ces femmes dont les œuvres poursuivent silencieusement leur admirable conversation avec les siècles qui leur succèdent.

Plus profondément encore peut-être, Hâfez nous enseigne que les plus hautes vérités spirituelles de l'humanité consentent parfois à se laisser humblement contempler dans la fragile beauté d'une rose, la grâce infiniment précieuse d'un poème ou encore la mystérieuse ivresse dont nous parlent depuis toujours les grands maîtres de la poésie persane lorsqu'ils célèbrent avec un même émerveillement l'amour, la beauté et l'infini.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Nous possédons parfois la regrettable habitude de réduire artificiellement les grands poètes mystiques de l'humanité à quelques interprétations exclusivement littérales ou symboliques comme s'il nous fallait absolument choisir entre elles. Hâfez nous enseigne précisément le contraire. Les plus beaux poèmes humains possèdent toujours quelque chose d'inépuisable à nous révéler parce qu'ils consentent humblement à demeurer infiniment plus vastes encore que les commentaires dont nous continuons généreusement de les entourer.

Son admirable Dîvân mérite naturellement d'être particulièrement souligné. Il demeure aujourd'hui encore l'un des plus extraordinaires sommets de la poésie universelle consacrés à la beauté, à l'amour et à cette mystérieuse conversation poursuivie depuis toujours entre le temps et l'éternité. Goethe lui-même ne cessera jamais véritablement de nous rappeler avec émerveillement qu'il avait trouvé en Hâfez non seulement un maître spirituel et poétique mais probablement également un ami dont huit siècles ne suffisaient toujours pas à diminuer la lumineuse présence.

Cette intuition nous paraît particulièrement belle.

Elle nous rappelle avec beaucoup de douceur que les plus grandes amitiés humaines ne connaissent parfois ni les frontières des langues ni même celles des siècles qui prétendent les séparer.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à la beauté, merveilleusement disponible à l'universalité humaine et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis plus de six siècles entre la poésie et l'amour.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des jardins silencieusement ouverts sur l'éternité tout entière. Celle de Hâfez appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus belles rencontres humaines ne sont probablement jamais celles que nous attendions depuis toujours mais beaucoup plus généreusement celles dont nous découvrons soudainement qu'elles continuaient déjà silencieusement de nous attendre depuis plusieurs siècles.

Peut-être est-ce finalement cela que Hâfez continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XIVème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les émerveillés disciples de la beauté.

Références principales du chapitre :

  • Hâfez de Chiraz, Le Dîvân de Hâfez, nombreuses traductions françaises.
  • Johann Wolfgang von Goethe, Le Divan occidental-oriental (West-östlicher Divan), inspiré directement de sa rencontre avec l'œuvre de Hâfez.
  • Joseph von Hammer-Purgstall, Der Diwan von Mohammed Schemseddin Hafis, première grande traduction allemande qui émerveilla Goethe.
  • Annemarie Schimmel, Le Triomphe du Soleil. Les dimensions spirituelles de la poésie persane, consacrée notamment à Hâfez.
  • Henry Corbin, En Islam iranien, Paris, Gallimard.
  • Leïli Anvar, nombreuses conférences consacrées à la poésie persane classique et à l'héritage spirituel de Hâfez.
  • Les travaux de Peter Avery, Dick Davis et Charles-Henri de Fouchécour constituent enfin d'admirables introductions à la profondeur poétique et spirituelle de son œuvre.
Les grands spirituels musulmans qui ont émerveillé l'Occident.

Mohammed Iqbal (1877-1938) : L'homme appelé à devenir davantage lui-même.

Il est des hommes dont toute l'existence semble avoir été consacrée à nous rappeler avec beaucoup de sérénité que les plus grandes aventures spirituelles de l'humanité ne consistent probablement jamais à nous éloigner progressivement de notre commune humanité mais beaucoup plus humblement encore à consentir généreusement à devenir davantage ce que nous étions déjà secrètement appelés à être depuis notre commencement. Mohammed Iqbal appartient assurément à cette admirable catégorie. Depuis plus d'un siècle déjà, ses poèmes continuent silencieusement de traverser les langues, les civilisations et les siècles afin de murmurer aux hommes que les plus hautes fidélités spirituelles sont probablement celles qui nous rendent progressivement davantage libres, davantage responsables et infiniment plus disponibles encore à la beauté du monde qui nous entoure.

Muhammad Iqbal naît le 9 novembre 1877 à Sialkot, dans l'actuel Pakistan, et s'éteint le 21 avril 1938 à Lahore après avoir consacré l'essentiel de son existence à la philosophie, à la poésie et à cette immense conversation poursuivie depuis plusieurs siècles entre l'Orient et l'Occident dont il demeure aujourd'hui encore l'un des plus lumineux témoins. Philosophe, poète, maître spirituel et penseur parmi les plus considérables du monde musulman contemporain, il demeure probablement l'une des plus admirables figures offertes à notre commune humanité par cette longue histoire des rencontres heureuses entre les civilisations dont nous sommes ensemble les reconnaissants héritiers.

Son existence possède quelque chose de profondément symbolique tant elle apparaît placée dès son commencement sous le signe du dialogue. Formé successivement à Lahore, à Cambridge, à Munich et à Londres, il poursuivra pendant toute son existence cette admirable conversation avec les plus grands héritages intellectuels de l'humanité comme si sa vie elle-même devait déjà secrètement annoncer que les plus belles aventures humaines ne commencent jamais véritablement par les frontières que nous dressons autour de nous-mêmes mais beaucoup plus humblement encore par celles que nous consentons généreusement à franchir ensemble.

Cette fidélité au dialogue ne le quittera jamais.

Il nous paraît particulièrement important de souligner dès les premières lignes de ce chapitre que Mohammed Iqbal ne saurait être présenté comme un simple philosophe musulman supplémentaire du XXème siècle. Son ambition intellectuelle et spirituelle apparaît infiniment plus vaste encore. Elle consiste probablement à nous rappeler avec beaucoup de simplicité que les hommes ne cessent jamais véritablement de devenir davantage eux-mêmes autrement qu'en consentant humblement à poursuivre ensemble leur propre métamorphose intérieure.

Cette intuition traverse silencieusement l'ensemble de son œuvre.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans l'universalité de son héritage philosophique et poétique. Peu d'hommes auront ainsi admirablement réussi à faire dialoguer dans une même existence Rûmî et Bergson (1859-1941), Goethe et le Coran, Nietzsche (1844-1900) et les plus hautes intuitions spirituelles offertes par l'islam classique. Là où notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude d'opposer artificiellement les héritages humains les uns aux autres comme si les civilisations constituaient autant de mondes définitivement étrangers entre eux, Mohammed Iqbal continue aujourd'hui encore de nous rappeler avec beaucoup de douceur que les plus grandes aventures intellectuelles de l'humanité furent presque toujours celles qui consentirent humblement à devenir davantage hospitalières à l'égard des vérités qu'elles rencontraient au cours de leur longue histoire.

Comment ne pas retrouver ici quelques-unes des admirations qui furent également celles de Goethe lorsqu'il contemplait avec émerveillement l'unité profonde de l'Orient et de l'Occident, de Louis Massignon lorsqu'il poursuivait humblement sa conversation avec la mystique musulmane ou encore celles de Mohammed Arkoun qui nous invitait à découvrir l'admirable fécondité intellectuelle de la civilisation musulmane ? Tous nous enseignent finalement avec leurs sensibilités respectives que les plus beaux héritages humains possèdent toujours quelque chose d'infiniment plus vaste encore qu'eux-mêmes à nous révéler.

Mais il est impossible de parler de Mohammed Iqbal sans évoquer cette admirable intuition qui traverse silencieusement toute son œuvre : l'homme demeure toujours appelé à devenir davantage lui-même.

Cette intuition mérite naturellement d'être comprise avec beaucoup de précision.

Nous possédons parfois la regrettable habitude de comprendre cette invitation comme une simple célébration moderne de l'individualité humaine. L'ambition d'Iqbal apparaît infiniment plus vaste encore. Le « moi » (Khudî) dont il nous entretient tout au long de son œuvre ne constitue jamais une invitation adressée aux hommes afin qu'ils deviennent davantage repliés sur eux-mêmes mais beaucoup plus humblement encore celle qui les appelle à devenir progressivement davantage responsables de la lumière qu'ils portent déjà secrètement en eux.

Il écrivait ainsi dans ses admirables Secrets du Moi (Asrâr-i-Khudî) :

« Élève ton moi à une telle hauteur que Dieu Lui-même te demande avant chaque destinée : dis-moi quel est ton désir ? »

Peu de vers dans l'histoire de la poésie philosophique universelle auront ainsi admirablement résumé toute son œuvre. Ils nous rappellent avec beaucoup de simplicité que les plus grandes aventures humaines ne consistent probablement jamais à devenir quelqu'un d'autre que nous-mêmes mais beaucoup plus généreusement encore à consentir humblement à devenir tout ce que nous étions secrètement appelés à être depuis toujours.

Cette leçon nous paraît aujourd'hui encore particulièrement lumineuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que les plus hautes fidélités spirituelles ne commencent jamais véritablement par l'effacement progressif de notre commune humanité mais beaucoup plus humblement encore par son admirable accomplissement.

Plus profondément encore peut-être, Mohammed Iqbal nous enseigne que les hommes ne deviennent jamais véritablement libres autrement qu'en consentant humblement à poursuivre ensemble leur propre croissance intérieure. Son œuvre apparaît ainsi comme une immense pédagogie de l'espérance adressée à notre temps. Elle nous murmure avec beaucoup de douceur que les plus belles promesses humaines demeurent toujours celles qu'il nous appartient encore d'accomplir ensemble.

Cette intuition nous paraît particulièrement précieuse.

Elle nous rappelle avec beaucoup de simplicité que l'homme constitue peut-être depuis toujours l'une des plus admirables promesses offertes à lui-même lorsqu'il consent généreusement à laisser progressivement l'amour, la sagesse, la beauté et la lumière poursuivre ensemble leur conversation avec son existence.

Son œuvre continue aujourd'hui encore de nous rappeler qu'il demeure possible d'être tout ensemble profondément fidèle à sa tradition spirituelle, merveilleusement disponible à l'universalité humaine et infiniment reconnaissant à l'égard de cette immense conversation poursuivie depuis plus d'un siècle entre la sagesse et l'espérance.

Il est enfin des vies qui ressemblent à des chemins silencieusement ouverts vers l'horizon tout entier. Celle de Mohammed Iqbal appartient assurément à cette admirable catégorie.

Plus profondément encore peut-être, elle nous enseigne que les plus beaux héritages humains ne sont probablement jamais ceux qui nous donnent définitivement toutes les réponses que nous poursuivons depuis toujours mais beaucoup plus généreusement ceux qui nous rendent progressivement davantage capables de devenir ce que nous étions déjà secrètement appelés à être.

Peut-être est-ce finalement cela que Mohammed Iqbal continue aujourd'hui encore de nous murmurer avec beaucoup de douceur depuis le XXème siècle : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus grands que lorsqu'ils consentent humblement à laisser progressivement l'amour, la lumière, la sagesse et la beauté faire de leur propre existence une promesse offerte à notre commune humanité.

Références principales du chapitre :

  • Mohammed Iqbal, Les Secrets du Moi (Asrâr-i-Khudî).
  • Mohammed Iqbal, Les Mystères du Non-Moi (Rumûz-i-Bekhudî).
  • Mohammed Iqbal, La Reconstruction de la pensée religieuse de l'islam, Paris, Maisonneuve et Larose.
  • Mohammed Iqbal, Le Livre de l'Éternité (Jâvid Nâmeh), admirable dialogue spirituel inspiré notamment de la Divine Comédie de Dante.
  • Annemarie Schimmel, Gabriel's Wing. A Study into the Religious Ideas of Sir Muhammad Iqbal.
  • Seyyed Hossein Nasr, nombreux travaux consacrés à la philosophie spirituelle d'Iqbal.
  • Les travaux d'Annemarie Schimmel demeurent enfin une admirable introduction à l'universalité philosophique et poétique de l'œuvre de Mohammed Iqbal.

Conclusion générale 

 

L'émerveillement demeure.

Pendant plusieurs mois, nous avons cheminé ensemble au milieu des bibliothèques, des poèmes, des jardins persans, des observatoires astronomiques, des monastères de la sagesse, des paysages lumineux de la métaphysique et des plus admirables conversations spirituelles offertes à notre commune humanité depuis plus de mille années déjà. Nous pensions écrire un ouvrage consacré à quelques grands spirituels musulmans et nous découvrons finalement au terme de notre voyage que nous étions peut-être beaucoup plus humblement en train de rendre hommage à l'une des plus extraordinaires aventures intellectuelles, spirituelles et poétiques offertes aux hommes depuis les commencements mêmes de leur histoire.

Nous pensions parler de l'islam et nous avons rencontré des hommes qui nous parlaient de l'amour, de la lumière, de la sagesse, de la beauté, de la miséricorde, de l'espérance et de l'émerveillement. Nous pensions écrire quelques biographies consacrées à de grands maîtres spirituels et nous découvrons aujourd'hui avec gratitude que nous étions beaucoup plus simplement en train de contempler quelques-unes des plus belles promesses offertes à notre commune humanité lorsqu'elle consent humblement à poursuivre encore un peu le voyage commencé bien longtemps avant notre naissance.

Car finalement qu'avons-nous rencontré tout au long de ce chemin ?

Nous avons rencontré Jalâl ad-Dîn Rûmî qui nous enseignait que l'amour constitue peut-être depuis toujours le plus beau chemin offert aux hommes afin qu'ils poursuivent humblement leur quête de l'infini. Nous avons rencontré Ibn'Arabî qui nous rappelait avec beaucoup de douceur que Dieu demeure toujours infiniment plus vaste encore que les mots dont nous consentons humblement à nous servir afin de parler de Lui. L'Émir Abd el-Kader nous révélait quant à lui que les plus hautes fidélités spirituelles ne trouvent véritablement leur accomplissement que lorsqu'elles consentent généreusement à devenir des gestes de miséricorde offerts aux hommes tandis qu'Hallâj nous enseignait que les plus grands amours humains possèdent parfois le prix de toute une existence librement offerte à ce qu'elle contemple depuis toujours.

Nous avons rencontré Al-Ghazâlî qui nous rappelait que les hommes ne deviennent jamais véritablement plus savants que lorsqu'ils consentent humblement à devenir infiniment plus sages tandis que Sohrawardî nous invitait à contempler avec émerveillement les paysages lumineux de la sagesse orientale dont les admirables intuitions continuent aujourd'hui encore de poursuivre silencieusement leur conversation avec notre temps. Avicenne nous révélait quant à lui que les plus hautes aventures intellectuelles de l'humanité sont également quelques-unes des plus admirables aventures spirituelles offertes aux hommes quand Omar Khayyâm nous murmurait avec beaucoup de douceur que l'éternité consent parfois à se laisser humblement contempler dans la fragile beauté d'un seul instant.

Nous avons enfin rencontré Hâfez qui fit rêver Goethe pendant plus de vingt années et Mohammed Iqbal qui nous invitait avec beaucoup d'espérance à devenir davantage nous-mêmes comme si toutes les promesses spirituelles dont nous avions contemplé ensemble la beauté depuis plusieurs siècles n'avaient peut-être finalement jamais eu d'autre ambition que celle de nous rendre progressivement davantage humains.

Il existe d'ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans cette galerie de portraits lorsque nous prenons enfin le temps de la contempler dans son ensemble. Car ces hommes ne pensent pas toujours exactement la même chose, ne poursuivent pas nécessairement les mêmes chemins spirituels et ne répondent pas toujours de manière identique aux grandes questions que leur adresse leur temps. Quelques-uns sont philosophes quand d'autres sont poètes, mystiques, médecins, astronomes ou encore maîtres spirituels. Certains nous parlent davantage de l'amour quand d'autres nous entretiennent de la sagesse, de la beauté ou encore de l'espérance humaine.

Et pourtant, quelque chose de profondément essentiel semble mystérieusement les réunir.

Tous continuent inlassablement de nous rappeler que les plus belles aventures humaines ne commencent jamais véritablement par les frontières que nous dressons autour de nous-mêmes mais beaucoup plus humblement encore par celles que nous consentons généreusement à franchir ensemble.

Peut-être est-ce finalement cela qui nous touche tant au terme de ce voyage.

Notre époque contemporaine possède parfois la regrettable habitude de nous parler des religions comme de questions auxquelles il conviendrait un jour d'apporter enfin les bonnes réponses philosophiques, politiques ou théologiques. Or, ces hommes nous enseignent précisément le contraire. Ils nous rappellent avec beaucoup de simplicité que les grandes traditions spirituelles de l'humanité furent également quelques-unes des plus extraordinaires aventures intellectuelles, philosophiques, scientifiques et poétiques offertes à notre commune humanité.

Car enfin, comment ne pas éprouver une certaine forme d'émerveillement lorsque nous contemplons ensemble ce que nous avons humblement reçu de ces mille années de sagesse ? Le plus grand médecin de l'Europe médiévale se nommait Avicenne sans avoir jamais quitté le monde musulman. Goethe poursuivait pendant plus de soixante années sa conversation avec Hâfez et le Coran. Louis Massignon consacrait près d'un demi-siècle de sa vie à Hallâj tandis qu'Henry Corbin contemplait avec émerveillement les admirables paysages spirituels d'Ibn'Arabî et de Sohrawardî. Eva de Vitray-Meyerovitch passait quarante années en compagnie de Rûmî tandis que Leïli Anvar continue aujourd'hui encore de nous murmurer quelques-uns des plus beaux poèmes de la mystique persane.

Les siècles passent et la conversation demeure.

Je voudrais enfin me permettre une dernière confidence.

Depuis plusieurs mois déjà, nous écrivons ensemble ces grands dossiers consacrés aux rencontres heureuses entre les hommes, les civilisations et les spiritualités. Le premier nous parlait de l'admiration des grands écrivains français pour l'islam. Le deuxième nous conduisait vers l'aventure intellectuelle et spirituelle des grands penseurs français et européens qui consentirent humblement à poursuivre leur conversation avec l'islam. Le troisième nous révélait quelques-uns des plus beaux visages de l'islam contemporain tandis que celui-ci nous invitait enfin à contempler avec émerveillement les plus admirables paysages spirituels offerts à notre commune humanité depuis plus de mille années.

Je m'aperçois aujourd'hui que nous n'avons peut-être jamais véritablement écrit quatre dossiers différents.

Nous avons toujours raconté la même histoire.

Celle des rencontres heureuses entre les hommes.

Plus profondément encore peut-être, nous pensions entreprendre un voyage consacré aux spiritualités quand nous découvrons aujourd'hui avec gratitude que nous n'avons jamais véritablement parlé que d'une seule chose depuis plusieurs milliers de pages maintenant : l'inépuisable beauté de l'intelligence humaine lorsqu'elle consent humblement à s'émerveiller de ce qu'elle reçoit des autres intelligences humaines.

Je crois enfin avoir compris ce qui me touche le plus profondément dans l'ensemble des vies que nous avons contemplées ensemble depuis plusieurs mois.

Aucun de ces hommes ne nous demande véritablement de devenir semblables à lui. Rûmî ne nous demande pas de devenir poètes. Avicenne ne nous invite pas à devenir médecins ou philosophes. Mohammed Iqbal ne nous appelle pas davantage à emprunter exactement son propre chemin. Tous nous adressent au contraire avec beaucoup de douceur la même invitation infiniment simple : poursuivez humblement votre propre voyage.

Peut-être est-ce finalement cela que les plus grands spirituels musulmans continuent aujourd'hui encore de nous murmurer depuis plus de mille années.

Les hommes ne deviennent jamais véritablement plus grands que lorsqu'ils consentent humblement à s'émerveiller ensemble de ce qu'ils ont reçu les uns des autres.

Et peut-être également que les plus belles rencontres entre les civilisations ne commencent jamais véritablement ailleurs que dans cette grâce infiniment précieuse qui nous est parfois offerte lorsque nous découvrons soudainement avec gratitude que ceux que nous pensions partir rencontrer aujourd'hui nous attendaient déjà silencieusement depuis plusieurs siècles.

L'émerveillement demeure.

Il demeure dans quelques vers de Rûmî murmurés depuis huit siècles déjà au cœur de notre commune humanité. Il demeure dans les admirables paysages spirituels d'Ibn'Arabî, dans les jardins de Hâfez, dans les bibliothèques d'Avicenne ou encore dans l'espérance offerte par Mohammed Iqbal à notre temps. Il demeure également dans les regards émerveillés de Goethe, de Louis Massignon, d'Henry Corbin ou d'Eva de Vitray-Meyerovitch qui poursuivent aujourd'hui encore leur admirable conversation avec eux.

Il demeure enfin en chacun d'entre nous lorsque nous consentons humblement à poursuivre encore un peu le voyage.

Car peut-être est-ce finalement la plus belle leçon offerte par ces mille années de sagesse, de poésie et de lumière : les hommes ne deviennent jamais véritablement plus sages, plus fraternels ou plus humains que lorsqu'ils consentent humblement à demeurer jusqu'au soir de leur existence les émerveillés disciples de la beauté qu'ils continuent ensemble de découvrir dans le monde, dans les autres et parfois même au plus profond d'eux-mêmes.

L'émerveillement demeure.

Et puisse-t-il ne jamais nous quitter.

Jean-Laurent Turbet

 

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La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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