Les grands écrivains français et l'Islam. Une admiration oubliée.
« Dieu appartient à l'Orient ! Dieu appartient à l'Occident ! Les terres du Nord et du Sud reposent dans la paix de ses mains. »
Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), West-östlicher Divan (Le Divan occidental-oriental, 1819).
Introduction. Une islamophilie française oubliée.
Parfois mes articles naissent de petites choses. Lors d’un commentaire sur une citation de Lamartine publié sur Facebook où je disais que de grands écrivains français avaient apprécié (et plus que ça) l’islam et son prophète, mon ami Jean-Robert a mis comme commentaire « as-tu des références sourcées ». Je lui ai bien volontiers répondu (brièvement). Mais je me suis dit que cela méritait bien un article beaucoup plus documenté : c’est celui-ci. En viendront certainement d’autres comme « les penseurs européens et l’islam » et « ils pensent l’islam aujourd’hui en France » (les titres sont tout à fait provisoires). Il est vrai qu’en cette période d’islamophobie galopante, penser que de grands écrivains français (comme Lamartine, Hugo et Dumas) aient pu non seulement être intéressés par l’islam et son prophète mais en plus en dire du bien, cela peut sembler étrange ! Et pourtant c’est bien vrai ! A ces portraits j’ai rejouté Goethe, car tel est mon bon plaisir et parce que c’est le plus français des écrivains allemands !
Il est des mémoires qui s'effacent avec le temps sans que l'on sache toujours pour quelles raisons elles disparaissent de notre horizon intellectuel. La nôtre a presque entièrement oublié que quelques-uns des plus grands écrivains français furent également parmi les plus admiratifs de l'islam, du Coran, du Prophète Muhammad et du monde arabo-musulman. Nous continuons d'enseigner Lamartine, Victor Hugo ou Alexandre Dumas sur les bancs de l'école de la République sans toujours savoir qu'ils consacrèrent certaines de leurs plus belles pages à célébrer la grandeur spirituelle de Muhammad, à admirer la simplicité du monothéisme musulman, à méditer la beauté du texte coranique ou encore à s'émerveiller devant l'hospitalité des peuples qu'ils rencontrèrent en Orient.
Cette histoire est pourtant aussi la nôtre (eh oui !). Elle appartient tout autant à notre patrimoine littéraire national que les Méditations poétiques, Les Misérables ou Les Trois Mousquetaires. Elle raconte une France aujourd'hui largement oubliée, celle qui regardait l'Orient avec admiration davantage qu'avec méfiance, celle qui voyait dans l'islam non pas une civilisation étrangère au destin spirituel de l'humanité, mais l'une des expressions les plus remarquables de sa quête du divin.
Il serait naturellement abusif d'affirmer que le XIXe siècle français fut unanimement admiratif de l'islam. Il ne le fut pas davantage qu'il ne fut unanimement critique. Les représentations de l'islam y furent nombreuses, contradictoires et parfois antagonistes. Elles accompagnèrent les grands mouvements intellectuels, politiques et coloniaux de leur temps. L'islam fut tantôt admiré, tantôt incompris, tantôt instrumentalisé. Pourtant, au milieu de ces regards multiples, une tradition intellectuelle particulière mérite aujourd'hui d'être redécouverte : celle d'une authentique admiration littéraire et spirituelle portée par quelques-uns des plus grands noms de notre patrimoine culturel.
L'historien Louis Blin (1957-) a consacré plusieurs ouvrages et articles remarquables à cette question qu'il qualifie lui-même d'« islamophilie française ». Il a notamment montré combien le regard porté par certains écrivains français sur l'islam fut infiniment plus nuancé, plus admiratif et plus complexe que ne le laisse parfois supposer notre mémoire collective contemporaine rongée par l’islamophobie. L'admiration pour Muhammad, le Coran ou la civilisation musulmane ne constitua pas une curiosité marginale de quelques orientalistes isolés. Elle participa plus largement à cette découverte intellectuelle et spirituelle de l'Orient qui marqua profondément le XIXe siècle européen.
Il est d'ailleurs particulièrement significatif que les trois écrivains auxquels nous consacrons principalement cette étude ne soient pas des figures secondaires de notre littérature nationale. Alphonse de Lamartine (1790-1869), Victor Hugo (1802-1885) et Alexandre Dumas (1802-1870) figurent parmi ceux que l'on pourrait presque appeler les écrivains les plus français de leur siècle. Ils incarnent à eux seuls une certaine idée de la France littéraire, politique et spirituelle. Que leur admiration pour l'islam soit aujourd'hui presque entièrement oubliée constitue en soi un fait historique et sociologique digne qui mérite d’être souligné.
Nous ajouterons à cette galerie française une figure européenne majeure, celle de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), immense poète allemand, dont la méditation du Coran accompagna plus de soixante années d'une vie intellectuelle exceptionnelle. Son regard sur l'islam offre un remarquable contrepoint européen aux admirations françaises qui constituent le cœur de notre propos.
Le sujet de cet article n'est donc ni la conversion de ces auteurs à l'islam – qui n'eut jamais lieu –, ni l'effacement de leurs propres traditions spirituelles. Il est infiniment plus beau et plus profond. Il s'agit simplement de raconter cette histoire oubliée d'une admiration française et européenne pour l'islam, le Coran, Muhammad et la civilisation musulmane, une admiration qui n'impliquait nullement l'abandon de soi-même mais qui procédait au contraire de cette capacité propre aux grands esprits à reconnaître la beauté spirituelle là où elle se manifeste.
I. La France du XIXe siècle à la découverte de l'Islam
Le XIXe siècle français découvre l'Orient avec une intensité sans précédent. Les voyages se multiplient. Les traductions du Coran deviennent plus accessibles. Les récits des voyageurs alimentent l'imaginaire européen tandis que les grands écrivains entreprennent eux-mêmes leurs propres pèlerinages intellectuels vers cet Orient dont ils espèrent qu'il leur révélera quelque chose des origines spirituelles de l'humanité.
Cet Orient n'est naturellement pas exempt des projections et des fantasmes orientalistes propres à son temps. Il serait naïf de l'idéaliser rétrospectivement. Mais il serait tout aussi inexact de réduire le regard porté sur lui aux seules logiques coloniales ou politiques. Une authentique fascination spirituelle accompagne également cette découverte.
François-René de Chateaubriand (1768-1848), Gérard de Nerval (1808-1855), Gustave Flaubert (1821-1880), Pierre Loti (1850-1923) ou encore Isabelle Eberhardt (1877-1904) participeront chacun à leur manière à cette longue conversation intellectuelle entre l'Europe et l'Orient. Certains s'émerveilleront devant ses paysages, d'autres devant sa mystique ou ses traditions religieuses. Quelques-uns iront jusqu'à faire de cette rencontre l'événement fondateur de leur propre existence spirituelle.
Pour Lamartine, Hugo ou Dumas, l'Orient musulman n'est jamais seulement un décor exotique. Il devient un lieu de méditation philosophique, religieuse et poétique. Ils y découvrent une autre manière de dire Dieu, une autre manière de prier, une autre manière enfin d'habiter le monde.
C'est probablement là que réside l'originalité profonde de leur regard. Ils ne se contentent pas d'admirer des monuments ou des paysages. Ils admirent des hommes, des peuples et des traditions spirituelles. Leur fascination porte autant sur le texte coranique que sur les gestes quotidiens de la piété musulmane, autant sur Muhammad que sur l'hospitalité arabe dont ils célèbrent inlassablement les vertus.
Il ne faudrait donc pas parler ici d'une simple curiosité orientaliste mais bien d'une authentique rencontre spirituelle et intellectuelle dont les traces demeurent encore aujourd'hui dans quelques-unes des plus belles pages de notre littérature.
Dans cette longue histoire française de l'admiration, nul ne fut probablement plus enthousiaste qu'Alphonse de Lamartine lui-même.
II. Alphonse de Lamartine (1790-1869) : « Quel homme fut plus grand ? »
Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine naît le 21 octobre 1790 à Mâcon et s'éteint le 28 février 1869 à Paris. Poète, romancier, historien, académicien, diplomate et homme politique, il demeure l'une des plus grandes figures du romantisme français et sans doute l'un des écrivains qui contribuèrent le plus profondément à modifier le regard que la France du XIXe siècle porta sur l'islam et le monde arabe. Son admiration pour Muhammad, pour le Coran et pour la civilisation musulmane ne fut nullement l'effet passager d'un voyage en Orient ou d'une curiosité exotique propre à son époque. Elle accompagna au contraire plusieurs décennies de réflexion historique, philosophique et spirituelle dont témoignent notamment son Voyage en Orient publié en 1835 et sa monumentale Histoire de la Turquie publiée entre 1854 et 1855.
Si Victor Hugo fut le poète du Coran et Alexandre Dumas celui de l'émerveillement oriental, Lamartine apparaît probablement comme le plus admiratif des trois écrivains français dont je parle dans cet article. Il est également celui qui ira le plus loin dans sa célébration de la personnalité historique et spirituelle du Prophète de l'islam. Son admiration est si profonde qu'elle surprend encore aujourd'hui le lecteur contemporain qui découvre ses textes pour la première fois.
Il faut naturellement se garder d'anachronismes ou d'approximations historiques. Lamartine demeure profondément marqué par sa culture chrétienne tout au long de sa vie. Son regard sur l'islam est celui d'un homme du XIXe siècle qui cherche dans les grandes traditions religieuses de l'humanité une confirmation de l'universalité du sentiment religieux. Son admiration n'en est pas moins authentique et ses textes comptent parmi les plus beaux jamais écrits en langue française sur Muhammad.
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Son Voyage en Orient constitue à cet égard une étape fondamentale de sa pensée. L'Orient qu'il découvre n'est pas celui des seuls monuments ou des paysages bibliques. C'est également celui des peuples qui l'habitent, de leur hospitalité et de leur spiritualité quotidienne.
Lamartine y admire particulièrement ce qu'il appelle la simplicité du monothéisme musulman et la profonde religiosité des peuples qu'il rencontre.
Il écrit ainsi :
« Il n'y a point de religion plus tolérante que la religion des musulmans. »
Et il ajoute quelques pages plus loin :
« Le mahométisme est la religion la moins compliquée de dogmes et la plus dégagée des superstitions humaines. »
Ces quelques lignes méritent d'être replacées dans leur contexte historique.
Nous sommes en 1835. L'Europe chrétienne regarde encore très largement l'islam à travers les représentations héritées des siècles précédents. En 1830 a commencé l'immonde conquête de l'Algérie. Qu'un écrivain français de premier plan puisse écrire publiquement de telles phrases constitue déjà en soi un événement intellectuel considérable. Lamartine n'admire pas seulement certains aspects de la civilisation musulmane. Il admire également ce qu'il perçoit comme la simplicité théologique du monothéisme islamique et sa capacité à maintenir un rapport immédiat entre l'homme et Dieu.
Son admiration ne s'arrête cependant pas à la seule religion musulmane. Elle s'étend également aux peuples qui l'incarnent quotidiennement. Il écrit encore dans le Voyage en Orient :
« Je ne connais point de peuple plus naturellement religieux que les musulmans. »
Cette formule résume admirablement l'une des constantes de son œuvre. Ce qui frappe Lamartine en Orient c'est ce qu'il voit. Il admire la simplicité des pratiques religieuses musulmanes, leur caractère quotidien et presque naturel, la présence permanente de Dieu dans l'existence des hommes qu'il rencontre. Là où d'autres voyageurs ne contemplent que l'exotisme des paysages orientaux, Lamartine découvre une civilisation dont la spiritualité imprègne encore chacun des gestes de la vie ordinaire.
Mais c'est incontestablement dans son Histoire de la Turquie que son admiration pour Muhammad atteint son expression la plus célèbre et probablement la plus accomplie.
L'on ne saurait trop insister sur le caractère exceptionnel des pages qu'il consacre au Prophète de l'islam. Elles figurent parmi les textes les plus souvent cités lorsqu'il est question des regards admiratifs portés sur Muhammad par des penseurs européens. Encore convient-il de rappeler que la formule devenue célèbre n'est que l'aboutissement d'une longue méditation historique consacrée à son œuvre religieuse, politique et spirituelle.
Lamartine écrit ainsi :
« Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens et l'immensité des résultats sont les trois mesures du génie de l'homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l'histoire moderne à Mahomet ? »
Il poursuit immédiatement :
« Les plus fameux n'ont remué que des armes, des lois et des empires. Ils n'ont fondé, quand ils ont fondé quelque chose, que des puissances matérielles souvent écroulées avant eux. Celui-ci a remué des armées, des législations, des empires, des peuples, des dynasties, des millions d'hommes sur un tiers du globe habité ; mais il a remué de plus des autels, des dieux, des religions, des idées, des croyances et des âmes. »
Et sa conclusion demeure aujourd'hui encore l'une des plus célèbres de notre littérature :
« Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d'idées, restaurateur de dogmes rationnels, d'un culte sans images, fondateur de vingt empires terrestres et d'un empire spirituel, voilà Mahomet ! À toutes les échelles où l'on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ? »
Ces quelques lignes méritent sans doute davantage qu'une simple citation tant elles éclairent la pensée de Lamartine. Elles ne procèdent nullement d'un enthousiasme passager ou d'une admiration aveugle. L'écrivain cherche au contraire à mesurer la grandeur historique de Muhammad à l'aune des critères qu'il applique à tous les grands personnages de l'histoire universelle. Le génie politique, la profondeur spirituelle, l'influence religieuse et la transformation durable des sociétés humaines constituent pour lui autant de critères permettant d'apprécier la place singulière qu'occupe Muhammad dans l'histoire de l'humanité.
Il ajoute encore :
« Jamais homme ne se proposa volontairement ou involontairement un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : renverser les superstitions interposées entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l'homme et l'homme à Dieu. »
Ce que Lamartine admire avant toute autre chose dans l'islam est peut-être précisément cette simplicité théologique qui lui apparaît comme une restauration du monothéisme le plus pur. Il croit discerner dans le message coranique cette volonté constante de replacer l'homme en présence immédiate de Dieu, sans médiation inutile et sans complication dogmatique excessive.
Il serait toutefois inexact de limiter l'admiration de Lamartine au seul Prophète de l'islam. Celle-ci s'étend également à l'ensemble de la civilisation musulmane dont il célèbre inlassablement l'hospitalité, la religiosité et les vertus morales. J'insiste évidemment sur les vertus morales, par rapport à un occident tellement dévoyé et corrompu. L'Orient musulman apparaît sous sa plume comme un lieu privilégié où l'homme moderne peut encore contempler l'alliance harmonieuse entre la spiritualité et l'existence quotidienne.
Le lecteur contemporain sera peut-être surpris de constater combien cette admiration traverse l'ensemble de son œuvre orientale. Elle ne constitue jamais une simple parenthèse intellectuelle. Elle accompagne plusieurs décennies de sa vie littéraire et participe plus largement à cette quête permanente d'une religion universelle dont témoignent déjà ses Méditations poétiques et qui trouvera dans son dialogue avec l'Orient musulman quelques-unes de ses plus belles expressions.
On pourrait finalement dire qu'aucun écrivain français du XIXe siècle n'aura écrit des pages plus admiratives sur Muhammad qu'Alphonse de Lamartine. Son célèbre « Quel homme fut plus grand ? » ne constitue pas seulement l'une des plus belles déclarations jamais consacrées au Prophète de l'islam ; il nous rappelle également que la France littéraire du XIXe siècle fut capable de regarder l'islam avec émerveillement, respect et admiration. Cette mémoire oubliée appartient elle aussi à notre patrimoine commun.
C'est oublié également et ruiné, que ce pacifiste végétarien meurt en 1869. Son admiration pour l'islam lui a valut de solides inimitiés; il fut invisibilisé et conspué pour cela. Il meurt seul et quelques personnes seulement suivent sont enterrement.
Références principales du chapitre :
° Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, Paris, 1835.
° Alphonse de Lamartine, Histoire de la Turquie, Paris, 1854-1855, chapitre « Mahomet ».
° Louis Blin, Lamartine passeur d'islam, Paris 2024.
III. Victor Hugo (1802-1885) : le poète du Coran et du Prophète.
Victor-Marie Hugo naît le 26 février 1802 à Besançon (ce siècle avait deux ans...) et s'éteint le 22 mai 1885 à Paris. Son entrée au Panthéon, le 1er juin 1885, donnera lieu à l'une des plus importantes manifestations populaires que la France ait jamais connues. Poète, romancier, dramaturge, homme politique et académicien, Victor Hugo occupe dans notre patrimoine littéraire une place si singulière qu'il semble parfois résumer à lui seul tout le XIXe siècle français.
Si Lamartine apparaît comme le plus admiratif de Muhammad lui-même, Victor Hugo est probablement celui qui célèbre avec le plus de souffle poétique la grandeur spirituelle de l'islam, la beauté du texte coranique et l'universalité du message religieux qu'il croit y discerner. Son regard sur l'islam est toutefois différent de celui de Lamartine. Là où ce dernier entreprend presque un travail d'historien et de philosophe, Hugo demeure avant tout poète. L'islam qu'il contemple est celui des grandes figures spirituelles de l'humanité qui peuplent La Légende des siècles. Muhammad y prend naturellement place aux côtés des prophètes, des sages, des rois et des héros qui composent cette immense fresque de l'aventure humaine.
Il serait d'ailleurs particulièrement réducteur de limiter l'intérêt de Victor Hugo pour l'islam au seul poème L'An neuf de l'Hégire. Plusieurs textes témoignent en effet de sa fascination pour le Coran et pour le Prophète de l'islam.
Son œuvre poétique comporte notamment L'An neuf de l'Hégire, Mahomet, Le Cèdre ainsi que le remarquable Verset du Koran, directement inspiré de la sourate XCIX du Coran (Az-Zalzalah – « Le Tremblement de terre »).
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Ces textes ne constituent nullement des curiosités marginales au sein de son œuvre. Ils participent au contraire de cette immense méditation poétique sur les religions et l'histoire universelle qui traverse La Légende des siècles. Hugo ne célèbre pas seulement le christianisme, il contemple les grandes manifestations du sentiment religieux dans l'histoire des peuples et cherche à en exprimer la portée universelle.
Le plus célèbre de ces textes demeure incontestablement L'An neuf de l'Hégire, publié dans La Légende des siècles en 1858. Victor Hugo y évoque les derniers jours du Prophète Muhammad quelques mois avant sa mort. Le regard qu'il porte sur lui surprend encore aujourd'hui par sa profondeur spirituelle et son humanité. Loin des représentations polémiques qui avaient parfois prévalu dans la littérature européenne des siècles précédents, Muhammad apparaît sous sa plume comme un homme humble, pauvre et entièrement tourné vers Dieu.
Hugo écrit ainsi :
« Il avait dans sa chambre une outre suspendue,
Quelques pains d'orge, un lit de feuilles de palmier,
Un manteau de poil rude et qu'il raccommodait,
Et son âme était pleine de toutes les clartés. »
Ce n'est pas le conquérant ou le chef politique qui intéresse d'abord Victor Hugo, mais bien l'homme spirituel. La pauvreté volontaire du Prophète, sa simplicité et son humilité constituent les premiers traits qu'il choisit de célébrer. Muhammad n'est pas présenté comme un souverain triomphant mais comme un sage dont toute l'existence demeure ordonnée à la présence divine.
Quelques vers plus loin, Hugo met dans sa bouche ces recommandations adressées à ses compagnons :
« Soyez hospitaliers ; soyez saints ; soyez justes. »
Cette triple injonction pourrait presque constituer à elle seule un résumé des vertus que Victor Hugo admire dans l'islam. L'hospitalité, la sainteté et la justice apparaissent sous sa plume comme trois expressions complémentaires d'une même spiritualité tournée tout à la fois vers Dieu et vers les hommes.
Il poursuit encore :
« En priant, que vos corps touchent partout la terre. »
Il est difficile de ne pas voir dans ces quelques mots l'admiration discrète du poète pour la prosternation musulmane dont il saisit admirablement la portée symbolique. La grandeur de l'homme ne réside précisément que dans sa capacité à reconnaître plus grand que lui-même. Le geste liturgique devient ainsi, sous la plume de Victor Hugo, une leçon universelle d'humilité.
Mais l'un des passages les plus remarquables du poème demeure sans doute celui où le Prophète parle de lui-même :
« Peuple, je suis l'aveugle et je suis l'ignorant.
Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. »
Ces vers permettent de mieux comprendre ce qui distingue profondément le regard de Victor Hugo de celui de Lamartine. Là où Lamartine célèbre essentiellement la grandeur historique et spirituelle de Muhammad, Hugo contemple davantage son humilité devant Dieu. Le véritable héros hugolien n'est jamais celui qui s'élève lui-même mais celui qui consent à s'effacer devant l'infini.
L'admiration de Victor Hugo pour le texte coranique apparaît peut-être avec encore davantage de netteté dans son poème intitulé Verset du Koran. Inspiré des premiers versets de la sourate XCIX du Coran, il témoigne de sa fascination pour la puissance poétique et eschatologique des images coraniques.
Le poème s'ouvre ainsi :
« La terre tremblera d'un profond tremblement ;
Les hommes demanderont : Qu'a-t-elle donc ? »
Victor Hugo ne se contente pas ici de traduire ou d'adapter un texte religieux. Il dialogue véritablement avec lui. Il retrouve dans les images coraniques cette puissance cosmique qui irrigue déjà sa propre poésie. Les montagnes qui s'effondrent, les mondes qui tremblent et les hommes confrontés au mystère de leur destinée appartiennent également à l'univers poétique des Contemplations et de La Légende des siècles. L'on pourrait presque dire que le texte coranique trouve naturellement sa place dans cette immense symphonie spirituelle que constitue l'œuvre hugolienne.
Il convient également de mentionner le poème Le Cèdre dont le symbolisme mérite d'être souligné. Victor Hugo y fait dialoguer symboliquement l'Orient et l'Occident, le christianisme et l'islam, saint Jean l'Évangéliste et le calife Omar. L'on retrouve ici l'une des intuitions les plus constantes de sa pensée religieuse : les grandes traditions spirituelles de l'humanité ne s'excluent pas mutuellement mais participent ensemble à la longue marche de l'humanité vers Dieu.
Cette dimension universaliste de son œuvre explique sans doute pourquoi Muhammad apparaît si naturellement dans La Légende des siècles. Victor Hugo ne célèbre pas seulement un homme ou une religion particulière ; il contemple l'un des grands moments de l'histoire spirituelle de l'humanité. Muhammad rejoint ainsi Moïse, Jésus ou Bouddha dans cette immense procession des grandes figures religieuses auxquelles il consacre certaines des plus belles pages de son œuvre.
On pourrait finalement dire que Victor Hugo ne regarde pas l'islam comme une religion étrangère à sa propre méditation spirituelle. Il l'accueille au contraire au sein de cette immense cathédrale poétique qu'est La Légende des siècles. Muhammad y apparaît non seulement comme le fondateur d'une grande religion universelle, mais également comme l'une des plus hautes figures spirituelles de l'aventure humaine.
Cette admiration poétique et spirituelle constitue elle aussi un héritage oublié de notre patrimoine littéraire national. Nous continuons à célébrer Victor Hugo comme le poète de la liberté, de la justice et de la fraternité sans toujours nous souvenir qu'il fut également, dans quelques-uns de ses plus beaux vers, le poète du Coran, de l'Hégire et de l'humble grandeur du Prophète Muhammad.
Références principales du chapitre :
° Victor Hugo, La Légende des siècles, première série, Paris, 1859.
° Victor Hugo, « L'An neuf de l'Hégire », La Légende des siècles.
° Victor Hugo, « Mahomet », La Légende des siècles.
° Victor Hugo, « Le Cèdre », La Légende des siècles.
° Victor Hugo, « Verset du Koran », La Légende des siècles.
° Louis Blin, travaux consacrés à Victor Hugo et l'islam.
IV. Alexandre Dumas (1802-1870) : l'Orient musulman et la fraternité des peuples.
Alexandre Davy de La Pailleterie, dit Alexandre Dumas, naît le 24 juillet 1802 à Villers-Cotterêts et s'éteint le 5 décembre 1870 à Puys, près de Dieppe. Romancier, dramaturge, journaliste, homme de théâtre et voyageur infatigable, il demeure l'un des écrivains français les plus populaires et les plus traduits au monde. Ses romans peuplent encore aujourd'hui notre imaginaire collectif et les noms d'Edmond Dantès, de d'Artagnan ou des Trois Mousquetaires appartiennent désormais au patrimoine universel de la littérature.
L'on sait généralement moins qu'Alexandre Dumas fut également un grand voyageur et que son amour de l'Orient l'accompagna tout au long de sa vie. Il parcourut l'Espagne, l'Italie, la Russie, le Caucase, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient avec cette curiosité inlassable qui caractérise toute son œuvre. Ses récits de voyage constituent aujourd'hui encore un témoignage particulièrement précieux sur la fascination qu'exerça l'Orient musulman sur une partie importante des élites intellectuelles européennes du XIXe siècle.
Son regard diffère cependant profondément de celui de Lamartine ou de Victor Hugo. Là où Lamartine contemple la grandeur historique et spirituelle de Muhammad et où Victor Hugo célèbre poétiquement la beauté du Coran, Alexandre Dumas s'émerveille avant tout des hommes, des paysages et des civilisations qu'il découvre. Son admiration est moins théologique que profondément humaine. Ce sont les hommes qui l'intéressent. Ce sont les peuples musulmans eux-mêmes qui deviennent sous sa plume les témoins vivants d'une certaine manière d'habiter le monde.
Il écrit ainsi dans ses récits de voyage cette phrase admirable qui pourrait presque résumer son rapport à l'Orient :
« Dès qu'un étranger touche la terre d'Orient, il lui pousse des racines aux pieds. »
L'Orient n'est pas ici un simple lieu géographique. Il devient presque une patrie spirituelle provisoire dont la beauté et l'hospitalité retiennent irrésistiblement le voyageur. Celui qui y pénètre ne demeure jamais tout à fait le même qu'auparavant.
Plus encore que les monuments ou les paysages, Alexandre Dumas admire les peuples qu'il rencontre. Il écrit ainsi à propos des Arabes d'Afrique du Nord :
« Les Arabes ont toutes les vertus des peuples primitifs : ils sont hospitaliers, sobres, courageux et religieux. »
Naturellement, cette citation doit être replacée dans le contexte intellectuel du XIXe siècle et dans le vocabulaire anthropologique propre à son époque. L'expression « peuples primitifs », qui nous paraît aujourd'hui particulièrement datée, n'avait pas alors nécessairement la connotation péjorative que nous lui associons spontanément. Elle désignait fréquemment, sous la plume des écrivains romantiques, des peuples supposés avoir conservé quelque chose de la simplicité et des vertus originelles de l'humanité.
Ce sont précisément ces vertus que célèbre Alexandre Dumas. L'hospitalité arabe revient d'ailleurs constamment sous sa plume. Elle le fascine parce qu'elle lui apparaît comme l'expression concrète d'une civilisation dont les fondements spirituels irriguent encore les gestes les plus quotidiens de l'existence humaine. L'étranger n'y est jamais seulement toléré. Il y est accueilli.
Cette hospitalité orientale occupe une place tout à fait singulière dans l'imaginaire du XIXe siècle français. Alexandre Dumas lui consacre cependant quelques-unes de ses plus belles pages. Son Orient n'est pas seulement celui des mosquées ou des palais. Il est également celui des tentes ouvertes aux voyageurs, du partage du pain et du café, des longues conversations qui abolissent momentanément les distances entre les hommes et les civilisations.
Il admire également la place qu'occupe la religion dans la vie quotidienne des peuples musulmans. Son regard n'est jamais celui d'un théologien étudiant les doctrines religieuses comparées. Il demeure celui d'un homme profondément touché par ce qu'il voit. La présence permanente du sacré dans les gestes ordinaires lui apparaît comme l'un des traits les plus remarquables des sociétés qu'il découvre.
L'on pourrait presque dire que là où Lamartine admire l'islam et où Victor Hugo admire le Coran, Alexandre Dumas admire avant tout les musulmans eux-mêmes. Son regard porte moins sur les textes fondateurs que sur les hommes qui les font vivre quotidiennement. Cette différence mérite d'être soulignée tant elle contribue à la richesse et à la diversité des admirations françaises dont nous tentons ici de retracer l'histoire.
Son œuvre témoigne également d'une profonde sympathie pour le monde arabe. Il refuse souvent les simplifications ou les caricatures qui accompagnent alors certains discours coloniaux. Loin d'opposer radicalement l'Europe et l'Orient, il s'émerveille au contraire de leurs rencontres possibles et ne cesse de rappeler que les grandes civilisations se sont toujours nourries les unes des autres.
Il serait sans doute excessif de faire d'Alexandre Dumas un philosophe de l'islam comparable à Lamartine ou un poète du Coran comparable à Victor Hugo. Son admiration emprunte d'autres chemins et c'est précisément ce qui lui confère toute son originalité. L'Orient musulman qu'il célèbre est avant tout un monde profondément humain. Les peuples qu'il rencontre ne constituent jamais sous sa plume de simples objets de curiosité exotique. Ils deviennent les acteurs d'une authentique rencontre intellectuelle et spirituelle.
Cette dimension profondément fraternelle mérite particulièrement d'être soulignée. Alexandre Dumas ne cesse finalement de nous rappeler que la découverte de l'autre constitue peut-être l'une des plus belles aventures offertes aux hommes. Ses récits de voyage apparaissent ainsi comme autant d'invitations adressées à ses lecteurs afin qu'ils apprennent eux aussi à regarder les civilisations étrangères avec curiosité, admiration et respect.
Il est particulièrement frappant de constater que nos trois écrivains admirent chacun quelque chose de différent dans leur rencontre avec l'islam et le monde arabe. Lamartine célèbre le Prophète Muhammad et la simplicité du monothéisme musulman. Victor Hugo médite la beauté poétique et spirituelle du texte coranique. Alexandre Dumas enfin s'émerveille devant les peuples musulmans eux-mêmes, leur hospitalité et cette présence quotidienne du sacré qui irrigue encore leur existence.
Ces trois regards ne s'opposent nullement. Ils se complètent au contraire admirablement et dessinent progressivement les contours de cette islamophilie française oubliée que nous nous efforçons ici de redécouvrir.
Il est d'ailleurs particulièrement émouvant de constater que ces admirations successives concernent tout à la fois un homme – Muhammad –, un Livre – le Coran –, une civilisation – le monde arabo-musulman – et enfin des peuples dont l'hospitalité et la spiritualité continuent d'émerveiller ceux qui les rencontrent. Cette diversité constitue sans doute l'une des plus belles richesses intellectuelles léguées par ces grands écrivains français du XIXe siècle.
Références principales du chapitre :
- Alexandre Dumas, Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis, Paris, 1848.
- Alexandre Dumas, De Paris à Cadix, Paris, 1847.
- Alexandre Dumas, Impressions de voyage (plusieurs volumes consacrés notamment à l'Orient).
- Louis Blin, « Alexandre Dumas et l'Orient musulman », ainsi que ses travaux consacrés à l'islamophilie française du XIXe siècle.
- Éditions critiques contemporaines des œuvres complètes d'Alexandre Dumas.
V. Être français et admirer l'Islam : une tradition intellectuelle oubliée.
Il est des histoires qui disparaissent lentement de notre mémoire collective jusqu'à devenir presque invisibles. La nôtre a largement oublié qu'une partie importante de la littérature française du XIXe siècle regarda le monde arabe et musulman avec admiration, curiosité intellectuelle et parfois même avec un véritable émerveillement spirituel. Nous avons conservé les œuvres. Nous avons célébré les écrivains. Nous avons enseigné leurs poèmes, leurs romans et leurs discours politiques. Nous avons cependant souvent oublié certaines des plus belles pages qu'ils consacrèrent à l'islam, au Coran, à Muhammad et aux peuples musulmans.
Cet oubli est d'autant plus surprenant qu'il ne concerne pas quelques auteurs marginaux de notre patrimoine national. Lamartine, Victor Hugo et Alexandre Dumas appartiennent au cœur même de notre littérature. Ils constituent ensemble une certaine idée de la France du XIXe siècle, de sa langue, de sa sensibilité et de son génie propre. Qu'ils aient regardé avec tant d'admiration le monde arabe et musulman n'est donc pas une anecdote biographique ou littéraire ; c'est un fait culturel dont la portée dépasse très largement leurs seules œuvres respectives.
Il nous faut ici résister à une tentation contemporaine qui consiste parfois à relire le passé avec les catégories intellectuelles de notre temps. Il serait naturellement absurde de prétendre que ces écrivains partageaient exactement notre regard sur le dialogue des religions ou des civilisations. Ils sont les hommes de leur siècle avec ses grandeurs, ses limites et parfois ses contradictions. Mais il serait tout aussi inexact de ne retenir de leurs œuvres que ce qui nous est immédiatement familier en oubliant ce qui pourrait aujourd'hui encore nous surprendre et nous enrichir.
Car ce qui frappe à la lecture de leurs textes n'est finalement pas tant leur érudition religieuse que leur capacité d'émerveillement. Ils contemplent l'islam comme ils contemplent les grandes manifestations du génie humain. Ils y reconnaissent une spiritualité authentique, une poésie sacrée, une hospitalité dont ils célèbrent les vertus et une civilisation dont ils admirent les réalisations intellectuelles et spirituelles.
Lamartine s'émerveille devant la grandeur historique et religieuse de Muhammad. Son célèbre « Quel homme fut plus grand ? » ne constitue nullement une provocation adressée à ses contemporains mais l'aboutissement naturel d'une longue méditation historique consacrée à celui qu'il considère comme l'un des plus grands hommes de l'histoire universelle. Il admire tout autant la simplicité du monothéisme musulman que la profondeur spirituelle des peuples qu'il rencontre au cours de son voyage oriental.
Victor Hugo contemple quant à lui la poésie du Coran avec les yeux du poète universel qu'il fut toute sa vie. Muhammad rejoint sous sa plume cette immense procession des grandes figures spirituelles auxquelles il consacra La Légende des siècles. Il n'y célèbre pas seulement l'islam comme religion particulière mais l'une des expressions les plus admirables du sentiment religieux qui accompagne l'humanité depuis ses origines. Ses poèmes consacrés à l'Hégire ou au Coran témoignent d'un émerveillement qui demeure aujourd'hui encore étonnamment moderne dans son universalisme spirituel.
Alexandre Dumas enfin découvre dans l'Orient musulman quelque chose qui le touche peut-être plus profondément encore : la fraternité des hommes. Ce sont moins ici les doctrines religieuses qui retiennent son attention que les peuples eux-mêmes, leur hospitalité, leur générosité et cette présence permanente du sacré qui accompagne les gestes les plus ordinaires de leur existence quotidienne. Son Orient n'est jamais celui des seuls monuments ou des palais. Il est celui des hommes qu'il rencontre et dont il ne cesse de célébrer les vertus humaines.
Ce qui unit finalement ces trois admirations n'est peut-être pas seulement leur objet mais également leur nature profonde. Elles procèdent toutes trois d'une même disposition intellectuelle et spirituelle qui consiste à reconnaître la beauté lorsqu'elle se présente sous des formes différentes des nôtres. Nos écrivains ne regardent pas l'islam comme une frontière séparant les civilisations. Ils y découvrent au contraire l'une des manifestations possibles de cette quête universelle du Beau, du Vrai et du Bien qui accompagne l'humanité depuis ses commencements.
Il convient également de souligner combien leur admiration pour le monde arabe et musulman apparaît indissociable de leur amour de la France elle-même. L'on chercherait vainement chez eux la moindre contradiction entre ces deux fidélités. Lamartine n'aime pas moins la France parce qu'il admire Muhammad. Victor Hugo ne renonce nullement à son universalisme humaniste lorsqu'il célèbre le Coran. Alexandre Dumas ne cesse pas d'être l'un des plus grands romanciers français parce qu'il s'émerveille devant l'hospitalité orientale.
Cette remarque nous paraît particulièrement importante car elle touche peut-être au cœur philosophique de notre propos. La France littéraire du XIXe siècle que nous racontons ici apparaît suffisamment sûre d'elle-même pour admirer sincèrement ce qu'elle n'est pas. Elle ne considère nullement que l'amour passionné de sa propre civilisation doive nécessairement s'accompagner de la méfiance ou de l'incompréhension envers celles des autres. Elle croit au contraire que la connaissance de l'autre constitue toujours un enrichissement mutuel.
Cette tradition intellectuelle française est aujourd'hui largement oubliée. Elle mérite pourtant d'être redécouverte non seulement pour ce qu'elle nous apprend sur l'islam ou sur nos écrivains, mais également pour ce qu'elle nous révèle de notre propre histoire culturelle. Elle nous rappelle qu'il fut un temps où quelques-uns des plus grands génies littéraires français considéraient qu'il n'existait aucune contradiction entre l'amour passionné de leur propre civilisation et l'admiration sincère qu'ils éprouvaient pour la beauté spirituelle du monde arabe et musulman.
Il est peut-être là, finalement, l'un des plus beaux héritages qu'ils nous aient légués. La véritable grandeur d'une civilisation ne réside pas seulement dans sa capacité à se célébrer elle-même mais également dans celle qui lui permet de reconnaître avec émerveillement ce que les autres civilisations offrent elles aussi de plus beau et de plus universel.
VI. Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) : soixante années d'émerveillement devant le Coran.
Johann Wolfgang von Goethe naît le 28 août 1749 à Francfort-sur-le-Main et s'éteint le 22 mars 1832 à Weimar. Poète, dramaturge, romancier, philosophe, homme d'État savant - et franc-maçon-, il est universellement considéré comme l'une des plus hautes figures du génie européen. Son Faust appartient aujourd'hui au patrimoine spirituel et littéraire de l'humanité tout entière. Il est également, et l'on l'ignore souvent, l'un des plus admiratifs lecteurs européens du Coran et l'un des plus merveilleux témoins du dialogue spirituel qui unit depuis des siècles l'Orient et l'Occident.
L'on ne saurait cependant raconter Goethe comme nous avons raconté Lamartine, Victor Hugo ou Alexandre Dumas. Son rapport à l'islam est d'une autre nature. Il ne commence ni avec un voyage ni avec un livre particulier. Il accompagne presque toute son existence. C'est probablement ce qui le rend si singulier et si profondément émouvant.
Il faut imaginer un jeune homme allemand âgé de dix-sept ans ouvrant pour la première fois une traduction du Coran. Il ignore naturellement qu'il ne cessera plus jamais de le lire jusqu'au soir de son existence. Plus de soixante années vont s'écouler. Des royaumes tomberont. Des révolutions bouleverseront l'Europe. Goethe vieillira, écrira quelques-uns des plus grands textes de la littérature universelle et deviendra le sage de Weimar auquel l'Europe entière viendra demander conseil. Pourtant, au milieu de cette extraordinaire aventure intellectuelle, le Coran demeurera toujours présent.
Il reviendra sans cesse vers lui. Il le lira encore et encore.
Il entreprendra même d'apprendre quelques rudiments de la langue arabe afin de mieux en approcher le mystère et la poésie. Il méditera longuement l'œuvre du grand poète persan Hafez de Chiraz (v. 1315-1390) auquel il consacrera son admirable Divan occidental-oriental (West-östlicher Divan) publié en 1819. Il découvrira également la spiritualité musulmane avec cet émerveillement tranquille qui caractérise les grands esprits lorsqu'ils rencontrent la beauté sous une forme nouvelle.
Ce qui frappe peut-être le plus à la lecture des textes qu'il consacre à l'islam est précisément leur extraordinaire fidélité. Nous ne sommes pas ici en présence d'un enthousiasme passager ou d'une fascination momentanée pour l'Orient. Nous contemplons au contraire une conversation spirituelle ininterrompue qui accompagne plus de soixante années d'une vie intellectuelle exceptionnelle.
Goethe écrira ainsi cette phrase devenue célèbre :
« Si l'islam signifie l'abandon à Dieu, alors nous vivons et mourons tous dans l'islam. »
Cette formule admirable est souvent citée sans être suffisamment expliquée. Elle ne constitue nullement une profession de foi musulmane au sens religieux du terme. Elle exprime beaucoup plus profondément encore ce que Goethe croit reconnaître dans l'islam : cette disposition fondamentale de l'être humain qui consiste à consentir librement à l'ordre du monde voulu par Dieu. Le mot même d'« islam » retrouve ici son sens premier d'abandon confiant et de paix intérieure devant le mystère divin.
L'on ne saurait mieux résumer l'universalisme spirituel de Goethe.
Quelques années auparavant, il écrivait déjà dans son Divan occidental-oriental ces vers magnifiques qui pourraient presque servir d'épigraphe à cet article :
« Dieu appartient à l'Orient !
Dieu appartient à l'Occident !
Les terres du Nord et du Sud
reposent dans la paix de ses mains. »
Il est difficile de ne pas être touché par la beauté lumineuse de ces quelques lignes. Elles nous rappellent que Goethe ne regarde jamais l'Orient et l'Occident comme deux mondes irréductiblement étrangers l'un à l'autre. Il y découvre au contraire deux visages différents d'une même quête spirituelle universelle.
Il nous faut également évoquer l'un des plus beaux poèmes jamais consacrés au Prophète Muhammad dans la littérature européenne : Mahomets Gesang (Le Chant de Mahomet), écrit en 1773.
Muhammad y apparaît symboliquement sous la forme d'un torrent descendant joyeusement de la montagne avant d'entraîner avec lui tous les fleuves qu'il rencontre jusqu'à l'immense océan qui symbolise Dieu lui-même. Goethe écrit ainsi :
« Ses frères les fleuves l'accompagnent dans sa marche triomphale vers l'océan, son père éternel. »
Quelle admirable métaphore que celle-ci ! Muhammad n'est plus seulement ici le fondateur historique d'une grande religion universelle ; il devient le symbole même de cette puissance spirituelle qui rassemble les hommes et les conduit ensemble vers l'infini divin.
L'on retrouve déjà dans ce poème tout ce qui constituera plus tard le cœur même du Divan occidental-oriental. Goethe ne cherche jamais à opposer les traditions spirituelles les unes aux autres. Il contemple au contraire leur mystérieuse parenté. Les fleuves sont différents mais ils retournent tous finalement vers le même océan.
Goethe admire naturellement le Coran lui-même dont il célèbre à plusieurs reprises la puissance poétique et spirituelle. Son admiration pour la civilisation musulmane ne cessera d'ailleurs de s'approfondir avec le temps plutôt que de s'atténuer.
Il nous semble finalement que ce qui rend son témoignage si précieux tient moins encore à la profondeur de son admiration qu'à sa durée exceptionnelle. Lamartine nous offre quelques-uns des plus beaux textes français consacrés à Muhammad. Victor Hugo célèbre la grandeur spirituelle du Coran. Alexandre Dumas s'émerveille devant l'hospitalité orientale. Goethe quant à lui nous offre le témoignage infiniment plus discret et peut-être plus émouvant encore d'une fidélité intellectuelle et spirituelle qui accompagnera presque toute une vie.
Plus de soixante années passées à revenir toujours au même Livre.
Plus de soixante années consacrées à s'émerveiller de ce que d'autres hommes avaient écrit, prié et contemplé bien avant lui.
Peut-être n'existe-t-il finalement pas de plus belle définition de l'émerveillement intellectuel.
Goethe nous enseigne ainsi quelque chose qui dépasse infiniment la seule question religieuse. Il nous rappelle que l'une des plus hautes vertus de l'esprit humain consiste probablement à demeurer suffisamment jeune tout au long de sa vie pour continuer à s'émerveiller de ce qu'il ne connaissait pas encore.
Il n'a jamais cessé d'être Goethe. Mais il n'a jamais cessé non plus d'apprendre des autres traditions spirituelles qu'il rencontrait sur son chemin.
Et c'est sans doute là que réside son plus précieux héritage.
Références principales du Chapitre :
° Johann Wolfgang von Goethe, West-östlicher Divan (Le Divan occidental-oriental), Stuttgart, Cotta, 1819 (édition augmentée en 1827). Traduction française : Le Divan occidental-oriental, traduction et présentation de divers auteurs selon les éditions françaises contemporaines.
° Johann Wolfgang von Goethe, Mahomets Gesang (Le Chant de Mahomet), 1773, publié dans les œuvres complètes de Goethe (Goethes Werke).
° Johann Wolfgang von Goethe, Noten und Abhandlungen zum besseren Verständnis des West-östlichen Divans (Notes et dissertations pour une meilleure compréhension du Divan occidental-oriental), 1819-1827, particulièrement les développements consacrés à l'islam, au Coran, à la civilisation arabe et à la poésie persane.
° Johann Wolfgang von Goethe, Maximes et Réflexions (Maximen und Reflexionen), notamment les passages relatifs à l'islam et à la religion universelle.
° Johann Wolfgang von Goethe, Conversations avec Eckermann (Gespräche mit Goethe), recueillies par Johann Peter Eckermann (1792-1854), publiées entre 1836 et 1848, qui permettent de mesurer la permanence de son intérêt pour le Coran et les spiritualités orientales jusqu'aux dernières années de sa vie.
° Katharina Mommsen (1925-2016), Goethe und der Islam (Goethe et l'Islam), Frankfurt am Main, Insel Verlag, 1960 (plusieurs rééditions), qui demeure probablement l'un des ouvrages universitaires de référence sur les rapports de Goethe avec l'islam, le Coran et la civilisation musulmane.
° Katharina Mommsen, Goethe und die arabische Welt (Goethe et le monde arabe), Frankfurt am Main, Insel Verlag, 1988.
° Annemarie Schimmel (1922-2003), Le Soleil triomphal. Une étude sur la spiritualité musulmane (Triumphal Sun), Paris, Albin Michel, pour les développements consacrés notamment à la poésie persane qui inspira profondément Goethe et plus particulièrement Hafez de Chiraz.
° Annemarie Schimmel, L'Islam, religion et civilisation, Paris, Flammarion, qui permet de mieux comprendre le contexte spirituel et intellectuel dans lequel Goethe découvre et médite l'islam tout au long de son existence.
° Hafiz de Chiraz (v. 1315-1390), Le Divân de Hâfez (plusieurs traductions françaises), dont la lecture fut déterminante dans la rédaction du Divan occidental-oriental.
VII. Émerveillement.
Il apparaît désormais que le plus précieux héritage légué par Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas et Goethe ne réside pas seulement dans ce qu'ils admirèrent, mais plus profondément encore dans la manière dont ils choisirent de s'émerveiller, car ils nous rappellent avec une admirable simplicité qu'il est possible de demeurer profondément fidèle à ce que nous sommes sans jamais cesser d'admirer ce que nous ne sommes pas encore, et qu'il n'existe finalement aucune contradiction entre l'amour passionné que nous pouvons porter à notre propre tradition spirituelle, culturelle ou intellectuelle et l'émerveillement sincère que nous inspire parfois celle des autres.
Dans un monde qui confond trop souvent la fidélité à soi-même avec la méfiance envers l'autre, ces grands écrivains nous enseignent au contraire que la véritable fidélité n'est jamais un enfermement mais toujours une ouverture plus grande au Beau, au Vrai et au Bien lorsqu'ils viennent à notre rencontre sous des formes nouvelles, inattendues et parfois même déroutantes, et qu'elle ne nous demande jamais de renoncer à ce que nous sommes pour reconnaître la beauté de ce que nous découvrons.
Nous vivons également parfois comme si la connaissance consistait avant toute autre chose à accumuler des certitudes, alors qu'ils nous enseignent avec beaucoup d'humilité que la véritable connaissance commence peut-être précisément le jour où nous acceptons de nous laisser surprendre par ce que nous ne connaissions pas encore et où nous consentons à reconnaître que la vérité, la beauté et la sagesse ne nous ont jamais été données tout entières mais qu'elles continuent inlassablement de se dévoiler au fil de nos rencontres, de nos lectures et de nos émerveillements successifs.
Le Coran nous offre lui-même la plus belle conclusion possible à cette longue promenade lorsqu'il nous rappelle :
« Ô hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez mutuellement. »
(Coran, XLIX, 13.)
Il est particulièrement frappant de constater que ce verset ne nous invite nullement à devenir semblables les uns aux autres mais nous convie au contraire à aller mutuellement à notre connaissance, comme si la diversité des peuples, des langues, des civilisations et des traditions spirituelles ne constituait jamais un obstacle au dialogue des hommes mais apparaissait au contraire comme l'une des plus belles invitations qui leur soient adressées afin qu'ils poursuivent ensemble leur commune aventure humaine, intellectuelle et spirituelle.
Peut-être est-ce finalement ce qu'ont essayé de faire Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas et Goethe tout au long de leur existence, en allant à la rencontre de ce qui leur était étranger avec suffisamment d'humilité pour continuer à apprendre, suffisamment de liberté pour continuer à admirer et suffisamment de générosité intellectuelle pour continuer à s'émerveiller.
Ils nous rappellent ainsi que l'admiration ne constitue jamais un appauvrissement de soi-même mais qu'elle représente bien au contraire l'une des plus belles formes d'enrichissement intérieur qui soient offertes à l'esprit humain, puisqu'elle nous permet tout à la fois de mieux comprendre l'autre et de mieux nous comprendre nous-mêmes, comme si la découverte sincère de ce qui nous est extérieur nous conduisait finalement toujours vers une connaissance plus profonde de ce que nous sommes.
L'admiration ne nous demande jamais de renoncer à nos fidélités les plus profondes ; elle nous invite simplement à consentir à ce que la beauté nous soit parfois révélée sous un autre visage que le nôtre et à reconnaître que le monde demeure infiniment plus vaste, plus mystérieux et plus lumineux que les frontières intellectuelles, culturelles ou spirituelles que nous lui assignons parfois.
Il est des livres qui nous instruisent, d'autres qui nous émeuvent et quelques-uns enfin qui nous rendent discrètement meilleurs qu'ils ne nous avaient trouvés, parce qu'ils agrandissent notre regard et nous enseignent qu'il est encore possible de nous émerveiller ; nous aimerions croire que cette longue conversation entre quelques-uns des plus grands écrivains européens et l'islam appartient précisément à cette dernière catégorie.
Car elle nous enseigne finalement quelque chose qui dépasse infiniment les siècles, les religions, les peuples et les civilisations en nous rappelant qu'une vie humaine n'est peut-être jamais aussi belle que lorsqu'elle demeure capable d'admirer sincèrement ce qu'elle ne connaissait pas encore et suffisamment humble pour accueillir avec gratitude la beauté lorsqu'elle lui est offerte par d'autres hommes, d'autres livres et d'autres traditions spirituelles.
Peut-être est-ce finalement cela que nous ont légué Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas et Goethe lorsqu'ils nous invitent, chacun à leur manière, à poursuivre ce voyage qui ne conduit pas seulement vers l'Orient ou vers l'islam mais également vers cette part de nous-mêmes qui refuse obstinément de renoncer à apprendre, à admirer et à s'émerveiller jusqu'au soir de son existence.
Il est en effet des voyages dont l'on ne revient jamais tout à fait semblable à celui que l'on était lorsque l'on entreprit de les commencer, parce qu'ils nous ont appris à regarder autrement les hommes, les livres et le monde qui nous entoure ; puisse celui auquel nous venons modestement de convier notre lecteur appartenir à cette heureuse catégorie.
Et peut-être est-ce là, finalement, le plus beau nom que nous puissions donner tout ensemble à la fraternité humaine, au dialogue des civilisations et à cette disposition du cœur et de l'esprit qui permet encore aux hommes de reconnaître la beauté lorsqu'elle vient à leur rencontre sous des formes qu'ils n'avaient pas imaginées.
L'émerveillement.
Jean-Laurent Turbet
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