Qu’est-ce que la métaphysique ?
De la « philosophie première » à la connaissance des principes : histoire, doctrines et perspective de René Guénon
« Tous les hommes désirent naturellement savoir. »
— Aristote, Métaphysique, A, 1, 980a21.
Il est des mots que l’usage a tellement usés qu’il faut, avant même de les définir, les délivrer des images confuses qu’ils ont accumulées.
« Métaphysique » est de ceux-là.
A la suite de mes nombreux articles sur René Guénon, que j’appelle souvent « LE Métaphysicien », j’ai reçu de nombreux messages me disant « mais qu’est-ce que la métaphysique » et me reprochant d’employer le terme sans le définir préalablement.
J'avais pourtant écrit un premier article sur le sujet, mais visiblement il n'était pas assez développé (et/ou pas assez lu!).
J'ai donc remis l'ouvrage sur le métier ! Vous me direz si cela vous convient mieux.
Ceux qui lisent mes articles sur les livres de René Guénon ne seront pas dépaysés. Ils retrouveront les grandes thématiques guénonniennes.
Et puis les vacances sont propices à la lecture et à la recherche et donc j’ai retravaillé le sujet.
Voici le fruit de ce travail.
Le terme évoque aujourd’hui, selon les interlocuteurs, une spéculation détachée du réel, un arrière-monde religieux, une discipline universitaire consacrée aux catégories les plus générales de l’existence, ou encore une nébuleuse spirituelle où se mêleraient, sans distinction, intuition, mysticisme, occultisme et croyance. Rien n’est pourtant moins vague, dans les grandes traditions intellectuelles, que la question métaphysique : elle naît lorsque l’intelligence, refusant de s’arrêter à la succession des phénomènes, demande non plus seulement comment les choses se produisent, mais en vertu de quoi elles sont, d’où leur vient leur intelligibilité, quel ordre les rend possibles et si le réel tout entier repose sur un principe qui ne dépendrait lui-même de rien d’autre.
La métaphysique commence donc par un mouvement de remontée. Elle va du multiple vers l’unité, du changement vers ce qui rend le changement pensable, des êtres vers l’être — et, dans certaines doctrines, de l’être lui-même vers ce qui le dépasse. Elle ne consiste pas nécessairement à quitter le monde, mais à interroger ce qui, dans le monde, ne se laisse pas épuiser par la description du monde. Une pierre tombe : la physique mesure sa chute ; la métaphysique demande ce que signifie être une cause, ce qu’est une loi, ce qui distingue le possible de l’impossible, et dans quel sens la pierre, la loi et l’observateur peuvent tous être dits « réels ». Un homme agit : la psychologie étudie ses motivations, l’histoire reconstitue son contexte, la sociologie analyse ses déterminations ; la métaphysique demande ce qu’est une personne, si la liberté est réelle, ce qui constitue l’identité à travers le temps et si l’existence individuelle possède son principe en elle-même.
Cette ambition explique à la fois la grandeur et le danger de la métaphysique. Sa grandeur, parce qu’aucun domaine déterminé ne peut répondre à sa place aux questions portant sur les conditions ultimes de toute détermination ; son danger, parce qu’un discours qui prétend atteindre les principes peut aisément confondre profondeur et obscurité, universalité et généralité, intuition intellectuelle et conviction subjective. La véritable exigence métaphysique n’autorise donc ni le vague ni l’emphase gratuite : plus elle s’élève, plus elle doit distinguer ; plus elle affirme l’universel, plus elle doit préciser le statut de ses affirmations.
Parmi les auteurs modernes qui ont voulu rendre au terme toute sa radicalité, René Guénon (1886-1951), devenu en contexte islamique ‘Abd al-Wāḥid Yaḥyā et installé au Caire à partir de 1930, occupe une place singulière. Il n’a pas seulement proposé une doctrine métaphysique ; il a soutenu que l’Occident moderne avait perdu jusqu’au sens de la connaissance métaphysique, et que les doctrines orientales, en particulier l’Advaita Vedānta, en conservaient une expression plus complète. On peut discuter ses généalogies, ses oppositions parfois tranchées et sa conception de la Tradition ; on ne peut guère nier la puissance avec laquelle il oblige son lecteur à distinguer philosophie et métaphysique, raison discursive et intellect, érudition et réalisation, psychisme et spiritualité. Pour comprendre cette intervention, il faut toutefois commencer plus loin, là où la question reçoit en Occident son vocabulaire classique.
I. Naissance d’un nom, permanence d’une question
1. Avant la « métaphysique » : l’étonnement et la recherche du principe
La métaphysique est plus ancienne que son nom. Les penseurs grecs antérieurs à Socrate cherchaient déjà l’archè, le principe à partir duquel la multiplicité du monde pouvait être comprise : l’eau chez Thalès de Milet (vers 625-vers 547 av. J.-C.), l’apeiron ou indéterminé chez Anaximandre (vers 610-vers 546 av. J.-C.), le devenir conflictuel chez Héraclite d’Éphèse (vers 540-vers 480 av. J.-C.), l’être immobile chez Parménide d’Élée (fin du VIe-début du Ve siècle av. J.-C.). Ces réponses ne sont pas interchangeables, mais elles témoignent d’une même rupture : au récit des origines raconté sous forme mythique se joint une interrogation rationnelle sur ce qui demeure à travers les transformations.
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Parménide donne à cette interrogation une rigueur vertigineuse lorsqu’il affirme, dans son poème, que « l’être est et le non-être n’est pas ». Derrière cette formule apparemment élémentaire se découvre un problème dont la philosophie ne sortira plus : comment penser le devenir sans faire être le non-être ? Comment la pluralité est-elle possible si l’être, en tant qu’être, ne saurait se diviser en autre chose que lui-même ? Platon (vers 428/427-348/347 av. J.-C.) répondra en distinguant le monde sensible, changeant, et les Formes intelligibles, objets stables de la connaissance ; mais son œuvre refuse toute simplification scolaire, puisque les dialogues tardifs, notamment le Parménide et le Sophiste, soumettent cette distinction à une critique interne et élaborent une pensée complexe de l’un, de l’être et de l’altérité.
L’étonnement, écrit Aristote (384-322 av. J.-C.), est à l’origine de la philosophie : non pas la surprise passagère, mais le saisissement devant le fait que le réel soit intelligible tout en demeurant problématique. Celui qui s’étonne reconnaît son ignorance, puis cherche les causes ; l’interrogation métaphysique est ainsi moins une possession satisfaite qu’une tension de l’intelligence vers ce qui fonde.
2. Aristote : l’être en tant qu’être, les causes premières et la substance
Le titre Métaphysique n’est probablement pas d’Aristote lui-même. Il désigne le regroupement, effectué dans l’Antiquité, de traités placés « après les écrits sur la nature » — ta meta ta physika. Cette postériorité éditoriale et pédagogique ne doit pas être transformée trop vite en définition doctrinale : Aristote parle plutôt de « sagesse », de « philosophie première », de science des premières causes, de science de l’être en tant qu’être et, à certains endroits, de science théologique. Toute la difficulté consiste précisément à comprendre comment ces déterminations s’articulent.
Les sciences particulières découpent une région du réel : la physique étudie les êtres mobiles et matériels ; la mathématique considère les structures quantitatives ; la biologie analyse les vivants. La philosophie première, elle, n’étudie pas un genre d’étants parmi les autres, mais ce qui appartient à tout étant en tant qu’il est. « Il y a une science qui étudie l’être en tant qu’être et les attributs qui lui appartiennent essentiellement », déclare Aristote (Métaphysique, Γ, 1, 1003a21-22). L’expression ne signifie pas qu’exister serait une propriété uniforme. L’être « se dit en plusieurs sens », mais ces sens se rapportent à un foyer principal : la substance, ousia, ce qui existe en soi plutôt que dans un autre.
Cette science est également recherche des causes et des principes. Connaître pleinement, ce n’est pas enregistrer un fait, mais savoir pourquoi il est tel : de quoi il est fait, quelle forme le détermine, quel agent le produit, vers quelle fin il tend. La doctrine aristotélicienne des quatre causes — matérielle, formelle, efficiente et finale — ne juxtapose pas quatre événements antérieurs ; elle distingue quatre dimensions de l’intelligibilité. Enfin, au livre Λ, l’analyse du mouvement conduit à un premier moteur immobile, acte pur et pensée se pensant elle-même. La métaphysique aristotélicienne unit ainsi ontologie, théorie de la substance, causalité et théologie philosophique, sans que leur unité ait jamais cessé de nourrir les débats des interprètes.
Réduire Aristote à l’idée que « l’être est l’Absolu » serait donc trop rapide. Ce jugement appartient davantage à la lecture critique que Guénon portera sur l’ontologie occidentale qu’à une restitution neutre d’Aristote. La distinction est décisive : un essai académique doit pouvoir exposer une pensée avant d’adopter le point de vue depuis lequel une autre pensée la juge.
3. Plotin : de l’être à l’Un
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Avec Plotin (204/205-270), la métaphysique antique accomplit un déplacement qui rend déjà insuffisante l’opposition sommaire entre un Occident enfermé dans l’être et un Orient seul capable de le dépasser. Au sommet du réel, Plotin ne place pas l’être, mais l’Un, au-delà de l’être et de l’intellection déterminée. L’Intellect, qui contient les formes intelligibles, procède de l’Un ; l’Âme procède de l’Intellect ; le monde sensible se déploie à partir de cette procession sans que le principe s’appauvrisse en donnant.
L’Un n’est pas un objet suprême ajouté à la série des objets. Dire qu’il est « un » ne revient même pas à lui attribuer un nombre : c’est indiquer, négativement, qu’il est sans composition, sans dépendance et sans limitation. « Il faut remonter vers l’intérieur », enseigne Plotin dans les Ennéades : la conversion de l’âme n’est pas un déplacement spatial, mais une simplification par laquelle l’intelligence se détourne de la dispersion et retrouve le principe dont elle procède. La métaphysique devient ici indissociablement structure du réel et itinéraire de retour.
II. Le Moyen Âge : recevoir, traduire, transformer
1. La médiation arabe et persane
La métaphysique médiévale latine ne s’est pas édifiée dans un tête-à-tête exclusif avec la Grèce. Les traductions arabes d’Aristote, les commentaires et les élaborations originales d’al-Fārābī (vers 872-950), d’Avicenne — Ibn Sīnā — (980-1037) et d’Averroès — Ibn Rushd — (1126-1198) furent essentiels à la réappropriation occidentale des textes aristotéliciens aux XIIe et XIIIe siècles. Par Tolède, Palerme, Mont Saint-Michel et d’autres centres de traduction circulèrent des concepts qui avaient déjà été interprétés, discutés et transformés.
Avicenne distingue avec une force considérable l’essence et l’existence. Considérée en elle-même, l’essence d’une chose n’implique pas qu’elle existe ; les existants contingents requièrent donc une cause, et la série des dépendances conduit à l’Être nécessaire par soi. Cette distinction marque durablement la scolastique latine. Averroès, de son côté, développe une lecture exigeante d’Aristote dont l’autorité sera telle que Dante Alighieri (1265-1321) le nommera simplement « le Commentateur ».
Il faut également nommer Ibn ‘Arabī (1165-1240), le Shaykh al-Akbar, « le plus grand maître ». Son œuvre immense — notamment les Futūḥāt al-Makkiyya et les Fuṣūṣ al-ḥikam — médite les noms divins, l’imagination créatrice, la manifestation et l’« Homme parfait ». La formule waḥdat al-wujūd, « unité de l’être » ou « unicité de l’existence », souvent utilisée pour résumer sa doctrine, ne se présente pas chez lui comme un slogan systématique ; elle fut surtout fixée par sa postérité. Précisément pour cette raison, le rapprochement avec la non-dualité védantique, fréquent chez les auteurs pérennialistes, doit être proposé comme comparaison structurale et non comme identité historique démontrée.
2. Thomas d’Aquin : l’acte d’être et la création
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Thomas d’Aquin (1224/1225-1274) ne se contente pas de baptiser Aristote. Il transforme la philosophie de l’être en l’inscrivant dans une métaphysique de la création. Dans les créatures, l’essence — ce qu’une chose est — ne se confond pas avec l’acte par lequel elle existe ; en Dieu seul, essence et existence sont identiques. Dieu n’est donc pas un étant plus puissant placé au sommet d’une pyramide : il est ipsum esse subsistens, l’acte d’être subsistant par soi, dont les créatures reçoivent l’existence sans constituer des fragments de la substance divine.
La participation permet de penser simultanément proximité et transcendance. Tout ce qui est porte la marque du premier principe, puisque son être est reçu ; mais rien de créé n’épuise ce principe. La raison peut remonter des effets vers la cause — les « cinq voies » de la Somme théologique ne sont pas cinq preuves identiques, mais cinq itinéraires causaux —, tandis que la révélation donne accès à des vérités que la raison naturelle ne saurait découvrir seule, comme la Trinité. Philosophie et théologie se distinguent donc par leurs principes et leurs méthodes, sans se contredire lorsqu’elles sont correctement conduites.
Cette architecture montre combien il serait imprécis d’identifier toute métaphysique chrétienne à une ontologie close. Chez Thomas lui-même, la connaissance humaine de Dieu demeure analogique : nos concepts ne s’appliquent à Dieu ni exactement dans le même sens qu’aux créatures, ni dans un sens absolument équivoque. L’analogie préserve une connaissance réelle tout en refusant l’illusion de comprendre l’essence divine.
3. Denys, Eckhart et la voie négative
La tradition apophatique accentue encore cette réserve. Le corpus attribué pendant des siècles à Denys l’Aréopagite, composé vraisemblablement à la fin du Ve ou au début du VIe siècle par un auteur aujourd’hui appelé Pseudo-Denys, soutient que Dieu dépasse toute affirmation : il faut lui attribuer les perfections, puis nier qu’il les possède sur le mode fini que nos mots suggèrent, enfin dépasser affirmation et négation dans une « ténèbre » qui signifie l’excès de lumière, non son absence.
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Maître Eckhart (vers 1260-vers 1328) radicalise cette dépossession dans ses sermons allemands. La célèbre prière — « je prie Dieu qu’il me libère de Dieu » — ne proclame pas un athéisme avant la lettre : elle oppose le Dieu saisi par les représentations intéressées à la Déité irréductible à toute image. Son langage du « fond » de l’âme, de la naissance du Verbe et du détachement vise une transformation du sujet connaissant. L’intelligence ne s’élève pas vers l’absolu en accumulant des prédicats, mais en se libérant de ce qui la maintient dans la possession d’objets.
La voie négative ne signifie pourtant pas que toutes les doctrines se valent ou que rien ne peut être dit. Elle impose une discipline du langage : reconnaître que la négation métaphysique n’abolit pas la connaissance, mais empêche la connaissance de prendre ses représentations pour le Réel.
III. La modernité : critique, refondation et soupçon
1. Descartes et le nouveau point de départ
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René Descartes (1596-1650) ne détruit pas la métaphysique ; il cherche à lui donner un commencement indubitable. Le cogito — « je pense, donc je suis » dans le Discours de la méthode (1637), « je suis, j’existe » dans les Méditations métaphysiques (1641) — déplace cependant l’ordre de l’enquête : le sujet pensant devient le premier point de certitude, à partir duquel sont démontrées l’existence de Dieu et la distinction de l’âme et du corps. Là où la métaphysique ancienne partait de l’ordre de l’être, la métaphysique moderne s’interroge sur les conditions de la certitude.
Ce tournant ne se réduit pas à l’individualisme psychologique. Le « je » cartésien n’est pas le récit biographique de René Descartes, mais l’acte de pensée découvert comme impossible à nier au moment même où il doute. Guénon verra néanmoins dans ce déplacement l’un des seuils de la modernité : la connaissance paraît désormais devoir être garantie depuis le sujet, au lieu que le sujet soit intellectuellement ordonné à un principe qui le dépasse.
2. Kant : le tribunal de la raison
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Emmanuel Kant (1724-1804) donne à la crise de la métaphysique sa forme classique. Dans la Critique de la raison pure (1781 ; seconde édition, 1787), il ne demande pas d’abord si Dieu, l’âme et le monde comme totalité existent, mais comment une connaissance métaphysique serait possible. Notre connaissance porte sur les phénomènes, c’est-à-dire les objets tels qu’ils apparaissent sous les formes de notre sensibilité et selon les catégories de notre entendement ; elle ne peut légitimement transformer la « chose en soi » en objet connu.
Kant ne se contente donc pas de liquider la métaphysique. Il critique la métaphysique dogmatique afin de dégager une métaphysique des conditions de l’expérience, puis d’ouvrir, dans la raison pratique, un autre statut aux idées de liberté, de Dieu et d’immortalité. Sa formule — « j’ai dû abolir le savoir afin d’obtenir une place pour la croyance » — ne célèbre pas l’irrationalité ; elle trace une frontière entre ce qui peut être connu théoriquement et ce qui relève de l’usage pratique de la raison.
Du point de vue guénonien, cette critique demeure enfermée dans les limites de la raison individuelle et confond l’intellect supra-rationnel avec l’entendement conceptuel. Du point de vue kantien, à l’inverse, la prétendue intuition intellectuelle humaine ne possède aucun droit critique. Le désaccord n’est donc pas une simple divergence de conclusions : il porte sur l’existence même d’une faculté de connaissance supra-individuelle.
3. Heidegger : l’oubli de la question de l’être
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Martin Heidegger (1889-1976) rouvre la question dans Être et Temps (1927) en accusant la tradition d’avoir oublié la différence entre l’être et les étants. L’être n’est pas un étant suprême ; demander ce qu’il signifie exige d’analyser le Dasein, l’être pour lequel il y va de son être. Dans sa conférence « Qu’est-ce que la métaphysique ? » (1929), Heidegger fait du Néant non un objet, mais ce qui se révèle dans l’angoisse et rend possible l’apparition de l’étant comme totalité.
Les vocabulaires de Heidegger et de Guénon peuvent parfois sembler voisins — critique de la pensée calculante, refus de réduire le réel à l’objet, interrogation sur l’oubli moderne —, mais leurs projets diffèrent profondément. Heidegger déconstruit l’histoire de l’ontologie occidentale à partir de la question de l’être ; Guénon affirme une connaissance principielle transmise par les traditions orthodoxes. Le premier ne reconduit pas la métaphysique traditionnelle ; le second veut en restaurer le sens supra-rationnel.
IV. Les doctrines orientales et l’au-delà du concept
1. Les Upaniṣad et l’Advaita Vedānta
Les textes appelés Upaniṣad, composés sur une longue période à partir du premier millénaire avant notre ère, déplacent le centre de gravité du rituel védique vers la connaissance de l’identité profonde entre ātman, le Soi, et brahman, l’Absolu. « Tu es Cela » — tat tvam asi — enseigne à Śvetaketu la Chāndogya Upaniṣad. « Non ceci, non ceci » — neti neti — répond la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad lorsque toute détermination risque de limiter le principe.
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Śhaṅkara (traditionnellement 788-820, datation discutée) systématise l’Advaita Vedānta, le « Vedānta non duel ». Brahman est la réalité absolue ; le monde empirique n’est ni un pur néant ni une réalité indépendante, mais relève d’un ordre conditionné dont la méconnaissance, avidyā, fait apparaître la séparation comme ultime. Māyā ne signifie donc pas que le monde serait une hallucination sans consistance ; le terme désigne le pouvoir de manifestation et, dans l’interprétation advaitine, le statut relatif d’un réel qui dépend de Brahman tandis que Brahman ne dépend pas de lui.
La délivrance, mokṣa, n’est pas l’acquisition d’une qualité nouvelle par l’ego : elle est la dissipation de l’ignorance qui faisait prendre l’individualité limitée pour le Soi. La connaissance a ici une portée ontologique ou, plus exactement, supra-ontologique : connaître Brahman ne consiste pas à placer devant soi un objet appelé « Absolu », car l’altérité du connaissant et du connu appartient précisément au régime de la dualité.
Il convient toutefois d’éviter deux contresens. D’abord, l’Advaita n’est pas « la philosophie indienne » entière : le Vedānta comporte plusieurs écoles, dont le Viśiṣṭādvaita de Rāmānuja (traditionnellement 1017-1137) et le Dvaita de Madhva (vers 1238-1317), qui contestent l’interprétation non dualiste. Ensuite, traduire brahman par « Être » ou « Dieu » peut être utile, mais risque de projeter des catégories occidentales sur une architecture doctrinale différente.
2. Le Tao : dire sans enfermer
Le Daodejing, associé à la figure de Laozi dont l’historicité et la datation restent discutées, s’ouvre par une mise en garde devenue célèbre : « La voie que l’on peut énoncer n’est pas la Voie constante. » Le Tao est source des « dix mille êtres », mais toute nomination appartient déjà au déploiement des distinctions. Cette ineffabilité n’interdit pas le discours ; elle exige un discours qui sache ne pas se prendre pour son objet.
Le wuwei, souvent traduit par « non-agir », ne recommande ni inertie ni passivité. Il désigne une action délivrée de la volonté crispée qui impose arbitrairement sa forme au réel. L’efficace suprême ressemble à l’eau : elle agit sans lutter, épouse les formes sans perdre sa nature, rejoint les lieux que les hommes dédaignent. Dans une lecture métaphysique, le sage ne devient pas maître du principe ; il cesse d’opposer à l’ordre du réel l’agitation d’un moi qui se croit séparé.
René Guénon reconnaît dans le Taoïsme une formulation extrême-orientale de la connaissance principielle et rapproche le Non-Être taoïste de la possibilité non manifestée. Là encore, le rapprochement éclaire s’il respecte les différences ; il obscurcit s’il transforme des traditions historiquement distinctes en traductions littérales d’un vocabulaire unique.
3. Convergences, analogies, limites
Comparer Plotin, Denys, Eckhart, Śaṅkara, Ibn ‘Arabī et Laozi peut révéler des structures analogues : dépassement des déterminations, insuffisance du langage, conversion du sujet, primauté d’une connaissance transformatrice. Mais l’analogie n’est pas l’identité. L’Un plotinien, le Dieu trinitaire chrétien, Brahman, Allah et le Tao ne sont pas des synonymes que l’on pourrait substituer l’un à l’autre sans perte. Les doctrines divergent sur la création, la manifestation, la personne, la révélation, le salut, le temps et le statut du monde.
La comparaison véritable n’abolit donc pas les formes ; elle demande comment des traditions différentes organisent le rapport entre l’ultime et le relatif. C’est précisément ici que la thèse guénonienne de l’unité principielle devient à la fois féconde et controversée : féconde parce qu’elle interdit de mesurer toutes les pensées à la seule histoire occidentale ; controversée parce qu’elle affirme, au-delà des analogies observables, une origine supra-humaine commune que l’histoire des idées ne peut établir par ses seules méthodes.
V. René Guénon : restaurer le sens intégral de la métaphysique
1. Une œuvre contre la réduction moderne du savoir
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Né à Blois le 15 novembre 1886 et mort au Caire le 7 janvier 1951, René Guénon traverse plusieurs milieux ésotériques parisiens avant de rompre avec l’occultisme et le spiritisme, auxquels il consacrera des critiques sévères.
Son œuvre publiée s’ouvre notamment avec Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (1921) et Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (1921) ; elle se poursuit avec L’Erreur spirite (1923), Orient et Occident (1924), L’Homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), La Crise du monde moderne (1927), Le Symbolisme de la Croix (1931), Les États multiples de l’être (1932), Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps (1945) et Aperçus sur l’Initiation (1946). La Métaphysique orientale, publiée en volume en 1939, reprend une conférence prononcée à la Sorbonne en 1925.
René Guénon n’entend pas proposer « son » système. Une doctrine métaphysique, selon lui, n’est pas l’invention originale d’un individu : elle exprime, dans une forme adaptée, des principes universels. Cette affirmation commande son style impersonnel, sa méfiance envers la psychologie des auteurs et son refus de l’histoire conçue comme progrès continu. Là où la modernité valorise l’innovation, il valorise la transmission ; là où elle accumule les faits, il hiérarchise les savoirs ; là où elle ramène la connaissance à la relation d’un sujet et d’un objet, il affirme la possibilité d’une identification intellectuelle.
Sa définition est sans équivoque : la métaphysique est « la connaissance des principes d’ordre universel ». Dans La Métaphysique orientale, il précise qu’elle est universelle « par son objet même », et qu’elle ne peut être enfermée dans une civilisation particulière. L’adjectif « orientale » désigne donc moins, à ses yeux, une essence géographique qu’un état de conservation : l’Orient aurait maintenu des doctrines et des institutions traditionnelles que l’Occident moderne aurait largement perdues.
2. Métaphysique, philosophie et théologie : une différence de niveau
Pour René Guénon, la métaphysique n’est pas une branche supérieure de la philosophie ; elle en diffère par sa nature. La philosophie demeure rationnelle, discursive, individuelle et systématique. Elle peut élaborer des concepts d’une haute valeur, mais elle travaille dans l’ordre de la pensée réfléchie. La métaphysique, parce qu’elle porte sur l’universel, ne saurait dépendre de la singularité d’un auteur ni se clore dans un système : « il ne saurait y avoir de systèmes métaphysiques », écrit Guénon, puisque tout système est délimité tandis que le domaine métaphysique est illimité.
Cette illimitation ne signifie pas absence de rigueur. Elle signifie qu’aucune construction conceptuelle ne peut totaliser son objet. Guénon qualifie la métaphysique de « supra-rationnelle », et insiste sur le préfixe : elle n’est pas irrationnelle. L’irrationnel est ce qui tombe au-dessous de la raison — impulsion, confusion, sentimentalisme, phénomène psychique — ; le supra-rationnel est ce qui dépasse la raison sans la contredire. La raison conserve une fonction de formulation, de vérification des cohérences et de préparation ; elle n’est simplement pas la faculté qui accomplit l’intellection métaphysique.
La théologie, quant à elle, prend appui sur une révélation déterminée et s’exprime dans une forme religieuse. Elle peut atteindre une grande profondeur, mais son domaine reste, pour Guénon, celui d’une tradition particulière. La métaphysique est plus universelle non parce qu’elle mépriserait les religions, mais parce que leurs formulations symboliques et dogmatiques sont envisagées comme des expressions diverses de principes qui les dépassent. Cette hiérarchie est propre à Guénon ; elle ne correspond évidemment pas à la manière dont un théologien chrétien ou musulman définirait nécessairement sa discipline.
3. Ratio et intellectus : connaître par identité
La distinction entre raison et intellect est la clef de voûte de l’édifice. La raison procède par étapes : elle analyse, oppose, démontre et conclut. Elle suppose la dualité d’un sujet connaissant et d’un objet connu. L’intellect — non pas l’intelligence mesurée par la performance logique, mais l’intellectus dans son sens traditionnel — connaît directement l’universel. Guénon parle d’« intuition intellectuelle », expression délicate parce que le mot intuition évoque aujourd’hui le pressentiment subjectif. Il s’agit au contraire, dans son vocabulaire, d’une évidence supra-individuelle.
La connaissance métaphysique est possible parce que l’universel n’est pas absolument extérieur à l’intelligence. « Dans toute connaissance vraie, le sujet et l’objet s’unifient », telle est l’idée directrice : connaître un principe de manière totale, c’est ne plus lui être extérieur. Cette « connaissance par identité » distingue radicalement la métaphysique de l’érudition doctrinale. On peut mémoriser les Upaniṣad, commenter les symboles et définir l’ātman sans avoir réalisé quoi que ce soit de l’identité dont parlent les textes.
Cette thèse répond à une objection classique : comment un individu fini pourrait-il connaître l’universel ? Il ne le peut pas en tant qu’individu. Mais l’individualité n’épuise pas, selon Guénon, la réalité de l’être humain ; elle est un état particulier d’une possibilité beaucoup plus vaste. Ce qui connaît métaphysiquement n’est donc pas le moi psychologique agrandi, mais le principe supra-individuel présent au centre de l’être.
4. Le Possible, le Non-Être et l’Être
La partie la plus spéculative de la doctrine guénonienne se déploie dans Les États multiples de l’être. René Guénon y refuse d’identifier la Possibilité universelle à la seule existence manifestée. Le Possible comprend tout ce qui est possible, qu’il soit manifesté ou non manifesté. L’impossible n’est pas une possibilité non réalisée : il est contradiction et, par conséquent, « pur néant » au sens où il n’a aucune positivité.
Dans ce cadre, le Non-Être ne signifie nullement le néant. Il désigne le domaine du non-manifesté, des possibilités qui ne sont pas soumises aux conditions de l’existence. L’Être est le principe de la manifestation ; il constitue déjà une détermination au sein de la Possibilité totale. L’expression « au-delà de l’Être » ne veut donc pas dire que l’Absolu serait moins que l’être, mais qu’il n’est pas limité par la détermination qui oppose être et non-être dans le langage ordinaire.
Cette terminologie provoque inévitablement des malentendus. Dans la langue commune, le non-être équivaut à l’absence ; chez Guénon, il possède une extension supérieure à celle de l’Être, puisqu’il comprend le non-manifesté. Il faut donc lire les majuscules comme des marqueurs conceptuels et ne jamais confondre le « Non-Être » principiel avec le néant privatif.
Guénon voit ici la limite de l’ontologie : science de l’Être, elle ne serait qu’une partie de la métaphysique totale. L’objection adressée à Aristote devient alors intelligible, même si elle demeure historiquement discutable : définir la philosophie première comme science de l’être en tant qu’être reviendrait, selon Guénon, à prendre un domaine encore déterminé pour l’universel sans restriction.
5. Non-dualité et Identité suprême
Le terme sanskrit advaita signifie littéralement « non-deux ». Guénon préfère la non-dualité à l’unité lorsqu’il s’agit de l’Absolu, parce que l’unité peut encore être pensée comme le premier terme d’une série numérique ou comme l’opposé de la multiplicité. « Non-duel » nie que la dualité puisse limiter le principe sans transformer celui-ci en une chose numériquement une.
La grande formule upaniṣadique tat tvam asi, « Tu es Cela », n’identifie pas l’ego empirique au créateur de l’univers. Elle affirme, dans l’interprétation advaitine reprise par Guénon, l’identité essentielle d’Ātmā, le Soi, et de Brahma, le principe suprême. L’individu est réel dans son ordre, mais il n’est pas sa propre raison d’être. Considéré séparément, le moi se croit centre ; rapporté au Soi, il apparaît comme modalité.
Dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, Guénon distingue soigneusement le « Soi » et le « moi ». Le moi est l’individualité humaine avec ses composantes corporelles et psychiques ; le Soi est le principe transcendant et permanent dont l’individualité n’est qu’une manifestation. La réalisation métaphysique ne perfectionne donc pas indéfiniment le moi : elle opère un changement de centre, par lequel l’être cesse de s’identifier exclusivement à sa modalité individuelle.
Cette doctrine n’est pas un monisme. Le monisme affirme généralement qu’il n’existe qu’une substance ou qu’un type de réalité ; il demeure une théorie située face à d’autres théories. La non-dualité guénonienne prétend dépasser l’opposition de l’un et du multiple : la multiplicité n’est pas posée comme absolument extérieure au principe, mais elle n’est pas davantage niée dans son ordre relatif. Dire que seul l’Absolu est absolument réel n’oblige pas à dire que les phénomènes n’existent en aucun sens ; cela signifie que leur réalité est dépendante et conditionnée.
6. Les états multiples de l’être
L’individualité humaine n’est, pour Guénon, qu’un état parmi une indéfinité d’états possibles. Cette proposition combat l’anthropocentrisme métaphysique : l’homme n’est ni la mesure de tout ce qui est ni le sommet absolu de la manifestation. Chaque état se déploie sous certaines conditions — l’espace et le temps pour l’existence corporelle humaine —, mais les possibilités de l’être ne se réduisent pas aux conditions perceptibles depuis cet état.
Le « salut » religieux et la « délivrance » métaphysique ne sont donc pas synonymes dans son vocabulaire. Le premier concerne la destinée posthume de l’individualité dans un ordre déterminé ; la seconde, mokṣa, désigne le dépassement de toute condition individuelle. Cette distinction peut heurter les théologies qui comprennent déjà le salut comme union ultime à Dieu ; elle révèle néanmoins la précision de la hiérarchie guénonienne.
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Le symbole géométrique de la croix expose cette doctrine. Dans Le Symbolisme de la Croix, l’axe horizontal représente le déploiement d’un état d’existence ; l’axe vertical relie la multiplicité indéfinie des états ; le centre marque le point principiel où les oppositions se résolvent. La croix n’est donc pas réduite à sa signification chrétienne, laquelle demeure réelle dans son ordre : sa structure est interprétée comme symbole universel de la totalité de l’être.
7. Le symbolisme : une langue de l’intelligible
Un symbole, chez René Guénon, n’est ni une décoration ni un code arbitraire inventé par convention. Il repose sur une correspondance entre ordres de réalité : le visible peut signifier l’invisible parce que les degrés du réel procèdent d’un même principe. Le centre, l’axe, la roue, la montagne, la caverne, le pont, le cœur, la lumière ou l’eau possèdent ainsi une polysémie ordonnée ; ils changent de coloration selon les traditions sans perdre toute continuité intelligible.
Le symbole est supérieur au langage conceptuel non parce qu’il serait moins précis, mais parce qu’il peut contenir simultanément plusieurs sens que le discours doit développer successivement. Un cercle peut figurer totalité, cycle, perfection, limite d’un monde ou déploiement autour d’un centre. Aucune phrase isolée n’épuise cette richesse ; inversement, cette richesse n’autorise pas l’interprétation fantaisiste. Les significations doivent être réglées par la doctrine, la tradition et les analogies cohérentes.
La modernité, selon René Guénon, a perdu cette intelligence symbolique en séparant radicalement quantité et qualité. Une montagne n’est plus qu’un relief mesurable, un nombre n’est plus qu’un outil de calcul, un métier n’est plus qu’une fonction économique. Les sciences traditionnelles ne méprisaient pas la mesure ; elles l’inscrivaient dans un réseau de significations. Le monde moderne conserve les formes, mais oublie souvent ce qui les reliait à un ordre supérieur.
8. Tradition, transmission et orthodoxie
Le mot « Tradition » ne signifie pas chez Guénon l’attachement sentimental au passé, la répétition des coutumes ou la défense d’un conservatisme social. Il désigne une transmission d’origine « non humaine » — non pas nécessairement au sens où aucun homme ne la formulerait, mais au sens où ses principes ne seraient pas produits par l’invention individuelle. Une tradition complète comprend une doctrine, des symboles, des rites, des institutions et des modes d’application adaptés à une civilisation.
L’orthodoxie est conformité à ces principes, non uniformité extérieure. Des formes très différentes peuvent être orthodoxes si elles procèdent d’une source traditionnelle régulière ; des ressemblances séduisantes peuvent être inauthentiques si elles sont reconstruites par syncrétisme. René Guénon distingue ainsi la synthèse, qui remonte à l’unité principielle, du syncrétisme, qui juxtapose extérieurement des fragments détachés de leurs contextes.
La « Tradition primordiale » désigne l’origine commune des formes traditionnelles. Elle n’est pas, dans son œuvre, une civilisation préhistorique que l’archéologie pourrait simplement mettre au jour ; elle est un principe d’unité et de transmission dont les traditions historiques seraient des adaptations. Cette thèse ne relève pas de l’histoire positive au sens universitaire. On peut en étudier les fonctions doctrinales, les sources et les effets ; on ne peut la présenter comme un fait empiriquement établi.
9. Initiation et réalisation
Si la métaphysique était uniquement une doctrine vraie, sa lecture attentive suffirait. Or Guénon distingue la connaissance théorique, indispensable mais préparatoire, de la réalisation effective. Celle-ci requiert, selon Aperçus sur l’Initiation, trois conditions : une qualification de l’individu, une transmission régulière par le rattachement à une organisation initiatique et un travail intérieur qui actualise ce qui a été transmis virtuellement.
L’initiation n’est donc ni une cérémonie honorifique ni une expérience émotionnelle. Le rite transmet une influence spirituelle ; mais cette virtualité peut demeurer inopérante si elle n’est pas développée. À l’inverse, l’effort individuel ne saurait fabriquer par lui-même la transmission. Guénon s’oppose ici aux spiritualités modernes qui font de la spontanéité du sujet la source et le critère de l’authenticité.
Il distingue également mysticisme et initiation. Le mystique reçoit passivement des états qu’il ne maîtrise pas nécessairement ; l’initié suit une méthode active, régulière et orientée vers la connaissance. Cette opposition, centrale chez Guénon, peut paraître trop schématique aux historiens du mysticisme, tant les traditions contemplatives chrétiennes, juives et musulmanes comportent elles aussi ascèse, méthode et discernement. Elle doit donc être comprise comme une distinction interne à son système plus que comme une taxonomie unanimement reçue.
10. Le psychique n’est pas le spirituel
L’une des mises en garde les plus actuelles de Guénon concerne la confusion du psychique et du spirituel. Visions, pouvoirs, communications médiumniques, phénomènes subtils et états extraordinaires ne prouvent en rien une élévation métaphysique. Ils peuvent renforcer l’ego, désorganiser l’individu ou l’attacher à des plans inférieurs de la manifestation.
Dans L’Erreur spirite, Guénon attaque les prétentions du spiritisme à démontrer expérimentalement la survie personnelle. Son argument de fond dépasse la controverse historique : ce qui est spectaculaire n’est pas nécessairement supérieur, ce qui est invisible n’est pas nécessairement spirituel, et l’étrangeté d’un phénomène ne lui confère aucune valeur doctrinale. La métaphysique se reconnaît moins à l’intensité d’une expérience qu’à la vérité du principe et à la désindividualisation de la connaissance.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi le « développement personnel », même lorsqu’il emprunte un vocabulaire sacré, n’est pas une réalisation métaphysique au sens guénonien. Optimiser le moi, accroître ses performances, obtenir du bien-être ou explorer ses profondeurs psychologiques demeure dans l’ordre individuel. Le Soi n’est pas le moi devenu exceptionnel.
11. La critique du monde moderne
La critique guénonienne de la modernité ne se réduit pas à la nostalgie d’une époque révolue. Dans La Crise du monde moderne et Le Règne de la Quantité, elle décrit un processus de réduction : oubli des principes, autonomisation des domaines particuliers, primat de l’action sur la contemplation, règne de l’individualisme, uniformisation et domination de la quantité. Les sciences modernes obtiennent une efficacité remarquable dans l’étude des phénomènes précisément parce qu’elles limitent leur objet ; l’erreur commence lorsqu’on transforme cette limitation méthodique en négation de tout ce qui ne relève pas de la mesure.
Guénon ne reproche donc pas à la physique d’être physique, mais au scientisme de prendre la physique pour la mesure exhaustive du réel. Il ne reproche pas à l’économie d’étudier les échanges, mais à une civilisation de définir l’homme par la production et la consommation. La « quantité » est moins le nombre en lui-même qu’un régime intellectuel où les différences qualitatives sont rabattues sur des unités interchangeables.
Cette analyse conserve une puissance critique manifeste à l’époque des métriques omniprésentes, de l’évaluation algorithmique et de la conversion de l’attention en données. Il serait néanmoins abusif d’utiliser Guénon pour refuser indistinctement les sciences, la médecine ou la technique. Sa distinction la plus féconde demeure celle des niveaux : une méthode peut être légitime dans son domaine et devenir illégitime lorsqu’elle prétend décider seule de ce qui est réel.
VI. Ce que la métaphysique exige aujourd’hui
1. Ne pas confondre explication et réduction
La métaphysique ne concurrence pas les sciences sur leur terrain. Elle ne remplace ni une expérience, ni une démonstration mathématique, ni une enquête historique. Elle interroge les présupposés que ces pratiques mobilisent sans toujours les thématiser : vérité, causalité, identité, loi, possibilité, temps, personne, nature. Lorsqu’elle prétend déduire les faits particuliers sans enquête, elle devient dogmatisme ; lorsqu’on lui interdit toute question sous prétexte qu’elle n’est pas une science expérimentale, on transforme le succès d’une méthode en métaphysique implicite.
Le matérialisme lui-même est une thèse métaphysique lorsqu’il affirme que tout ce qui existe est matériel, car aucune mesure particulière ne peut établir à elle seule que seul le mesurable est réel. De même, soutenir que la conscience se réduit intégralement à des processus physiques, ou qu’elle leur est irréductible, engage une conception de la causalité et de l’identité. On ne sort pas de la métaphysique en la déclarant inutile ; on risque seulement d’en pratiquer une sans examen.
2. Sauver les différences
Une métaphysique vivante doit tenir ensemble l’unité et les distinctions. Sans unité, le réel se disperse en faits sans principe ; sans distinctions, l’unité devient un mot qui absorbe tout et n’explique rien. Guénon est ici un maître de hiérarchie : universel et général, infini et indéfini, Soi et moi, spirituel et psychique, symbole et allégorie, tradition et coutume ne sont pas des couples décoratifs, mais des instruments de discernement.
Cependant, appliquer l’exigence guénonienne de précision à Guénon lui-même oblige à distinguer la fécondité philosophique d’une thèse de sa preuve historique. Que plusieurs traditions présentent des analogies remarquables est observable ; qu’elles dérivent d’une Tradition primordiale supra-humaine est une affirmation doctrinale. Que la raison discursive rencontre des limites est défendable ; qu’une intuition intellectuelle supra-individuelle donne accès aux principes exige une théorie de la connaissance que tous n’accepteront pas. L’admiration véritable ne dispense pas de l’examen ; elle le rend plus exigeant.
3. Une connaissance qui transforme celui qui connaît
Le défi le plus profond adressé par les traditions métaphysiques à la pensée contemporaine tient peut-être à ceci : une vérité sur l’ultime ne serait pas pleinement connue si elle laissait intact celui qui la connaît. Dans les sciences, le savoir peut accroître la puissance d’un sujet sans changer son orientation intérieure. Dans la métaphysique au sens de Plotin, de Śaṅkara, d’Eckhart ou de Guénon, le principal obstacle n’est pas seulement l’ignorance d’une proposition ; c’est l’identification du connaissant à une forme limitée de lui-même.
La connaissance devient alors ascèse de l’attention. Elle exige silence, concentration, détachement des automatismes, intelligence des symboles et aptitude à ne pas confondre l’intensité subjective avec l’universalité. Elle ne consiste pas à croire plus fort, mais à devenir capable de voir autrement. Ce déplacement explique pourquoi la métaphysique authentique peut être enthousiasmante sans être divertissante : elle promet moins une collection de réponses qu’une transformation de la question et du questionneur.
Conclusion — Le réel n’est pas épuisé par ce qui apparaît
Qu’est-ce donc que la métaphysique ? Historiquement, elle est la recherche des premières causes et des principes, la science de l’être en tant qu’être, la méditation sur la substance, la possibilité, l’unité, Dieu, l’âme, le temps et la liberté. Critiquement, elle est l’examen des conditions sous lesquelles nous pouvons prétendre connaître ce qui dépasse l’expérience. Dans les voies apophatiques et non dualistes, elle est le dépassement de toute détermination conceptuelle vers un principe que le discours indique sans le contenir. Chez René Guénon, enfin, elle est la connaissance supra-rationnelle des principes universels, connaissance qui atteint sa vérité lorsqu’elle devient réalisation et identité.
Ces définitions ne doivent pas être fondues dans une formule vague. Elles appartiennent à des architectures distinctes et parfois incompatibles. Mais elles se rejoignent dans un refus : celui de considérer que l’inventaire des phénomènes suffit à rendre raison du réel. La métaphysique commence chaque fois que l’intelligence découvre, derrière ce qui est donné, une question que le donné ne peut clore par lui-même.
La leçon de Guénon tient moins dans une invitation à répéter son vocabulaire que dans une discipline du regard. Ne pas prendre l’indéfini pour l’infini ; ne pas prendre l’émotion pour l’intellection ; ne pas prendre l’étrange pour le spirituel ; ne pas prendre la mesure pour l’essence ; ne pas prendre le concept pour le principe ; ne pas prendre enfin l’individu, avec ses désirs, ses peurs et ses opinions, pour le centre absolu du réel. Ces négations n’appauvrissent pas la pensée : elles lui rendent l’espace nécessaire pour se demander ce qui, en elle, est capable d’universel.
La métaphysique n’est donc ni une fuite hors du monde ni un luxe réservé aux spécialistes. Elle est la mémoire, parfois obscurcie mais jamais entièrement abolie, de cette exigence selon laquelle vivre parmi les choses ne suffit pas si l’on ne demande pas ce qu’elles sont, d’où leur vient leur être et à quelle lumière elles deviennent intelligibles. Elle commence dans l’étonnement ; elle se poursuit dans la distinction ; elle s’accomplit, selon les doctrines les plus radicales, lorsque connaître le Réel ne signifie plus le tenir à distance, mais cesser de se croire séparé de son principe.
Jean-Laurent Turbet
Repères bibliographiques
Sources anciennes, médiévales et modernes
- Aristote (384-322 av. J.-C.), Métaphysique, trad. et éd. au choix ; références selon la pagination Bekker.
- Avicenne — Ibn Sīnā — (980-1037), La Métaphysique du Shifā’.
- Denys l’Aréopagite, dit Pseudo-Denys (fin du Ve-début du VIe siècle), La Théologie mystique ; Les Noms divins.
- Descartes, René (1596-1650), Méditations métaphysiques (1641).
- Eckhart, Maître (vers 1260-vers 1328), Sermons et Traités.
- Heidegger, Martin (1889-1976), Être et Temps (1927) ; « Qu’est-ce que la métaphysique ? » (1929).
- Ibn ‘Arabī (1165-1240), Les Chatons des sagesses (Fuṣūṣ al-ḥikam) ; Les Illuminations de La Mecque (al-Futūḥāt al-Makkiyya).
- Kant, Immanuel (1724-1804), Critique de la raison pure (1781 ; 2e éd. 1787).
- Laozi, Daodejing, datation discutée, probablement élaboré entre les IVe et IIIe siècles av. J.-C.
- Platon (vers 428/427-348/347 av. J.-C.), Parménide ; République ; Sophiste.
- Plotin (204/205-270), Ennéades.
- Śaṅkara (traditionnellement 788-820, datation discutée), commentaires des Upaniṣad, de la Bhagavad-Gītā et des Brahma-sūtra.
- Thomas d’Aquin (1224/1225-1274), De l’étant et de l’essence ; Somme contre les Gentils ; Somme théologique.
- Upaniṣad, notamment Bṛhadāraṇyaka, Chāndogya, Kena, Kaṭha et Māṇḍūkya.
René Guénon (1886-1951) : parcours de lecture conseillé
- Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (1921) — pour les notions de tradition, métaphysique et orthodoxie.
- Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (1921) — pour la critique des recompositions pseudo-traditionnelles.
- L’Erreur spirite (1923) — pour la distinction du psychique et du spirituel.
- Orient et Occident (1924) — pour le diagnostic civilisationnel et la question d’un rapprochement intellectuel.
- L’Homme et son devenir selon le Vêdânta (1925) — pour la distinction du Soi et du moi, les états de l’être et la délivrance.
- La Crise du monde moderne (1927) — pour la critique de l’individualisme et de la primauté de l’action.
- Le Roi du Monde (1927) — pour le symbolisme du centre et la Tradition primordiale.
- Autorité spirituelle et pouvoir temporel (1929) — pour la hiérarchie du contemplatif et de l’actif.
- Le Symbolisme de la Croix (1931) — pour la représentation symbolique des états multiples de l’être.
- Les États multiples de l’être (1932) — pour l’exposé métaphysique le plus abstrait : Possibilité, Être et Non-Être.
- La Métaphysique orientale (conférence de 1925 ; volume, 1939) — pour la définition concise de la métaphysique et de la réalisation.
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