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Le Blog des Spiritualités

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« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


Les États multiples de l’être de René Guénon (1932)

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 3 Septembre 2026, 06:30am

Catégories : #Métaphysique, #Etre, #Philosophie, #Psychologie, #Rites, #Symboles, #Langages, #Homme

Les États multiples de l’être de René Guénon (1932)

Les États multiples de l’être (1932)

de René Guénon

Étude doctrinale, métaphysique et symbolique d’une œuvre capitale

De l’Infini métaphysique à la liberté suprême

Les États multiples de l’être de René Guénon (1932)

Je vous propose une courte biographie de René Guénon puis l’analyse du livre.

 

René Guénon (1886-1951) : de Blois au Caire, l’itinéraire d’un métaphysicien de la Tradition.

René Jean-Marie-Joseph Guénon naît à Blois le 15 novembre 1886, dans une famille catholique de la bourgeoisie provinciale, et reçoit une formation classique qui révèle très tôt ses dispositions intellectuelles, notamment pour les mathématiques et la philosophie. Venu à Paris en 1904 pour poursuivre ses études, il s’éloigne cependant assez rapidement du cursus universitaire ordinaire afin d’explorer ce monde extraordinairement foisonnant des sociétés occultistes, ésotériques et initiatiques qui gravite alors autour de Papus, de Stanislas de Guaita, de l’hermétisme, du martinisme et des multiples organisations se réclamant, avec des degrés d’authenticité très variables, des anciennes traditions occidentales. Les années qui vont de 1906 à 1912 constituent à cet égard une période décisive, moins parce que Guénon aurait définitivement adhéré aux doctrines de ces milieux que parce qu’il les expérimente de l’intérieur et acquiert précisément au contact de leurs contradictions une partie des critères qui lui permettront plus tard de distinguer l’initiation véritable de ses contrefaçons. Les travaux historiques attestent notamment son passage par l’École hermétique de Papus, l’Ordre martiniste, l’Église gnostique — où il reçoit sous le nom de Palingenius une dignité épiscopale dont il contestera ensuite la valeur traditionnelle — ainsi que l’épisode singulier de l’Ordre du Temple rénové ; il fréquente également la loge Humanidad, relevant du Rite national espagnol, avant de rechercher un rattachement maçonnique plus régulier.

Ivan Aguéli

Il serait cependant trompeur de considérer cette jeunesse comme une simple période « occultiste » à laquelle aurait succédé beaucoup plus tard son orientation vers les doctrines orientales. C’est précisément au cours de ces années que Guénon rencontre des hommes qui lui permettent d’accéder à des formes traditionnelles beaucoup plus sérieuses, notamment Léon Champrenaud, qui avait pris dans l’islam le nom d’Abd al-Haqq, ainsi que le peintre et métaphysicien suédois Ivan Aguéli (1869-1917), devenu musulman sous le nom d’Abd al-Hâdî, disciple du cheikh égyptien ʿAbd al-Rahmân ʿIllaysh al-Kabîr. Cest dans ce contexte que doit être replacé le rattachement islamique de René Guénon, dont la chronologie a longtemps été donnée de manière incertaine mais que permet désormais de préciser un document particulièrement important : dans une lettre manuscrite adressée au docteur Grangier, Guénon écrit explicitement que « mon rattachement aux organisations initiatiques islamiques remonte exactement à 1910 ». Un autre document administratif rédigé par Guénon en 1944 mentionne également un ishhâd égyptien du 6 mai 1934 dans lequel il est indiqué comme « musulman depuis l’an 1328 H », correspondant là encore à 1910. Il faut donc désormais retenir cette date, et non celle de son installation au Caire en 1930, pour situer son rattachement à l’islam et à son ésotérisme.

Ce point est important pour comprendre l’ensemble de son œuvre, car il signifie que l’homme qui commence à publier dans La Gnose puis qui développera, à partir de 1921, sa grande œuvre doctrinale sur la métaphysique hindoue, le symbolisme, l’initiation et la crise du monde moderne est déjà, depuis de nombreuses années, rattaché personnellement à une voie initiatique islamique. L’islam n’est donc nullement, chez lui, une conversion tardive provoquée par son départ pour l’Égypte ; il accompagne secrètement une grande partie de son itinéraire intellectuel français. Son nom musulman sera ʿAbd al-Wâhid Yahyâ, « le Serviteur de l’Unique, Jean », sous lequel il sera ensuite officiellement connu en Égypte.

Son itinéraire maçonnique doit également être rappelé avec précision. Après ses expériences dans des structures irrégulières ou para-maçonniques, Guénon est reçu en 1912 par la Loge Thébah n° 347 de la Grande Loge de France, travaillant au Rite Écossais Ancien et Accepté.

Les travaux historiques les plus précis indiquent qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une nouvelle initiation : son initiation antérieure dans la loge Humanidad de Papus est reconnue et Guénon est régularisé à Thébah ; le Conseil fédéral de la Grande Loge de France lui délivre cette même année un diplôme de Maître Maçon Écossais. Cette précision est importante, car elle permet de sortir des récits souvent approximatifs qui ont entouré les rapports de Guénon avec la franc-maçonnerie.

 

Guénon ne restera pas durablement actif en loge, mais il ne cessera jamais pour autant de considérer la franc-maçonnerie, conjointement au compagnonnage, comme l’une des dernières organisations initiatiques authentiques subsistant en Occident, malgré les profondes dégénérescences modernes qu’il lui reprochait. Cette conviction explique un épisode beaucoup plus tardif mais particulièrement significatif de sa vie : la naissance, en 1947, de la loge La Grande Triade au sein de la Grande Loge de France. Le titre distinctif reprend celui de son ouvrage La Grande Triade, paru l’année précédente, et la création de cette loge est suivie avec une attention très étroite par Guénon depuis Le Caire. La Bibliothèque nationale de France elle-même souligne le rôle central qu’il joua, « par le biais de divers correspondants », dans sa constitution ; sa correspondance montre qu’il fut consulté sur l’orientation du projet, le rituel et la fonction qu’une telle loge pourrait assumer dans une éventuelle restauration de l’esprit initiatique maçonnique. Il ne fut donc évidemment pas l’un de ses fondateurs présents physiquement à Paris, puisqu’il vivait en Égypte depuis dix-sept ans, mais il en fut incontestablement l’un des inspirateurs essentiels.

Madame DINA

Entre-temps, la vie de Guénon avait connu une rupture extérieure décisive. Après la mort de sa première épouse, Berthe Loury, en janvier 1928, puis celle de sa tante quelques mois plus tard, plusieurs attaches qui le retenaient en France disparaissent. En 1930, il part pour l’Égypte, accompagné de sa mécène, Mme Mary Dina, (née Mary Shillito, 1876-1938, veuve d'un riche ingénieur égyptien, Hassan Farid Dina), initialement pour un séjour qui ne devait pas nécessairement devenir définitif, mais il ne reviendra jamais en France. Mme Dina regagnera seule l'Europe trois mois après, mais René Guénon reste au Caire. Son installation au Caire marque moins son entrée dans l’islam - qui, nous l’avons vu, remonte à 1910 - que la mise en conformité progressive de son existence quotidienne avec le rattachement spirituel reçu vingt années auparavant. Il adopte désormais pleinement la vie musulmane, fréquente notamment la mosquée al-Husayn et le milieu religieux cairote, suit la sharîʿa dans sa vie personnelle et demeure profondément lié à la tradition soufie à laquelle il avait été rattaché. Les études contemporaines consacrées au traditionalisme soulignent d’ailleurs que, tout en continuant à écrire avec une égale autorité sur l’hindouisme, le taoïsme, le christianisme, le symbolisme universel ou la franc-maçonnerie, sa pratique religieuse personnelle au Caire fut désormais entièrement islamique.

En 1934, Guénon épouse Fâtima Muhammad Ibrâhîm, fille du cheikh Muhammad Ibrâhîm, imam de la Mosquée de René Guénon, dans une famille musulmane égyptienne au sein de laquelle il s’intègre profondément ; quatre enfants naîtront de cette union, le dernier après sa mort. Sa vie cairote devient volontairement simple, retirée et presque entièrement consacrée à la prière, au travail doctrinal et à une correspondance internationale devenue considérable. C’est depuis l’Égypte qu’il poursuit la rédaction de ses principaux ouvrages, dirige intellectuellement une grande partie de la revue Études traditionnelles, entretient des relations suivies avec Frithjof Schuon, Titus Burckhardt, Michel Vâlsan, Martin Lings et bien d’autres lecteurs devenus pour certains de véritables disciples, et accompagne à distance diverses tentatives de restauration traditionnelle en Occident. Il obtient finalement la nationalité égyptienne en 1949.

 

René Guénon et Frithjof Schuon

Cette période égyptienne permet surtout de comprendre l’unité profonde d’une existence qui pourrait paraître, vue superficiellement, faite d’appartenances successives et contradictoires. Le jeune homme passé par le martinisme, la néo-gnose, différentes organisations occultistes et la franc-maçonnerie n’est pas simplement devenu musulman en abandonnant tout ce qui précédait ; son itinéraire montre plutôt une recherche de plus en plus rigoureuse de ce qui, derrière la multiplicité des formes traditionnelles, relève d’un principe véritablement initiatique. C’est aussi pourquoi son appartenance personnelle à l’islam ne l’amène jamais à nier la validité principielle des autres traditions orthodoxes : il peut être pleinement musulman dans sa vie religieuse et simultanément consacrer des ouvrages entiers à l’hindouisme, au taoïsme, au christianisme, à Dante ou au symbolisme maçonnique, puisque, dans sa perspective, l’unité métaphysique n’abolit pas la diversité légitime des formes qui l’expriment.

Cette distinction est indispensable lorsqu’on lit Le Règne de la Quantité. L’homme qui écrit ce livre en 1945 n’est pas un philosophe occidental observant abstraitement les religions depuis l’extérieur ; c’est un homme qui, depuis trente-cinq ans, est lui-même engagé dans une voie traditionnelle, qui vit depuis quinze ans au cœur d’une société musulmane et pour lequel les notions de tradition, d’initiation, de rite et de transmission ne constituent pas des objets théoriques mais des réalités vécues. Lorsqu’il oppose le monde traditionnel au monde moderne, lorsqu’il distingue le spirituel du psychique ou lorsqu’il avertit contre les pseudo-initiations, il le fait donc à partir d’une expérience exceptionnellement vaste des milieux ésotériques occidentaux et d’un rattachement personnel durable à une tradition dont il assume désormais pleinement la forme religieuse.

Tombe de René Guénon au Caire

René Guénon meurt au Caire le 7 janvier 1951, à soixante-quatre ans, après plus de vingt années de vie égyptienne.

Son œuvre, qui avait longtemps circulé dans des milieux relativement restreints, connaîtra après sa mort un rayonnement considérable, notamment en France, en Italie, dans le monde musulman et parmi les auteurs que l’on regroupera ensuite sous le nom d’« école traditionaliste ».

Mais l’itinéraire de Guénon lui-même demeure peut-être la meilleure introduction à sa pensée : parti à la recherche des organisations initiatiques dans le Paris ésotérique de sa jeunesse, passé par de multiples expériences dont il dénoncera ensuite sévèrement les insuffisances, rattaché à l’islam dès 1910, régularisé à la Loge Thébah de la Grande Loge de France en 1912, installé définitivement au Caire en 1930 et devenu ʿAbd al-Wâhid Yahyâ dans toute la réalité quotidienne de son existence, il naura cessé de poursuivre une même question, celle qui traverse toute son œuvre : comment retrouver, derrière la multiplicité et la confusion des formes, l’unité du Principe dont toute tradition authentique procède ?

Introduction générale — Penser l’être au-delà de l’homme

Publié en 1932, Les États multiples de l’être occupe, dans l’œuvre de René Guénon (1886-1951), une position à la fois centrale et singulière, car ce livre relativement bref ne cherche ni à diagnostiquer la crise de la civilisation moderne, comme l’avaient fait Orient et Occident (1924) puis La Crise du monde moderne (1927), ni à exposer principalement une tradition déterminée, comme L’Homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), ni même à déployer d’abord un grand symbole traditionnel, comme Le Symbolisme de la Croix (1931), auquel il se présente pourtant comme un complément direct : il entreprend de formuler, dans le langage nécessairement imparfait de la raison discursive, l’armature métaphysique qui rend intelligibles la multiplicité des mondes, la diversité des êtres, la hiérarchie des états de manifestation et, finalement, la possibilité même d’une délivrance dépassant toute condition.

Ce déplacement du regard est décisif, puisqu’il oblige le lecteur à abandonner l’anthropocentrisme spontané qui fait de l’état humain la mesure de toute réalité, alors que celui-ci n’est, selon Guénon, qu’un état de manifestation parmi une indéfinité d’autres, certes privilégié pour nous parce qu’il constitue notre point de départ effectif, mais dépourvu de toute prééminence absolue dans l’Existence universelle ; dès l’avant-propos, l’auteur insiste ainsi sur le fait que l’homme corporel et terrestre ne saurait être compris comme un être clos sur lui-même, mais comme une modalité particulière à partir de laquelle la réalisation de l’être total demeure possible, précisément parce que tout état contingent, envisagé au regard de l’Absolu, peut devenir le support d’un dépassement de ses propres limites.

La thèse du livre ne consiste donc pas à ajouter au monde visible une collection de mondes invisibles, selon une cosmologie plus vaste mais encore quantitative ; elle consiste à transformer radicalement le sens même des mots « être », « possibilité », « unité », « multiplicité », « connaissance » et « liberté », afin de montrer que la réalité totale déborde non seulement le sensible, mais encore l’Être au sens ontologique, puisque l’Être lui-même, en tant que principe de toute manifestation, demeure compris dans la Possibilité universelle, laquelle embrasse aussi les possibilités de non-manifestation. Une telle doctrine n’est pas un système philosophique parmi d’autres : elle veut être la traduction conceptuelle, toujours subordonnée à l’intuition intellectuelle, d’une métaphysique universelle dont les traditions particulières fournissent des expressions diverses sans en épuiser le contenu.

C’est pourquoi la lecture de cet ouvrage exige une lenteur qui n’est pas celle de l’érudition, mais celle d’une conversion de l’intelligence : chacune de ses distinctions retire au lecteur un appui devenu trop étroit, jusqu’à ce que la pensée, privée des fausses évidences de l’individualisme, du psychologisme et du substantialisme, découvre que l’être véritable ne se réduit jamais à la forme sous laquelle il apparaît, que l’unité n’exclut pas la multiplicité mais la contient principiellement, et que la liberté ne consiste pas à choisir arbitrairement entre des possibles extérieurs, mais à se délivrer de toute limitation par l’identification connaissante au Principe même dont procède toute possibilité.

La place du livre dans l’œuvre guénonienne

Les États multiples de l’être appartient à la période de pleine maturité doctrinale au cours de laquelle René Guénon, après avoir établi les fondements de sa critique du monde moderne et exposé plusieurs doctrines orientales, concentre son effort sur les principes métaphysiques les plus universels ; il prolonge directement Le Symbolisme de la Croix, paru l’année précédente, dont la représentation géométrique de l’être total supposait déjà la multiplicité des états, mais il en retire désormais l’échafaudage symbolique pour examiner la théorie en elle-même, dans son principe, ses distinctions et ses conséquences pour l’être envisagé à partir de l’état humain.

L’Homme et son devenir selon le Vêdânta avait exposé, à partir de la doctrine hindoue, la constitution de l’être humain, les modalités subtiles et corporelles de l’individualité, les états posthumes et la Délivrance ; Le Symbolisme de la Croix avait montré comment les axes, les directions et le centre pouvaient figurer l’expansion des possibilités d’un être ; Les États multiples de l’être accomplit un pas supplémentaire, car il dégage de ces formulations traditionnelles et symboliques une doctrine générale de la Possibilité universelle, de sorte que le livre peut être considéré comme l’un des sommets métaphysiques de l’ensemble guénonien, celui où les données éparses reçoivent leur articulation la plus dépouillée et la plus vertigineuse.

La relation avec La Crise du monde moderne mérite également d’être soulignée, non parce que les deux livres auraient le même objet, mais parce que le second donne le fondement le plus profond du diagnostic formulé par le premier : si la modernité est une réduction du réel au mesurable, de l’intelligence à la raison et de l’homme à son individualité psycho-corporelle, alors la doctrine des états multiples apparaît comme la réfutation métaphysique de cette clôture, puisqu’elle restitue à l’homme sa fonction de point de passage, à la connaissance sa puissance d’identification et à l’univers sa profondeur hiérarchique. Là où La Crise du monde moderne décrivait la descente vers la quantité, le livre de 1932 rouvre, en sens inverse, la verticalité des degrés de l’être. Et ça j'ai mis longtemps à le comprendre et à le retranscrire simplment !

Avant-propos — Le langage devant l’inexprimable

L’avant-propos ne constitue pas une simple entrée en matière, car il énonce les précautions sans lesquelles toute la doctrine serait immédiatement déformée : parler des états multiples de l’être ne revient pas à compter des états, puisque le nombre appartient lui-même à certaines conditions particulières de manifestation, et l’expression « être total » ne doit pas davantage laisser croire que tout ce qui est possible relève de l’Être proprement dit, puisque certains états de non-manifestation sont au-delà de l’Être pur ; le vocabulaire humain ne peut ici fonctionner que par analogie, avec la conscience constante de sa propre insuffisance.

René Guénon écrit qu’il faut « réserver toujours la part de l’inexprimable », formule qui résume toute sa discipline d’exposition : la doctrine ne vaut pas comme clôture conceptuelle, mais comme orientation vers ce qui dépasse la forme, et le symbole lui-même, quoique plus apte que le langage ordinaire à communiquer les vérités transcendantes, demeure une médiation. Cette réserve protège la métaphysique contre la systématisation, car un système détermine son objet en l’enfermant dans un réseau de catégories, tandis que l’enseignement métaphysique authentique ouvre l’intelligence à des possibilités de conception réellement illimitées.

L’avant-propos établit enfin le statut de l’état humain : celui-ci n’est ni supérieur ni inférieur absolument, mais il est le seul point de départ qui nous soit directement donné, ce qui suffit à lui conférer une importance opérative sans lui accorder aucun privilège ontologique. Cette distinction entre centralité initiatique et supériorité cosmique permet de comprendre pourquoi René Guénon peut consacrer tant d’attention à l’homme sans devenir humaniste : l’homme n’est pas la fin du réel, mais il peut devenir, à partir de sa condition même, le lieu d’un passage vers l’universel.

Chapitre premier - L’Infini et la Possibilité

Le premier chapitre remonte à la notion que René Guénon présente comme la plus primordiale de toutes, celle de l’Infini métaphysique, et commence par une opération de purification lexicale dont les conséquences sont immenses : l’Infini est ce qui n’a absolument aucune limite, tandis que l’espace, le temps, le nombre ou toute série susceptible d’un accroissement sans terme ne relèvent que de l’indéfini, c’est-à-dire d’une extension du fini qui, si loin qu’elle repousse ses bornes, demeure toujours déterminée par la nature de l’ordre auquel elle appartient. L’« infini mathématique » est donc, dans cette perspective, une contradiction terminologique, non parce que les mathématiques seraient illégitimes dans leur domaine, mais parce qu’une quantité, même indéfiniment croissante, reste enfermée dans la détermination quantitative.

À cette distinction répond l’identité principielle de l’Infini et de la Possibilité universelle : rien ne saurait être hors de l’Infini, car un dehors constituerait une limite, et rien ne saurait être réellement impossible dans l’ordre total, puisque l’impossibilité absolue ne désigne qu’une absurdité, autrement dit une apparence de possibilité qui se détruit elle-même par contradiction. La Possibilité universelle comprend donc toutes les possibilités, aussi bien celles qui se manifestent que celles qui, par leur nature même, ne se manifestent pas ; elle n’est pas un réservoir préalable d’essences attendant leur actualisation, mais l’affirmation totale et inconditionnée de tout ce qui peut être selon tous les modes possibles.

Cette ouverture initiale commande tout le livre, car elle interdit de prendre l’Existence universelle pour la totalité : l’Existence, fût-elle conçue comme l’ensemble indéfini de tous les mondes manifestés, ne constitue encore qu’un domaine de la Possibilité universelle. La métaphysique commence ainsi au point précis où la cosmologie, même la plus vaste, reconnaît qu’elle n’est pas l’ultime science.

Chapitre II - Possibles et compossibles

Le deuxième chapitre affronte une difficulté classique, associée notamment à Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), celle des possibles qui ne peuvent se réaliser ensemble dans un même monde et que le philosophe allemand nommait « compossibles » lorsqu’ils étaient compatibles au sein d’un même ordre ; Guénon reprend le terme tout en déplaçant la question, car l’incompossibilité de deux possibilités ne signifie nullement que l’une d’elles soit absolument irréalisable, mais seulement qu’elles ne sauraient appartenir au même ensemble de conditions, de sorte que chacune peut trouver sa réalisation dans un monde différent.

Gottfried Wilhelm Leibniz

Un monde est donc défini par un certain système de conditions qui permet la manifestation simultanée d’un ensemble déterminé de possibles, tandis que l’Existence universelle comprend l’indéfinité des mondes correspondant à tous les ensembles possibles de conditions ; la pluralité des mondes ne relève plus ici d’une hypothèse astronomique, mais d’une nécessité métaphysique, puisqu’une Possibilité véritablement universelle ne saurait laisser sans réalisation aucune possibilité de manifestation. Ce qui est exclu d’un monde n’est pas exclu de l’Existence, mais seulement reporté dans un autre ordre de compossibilité.

Cette doctrine ruine tout provincialisme cosmique : notre monde, avec ses lois physiques, ses formes biologiques et ses conditions spatio-temporelles, ne possède aucune valeur normative pour l’ensemble de la manifestation, et vouloir mesurer les autres états à partir de ses catégories reviendrait à imposer à l’universel les limites d’un cas particulier. Le possible n’est pas défini par ce que notre monde autorise ; c’est notre monde qui est défini par le groupe de possibles qu’il rend compossibles.

Chapitre III - L’Être et le Non-Être

La distinction de l’Être et du Non-Être constitue le pivot de l’ouvrage et sans doute l’une des thèses les plus audacieuses de René Guénon, car l’Être, entendu comme principe de toute manifestation, n’est pas le Principe suprême : il représente la première détermination, l’affirmation principielle de toutes les possibilités susceptibles de manifestation, tandis que le Non-Être comprend les possibilités de non-manifestation ainsi que l’Être lui-même dans son état de non-déploiement. Le Non-Être n’est donc ni le néant ni une privation d’être, mais le domaine métaphysiquement antérieur à toute affirmation déterminée, ce que le langage ne peut désigner que négativement parce que toute désignation positive appartient déjà, d’une certaine manière, à l’ordre de la détermination.

Thomas d’Aquin

Cette conception dépasse l’ontologie occidentale lorsqu’elle identifie la métaphysique à la science de l’être en tant qu’être, formule héritée d’Aristote (384-322 av. J.-C.) et reprise, selon des modalités différentes, par Thomas d’Aquin (1225-1274) : pour René Guénon, l’ontologie demeure réelle et légitime, mais elle est subordonnée à la métaphysique totale, puisque l’Être ne saurait contenir ce qui est au-delà de toute manifestation. Le « zéro métaphysique » n’est pas moins que l’unité de l’Être ; il en est la source indéterminée, comme le silence contient principiellement toutes les paroles sans être lui-même une parole.

Il faut mesurer ici l’écart qui sépare cette doctrine du nihilisme : le néant serait une impossibilité pure, alors que le Non-Être est surabondance de possibilité non manifestée ; loin de nier la réalité, il la délivre de l’obligation d’apparaître. Cette inversion du regard est fondamentale, car elle fait de la non-manifestation non pas un défaut d’existence, mais un degré supérieur de réalité, plus universel précisément parce qu’il est moins déterminé.

 

Chapitre IV - Fondement de la théorie des états multiples

Après avoir établi les principes, René Guénon peut formuler le fondement de la théorie : tout être envisagé dans son intégralité comporte une indéfinité d’états, dont certains sont manifestés et d’autres non manifestés, tandis que chacun des états manifestés peut à son tour contenir une indéfinité de modalités ; l’individualité humaine ne représente donc qu’une modalité d’un état, et la modalité corporelle elle-même seulement une portion de cette individualité, ce qui montre combien la conception moderne de l’homme est doublement réductrice lorsqu’elle l’identifie à son organisme et sa conscience ordinaire.

La multiplicité des états ne s’ajoute pourtant pas à l’unité de l’être comme une série de parties extérieures, car chaque état exprime, sous un ensemble de conditions déterminées, la possibilité totale de cet être ; les états sont multiples du point de vue de leur manifestation, mais ils demeurent unifiés dans le principe qui les comprend simultanément. L’être total ne voyage pas d’un état à l’autre comme un individu qui changerait de lieu : il est présent selon tous ses modes, tandis que la succession n’appartient qu’à certaines modalités soumises au temps.

Cette simultanéité principielle permet de comprendre que la réalisation métaphysique n’est pas une fabrication de l’être total, comme si celui-ci devait progressivement acquérir ce qui lui manque, mais une prise de possession effective de ce qui est déjà principiellement ; le devenir initiatique concerne le point de vue limité de l’individualité, non la réalité totale de l’être. La doctrine introduit ainsi une distinction capitale entre ce que l’être est en soi et ce qu’il est actuellement capable de connaître et de réaliser à partir d’un état particulier.

Chapitre V - Rapports de l’unité et de la multiplicité

René Guénon refuse l’opposition simpliste selon laquelle l’unité abolirait la multiplicité ou la multiplicité fragmenterait nécessairement l’unité, car le multiple ne saurait avoir de réalité hors de l’unité qui le contient principiellement, tandis que l’unité véritable, loin d’être l’uniformité, possède la puissance de se déployer selon une indéfinité de déterminations sans cesser d’être elle-même ; une unité qui exclurait la multiplicité serait limitée par ce qu’elle exclut et ne serait donc pas l’unité métaphysique.

La difficulté provient de ce que l’esprit individuel imagine l’unité sur le modèle numérique de l’un, premier terme d’une série homogène, alors que l’Un principiel est antérieur au nombre et contient la série tout entière sans se confondre avec aucun de ses termes ; de même, les états multiples de l’être ne sont pas des fragments juxtaposés, mais des expressions coordonnées dont la distinction n’est réelle qu’au niveau où s’exercent leurs conditions propres. Plus l’intelligence s’élève vers le principe, moins les différences sont abolies que comprises dans une unité supérieure qui leur assigne leur sens.

Cette articulation interdit à la fois le monisme, qui réduit artificiellement toute réalité à une substance déterminée, et le pluralisme, qui laisse les êtres dispersés sans principe commun ; la métaphysique guénonienne n’est ni l’un ni l’autre, parce qu’elle situe l’unité et la multiplicité à des degrés différents, selon un rapport où l’unité fonde le multiple sans s’y épuiser et où le multiple manifeste l’unité sans la diviser. Nous voyons là l'influence des doctrines islamiques du Un, auxquelles René Guénon appartenait depuis 1910 comme nous l'avons vu plus haut dans sa biographie. 

Chapitre VI - Considérations analogiques tirées de l’étude de l’état de rêve

L’état de rêve fournit à Guénon une analogie particulièrement suggestive, à condition de ne pas transformer l’analogie en identité : dans le rêve, un monde entier, avec ses personnages, ses lieux et ses événements, procède de l’individualité du rêveur sans que celle-ci se divise matériellement entre les éléments de son propre songe ; chaque figure possède une réalité relative à l’intérieur de l’état considéré, tandis que l’unité du sujet demeure le principe immédiat de l’ensemble.

De même, les modalités d’un état ou les états d’un être peuvent être distingués sans constituer des substances absolument séparées, et la conscience qui s’identifie exclusivement à une modalité ressemble au personnage du rêve qui ignorerait le rêveur dont il dépend ; le réveil devient alors le symbole d’un changement de niveau, non parce que notre monde serait irréel au sens d’un néant, mais parce que sa réalité est conditionnée et relative à un degré supérieur qui l’enveloppe. René Guénon ne prêche donc pas un illusionnisme facile (comme vous avez pu le constater !) : il hiérarchise les degrés de réalité en fonction de leur universalité.

L’analogie révèle en outre que les catégories de continuité, de succession et d’identité personnelle varient avec l’état considéré ; la conscience ordinaire ne peut dès lors prendre ses propres lois pour celles de tout être. Le rêve, expérience quotidienne d’une autre modalité de l’individualité, devient une fissure dans l’assurance du réalisme profane, et cette fissure suffit à rendre concevable, sinon encore réalisable, une pluralité de modes d’existence.

Chapitre VII - Les possibilités de la conscience individuelle

René Guénon examine ensuite la conscience individuelle afin d’en reconnaître l’étendue tout en refusant de l’ériger en mesure de l’être ; la conscience est une condition de certaines modalités manifestées, mais elle ne saurait être coextensive à la Possibilité universelle, ni même à l’être total, de sorte qu’il existe des possibilités supra-individuelles qui dépassent toute conscience au sens psychologique et des modalités individuelles qui ne tombent pas sous la lumière de la conscience ordinaire.

Cette distinction vise directement le psychologisme moderne, lequel suppose que connaître une réalité revient à se la représenter mentalement et que ce qui ne peut devenir objet de conscience n’a pas de sens ; pour Guénon, une telle position confond l’instrument particulier avec la connaissance en son principe, puis transforme les limites de cet instrument en limites de la réalité. L’inconscient, tel que les psychologies modernes le conçoivent, ne suffit d’ailleurs pas à restaurer la profondeur perdue, car il demeure généralement défini comme la périphérie obscure du psychisme individuel, alors que le supra-individuel n’est pas un dessous de la conscience mais un au-delà de l’individualité.

La conscience possède néanmoins des prolongements considérables, et l’état humain ne se réduit pas à l’expérience vigilante, cérébrale et sensorielle ; la discipline traditionnelle peut actualiser certaines facultés latentes, mais ces extensions, si remarquables soient-elles, restent encore dans l’ordre individuel tant qu’elles n’impliquent pas un changement de principe. La doctrine appelle ainsi à distinguer avec une extrême rigueur l’élargissement psychique et la réalisation spirituelle, confusion dont Guénon ne cessera de dénoncer les dangers.

Chapitre VIII - Le mental, élément caractéristique de l’individualité humaine

Le mental caractérise l’individualité humaine sans constituer la totalité de l’homme, et cette formule suffit à séparer Guénon du rationalisme, qui réduit l’intelligence à la pensée discursive, comme du sentimentalisme religieux, qui croit dépasser la raison par la seule intensité affective ; le mental coordonne les perceptions, forme les concepts, raisonne et produit le langage, mais il appartient toujours à un mode formel, donc limité, et ne peut saisir directement l’universel qu’en devenant transparent à une faculté d’un autre ordre.

L’intellect transcendant ne doit pas être imaginé comme un mental plus puissant, doté d’une vitesse ou d’une capacité supérieures, car la différence n’est pas quantitative mais principielle : la raison procède par analyse, comparaison et enchaînement, tandis que l’intuition intellectuelle connaît par identification immédiate. Le discours métaphysique lui-même reste mental dans son expression ; sa légitimité vient de ce qu’il traduit, aussi fidèlement que possible, une connaissance qui le dépasse, de même qu’un symbole sensible peut communiquer une signification dont sa forme n’est pas la mesure.

Cette hiérarchie donne à l’écriture guénonienne son étrange tension : chaque phrase est minutieusement définie, mais chaque définition désigne une réalité qui ne se laisse pas enfermer dans les mots ; la précision n’est pas ici l’illusion d’épuiser l’objet, elle est l’ascèse nécessaire pour empêcher les confusions du langage de barrer l’accès à ce qui, en définitive, ne peut être connu qu’au-delà du langage.

Chapitre IX — La hiérarchie des facultés individuelles

La hiérarchie des facultés individuelles ne doit pas être conçue comme une classification scolaire de fonctions séparées, mais comme l’expression, dans l’individualité, de degrés de participation plus ou moins directs aux principes ; les facultés sensibles, le mental, la mémoire, l’imagination et les puissances d’action ne sont pas autonomes, car chacune dépend d’un centre supérieur qui l’ordonne, même lorsque l’état de dispersion propre à l’homme moderne rend cette dépendance pratiquement invisible.

Guénon s’oppose ainsi à l’égalitarisme psychologique qui place sur un même plan toutes les activités intérieures et à l’intellectualisme profane qui confond la suprématie de l’intellect avec la domination du raisonnement ; la véritable hiérarchie est qualitative, non sociale ni morale, et elle culmine, au-delà des facultés proprement individuelles, dans l’intellect pur. Restaurer cette hiérarchie ne signifie pas mutiler les puissances inférieures, mais les intégrer à leur principe, comme les instruments d’un orchestre trouvent leur liberté musicale dans l’unité d’une direction.

La portée initiatique du chapitre apparaît alors clairement : la réalisation ne consiste pas à développer isolément une faculté exceptionnelle, mais à recentrer l’être, à subordonner les puissances périphériques au centre et à préparer ainsi le dépassement de l’individualité. Les phénomènes extraordinaires, lorsqu’ils ne sont que psychiques, peuvent au contraire renforcer la dispersion en donnant à l’ego l’illusion d’une supériorité spirituelle.

Chapitre X - Les confins de l’indéfini

En abordant les « confins de l’indéfini », René Guénon examine ces extensions prodigieuses qui, parce qu’elles dépassent toute mesure ordinaire, peuvent être prises à tort pour l’Infini ; or une modalité, un état ou un monde peut se déployer indéfiniment sans jamais sortir du principe de détermination qui le définit, de même que la suite des nombres peut croître sans terme tout en demeurant intégralement numérique. L’indéfini représente l’inépuisable richesse du conditionné, non l’inconditionné.

Cette distinction possède une portée spirituelle immédiate, car les prolongements subtils de l’individualité, les états psychiques inhabituels, la longévité indéfinie ou les immensités cosmologiques ne constituent jamais la Délivrance ; ils peuvent repousser les frontières de l’expérience, mais ils ne suppriment pas la limitation qui fait de cette expérience une modalité particulière. Le vertige de l’immense ne doit pas être confondu avec la transcendance.

Guénon oblige ainsi le lecteur à renoncer à une imagination quantitative du spirituel : le supérieur n’est pas ce qui est plus grand, plus durable ou plus puissant dans le même ordre, mais ce qui appartient à un ordre plus universel ; un seul instant d’intuition intellectuelle peut donc, en principe, avoir une portée métaphysique supérieure à des siècles d’expériences subtiles, parce qu’il introduit un changement de niveau plutôt qu’une extension horizontale.

Chapitre XI - Principes de distinction entre les états d’être

Si les états appartiennent à un même être total, selon quel principe les distinguer sans les séparer ? René Guénon répond que chaque état est défini par l’ensemble des conditions qui délimitent un certain domaine de manifestation, tandis que l’être traverse ou, plus exactement, comprend ces domaines selon autant de possibilités correspondantes ; la forme, l’espace, le temps, la quantité ou la conscience ne sont donc pas des cadres universels, mais des conditions dont la présence, l’absence ou la combinaison caractérisent certains états.

La distinction véritable entre les états est ainsi qualitative et principielle : deux modalités soumises au même ensemble fondamental de conditions appartiennent au même état, même si leurs apparences diffèrent considérablement, tandis qu’une modification de ces conditions essentielles implique le passage à un autre état. Cette doctrine interdit de confondre la pluralité des états avec la diversité des espèces, des planètes ou des époques, qui peut demeurer tout entière à l’intérieur d’un seul monde.

Elle donne aussi son sens à l’analogie traditionnelle, puisque des réalités situées à des degrés différents peuvent se correspondre sans être identiques : une même relation principielle se reflète sous des conditions diverses, et le symbole met en communication ces plans en faisant apparaître, dans une forme sensible, la trace d’une structure universelle. La doctrine des états multiples devient alors le fondement d’une herméneutique du monde, où chaque chose peut être lue comme la signature d’un ordre supérieur.

Chapitre XII - Les deux chaos

L’expression des « deux chaos » désigne deux indéterminations relatives situées aux limites d’un monde : le chaos inférieur correspond à l’indistinction des possibilités qui n’ont pas encore reçu la détermination formelle propre à cet état, tandis que le chaos supérieur renvoie à la dissolution de ces mêmes déterminations dans un ordre plus universel ; entre les deux se déploie le cosmos, c’est-à-dire l’ordre manifesté, qui procède d’une différenciation et retourne à une indistinction d’un autre degré.

Il serait pourtant erroné d’imaginer deux matières obscures placées au-dessous et au-dessus du monde, car ces termes désignent des fonctions métaphysiques relatives au cycle de manifestation : l’indifférenciation préformelle et la transmutation supra-formelle peuvent paraître semblables du point de vue de la forme, puisqu’elles échappent toutes deux à ses distinctions, mais elles sont de sens inverse, comme l’obscurité de ce qui n’est pas encore illuminé et la lumière trop intense pour être regardée ne constituent pas une même nuit.

Cette distinction éclaire de nombreux symbolismes traditionnels de mort et de renaissance : la dissolution des formes peut signifier soit une descente vers l’infra-individuel, soit un passage vers le supra-individuel, et seule l’orientation principielle permet de discerner ces deux mouvements. Toute rupture de la conscience ordinaire n’est donc pas libératrice ; la véritable initiation conduit à travers la forme vers son principe, non vers une confusion régressive où les distinctions seraient perdues sans être dépassées.

Chapitre XIII - Les hiérarchies spirituelles

Les hiérarchies spirituelles ne sont pas, chez Guénon, une administration céleste calquée sur les sociétés humaines, mais l’expression de degrés supra-individuels de l’Existence, que les traditions personnifient légitimement afin de rendre accessibles des fonctions et des intelligences dont la réalité dépasse la forme humaine ; anges, devas ou puissances cosmiques ne doivent être ni réduits à des allégories psychologiques, ni imaginés comme des individus corporels invisibles, car leur mode d’être correspond à des conditions différentes des nôtres.

Une hiérarchie authentique suppose une différence de degré dans la participation au Principe, mais cette différence n’introduit aucune rivalité entre les états, puisque chacun réalise parfaitement la possibilité qui lui est propre ; l’inégalité métaphysique n’est donc pas une injustice, notion morale appartenant à l’ordre humain, mais la condition même d’un univers qualitativement différencié. L’harmonie ne résulte pas de l’identité des fonctions, mais de leur coordination dans l’unité totale.

Le chapitre permet aussi de comprendre pourquoi la réalisation de l’être ne se confond pas avec l’accession à un rang cosmique élevé : si sublime soit-il, tout état manifesté demeure conditionné, et toute fonction cosmique demeure relative à la manifestation. La Délivrance ne consiste pas à devenir le plus grand des êtres dans l’Existence, mais à dépasser l’Existence elle-même dans l’identification au Principe inconditionné.

Chapitre XIV - Réponse aux objections tirées de la pluralité des êtres

La pluralité des êtres semble soulever une objection : si chaque être total comprend une indéfinité d’états et si la Possibilité universelle ne laisse rien hors d’elle, comment plusieurs êtres peuvent-ils se distinguer sans se limiter mutuellement, et comment éviter que leurs possibilités se recouvrent ? Guénon répond en distinguant le point de vue de la manifestation, où les êtres apparaissent séparés selon leurs conditions, et le point de vue principiel, où leurs possibilités sont comprises dans l’unité sans confusion.

La distinction des êtres n’est pas celle de substances closes qui occuperaient chacune une portion exclusive du réel ; elle exprime des possibilités de manifestation différentes, dont les domaines peuvent se correspondre, se croiser analogiquement ou paraître identiques sous un certain rapport, sans que l’identité de leur principe ultime soit compromise. Les contradictions surgissent lorsque l’on transporte au niveau universel la séparativité propre à l’état individuel, comme si la totalité devait être composée à la manière d’un agrégat matériel.

À la limite métaphysique, la question de la pluralité des êtres s’évanouit avec le point de vue qui la produisait : la réalisation de l’identité suprême ne détruit pas les distinctions relatives, mais les rapporte à leur source, où elles ne constituent plus des limitations. L’unité n’est pas obtenue par l’absorption violente du multiple ; elle est reconnue comme la vérité permanente dont le multiple était déjà l’expression conditionnée.

Chapitre XV - La réalisation de l’être par la connaissance

Avec le quinzième chapitre, l’exposé passe explicitement de la doctrine à sa finalité opérative : l’être se réalise par la connaissance, non parce qu’une information nouvelle viendrait s’ajouter à ce qu’il est, mais parce que la connaissance véritable implique l’identification du connaissant et du connu ; « un être est tout ce qu’il connaît véritablement », écrit Guénon en substance, et cette formule, incompréhensible pour l’épistémologie moderne fondée sur la séparation du sujet et de l’objet, résume la puissance transformatrice de l’intuition intellectuelle.

Connaître un état supérieur ne signifie donc pas s’en former une représentation exacte depuis l’état humain, car toute représentation demeure enfermée dans les conditions du mental ; cela signifie actualiser en soi la possibilité correspondante, devenir effectivement ce que l’on connaît, jusqu’à ce que la distinction du sujet, de l’acte de connaissance et de l’objet soit résorbée dans une unité supérieure. La réalisation métaphysique est ainsi une connaissance vécue, mais elle dépasse infiniment ce que l’on nomme ordinairement expérience, puisque celle-ci suppose encore un sujet individuel affecté par un objet.

La doctrine permet de comprendre la fonction de l’initiation, des rites, des symboles et de l’enseignement traditionnel : aucun de ces moyens ne produit mécaniquement la connaissance, mais ils ordonnent l’individualité, transmettent une influence spirituelle et fournissent les supports grâce auxquels les possibilités supérieures peuvent être actualisées. Le savoir théorique demeure indispensable comme préparation et orientation, mais il n’atteint son accomplissement que lorsqu’il cesse d’être extérieur à l’être qui sait.

Chapitre XVI - Connaissance et conscience

René Guénon approfondit alors la différence entre connaissance et conscience : toute conscience implique une connaissance, au moins relative, mais toute connaissance n’est pas consciente au sens individuel, puisque la conscience appartient à certains états manifestés tandis que la connaissance, dans son principe, s’étend aussi aux états supra-individuels et, finalement, à l’identité métaphysique elle-même. Réduire la connaissance à la conscience reviendrait donc à réduire l’universel à l’une de ses conditions particulières.

Cette distinction explique pourquoi les états spirituels ne doivent pas être imaginés comme une amplification indéfinie de la conscience de soi ; au contraire, ce que l’individu appelle « soi » doit être dépassé, et la connaissance devient d’autant plus universelle qu’elle est moins rapportée à un centre psychologique séparé. L’extinction de la conscience individuelle, dans un état supérieur, n’est pas inconscience par défaut, mais dépassement de la dualité qui rendait cette conscience nécessaire.

Il y a là une leçon d’une brûlante actualité, à une époque qui identifie volontiers la spiritualité à l’exploration de la subjectivité : Guénon ne nie pas la valeur préparatoire de l’intériorité, mais il rappelle que l’intérieur psychologique demeure l’envers de l’extérieur sensible et appartient au même ordre individuel ; la vraie transcendance ne consiste pas à s’enfermer plus profondément dans le moi, mais à franchir la limite qui oppose le moi au non-moi.

Chapitre XVII - Nécessité et contingence

La relation entre nécessité et contingence reçoit une solution qui découle directement de la Possibilité universelle : chaque possibilité, envisagée en elle-même et dans son principe, possède une nécessité propre, puisqu’elle ne peut pas ne pas être possible, tandis que sa manifestation sous telles conditions déterminées est contingente relativement à d’autres ordres ; nécessité et contingence ne sont donc pas deux puissances rivales, mais deux points de vue portant sur des degrés différents de réalité.

La contingence du monde ne signifie pas qu’il serait arbitraire ou dépourvu de raison, car tout ce qui se manifeste exprime une possibilité réelle et s’inscrit dans l’ordre total ; inversement, la nécessité métaphysique n’impose pas à chaque monde une uniformité mécanique, puisque la variété des conditions et des combinaisons appartient elle-même à la richesse de la Possibilité. Le déterminisme moderne absolutise des enchaînements relatifs à un domaine, tandis que l’indéterminisme profane transforme les limites de notre prévision en hasard ontologique : Guénon dépasse les deux en rapportant chaque ordre causal au degré qui le fonde.

La contingence apparaît ainsi comme la marque de la limitation propre à tout état manifesté, mais elle est enveloppée par une nécessité supérieure qui ne contraint rien de l’extérieur, parce qu’elle coïncide avec la nature même des possibilités. Ce qui, vu d’en bas, semble pouvoir être ou ne pas être, est, vu du principe, inclus éternellement dans la totalité du Possible.

Chapitre XVIII - Notion métaphysique de la liberté

Le dernier chapitre accomplit la montée de l’ouvrage en définissant la liberté au-delà de ses acceptions psychologiques, morales ou politiques : la liberté métaphysique appartient proprement à l’Infini, parce qu’elle est absence de limitation, tandis que les libertés relatives d’un être manifesté correspondent à la part d’indétermination compatible avec les conditions de son état. Le libre arbitre humain n’est donc ni nié ni absolutisé ; il est replacé dans une hiérarchie où il représente une participation limitée à la liberté principielle.

Être libre, au sens suprême, ne consiste pas à multiplier les choix entre des objets contingents, car celui qui choisit demeure encore déterminé par l’alternative, par son ignorance et par la condition temporelle qui sépare la décision de son accomplissement ; la liberté totale coïncide avec la connaissance parfaite et l’identité au Principe, en lequel il n’existe aucune opposition entre puissance et acte, possible et réel, connaissance et être. La Délivrance est donc l’affranchissement à l’égard de toute condition, non l’exaltation indéfinie de la volonté individuelle.

Cette conclusion donne au livre sa portée existentielle la plus forte : l’homme moderne se croit libre lorsqu’il peut choisir davantage, mais il ignore souvent que le sujet même qui choisit est façonné par des déterminations corporelles, psychiques, sociales et historiques ; René Guénon ne méprise pas les libertés civiles ou morales, qui ont leur légitimité dans leur ordre, mais il rappelle qu’elles ne sauraient satisfaire l’exigence ultime de l’être. La liberté métaphysique ne supprime pas les libertés relatives : elle révèle leur principe et leur limite.

Conclusion générale - De l’homme périphérique à l’être total

Les États multiples de l’être est un livre d’une densité exceptionnelle parce qu’il accomplit, en moins d’une centaine de pages, une révolution complète du regard : l’Infini y est séparé de l’indéfini, la Possibilité universelle de la seule Existence, le Non-Être du néant, l’être total de l’individualité, l’intellect du mental, la connaissance de la conscience et la liberté métaphysique du simple choix ; chacune de ces distinctions arrache la pensée à une réduction moderne, mais toutes convergent vers une seule intuition, selon laquelle aucune condition particulière ne peut constituer la mesure du réel.

La grandeur du livre tient aussi à son refus constant de flatter l’homme : notre état n’est pas le sommet de l’univers, notre conscience n’est pas la limite de la connaissance, notre raison n’est pas l’intellect, nos expériences les plus extraordinaires ne sont pas nécessairement spirituelles, et même les hiérarchies cosmiques les plus sublimes demeurent en deçà de l’Inconditionné ; pourtant, cette décentration n’humilie pas l’être humain, car elle lui restitue une vocation incomparablement plus haute que la maîtrise du monde sensible, celle de prendre appui sur sa condition pour la dépasser et de réaliser, par la connaissance, l’universalité qu’il porte principiellement en lui.

On comprend dès lors pourquoi cet ouvrage forme l’envers métaphysique de La Crise du monde moderne : à la civilisation qui ne reconnaît que l’individu, la quantité et l’action extérieure, Guénon oppose non un rêve compensatoire, mais une doctrine de la verticalité ; à l’homme réduit à produire, consommer et choisir entre des objets, il rappelle que la liberté véritable est délivrance des limites ; à la pensée enfermée dans les phénomènes, il rend le sens de l’inexprimable. Cette réponse ne fournit pas un programme social immédiatement applicable, mais elle atteint la racine même du désordre, puisque toute civilisation dépend finalement de l’idée qu’elle se fait du réel et de la place qu’elle accorde à ce qui la dépasse.

Il faut enfin lire Les États multiples de l’être non comme une cartographie exotique de mondes invisibles, mais comme une pédagogie du centre : le livre conduit l’intelligence depuis la périphérie des formes jusqu’au principe qui les contient, puis de l’Être au-delà de l’Être, vers cette Possibilité universelle où la multiplicité ne s’oppose plus à l’unité et où la liberté coïncide avec la connaissance.

Peu d’ouvrages auront affirmé avec une telle austérité, mais aussi avec une telle puissance libératrice, que l’homme n’est pleinement lui-même qu’en cessant de se prendre pour la totalité de ce qu’il est.

Jean-Laurent Turbet

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La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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