Frithjof Schuon - Comprendre l’Islam (1961)
Une métaphysique de l’islam, de la Révélation et de la voie intérieure
Publié chez Gallimard en 1961, dans la collection « Tradition », Comprendre l’Islam n’est ni une histoire de la civilisation musulmane, ni un manuel de croyances et de pratiques, ni même, au sens universitaire ordinaire, une introduction à l’islamologie : c’est une tentative pour ressaisir l’islam à partir du principe spirituel dont ses dogmes, ses rites, ses symboles et ses institutions seraient les manifestations cohérentes, et pour rendre intelligible, de l’intérieur, l’adhésion du croyant musulman à sa tradition. Le titre doit donc être entendu dans son sens le plus exigeant, puisque « comprendre » ne signifie pas ici accumuler des connaissances extérieures sur une religion, mais pénétrer la logique profonde qui relie sa conception de Dieu, son anthropologie, sa Révélation, son Prophète et sa voie contemplative.
Cette ambition apparaît dès l’avant-propos, où Frithjof Schuon précise que son intention est « moins de décrire l’Islam que d’expliquer pourquoi les musulmans y croient », avant de situer son entreprise dans l’horizon de la scientia sacra, de la philosophia perennis et de la « gnose universelle ». Cette déclaration commande tout le livre : Schuon ne veut pas traiter l’islam comme un objet historique placé à distance, mais comme une forme traditionnelle dont il cherche à dégager la vérité principielle, en recourant sans cesse à la comparaison avec le christianisme, le judaïsme, l’hindouisme et, plus ponctuellement, le bouddhisme. L’ouvrage demeure ainsi profondément islamique par son objet, mais résolument pérennialiste par sa méthode et par son horizon.
« Ce que nous avons en vue, dans ce livre comme dans les précédents, c’est en fin de compte la scientia sacra ou la philosophia perennis, la gnose universelle qui a toujours été et qui sera toujours. […] Il ne saurait donc être question de présenter des “vérités nouvelles” ; en revanche, ce qui s’impose à notre époque et même à toute époque s’éloignant des origines, c’est de fournir à quelques-uns des clefs renouvelées […] pour les aider à redécouvrir des vérités qui sont inscrites, d’une écriture éternelle, dans la substance même de l’esprit. »
- Frithjof Schuon, Comprendre l’Islam, avant-propos.
Frithjof Schuon : itinéraire intellectuel et spirituel
Frithjof Schuon naît le 18 juin 1907 à Bâle, dans une famille d’origine allemande, et meurt le 5 mai 1998 à Bloomington, dans l’Indiana. Son père, violoniste d’origine allemande, lui transmet une sensibilité artistique et une familiarité précoce avec plusieurs univers culturels ; après la mort de celui-ci, en 1920, sa mère s’établit avec ses fils à Mulhouse, redevenue française, de sorte que le jeune Schuon reçoit la nationalité française et évolue désormais dans un espace intellectuel bilingue. Baptisé catholique à l’adolescence, il quitte assez tôt l’école pour travailler comme dessinateur textile, mais poursuit de manière autonome une formation considérable, nourrie par la philosophie, les arts traditionnels, les religions comparées et surtout les doctrines de l’Inde, dont la Bhagavad-Gîtâ et l’Advaita Vedânta lui offrent très tôt le langage d’une métaphysique de l’Absolu.
La rencontre décisive de sa jeunesse est cependant celle des livres de René Guénon (15 novembre 1886-7 janvier 1951), qu’il découvre vers 1924. Schuon a alors dix-sept ans, tandis que Guénon a déjà publié Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues en 1921, Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion la même année, L’Erreur spirite en 1923 et Orient et Occident en 1924. Il trouve dans cette œuvre non seulement une critique méthodique du monde moderne, mais surtout la confirmation conceptuelle d’intuitions qui lui étaient antérieures : la transcendance de l’intellect, la distinction entre métaphysique et philosophie, la pluralité orthodoxe des formes traditionnelles et la nécessité d’un rattachement effectif à une tradition vivante.
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Schuon et René Guénon : filiation, proximité et autonomie
Schuon entre en correspondance avec Guénon au début des années 1930, écrit bientôt dans Le Voile d’Isis, devenu en 1936 Études traditionnelles, et rencontre Guénon au Caire en 1938, puis de nouveau en 1939. Il reconnaîtra toujours en lui celui qui avait restauré en Occident le sens de la métaphysique traditionnelle et dénoncé avec une puissance sans équivalent les illusions de la modernité ; il ne saurait pourtant être réduit à un simple disciple, car son œuvre déplace progressivement l’accent guénonien. Là où Guénon distingue avec une rigueur presque architecturale les principes métaphysiques, les formes traditionnelles et les conditions de l’initiation, Schuon développe davantage la notion de « religion pérenne », insiste sur la présence immanente de l’intellect dans l’être humain, accorde une place centrale à la beauté et à l’art sacré, et joint à l’exposé doctrinal une véritable psychologie spirituelle de la prière, de la vertu et de la contemplation.
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La relation est donc à la fois une filiation et une différenciation. Guénon fournit à Schuon une grammaire doctrinale, une critique du rationalisme moderne et l’idée selon laquelle l’ésotérisme ne saurait subsister sans une forme traditionnelle régulière ; Schuon, quant à lui, confère à cet héritage une tonalité plus mystique, plus esthétique et plus directement existentielle, jusqu’à devenir lui-même un maître spirituel. Les deux hommes partagent une adhésion réelle à l’islam et au soufisme, mais ils n’habitent pas exactement cette appartenance de la même manière : Guénon, devenu ’Abd al-Wâhid Yahyâ, s’installe définitivement au Caire, mène une existence musulmane discrète et se rattache à la Shâdhiliyya ; Schuon, devenu ’Îsâ Nûr al-Dîn, organise en Europe puis aux États-Unis une communauté initiatique issue de l’Alawiyya, qui prendra progressivement le nom de Maryamiyya et donnera une extension particulière à la figure de Marie comme symbole de pureté, de beauté et d’universalité spirituelle.
Il convient également de ne pas transformer cette proximité en identité doctrinale absolue. Des divergences se manifestent, notamment autour de l’autorité spirituelle de Schuon, de son autonomie à l’égard de la zawiya de Mostaganem et, plus profondément, de certaines formulations relatives à l’ésotérisme, à l’unité transcendante des religions et à ce que Schuon appellera plus volontiers la religio perennis. Guénon soutient néanmoins, dans les années 1930, l’implantation européenne de la branche conduite par Schuon, et leur correspondance atteste une estime intellectuelle profonde, même lorsque des réserves ou des désaccords apparaissent. Présenter Schuon comme un « continuateur » de Guénon est donc juste, à condition d’ajouter qu’il est un continuateur créateur, qui transforme le centre de gravité du traditionalisme en faisant passer au premier plan l’expérience contemplative, la prière du cœur, les vertus et la beauté.
L’entrée dans l’islam et la rencontre du cheikh Ahmad al-’Alawî
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Après son service militaire à Besançon, Schuon s’installe à Paris en 1930, y étudie l’arabe et fréquente l’école de la mosquée ; son désir de trouver une voie initiatique vivante le conduit ensuite vers Marseille, où la rencontre de disciples du cheikh Ahmad al-’Alawî (1869-1934) détermine son départ pour Mostaganem.
En 1932, il séjourne plusieurs mois dans la zawiya du maître algérien, entre formellement dans l’islam, reçoit le nom de ’Îsâ Nûr al-Dîn - « Jésus, lumière de la Religion » - et est initié à la tarîqa Alawiyya, branche moderne de la grande famille shâdhilite et dont le représentant en France aujourd'hui est le cheikh Khaled Bentounès. L’appartenance musulmane de Schuon n’est donc ni une simple sympathie intellectuelle ni un emprunt symbolique : elle repose sur une profession de foi, une pratique rituelle et un rattachement soufi effectif.
Il retourne à Mostaganem en 1935, après la mort du cheikh al-’Alawî, et reçoit du successeur de celui-ci, Adda Ben Tounès, la fonction de muqaddam, qui l’autorise à transmettre l’initiation et à encadrer des disciples. Des groupes se constituent à Bâle, Lausanne et Amiens, puis Schuon acquiert une autonomie croissante et assume la fonction de cheikh. Installé en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, il vivra principalement à Lausanne jusqu’en 1980, date à laquelle il s’établit à Bloomington, aux États-Unis, où il meurt en 1998.
Un musulman pérennialiste : adhésion, intériorité et universalité
Le rapport de Schuon à l’islam ne peut être compris qu’en tenant ensemble deux affirmations qui pourraient sembler contradictoires à un regard extérieur : l’islam est pour lui une forme révélée objective, dotée de dogmes, de rites, d’une Loi et d’une grâce propres ; mais cette forme n’épuise pas la Vérité absolue, laquelle se manifeste également dans d’autres religions orthodoxes. Il ne considère donc pas son entrée dans l’islam comme le rejet pur et simple du christianisme ou des autres révélations, mais comme le choix providentiel d’une forme traditionnelle au sein de laquelle une réalisation spirituelle devient effectivement possible.
Cette position n’est ni un syncrétisme - car les rites et les dogmes ne sont pas mélangés - ni un relativisme - car toutes les opinions individuelles ne se valent pas - mais un universalisme métaphysique fondé sur la distinction entre l’unité transcendante de la Vérité et la diversité nécessaire de ses expressions religieuses. Pour Schuon, une religion est absolue par ce qu’elle révèle de l’Absolu, mais relative par sa forme historique, symbolique et humaine ; elle doit se présenter comme pleinement vraie à ceux qu’elle engage, tout en pouvant être resituée, du point de vue ésotérique, dans l’économie universelle des révélations.
Cette conception explique la double tonalité de Comprendre l’Islam. Schuon y parle à la fois comme un musulman engagé dans la voie soufie, pour lequel le Coran, le Prophète, la shahâda, la prière et le dhikr sont des réalités sacrées et opératives, et comme un métaphysicien comparatiste qui interprète l’islam à la lumière de catégories universelles, établissant des correspondances avec le christianisme, le Vedânta ou le bouddhisme. La fécondité du livre naît de cette double appartenance ; certaines de ses limites en procèdent également, car l’islam historique, juridique et social y est parfois subsumé sous une architecture métaphysique qui doit davantage à la perspective pérennialiste qu’aux catégories habituelles des sciences islamiques.
La structure générale de Comprendre l’Islam
Le mouvement du livre est remarquablement cohérent : Schuon part de la « perspective islamique » comme rencontre de Dieu et de l’homme, envisage ensuite le Coran et la Sunna comme objectivations normatives de cette rencontre, contemple dans le Prophète la synthèse humaine de la Révélation, puis conduit son lecteur vers la Voie, c’est-à-dire vers l’intériorisation soufie de la foi et de la Loi. La succession des quatre parties dessine ainsi un passage du principe à la parole révélée, de la parole à son modèle humain, et du modèle à la réalisation intérieure.
I. « L’Islam » : Dieu comme tel et l’homme comme tel
La formule fondamentale du livre
Le premier chapitre s’ouvre par l’une des formules les plus célèbres de Schuon, qui contient déjà toute son interprétation :
« L’Islam, c’est la jonction entre Dieu comme tel et l’homme comme tel. Dieu comme tel : c’est-à-dire envisagé, non en tant qu’il a pu se manifester de telle façon à telle époque, mais indépendamment de l’Histoire et en tant qu’il est ce qu’il est, donc en tant qu’il crée et qu’il révèle de par sa nature. L’homme comme tel : c’est-à-dire envisagé, non en tant qu’il est déchu et qu’il a besoin d’un miracle salvateur, mais en tant qu’il est une créature déiforme douée d’une intelligence capable de concevoir l’Absolu, et d’une volonté capable de choisir ce qui y mène. »
- Comprendre l’Islam.
La force pédagogique de ce commencement tient à sa symétrie. « Dieu comme tel » désigne l’Absolu indépendant de toute incarnation historique particulière ; « l’homme comme tel » désigne la créature théomorphe, capable par l’intelligence de connaître le vrai et par la volonté de se conformer au bien. Schuon oppose implicitement cette perspective à celle du christianisme, centré selon lui sur le drame de la chute et sur l’intervention salvatrice du Christ : là où le christianisme insiste sur la volonté blessée et sur le miracle rédempteur, l’islam insiste sur l’intelligence qui reconnaît l’Unité et sur la volonté qui se soumet à la Loi.
Une telle comparaison doit être reçue comme une typologie spirituelle et non comme une description exhaustive des deux religions. L’islam connaît évidemment la faute, la miséricorde et l’intervention divine, tandis que le christianisme possède une théologie de l’intelligence et de la connaissance ; Schuon isole cependant l’accent dominant de chaque forme, afin de montrer que l’islam se présente d’abord comme rappel de l’évidence divine et restauration de la nature humaine primordiale.
De cette anthropologie découle l’ensemble du système. Parce que l’homme possède une intelligence, l’islam lui propose une Vérité ; parce qu’il possède une volonté, il lui impose une Loi ; parce qu’il possède le don de la parole, il lui offre la prière et l’invocation. La religion islamique répond ainsi, selon Schuon, aux trois facultés distinctives de l’être humain.
« L’homme se présente donc a priori comme un double réceptacle fait pour l’Absolu ; l’Islam vient le remplir, d’abord avec la vérité de l’Absolu, et ensuite avec la loi de l’Absolu. L’Islam est donc essentiellement une vérité et une loi — ou la Vérité et la Loi —, la première répondant à l’intelligence et la seconde à la volonté ; c’est ainsi qu’il entend abolir et l’incertitude et l’hésitation, et a fortiori l’erreur et le péché. »
- Comprendre l’Islam.
Cette dualité initiale devient bientôt un ternaire, emprunté au célèbre hadith de Gabriel : îmân, la foi ; islâm, la soumission et la Loi ; ihsân, l’excellence ou la beauté spirituelle. Schuon interprète ce ternaire comme une hiérarchie d’intériorisation : la foi fournit la doctrine, l’islam organise l’action, tandis que l’ihsân ramène toute la vie religieuse à son centre contemplatif. C’est déjà annoncer la dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la Voie.
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La shahâda comme doctrine métaphysique
La profession de foi - lâ ilâha illâ’Llâh, Muhammadun rasûlu’Llâh - ne constitue pas seulement, chez Schuon, le seuil juridique de l’appartenance musulmane ; elle concentre toute la métaphysique de l’islam. La première attestation, « il n’y a pas de divinité si ce n’est Dieu », opère le discernement entre l’Absolu et le relatif, entre le Réel et l’apparent ; la seconde, « Muhammad est l’Envoyé de Dieu », affirme que le relatif, sans être l’Absolu, peut néanmoins en recevoir la lumière, en manifester la volonté et devenir l’instrument d’un retour vers lui.
« Le mot “Envoyé”, dans la seconde Shahâdah, énonce par conséquent, d’abord une causalité descendante, du Principe vers la Manifestation, puis une causalité ascendante, de la Manifestation vers le Principe. […] La première Shahâdah est la formule du discernement ou de la “séparation” entre le Réel et l’irréel, tandis que la seconde est la formule de l’union entre le monde — en tant que manifestation positive — et Dieu. »
- Comprendre l’Islam.
Schuon donne ainsi aux deux témoignages une portée cosmologique : le premier nie toute autonomie ontologique au monde, le second reconnaît que le monde, précisément parce qu’il procède de Dieu, porte des signes qui reconduisent à lui. La négation lâ ilâha dépouille ; l’affirmation illâ’Llâh recentre ; la mission prophétique inscrit le mouvement de la Révélation dans l’histoire et rend possible le retour de l’homme vers son principe.
Certitude, équilibre et prière
L’islam devient dès lors la religion de la certitude, de l’équilibre et de l’oraison. La certitude répond à l’intelligence, l’équilibre à la volonté ordonnée par la Loi, l’oraison à la parole humaine pénétrée par la Parole divine. Cette synthèse permet à Schuon de comprendre aussi bien la sobriété du dogme que la centralité de la prière canonique et du dhikr.
« Si l’homme, étant fait à l’image de Dieu, se distingue des autres créatures par l’intelligence transcendante, le libre arbitre et le don de la parole, l’Islam, lui, sera la religion de la certitude, de l’équilibre et de l’oraison, en suivant l’ordre des trois facultés déiformes. Nous rejoignons ainsi le ternaire traditionnel de l’Islam : el-imân […], el-islâm […] et el-ihsân. »
- Comprendre l’Islam.
Le premier enjeu du livre se laisse maintenant formuler clairement : Schuon veut montrer que les éléments de l’islam ne sont pas juxtaposés arbitrairement, mais qu’ils forment une totalité organique dans laquelle l’idée de Dieu, la nature de l’homme, la profession de foi, la Loi et la prière se répondent.
Schuon affronte ensuite l’une des difficultés classiques de la théologie islamique, celle de la coexistence entre la toute-puissance divine et la responsabilité humaine. La prédestination ne supprime pas la liberté ; elle la relativise, parce que la liberté créée est réelle sans être absolue. L’homme est dépendant parce qu’il n’est pas Dieu, mais il est libre parce qu’il est créé selon une déiformité qui reflète, à son degré, la liberté divine.
« L’homme est soumis à la prédestination parce qu’il n’est pas Dieu, mais il est libre parce qu’il est “fait à l’image de Dieu” ; Dieu seul est absolue Liberté, mais la liberté humaine, malgré sa relativité — au sens du “relativement absolu” —, n’est pas autre chose que la liberté, comme une lumière faible n’est pas autre chose que de la lumière. »
- Comprendre l’Islam, p. 3.
La formule du « relativement absolu » est typiquement schuonienne : elle permet d’éviter aussi bien le déterminisme qui rendrait illusoire la responsabilité que le dualisme qui soustrairait la volonté humaine à l’omnipotence divine. L’être humain ne possède pas sa liberté par lui-même ; il participe analogiquement à une liberté dont Dieu seul est la source absolue.
Islam et christianisme : deux accentuations du salut
La comparaison avec le christianisme traverse tout le chapitre et constitue l’un des instruments essentiels de l’auteur. Schuon oppose moins deux vérités incompatibles que deux économies spirituelles : le christianisme met en relief l’amour divin qui descend dans l’histoire pour sauver une volonté déchue, tandis que l’islam met en relief la Vérité qui rappelle à l’intelligence l’évidence de l’Unité et ordonne la volonté par la Loi. Le Christ est l’irruption salvatrice de Dieu dans l’histoire ; le Coran est la Parole qui restaure l’homme dans la conscience de ce qu’il est devant Dieu.
Cette typologie éclaire puissamment les différences de climat spirituel, mais elle comporte un risque de simplification lorsqu’elle transforme des accentuations en essences exclusives. Schuon lui-même corrige constamment ce danger en rappelant que toute religion intégrale contient vérité, amour, volonté, connaissance et grâce, même si elle organise ces éléments selon une hiérarchie propre.
II. « Le Koran et la Sounna » : la Parole devenue monde
La deuxième partie s’ouvre sur une affirmation capitale : la grande théophanie de l’islam n’est pas une personne divine incarnée, mais le Coran. Celui-ci occupe donc, dans l’économie islamique, une place structurellement comparable — quoique non identique — à celle du Christ dans le christianisme : il est la manifestation centrale du Verbe, la présence normative et salvatrice de la Parole divine.
« La grande théophanie de l’Islam, c’est le Koran ; celui-ci se présente comme un “discernement” (furqân) entre la vérité et l’erreur. En un certain sens, tout le Koran — dont l’un des noms est précisément El-Furqân (“le Discernement”) — est une sorte de paraphrase multiple du discernement fondamental, la Shahâdah ; tout son contenu est en somme que “la Vérité est venue et l’erreur […] s’est évanouie ; certes, l’erreur est éphémère”. »
- Comprendre l’Islam, début de « Le Koran et la Sounna », p. 29.
L’idée de théophanie interdit de réduire le texte coranique à un document historique ou à une composition littéraire, car sa fonction religieuse ne dépend pas seulement de ce qu’il dit, mais de ce qu’il est pour la conscience croyante : une présence sonore, rythmique et sacramentelle, dont la récitation actualise la Révélation. Schuon insiste à juste titre sur cette dimension orale, trop souvent perdue lorsque le Coran est lu uniquement en traduction et selon les habitudes silencieuses du lecteur occidental.
La discontinuité du texte et son unité profonde
Le lecteur occidental peut être dérouté par les répétitions, les ruptures de sujet, les brusques changements de personne et la juxtaposition de récits, d’exhortations et de prescriptions ; Schuon refuse de juger cette forme selon les critères d’une composition démonstrative linéaire. Le Coran n’est pas un traité qui développerait progressivement une thèse, mais une constellation de signes, un tissu de formules, d’images et de rythmes dont l’unité est analogue à celle du cosmos.
« Par la mosaïque de textes, de phrases, de mots, Dieu éteint l’agitation mentale en revêtant Lui-même l’apparence de l’agitation mentale. Le Koran est comme l’image de tout ce que le cerveau humain peut penser et ressentir, et c’est par là même que Dieu épuise l’inquiétude humaine et infuse au croyant le silence, la sérénité, la paix. »
- Comprendre l’Islam.
Cette analogie entre le Livre et le monde est l’un des sommets herméneutiques de l’ouvrage. De même que la nature juxtapose les êtres sans les ranger dans un discours conceptuel, le Coran juxtapose les signes ; de même que le cosmos manifeste partout son Principe sans l’enfermer dans une forme particulière, le texte révèle l’Unité à travers une multiplicité de versets. La répétition coranique n’est donc pas une faiblesse rhétorique, mais une récurrence rituelle qui réinstalle la conscience dans les vérités essentielles.
Les « surfaces » et les profondeurs du Livre
Schuon distingue plusieurs niveaux de lecture : le sens littéral et normatif, indispensable à la communauté ; les significations théologiques et morales ; les symbolismes cosmologiques ; enfin les profondeurs métaphysiques accessibles à l’intellection contemplative. Il ne s’agit pas d’opposer un Coran exotérique, qui serait inférieur ou faux, à un Coran ésotérique arbitrairement reconstruit, mais de reconnaître qu’une parole révélée est par nature polyvalente, parce qu’elle procède d’un Principe dont l’infinitude excède tout sens univoque.
« Le Koran présente, par ses “surfaces”, une cosmologie traitant des phénomènes et de leur finalité, et par ses “arêtes”, une métaphysique du Réel et de l’irréel. »
- Comprendre l’Islam.
La fécondité d’une telle herméneutique est évidente : elle restitue au symbole son épaisseur et permet de comprendre pourquoi le même verset peut instruire le simple croyant, nourrir le théologien et ouvrir au contemplatif une perception métaphysique. Sa difficulté tient au critère de légitimité : comment distinguer l’approfondissement spirituel d’une projection subjective ? Schuon répond par l’orthodoxie de la tradition, la cohérence des principes et la qualification intellectuelle de l’interprète, réponse traditionnelle qui demeure étrangère aux méthodes historico-critiques modernes mais possède sa logique propre.
La Fâtiha, synthèse de la Révélation
Schuon accorde une attention particulière à la Fâtiha, la sourate « ouvrante » qui rythme chaque unité de la prière canonique. Les sept versets y dessinent, selon lui, toute la relation spirituelle : louange du Seigneur des mondes, affirmation de sa Miséricorde et de son Jugement, adoration exclusive, demande de secours et orientation vers la voie droite. La sourate contient donc une théologie, une anthropologie et une voie.
Le croyant commence par reconnaître Dieu tel qu’il est, puis se situe devant lui comme serviteur, enfin demande d’être conduit : la connaissance précède l’adoration, et l’adoration s’accomplit dans le cheminement. La Fâtiha réalise ainsi à l’échelle de la prière la structure entière du livre, qui va de Dieu et de l’homme vers la Révélation, puis de la Révélation vers la Voie.
La Sunna comme forme du comportement prophétique
Après le Coran, la Sunna apparaît comme l’actualisation humaine de la Révélation, puisque le Prophète donne à voir, dans ses paroles, ses actes et ses habitudes, la manière dont la Parole divine devient existence. Schuon distingue plusieurs dimensions de cette norme prophétique : une dimension « physique », qui règle les gestes et les usages ; une dimension morale, qui façonne les vertus ; une dimension spirituelle, qui reconduit les formes vers leur essence.
« La Sounna comporte plusieurs dimensions : une physique, une morale, une sociale, une spirituelle, et d’autres encore. […] Il y a aussi, et même avant tout dans la hiérarchie des valeurs, la Sounna spirituelle, concernant le “souvenir de Dieu” (dhikr) et les principes du “voyage” (sulûk) ; cette Sounna est fort parcimonieuse en ce qu’elle a de vraiment essentiel. En somme, elle contient toutes les traditions ayant trait aux rapports entre Dieu et l’homme. »
- Comprendre l’Islam.
Cette présentation permet de comprendre pourquoi l’imitation prophétique ne relève pas, pour Schuon, d’un conformisme archéologique. La forme extérieure a pour fonction de discipliner l’ego, de maintenir la mémoire de Dieu et de rendre le quotidien perméable au sacré ; elle demeure pourtant ordonnée à une intériorisation, sans laquelle l’observance peut se durcir en littéralisme. La Sunna est donc simultanément conservation d’une forme et transmission d’une présence.
III. « Le Prophète » : la synthèse humaine de l’islam
Muhammad comme norme et totalité
La troisième partie ne prétend pas offrir une biographie historique de Muhammad ﷺ (vers 570-632), mais dégager sa signification spirituelle dans l’économie de l’islam. Schuon le considère comme la « norme humaine », la synthèse des qualités que la Révélation veut produire dans le croyant et la personnification de l’équilibre islamique.
« Le Prophète est la norme humaine sous le double rapport des fonctions individuelles et collectives, ou encore, sous celui des fonctions spirituelles et terrestres. Il est, essentiellement, équilibre et extinction : équilibre au point de vue humain, et extinction à l’égard de Dieu. »
- Comprendre l’Islam.
Ce ternaire — équilibre, extinction, générosité — organise toute la prophétologie schuonienne. L’équilibre exprime la totalité humaine, qui ne mutile ni le corps ni l’intelligence ni la vie sociale ; l’extinction renvoie au fanâ’, c’est-à-dire à l’effacement de l’ego devant Dieu ; la générosité manifeste le débordement de la grâce dans l’action, le gouvernement, l’enseignement et la miséricorde.
« Le Prophète, c’est l’Islam »
La formule de Schuon ne signifie évidemment pas que Muhammad se confondrait avec Dieu ou se substituerait au Coran, mais qu’il rend visible l’équilibre propre de la tradition islamique. Sa vie unit la contemplation et l’action, la pauvreté spirituelle et la dignité du chef, la rigueur et la clémence, la solitude devant Dieu et la responsabilité envers la communauté.
« Le Prophète, c’est l’Islam ; si celui-ci se présente comme une manifestation de vérité, de beauté et de puissance, — car ce sont bien ces trois éléments qui inspirent l’Islam et qu’il tend, de par sa nature, à réaliser sur divers plans, — le Prophète, lui, incarne la sérénité, la générosité et la force. […] La générosité, elle, compense l’aspect d’agressivité de la force ; elle est charité et pardon. Ces deux vertus complémentaires, la force et la générosité, culminent — ou s’éteignent en quelque sorte — dans une troisième vertu : la sérénité. »
- Comprendre l’Islam, p. 74.
Schuon cherche ici à corriger deux caricatures occidentales opposées : celle qui réduit Muhammad à un chef politique ambitieux et celle qui voudrait le rendre conforme au modèle d’un saint chrétien exclusivement retiré du monde. Le Prophète de l’islam assume la cité, la guerre, la famille et le droit sans cesser d’être l’homme de la contemplation ; sa sainteté ne consiste pas à fuir les fonctions terrestres, mais à les recentrer sur Dieu.
La pauvreté, la guerre et la miséricorde
L’analyse des épisodes guerriers et de l’autorité prophétique constitue un passage délicat du livre. Schuon resitue la guerre dans la logique d’une religion appelée à constituer une communauté complète, et distingue la fonction extérieure du combat de sa transposition intérieure, la « grande guerre sainte » menée contre l’âme passionnelle. Il ne nie pas la dimension historique et politique, mais il la lit surtout comme symbole de la lutte spirituelle.
Cette lecture est pédagogiquement féconde lorsqu’elle montre comment une tradition intériorise ses propres formes ; elle devient insuffisante si elle dispense d’étudier les circonstances historiques, les élaborations juridiques et la pluralité des interprétations musulmanes du jihâd. Le texte de Schuon doit donc être lu ici comme une herméneutique spirituelle, non comme une histoire exhaustive des conflits des premiers temps de l’islam.
Le modèle muhammadien et la seconde shahâda
La seconde profession de foi ne se contente pas d’identifier le messager : elle affirme que l’accès concret à la volonté divine passe par une médiation révélée. Aimer et imiter le Prophète, c’est reconnaître que la Vérité transcendante a produit une forme humaine normative. L’orthodoxie musulmane demeure ainsi protégée contre deux dérives symétriques : un déisme abstrait qui prétendrait se passer de révélation, et une dévotion qui absolutiserait la personne prophétique au point de brouiller l’unicité divine.
Schuon insiste sur la transparence de Muhammad à sa fonction : sa grandeur ne consiste pas à attirer vers son individualité, mais à conduire vers Dieu. Plus la figure prophétique est centrale, plus elle manifeste qu’elle n’est qu’un « envoyé » ; l’honneur rendu au messager retourne à Celui qui l’envoie.
Une prophétologie typologique plutôt qu’historique
Il faut ici préciser la nature du discours schuonien. Les catégories d’équilibre, de générosité, d’extinction et de force ne résultent pas d’une enquête critique sur les sources du VIIe siècle ; elles composent une icône spirituelle du Prophète telle que la tradition croyante la contemple. Cette approche possède une grande puissance de synthèse, mais elle laisse de côté la stratification des hadiths, les débats historiographiques, la diversité des sensibilités sunnites et chiites, ainsi que les usages politiques ultérieurs de la figure muhammadienne.
Le gain et la limite sont donc inséparables : Schuon permet de comprendre ce que Muhammad signifie spirituellement pour l’islam, beaucoup mieux qu’une simple chronologie ne le ferait, mais il ne remplace ni la sîra critique ni l’histoire des doctrines prophétologiques.
IV. « La Voie » : du croire à l’être
La dernière partie, la plus longue et la plus ambitieuse, révèle le véritable centre du livre. La religion ne peut s’achever dans l’adhésion mentale ou dans l’observance extérieure, car la vérité professée doit transformer l’intelligence, la volonté et l’être tout entier. La tarîqa n’ajoute pas une religion nouvelle à l’islam ; elle intériorise l’îmân et l’islâm jusqu’à l’ihsân.
« La Révélation est une objectivation de l’Intellect, et c’est pour cela qu’elle a le pouvoir d’actualiser l’intelligence, qui est obscurcie — mais non abolie — par la chute ; cette obscurité peut n’être qu’accidentelle, non foncière, et dans ce cas, l’intelligence est appelée, en principe, à la gnose. […] En tout état de cause, une perspective qui prête un caractère absolu à des situations relatives, comme le fait l’exotérisme sémitique, ne saurait être intellectuellement complète ; mais qui dit exotérisme dit en même temps ésotérisme, ce qui signifie que les énonciations du premier sont les symboles du second. »
- Comprendre l’Islam, « La Voie ».
Schuon refuse ainsi d’opposer brutalement foi et connaissance. La foi est déjà une connaissance indirecte et enveloppée ; la gnose en est l’actualisation intérieure, non la négation. De même, l’ésotérisme véritable ne méprise pas l’exotérisme, puisqu’il reçoit de lui les symboles, les rites, la norme et la grâce dont il approfondit le sens.
Toute voie intégrale comporte une doctrine et une méthode. La doctrine discerne le Réel et l’irréel, l’Absolu et le contingent ; la méthode attache effectivement l’être au Réel, principalement par l’invocation du Nom divin, la prière, la vigilance et les vertus. Une vérité simplement pensée demeure extérieure ; une méthode dépourvue de vérité devient sentimentalisme ou automatisme. La connaissance doit donc se faire concentration, et la concentration devenir transformation.
« La quintessence de la vérité est le discernement entre le contingent et l’Absolu ; et la quintessence de la voie est la conscience permanente de l’absolue Réalité. Or qui dit “quintessence”, dit ihsân, dans le contexte spirituel dont il s’agit. »
— Comprendre l’Islam.
Cette phrase résume peut-être mieux que toute autre l’ensemble de la démarche. Le discernement métaphysique correspond à lâ ilâha illâ’Llâh ; la concentration contemplative transforme cette affirmation en état de conscience. Le soufisme est l’effort par lequel la vérité objective de la profession de foi devient la substance vécue du sujet.
Le dhikr, mémoire de Dieu et actualisation de l’intellect
La pratique centrale est le dhikr Allâh, la mention ou le souvenir de Dieu, dans lequel la parole, la volonté et l’intelligence convergent. Le Nom divin est à la fois une formulation humaine et une présence reçue ; sa répétition ne vise pas à produire mécaniquement un état psychologique, mais à dissiper l’oubli qui constitue la racine de la dispersion et du péché.
« La parole est comme le corps immatériel et pourtant sensible de notre vouloir et de notre comprendre. […] Rien n’est plus important que la prière canonique dirigée vers la Kaaba, et la “mention de Dieu” (dhikru’Llâh) dirigée vers le cœur ; la parole du soufi se répète dans la prière universelle de l’humanité, et même dans la prière, souvent inarticulée, de tous les êtres. »
— Comprendre l’Islam, p. 4.
Le rapport entre prière canonique et invocation ésotérique est ici essentiel. La première ordonne l’existence entière selon les heures, les gestes et l’orientation commune ; la seconde concentre la conscience au centre de l’être. L’une ne remplace pas l’autre : la Kaaba extérieure et le cœur intérieur sont les deux pôles analogiques d’une même orientation vers Dieu.
Les vertus comme formes de connaissance
Schuon accorde aux vertus une place que certaines présentations intellectualistes de la gnose négligent. La connaissance métaphysique ne peut devenir réalisation si l’âme demeure prisonnière de l’orgueil, de l’avidité ou de l’insincérité ; les vertus ne sont donc pas des ornements moraux ajoutés à la doctrine, mais les formes psychiques de la vérité. La pauvreté répond à la crainte révérencielle, la générosité à l’amour, la sincérité à la connaissance.
« Les vertus essentielles […] sont les perfections de “crainte”, d’“amour” et de “connaissance”, ou en d’autres termes celles de “pauvreté”, de “générosité” et de “sincérité” ; […] leur approfondissement — ou leur aboutissement qualitatif — constituant la nature de l’ihsân ou son fruit même. »
— Comprendre l’Islam, p. 131.
Cette conception permet de dépasser l’opposition moderne entre morale et intelligence. La sincérité est une vérité devenue qualité de l’être ; la générosité est l’expansion existentielle de la conscience de l’Infini ; la pauvreté spirituelle est la reconnaissance vécue de notre contingence. On ne connaît donc pleinement que ce que l’on devient.
Art sacré, beauté et nature vierge
La Voie ne concerne pas seulement les idées et les exercices spirituels ; elle suppose également un environnement de formes capables de rappeler le Principe. L’art sacré est pour Schuon une extériorisation de la Révélation, une théologie silencieuse qui transmet par les proportions, les rythmes, les couleurs et les matières ce que la doctrine exprime par des concepts. L’architecture de la mosquée, la calligraphie, la psalmodie et l’ornementation géométrique rendent sensible l’unité qui ordonne la multiplicité.
Schuon étend cette fonction à la nature vierge, dont la beauté n’est pas seulement esthétique, mais théophanique. L’homme moderne, enfermé dans des environnements artificiels, perd le contact avec une création encore transparente à son Auteur ; le contemplatif recherche au contraire dans le désert, la montagne, la forêt ou le ciel nocturne une révélation primordiale qui ne concurrence pas le Livre, mais en confirme silencieusement les symboles.
L’unité transcendante et la diversité des religions
La dernière partie généralise enfin la perspective à la pluralité des traditions. Si les religions diffèrent réellement dans leurs formes, leurs dogmes et leurs voies, cette diversité ne saurait contredire l’unité du Principe divin ; elle correspond à la diversité des humanités, des langages symboliques et des économies providentielles. L’unité ne se situe donc pas sur le plan où les formes s’opposent, mais dans leur origine transcendante et dans leur terme ultime.
« La diversité des religions et leur équivalence quant à l’essentiel est donnée — selon la perspective soufie la plus intellectuelle — par la diversité naturelle des réceptacles collectifs : chaque réceptacle individuel ayant son Seigneur particulier, il en va de même des collectivités psychologiques. […] Une religion est une forme — donc une limite — qui “contient” l’illimité, si ce paradoxe est permis ; toute forme est fragmentaire par son exclusion nécessaire des autres possibilités formelles. »
— Comprendre l’Islam, « La Voie », p. 119.
Le mot « équivalence » doit être manié avec précaution : Schuon ne soutient pas que toutes les religions seraient identiques, interchangeables ou également adaptées à chaque personne, mais qu’elles peuvent être également vraies par leur centre divin tout en demeurant inégales et irréductibles dans certains aspects de leur forme. L’universalisme ésotérique ne dispense donc jamais du rattachement à une voie particulière ; il interdit au contraire de fabriquer une religion privée avec des fragments empruntés à plusieurs traditions.
Dans sa conclusion, Schuon revient au hadith de Gabriel et identifie le soufisme à l’ihsân, défini comme le fait d’adorer Dieu « comme si tu Le voyais », en sachant que, si tu ne Le vois pas, Lui te voit. Cette définition réunit objectivité et subjectivité, connaissance et adoration, présence divine et vigilance humaine.
« Rappelons tout d’abord ce fait crucial que le taçawwuf coïncide, d’après la tradition, avec l’ihsân, et que l’ihsân c’est “que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, et si tu ne Le vois pas, Lui pourtant te voit”. L’ihsân — le taçawwuf — n’est autre que l’adoration parfaitement sincère de Dieu, l’adéquation intégrale de l’intelligence-volonté à son contenu et prototype divin. »
— Comprendre l’Islam, p. 129.
La voie soufie apparaît alors comme la réalisation intégrale de ce qui était contenu dès le commencement dans la nature déiforme de l’homme. L’intelligence est faite pour la Vérité, la volonté pour le Bien, la parole pour la prière ; l’ihsân rend ces facultés transparentes à leur fin divine.
« L’homme est fait d’intelligence intégrale ou transcendante — donc capable aussi bien d’abstraction que d’intuition suprasensible — et de volonté libre, et c’est pour cela qu’il y a une vérité et une voie, une doctrine et une méthode, une foi et une soumission, un imân et un islâm ; l’ihsân, étant leur perfection et leur aboutissement, est à la fois en eux et au-dessus d’eux. »
— Comprendre l’Islam, p. 130.
Les grands enjeux doctrinaux du livre
Comprendre une religion « de l’intérieur »
Le premier mérite de Schuon est de prendre au sérieux la prétention de vérité de l’islam. À une époque où celui-ci est encore fréquemment présenté en Europe comme une survivance culturelle, un système juridique ou une imitation imparfaite du judaïsme et du christianisme, il restitue sa cohérence théologique et sa grandeur spirituelle. Il explique pourquoi la transcendance divine, le refus de l’incarnation, la centralité du Coran, la normativité prophétique et la Loi forment un ensemble intelligible plutôt qu’une addition de particularités étrangères.
Articuler l’exotérisme et l’ésotérisme
Le second enjeu consiste à réconcilier la forme religieuse et la réalisation intérieure. Schuon refuse aussi bien le juridisme qui absolutise les formes que le pseudo-mysticisme qui prétend s’en dispenser. La sharî‘a protège, ordonne et transmet ; la tarîqa approfondit et actualise ; la haqîqa est la vérité dont les deux premières procèdent. Cette hiérarchie n’est pas une séparation, car l’intériorité sans forme devient subjective, tandis que la forme sans intériorité se dessèche.
Réconcilier intelligence et foi
Le troisième enjeu est la restauration de l’intellect au sens traditionnel, c’est-à-dire d’une faculté de connaissance qui ne se réduit ni au raisonnement discursif ni au sentiment religieux. La foi n’est pas irrationnelle : elle donne à l’intelligence un contenu révélé que la contemplation peut approfondir. La gnose n’est pas une curiosité spéculative : elle engage l’être entier et exige la purification morale, la prière et la grâce.
Penser la pluralité religieuse sans relativisme
Le quatrième enjeu concerne la coexistence des religions. Schuon fournit une réponse ambitieuse au conflit entre exclusivisme et relativisme : chaque forme traditionnelle possède une normativité réelle pour ceux auxquels elle s’adresse, mais aucune forme finie ne peut enfermer l’Infini. L’Absolu est un ; ses révélations sont multiples, non parce que la vérité varierait, mais parce que la diversité humaine exige plusieurs langages du sacré.
Les limites et les points de discussion
La grandeur du livre ne doit pas empêcher une lecture critique, qui est même la meilleure manière de le prendre au sérieux. En premier lieu, les oppositions typologiques entre islam et christianisme sont souvent éclairantes, mais elles peuvent durcir des accents en essences : ni le christianisme ne se réduit au salut d’une volonté corrompue, ni l’islam à la restauration d’une intelligence naturellement capable de l’Absolu. En second lieu, Schuon parle le plus souvent de « l’islam » au singulier, en privilégiant une matrice sunnite et soufie, tandis que la diversité du chiisme, des écoles juridiques, des théologies et des histoires locales demeure en retrait.
En troisième lieu, l’ouvrage offre une herméneutique métaphysique du Coran, non une exégèse philologique ou historico-critique ; il ne faut donc pas lui demander ce qu’il ne cherche pas à fournir, mais il faut éviter réciproquement de substituer ses constructions symboliques à l’étude précise des textes, de la langue arabe et des contextes. Enfin, certaines généralisations sur les peuples, les civilisations ou la modernité portent la marque du milieu traditionaliste du XXe siècle et appellent aujourd’hui discussion, contextualisation ou rectification.
Une autre prudence s’impose dans l’usage du mot « gnose ». Chez Schuon, il désigne la connaissance spirituelle et contemplative du divin, et non les systèmes gnostiques dualistes de l’Antiquité ; si cette distinction n’est pas explicitée, le lecteur contemporain risque de confondre deux réalités très différentes. De même, sa translittération — « Koran », « Sounna », « taçawwuf », « Mohammed » — reflète les usages francophones de son époque et peut être modernisée en « Coran », « Sunna », tasawwuf et « Muhammad », à condition de conserver les graphies originales dans les citations.
Conclusion : un livre de connaissance et de transformation
Comprendre l’Islam demeure un ouvrage majeur parce qu’il ne se contente pas de parler de l’islam : il cherche à conduire le lecteur jusqu’au point à partir duquel les éléments de la tradition musulmane deviennent intelligibles comme les expressions concertées d’une même vérité. Dieu est l’Absolu ; l’homme est une intelligence, une volonté et une parole capables de retour ; la shahâda discerne le Réel et rattache le monde à sa Source ; le Coran objective la Parole ; la Sunna lui donne une forme humaine ; le Prophète en incarne l’équilibre ; la Voie transforme enfin la foi professée et la loi pratiquée en présence vécue.
La phrase inaugurale - « L’Islam, c’est la jonction entre Dieu comme tel et l’homme comme tel » - trouve ainsi son accomplissement dans la conclusion consacrée à l’ihsân. Entre les deux se déploie tout le mouvement de la Révélation et du retour : Dieu se fait connaître sans cesser d’être transcendant, tandis que l’homme retrouve, par la vérité, la Loi, la prière et la vertu, la destination inscrite dans sa nature profonde.
« La Vérité, dans la mesure où elle est essentielle et où nous la comprenons, prend possession de tout notre être et le transforme, peu à peu et selon un rythme discontinu et imprévisible. En se cristallisant dans notre esprit, elle “se fait ce que nous sommes afin de nous rendre ce qu’elle est”. La manifestation de la Vérité est un mystère d’Amour, de même que, inversement, le contenu de l’Amour est un mystère de Vérité. »
- Comprendre l’Islam, p. 133.
C’est en ce sens que le livre ne propose pas seulement une intelligence de l’islam, mais une certaine conception de toute connaissance sacrée : comprendre véritablement une religion, ce n’est pas seulement savoir ce qu’elle enseigne, c’est pressentir ce que sa vérité demande à l’être humain de devenir.
Jean-Laurent Turbet
Frithjof Schuon, Comprendre l’Islam, Paris, Gallimard, coll. « Tradition », 1961.
Jean-Baptiste Aymard et Patrick Laude, Frithjof Schuon: Life and Teachings, Albany, State University of New York Press, 2004.
Mark Sedgwick, Against the Modern World: Traditionalism and the Secret Intellectual History of the Twentieth Century, Oxford, Oxford University Press, 2004.
Harry Oldmeadow, Frithjof Schuon and the Perennial Philosophy, Bloomington, World Wisdom, 2010.
René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Paris, Éditions Traditionnelles, 1946 ; Le Règne de la quantité et les signes des temps, Paris, Gallimard, 1945.
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