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Le Blog des Spiritualités

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« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


Michel Rocard, la conscience de la Gauche. 10 ans déjà.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 2 Juillet 2026, 09:01am

Catégories : #Politique, #France, #Honnêteté, #Rigueur, #Sensdeletat, #Gauche, #Socialisme, #DeixièmeGauche

Michel Rocard, la conscience de la Gauche. 10 ans déjà.

Michel Rocard (1930-2016). Dix ans déjà : l'homme qui voulut réconcilier la gauche avec la vérité

Je suis à peu près sûr que certains (et non pas sûr et certain!) vont s'interroger (voire me le reprocher) sur le bien fondé d'un article consacré à Michel Rocard sur le blog des Spiritualités.

Je leur répondrais tout d'abord que je fais ce que je veux puisque c'est mon blog (humour!) mais surtout parce que Michel Rocard (que je considère toujours comme l'un de mes maîtres avec Jean Jaurès et Léon Blum) a été un homme politique à la fois intègre, avec une vraie éthique et qui a changé très concrètement la vie de nos concitoyens.

Il reste pour moi à ce jour une boussole inégalée.

Il nous a quitté il y a exactement 10 ans, le 2 juillet 2016.

Alors comme je n'ai vu le visage de Michel Rocard à la une d'aucune couverture de nos quotidiens régionaux, j'ai voulu lui rendre, sur mon blog, ce modeste hommage.

Michel Rocard nous manque tellement.

Jean-Laurent Turbet

 

Michel Rocard, la conscience de la gauche

 

La naissance d'une conscience (1930-1974).

Il existe des hommes politiques dont la carrière appartient à leur époque, et d'autres dont la pensée appartient à l'Histoire. Les premiers remportent des élections, exercent des responsabilités, connaissent les honneurs puis s'effacent peu à peu de la mémoire nationale, remplacés par les générations qui leur succèdent. Les seconds continuent de dialoguer avec les vivants longtemps après leur disparition, parce qu'ils ont légué davantage qu'un bilan : une manière de concevoir l'action publique, une éthique, une exigence intellectuelle, une certaine idée de la République. Michel Rocard appartient incontestablement à cette seconde famille. Dix ans après sa disparition, il demeure l'une des figures les plus respectées de la gauche (et de la politique) française, non parce qu'il aurait toujours eu raison, ni parce que son œuvre serait exempte de critiques, mais parce qu'il n'a jamais cessé de placer la vérité au-dessus de la facilité, la responsabilité au-dessus de la démagogie et la dignité de la personne humaine au-dessus des intérêts partisans.

À mesure que les années passent, sa silhouette semble d'ailleurs grandir. L'histoire possède cette étrange faculté de rétablir les hiérarchies que l'actualité brouille souvent. Les polémiques s'effacent, les querelles de personnes disparaissent, les ambitions contrariées perdent de leur importance et ne demeure finalement que l'essentiel : ce qu'un homme aura apporté à son pays et à son temps. Or Michel Rocard a légué à la France bien davantage que quelques grandes réformes sociales, aussi importantes soient-elles. Il lui a laissé une méthode de gouvernement, une morale de l'action publique et une conception profondément humaniste de la politique qui trouvent leurs racines dans un itinéraire personnel d'une remarquable cohérence.

On a souvent présenté Michel Rocard comme le théoricien de la « Deuxième Gauche » (nous en reparlerons !), comme l'homme du dialogue social, de la décentralisation, du compromis ou de la social-démocratie. Toutes ces formules sont parfaitement vraies. Elles demeurent pourtant insuffisantes si elles ne sont pas replacées dans une histoire beaucoup plus profonde.

Car Michel Rocard ne devient pas réformiste par goût du compromis. Il le devient parce qu'il est convaincu que toute société véritablement démocratique doit rechercher les chemins de la justice plutôt que les séductions de l'affrontement permanent. Il ne devient pas européen par opportunisme politique mais parce qu'il croit que les nationalismes ont ensanglanté le continent et que la réconciliation des peuples constitue l'une des plus grandes conquêtes de la civilisation européenne. Il ne devient pas partisan de la décentralisation par simple souci administratif, mais parce qu'il considère que la démocratie suppose la confiance accordée aux territoires, aux élus locaux, aux partenaires sociaux et aux citoyens eux-mêmes.

 

 

Pour comprendre Michel Rocard, il faut donc remonter bien avant Matignon, bien avant le Parti socialiste, bien avant les affrontements célèbres avec François Mitterrand le cynique. Il faut revenir aux sources d'une conscience.

Michel Rocard naît le 23 août 1930 à Courbevoie, dans une France qui porte encore les blessures de la Première Guerre mondiale et qui s'apprête, sans le savoir, à traverser les plus grandes tragédies de son histoire contemporaine. Son père, Yves Rocard, est déjà une personnalité scientifique hors du commun. Ancien élève de l'École normale supérieure, physicien brillant, résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il participera après la Libération au développement de la recherche scientifique française et jouera un rôle majeur dans l'émergence de la physique nucléaire nationale.

Chez les Rocard, le savoir n'est jamais un instrument de domination ; il constitue au contraire une responsabilité. On apprend très tôt que l'intelligence oblige, qu'elle impose le doute plutôt que la certitude, la démonstration plutôt que l'affirmation, l'examen des faits plutôt que l'emportement des passions.

Cette éducation marquera profondément le jeune Michel. Toute sa vie, il conservera cette méfiance instinctive envers les explications simplistes et les certitudes idéologiques. Ceux qui l'ont connu racontent un homme capable de travailler des heures sur un dossier, de lire des centaines de pages avant de prendre une décision, d'interroger les spécialistes, de confronter les analyses, de rechercher obstinément la solution la plus juste plutôt que la plus populaire. Certains lui reprocheront plus tard son goût des démonstrations longues, son langage parfois technique, son refus des formules faciles. Ils oubliaient que cette manière d'être procédait d'une véritable éthique intellectuelle : Michel Rocard considérait que l'on ne respecte jamais autant les citoyens qu'en refusant de les tromper.

Brillant élève, il poursuit des études à Sciences Po avant d'intégrer l'École nationale d'administration (ENA). Comme beaucoup des meilleurs esprits de sa génération, il choisit ensuite l'Inspection des finances, l'un des grands corps de l'État. Rien ne semble alors le distinguer de ces jeunes hauts fonctionnaires appelés à servir durablement la République dans les ministères ou les grandes administrations. Son avenir paraît tracé. Une carrière prestigieuse s'offre à lui. Pourtant, c'est précisément au moment où tout semble lui sourire qu'un événement va bouleverser définitivement son existence.

Cet événement est la guerre d'Algérie.

Il est souvent arrivé que des générations entières soient façonnées par un conflit. Celle de Jean Jaurès fut marquée par l'affaire Dreyfus ; celle de Léon Blum par la montée des fascismes ; celle de Pierre Mendès France par la Résistance et la décolonisation. Pour Michel Rocard, la guerre d'Algérie constitue ce moment décisif où les convictions cessent d'être des idées abstraites pour devenir une obligation morale.

À la fin des années 1950, la France s'enfonce dans une guerre dont elle refuse encore souvent de prononcer le nom. Officiellement, il ne s'agit que d'opérations de maintien de l'ordre, "d'événements"... Dans la réalité, le pays est engagé dans un conflit colonial d'une violence extrême. Une partie importante de la classe politique, y compris au sein de la gauche, accepte alors le principe du maintien de la souveraineté française sur l'Algérie. Beaucoup ferment les yeux sur les méthodes employées. D'autres estiment que les circonstances justifient les exceptions au droit commun.

Michel Rocard ne pourra jamais s'y résoudre. Il sera un farouche adversaire de la colonisation et des colonialistes.

Envoyé en mission en Algérie comme inspecteur des finances, il découvre les camps de regroupement mis en place par l'administration française. Des centaines de milliers, puis près de deux millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont été déplacés de force, éloignés de leurs terres, privés de leurs moyens de subsistance et parfois réduits à des conditions d'existence dramatiques. Les témoignages qu'il recueille, les paysages qu'il découvre et les souffrances auxquelles il assiste bouleversent définitivement sa vision de la politique coloniale française. Il comprend que le véritable patriotisme ne consiste pas à taire les fautes de son pays, mais au contraire à les regarder en face afin qu'il demeure fidèle à ses propres principes. Il rédige alors (sous un pseudonyme évocateur, Michel Servet) un rapport d'une exceptionnelle rigueur, dénonçant la situation humanitaire créée par ces déplacements de population. Ce document, rendu public malgré les réticences de l'administration, provoque un retentissement considérable et constitue l'un des premiers actes de courage politique de celui qui n'est encore qu'un jeune haut fonctionnaire.

Cette expérience ne changera pas seulement son jugement sur la guerre d'Algérie ; elle donnera une cohérence à toute son existence.

Désormais, Michel Rocard ne cessera de penser la politique à partir d'une interrogation simple et exigeante : une démocratie peut-elle demeurer fidèle à elle-même lorsqu'elle accepte l'injustice au nom de la raison d'État ?

C'est cette question qui guidera tous ses combats futurs

Michel Rocard, la conscience de la Gauche. 10 ans déjà.

La guerre d'Algérie : l'événement fondateur.

Il est des engagements qui procèdent d'une ambition personnelle, d'une rencontre ou d'un concours de circonstances. Celui de Michel Rocard naît d'une blessure morale. La guerre d'Algérie ne constitue pas seulement le contexte historique de son entrée en politique ; elle en est le véritable acte fondateur. Sans elle, Michel Rocard serait peut-être demeuré un brillant haut fonctionnaire. Avec elle, il devient un homme qui ne cessera plus jamais de confronter l'action politique à l'exigence de la (sa) conscience.

Lorsqu'il découvre, au cours de ses missions en Algérie, la réalité des camps de regroupement, il ne rencontre pas seulement une situation administrative préoccupante ; il découvre le visage humain du déracinement. Ces camps, créés afin de couper les maquis du FLN de leur environnement rural, rassemblent des populations entières déplacées de force, privées de leurs terres, de leurs récoltes, de leurs troupeaux et souvent des conditions élémentaires d'une existence digne. Dans le regard de ces familles contraintes d'abandonner leur village, Michel Rocard perçoit ce que les statistiques ne disent jamais : la violence silencieuse de la dépossession. Son rapport, d'une précision remarquable, décrit sans emphase la misère, la faim, l'insuffisance des infrastructures sanitaires, l'angoisse quotidienne de populations dont l'existence a été bouleversée. Parce qu'il émane d'un inspecteur des finances et non d'un militant politique, ce document possède une force exceptionnelle. Il ne procède ni de l'indignation partisane ni du pamphlet idéologique ; il est l'expression rigoureuse d'un fonctionnaire qui refuse que l'État détourne le regard de la réalité. Sa publication provoque un immense retentissement et contribue à révéler au pays une tragédie que beaucoup préféraient ignorer.

Cette expérience constitue chez lui une véritable conversion intellectuelle. Elle lui enseigne que les plus grandes fautes politiques ne naissent pas toujours de mauvaises intentions, mais souvent de l'habitude, de l'obéissance, de la routine administrative ou de la conviction que certaines nécessités historiques autoriseraient à suspendre momentanément les principes. Toute sa vie, Michel Rocard demeurera fidèle à cette leçon. Il refusera toujours que les droits de l'homme deviennent variables selon les circonstances ou selon les peuples auxquels ils s'appliquent.

Cette fidélité explique son départ de la SFIO. Beaucoup de jeunes militants socialistes vivent alors douloureusement le soutien apporté par le gouvernement de Guy Mollet à la poursuite de la guerre d'Algérie. Pour Michel Rocard, la rupture est inévitable. Il rejoint le Parti socialiste autonome (PSA), fondé notamment par Édouard Depreux et Alain Savary, avant de participer, en 1960, à la création du Parti socialiste unifié. Le PSU deviendra rapidement le laboratoire intellectuel d'une nouvelle gauche française, étrangère aux rigidités doctrinales, ouverte au dialogue avec les syndicats, attentive aux mouvements de jeunesse, aux aspirations démocratiques, à la décolonisation et aux expériences nouvelles qui émergent alors dans toute l'Europe. Un parti auquel j'aurais rêvé d'appartenir à l'époque !

C'est dans ce cadre que Michel Rocard rencontre celui qui exercera sur lui l'influence politique la plus profonde : Pierre Mendès France.

 

 

Plus qu'un maître, Mendès France devient pour lui une référence morale. Il admire chez l'ancien président du Conseil son extraordinaire probité intellectuelle, son courage face aux conformismes, son refus obstiné des illusions et sa conviction que la politique ne peut durablement prospérer sur le mensonge. La célèbre formule de Mendès France, selon laquelle gouverner consiste d'abord à dire la vérité aux Français, trouve chez Michel Rocard un héritier d'une fidélité presque absolue. Cette exigence l'accompagnera toute sa vie, jusque dans ses fonctions gouvernementales, où il préférera souvent expliquer les contraintes plutôt que promettre des solutions illusoires.

Mais l'originalité de Michel Rocard ne réside pas seulement dans cette filiation mendésiste. Elle s'enracine également dans un courant intellectuel beaucoup plus vaste que l'on a souvent réduit à une simple sensibilité politique alors qu'il constitue en réalité une véritable vision de l'homme et de la société.

Cette vision est celle de la Deuxième Gauche.

Le terme est aujourd'hui largement entré dans le vocabulaire politique français, mais il demeure fréquemment mal compris. On le présente parfois comme une gauche réformiste opposée à une gauche plus étatiste. Ca c'est la simplification actuelle des buveurs d'eau tiède et des centristes mous, sans colonne verticale et sans idées ! La réalité est infiniment plus riche. La Deuxième Gauche naît de la rencontre de plusieurs traditions qui, jusque-là, s'ignoraient souvent : le socialisme démocratique, le personnalisme d'Emmanuel Mounier, les mouvements d'éducation populaire, les héritiers de la Résistance, le syndicalisme chrétien de la Confédération française des travailleurs chrétiens devenue la Confédération française démocratique du travail, ainsi que de nombreux protestants engagés dans le christianisme social.

Ce dernier point mérite d'être souligné tant il est rarement développé. Une partie importante de la culture politique qui entoure Michel Rocard provient en effet d'une tradition spirituelle qui, depuis le XIX siècle, considère que la foi ne saurait demeurer étrangère aux injustices sociales. Le protestantisme social, auquel participent de nombreux intellectuels, pasteurs et militants, insiste sur la responsabilité individuelle, la liberté de conscience, la solidarité et la dignité irréductible de chaque personne. Sans jamais confondre engagement politique et engagement religieux, il contribue à diffuser une éthique de responsabilité qui marque profondément plusieurs générations de responsables de la Deuxième Gauche.

À cette influence protestante s'ajoute celle du personnalisme développé par Emmanuel Mounier dans la revue Esprit. Mounier refuse à la fois l'individualisme libéral qui isole les personnes et les totalitarismes qui les écrasent sous la puissance de l'État. Pour lui, la personne humaine constitue le centre de toute réflexion politique. Elle ne peut être réduite ni à un consommateur, ni à un producteur, ni à un simple citoyen abstrait ; elle est un être de relations, de liberté, de responsabilité et de vocation. Cette pensée exercera sur Michel Rocard une influence profonde. Sans jamais se réclamer explicitement d'une doctrine philosophique, il retrouvera constamment cette intuition fondamentale : la politique n'a de sens que si elle demeure au service de la personne humaine.

Ainsi se dessine progressivement la cohérence de toute son œuvre. L'anticolonialisme, la démocratie sociale, la décentralisation, le dialogue avec les partenaires sociaux, la construction européenne, la défense des droits des peuples ou encore son engagement ultérieur en faveur d'une paix juste entre Israéliens et Palestiniens procèdent d'une même fidélité. Ils ne constituent pas une juxtaposition de combats distincts, mais les différentes expressions d'une même conviction : aucune société ne peut être véritablement juste si elle oublie la dignité de l'homme.

À la fin des années 1960, Michel Rocard n'est déjà plus seulement un responsable politique prometteur. Il est devenu l'un des principaux intellectuels de la gauche française. Sans renoncer à l'idéal socialiste, il entreprend de le réconcilier avec la démocratie, la responsabilité, la liberté, le dialogue social et l'Europe. Ce travail de refondation intellectuelle fera bientôt de lui l'un des acteurs majeurs de la vie politique nationale et préparera les grands affrontements qui marqueront les années 1970 et 1980.

La Deuxième Gauche : une révolution intellectuelle.

Pour comprendre pleinement Michel Rocard, il ne suffit pas d'évoquer sa carrière ministérielle, ses affrontements avec François Mitterrand ou les grandes réformes qui portent aujourd'hui encore son empreinte. Il faut surtout comprendre ce qu'il appelait, sans jamais chercher à en faire une doctrine figée, la Deuxième Gauche. Car c'est là que réside sans doute son apport le plus durable à la vie politique française.

La Deuxième Gauche n'est pas née d'un congrès du Parti socialiste ni d'un manifeste idéologique. Elle est le produit d'une lente maturation intellectuelle qui traverse la France de l'après-guerre. Elle puise ses racines dans la Résistance, dans le refus des totalitarismes, dans les combats de la décolonisation, dans le personnalisme d'Emmanuel Mounier, dans l'expérience du syndicalisme chrétien devenu progressivement un syndicalisme réformiste avec la transformation de la CFTC en CFDT, dans les mouvements d'éducation populaire, dans les réflexions menées au sein de la revue Esprit et dans cette conviction, partagée par de nombreux militants, que la démocratie ne peut être réduite au seul exercice périodique du suffrage universel.

Cette gauche nouvelle refuse les deux impasses qui ont longtemps structuré le débat politique français. Elle refuse d'abord un libéralisme qui abandonnerait les plus faibles aux seules lois du marché. Elle refuse tout autant un étatisme qui concentrerait entre les mains de l'administration l'ensemble des décisions économiques, sociales et politiques. Entre ces deux modèles, Michel Rocard cherche une troisième voie, fondée sur la responsabilité, la participation, la négociation et la confiance dans les capacités de la société civile.

Cette approche doit beaucoup au personnalisme d'Emmanuel Mounier. Pour le fondateur de la revue Esprit, la personne humaine ne saurait être dissoute ni dans l'individualisme, qui l'isole, ni dans les systèmes collectifs qui l'écrasent. Toute organisation politique doit être jugée à l'aune d'une seule question : permet-elle aux femmes et aux hommes de devenir davantage eux-mêmes, d'exercer leur liberté, de développer leurs responsabilités et de participer pleinement à la vie de la cité ? Cette interrogation irrigue toute la pensée de Michel Rocard. Elle explique son attachement constant aux corps intermédiaires, aux collectivités territoriales, aux syndicats, aux associations et à toutes les formes de participation citoyenne.

 

Michel Rocard et Edmond Maire

 

À cette influence philosophique s'ajoute celle du protestantisme social et du christianisme social, dont l'importance est souvent sous-estimée dans les études consacrées à la Deuxième Gauche. Il ne s'agit évidemment pas de prétendre que Michel Rocard aurait voulu introduire une quelconque inspiration religieuse dans l'action publique. Il était profondément attaché à la laïcité républicaine. Mais il évolue dans un univers intellectuel où de nombreux responsables, venus du protestantisme français ou du catholicisme social, considèrent que la foi ne peut demeurer indifférente aux injustices économiques, aux atteintes à la dignité humaine ou aux souffrances des peuples.

Cette culture commune privilégie moins la confrontation que le dialogue, moins l'affrontement idéologique que la recherche patiente d'un accord juste. Elle insiste sur la responsabilité individuelle, sur la solidarité, sur le respect de la conscience et sur la nécessité de construire des institutions capables de protéger les plus fragiles sans étouffer les libertés. Michel Rocard retrouvera constamment ces principes dans son action gouvernementale.

C'est également dans ce contexte qu'émerge une réflexion nouvelle sur les questions internationales. Les militants de la Deuxième Gauche observent avec attention les mouvements de décolonisation, les combats contre les dictatures, les aspirations démocratiques qui traversent de nombreux peuples. Ils comprennent que l'universalisme républicain ne peut être crédible s'il ne s'applique qu'à certaines nations et demeure silencieux face aux souffrances des autres. Cette cohérence explique l'intérêt croissant que Michel Rocard portera aux droits des peuples, qu'il s'agisse des Kanak en Nouvelle-Calédonie, des peuples européens appelés à construire une paix durable ou, plus tard, des Palestiniens.

L'engagement de Michel Rocard en faveur d'une solution juste au conflit israélo-palestinien ne procède donc ni d'un effet de mode ni d'une prise de position circonstancielle. Il constitue l'aboutissement logique d'un itinéraire commencé en Algérie. Celui qui avait dénoncé les camps de regroupement, celui qui avait consacré une part essentielle de son action gouvernementale à réconcilier les communautés de Nouvelle-Calédonie, celui qui avait fait de la solidarité nationale le cœur de ses réformes sociales ne pouvait rester indifférent au destin d'un peuple privé de la perspective d'un État et soumis à un conflit interminable.

Pour Michel Rocard, il n'existait aucune contradiction entre le droit d'Israël à vivre en sécurité et le droit du peuple palestinien à disposer d'un État viable, souverain et reconnu. Ces deux exigences étaient, au contraire, indissociables. Il considérait que la sécurité des Israéliens ne pourrait jamais être durable si les Palestiniens demeuraient privés de leurs droits nationaux, tout comme il jugeait que les aspirations palestiniennes ne pouvaient s'accomplir dans la négation de l'existence d'Israël. Cette position d'équilibre, fidèle au droit international, lui valut parfois des critiques venues de tous les camps. Elle révèle pourtant l'une des caractéristiques majeures de son tempérament : Michel Rocard préférait l'inconfort de la vérité à la facilité des appartenances partisanes.

Ainsi se dessine progressivement le véritable visage de Michel Rocard. Il n'est ni un simple réformateur, ni un technicien des politiques publiques, ni même seulement un grand Premier ministre. Il apparaît comme l'un des derniers représentants d'une tradition politique française où l'intelligence n'était jamais séparée de la morale, où la compétence demeurait inséparable de la justice et où l'exercice du pouvoir trouvait sa légitimité non dans sa seule efficacité mais dans sa fidélité constante à la dignité de la personne humaine.

C'est précisément cette cohérence qui explique que, dix ans après sa disparition, Michel Rocard continue d'occuper une place singulière dans notre mémoire collective. Les circonstances ont changé, les gouvernements se sont succédé, les partis se sont transformés. Pourtant, son exigence demeure. Elle nous rappelle qu'il est possible d'exercer les plus hautes responsabilités sans renoncer à ses principes, de gouverner sans flatter les passions, de réformer sans humilier et de servir la République sans jamais oublier que sa raison d'être demeure l'homme lui-même.

 

Michel Rocard, la conscience de la Gauche. 10 ans déjà.

L'héritier de Jaurès, Blum et Pierre Mendès France (1974-1988).

Il est des filiations qui s'établissent par le sang, d'autres par l'éducation, d'autres encore par les circonstances. Les plus fécondes sont sans doute les filiations spirituelles et intellectuelles, celles qui unissent des hommes qui ne se sont parfois jamais rencontrés mais qui participent d'une même conception de l'homme, de la démocratie et de la République. Michel Rocard appartient à cette lignée rare où se retrouvent Jean Jaurès, Léon Blum et Pierre Mendès France. Tous quatre furent profondément différents ; tous quatre exercèrent leurs responsabilités dans des contextes historiques qui ne se ressemblaient guère ; pourtant, un même fil invisible relie leurs destins. Ils considéraient que la politique ne pouvait jamais être dissociée d'une exigence morale et qu'un responsable public ne saurait durablement sacrifier la vérité aux avantages immédiats de la conquête ou de la conservation du pouvoir.

Jean Jaurès avait introduit dans le socialisme français une dimension profondément humaniste. Son combat ne se limitait pas à la défense des travailleurs ; il embrassait la République tout entière. Pour lui, la justice sociale, la paix, l'école, la laïcité et la démocratie procédaient d'un même idéal d'émancipation. Il refusait de dissocier la question sociale de la question démocratique. Son célèbre appel au courage, qu'il définissait comme la volonté de « chercher la vérité et de la dire », demeure sans doute l'une des plus belles définitions de l'engagement politique. Michel Rocard fera sienne cette maxime tout au long de sa vie. Il savait, comme Jaurès, que la vérité ne garantit jamais le succès électoral, mais qu'elle seule fonde la confiance durable entre un peuple et ceux qui le gouvernent.

Léon Blum, quelques décennies plus tard, devait apporter une autre dimension à cette tradition. Face aux violences des années trente, aux ligues factieuses, à la droite et à l'extrême droite (qui avaient en commun le slogan "Plutôt Hitler que Léon Blum"), aux totalitarismes montant en Europe, il démontra que l'on pouvait gouverner sans renoncer aux principes démocratiques. Blum préféra perdre le pouvoir plutôt que renier la République. Mais il avait prouvé que la Gauche pouvait gouverner ! Son courage ne résidait pas seulement dans les réformes du Front populaire ; il se révélait surtout dans sa fidélité aux institutions, dans son refus de la haine et dans cette élégance morale qui impressionna jusqu'à ses adversaires. Michel Rocard éprouvera toujours une admiration profonde pour cette gauche qui ne séparait jamais la conquête des droits sociaux du respect absolu des libertés publiques.

Mais c'est incontestablement auprès de Pierre Mendès France que Michel Rocard trouve son véritable maître. Les deux hommes ne partagent pas seulement des analyses économiques ou des options institutionnelles ; ils partagent une même conception du métier politique. Mendès France avait profondément transformé la manière de gouverner en introduisant une idée simple mais révolutionnaire : les citoyens sont suffisamment mûrs pour entendre la vérité. Gouverner consiste donc moins à promettre qu'à expliquer, moins à séduire qu'à convaincre, moins à flatter les espérances qu'à rendre les difficultés intelligibles. Cette pédagogie de la responsabilité marquera durablement Michel Rocard. Là où tant d'hommes politiques considèrent l'opinion comme une foule qu'il convient de rassurer, lui la traite comme une communauté de citoyens capables de comprendre la complexité du réel.

Cette exigence de vérité explique largement les incompréhensions dont il fut souvent victime. Michel Rocard parlait longuement parce qu'il pensait que les problèmes étaient complexes. Il refusait les slogans parce qu'il savait qu'ils simplifient le réel jusqu'à le déformer. Il s'efforçait d'expliquer les mécanismes économiques, les contraintes budgétaires, les évolutions démographiques, les mutations technologiques ou les équilibres européens avec une précision qui contrastait avec la rhétorique plus classique de la vie politique française. Beaucoup lui reprochèrent cette pédagogie permanente. Avec le recul des années, elle apparaît au contraire comme l'une des expressions les plus nobles de son respect pour l'intelligence des citoyens.

Cette fidélité à la vérité allait pourtant l'opposer au plus redoutable stratège politique de sa génération : François Mitterrand.

 

Les relations entre les deux hommes ont souvent été décrites sous l'angle de la rivalité personnelle. Une telle lecture demeure superficielle. Leur affrontement relevait moins d'un conflit d'ambitions que de deux conceptions profondément différentes de la gauche et, plus largement, de la politique.

François Mitterrand possédait un génie exceptionnel de la conquête du pouvoir. Il savait percevoir les rapports de force, construire les alliances, patienter lorsque les circonstances l'exigeaient puis frapper au moment opportun. Son intelligence politique était remarquable, sa culture immense, son autorité incontestable. Et il était également d'un cynisme absolu allié à une totale absence de morale. Sa pratique du pouvoir demeurait profondément marquée par la tradition centralisatrice française. L'État occupait chez lui une place centrale, presque souveraine, et la conquête de la présidence constituait l'aboutissement naturel de toute stratégie politique.

Michel Rocard suivait un chemin très différent. Son ambition n'était pas d'abord institutionnelle ; elle était intellectuelle et morale. Il cherchait moins à conquérir l'appareil du Parti socialiste qu'à transformer durablement la culture de la gauche française. Là où Mitterrand raisonnait souvent en termes de rapports de force, Rocard parlait volontiers de démocratie sociale, de négociation, de responsabilité, de dialogue avec les syndicats, de décentralisation, de participation des citoyens aux décisions publiques. Il appartenait à cette tradition qui considère que la démocratie ne se réduit pas au seul suffrage universel mais qu'elle s'enrichit également de la vitalité des collectivités locales, des associations, des partenaires sociaux et de la société civile.

 

Le congrès de Metz, en 1979, symbolise cette confrontation. Michel Rocard y défend une gauche européenne, réformatrice, lucide sur les réalités économiques et convaincue que l'avenir du socialisme passe par une profonde rénovation intellectuelle. François Mitterrand, allié à Jean-Pierre Chevènement, l'emporte. Beaucoup verront dans cette défaite la fin des ambitions de Rocard. L'histoire montrera qu'il n'en est rien. Car si Mitterrand triomphe dans l'appareil, les idées rocardiennes poursuivent leur chemin dans le pays. La décentralisation, le dialogue social, la reconnaissance des partenaires syndicaux, la construction européenne, la maîtrise des finances publiques ou encore la modernisation de l'État deviendront progressivement des thèmes centraux de la gauche française.

Ce paradoxe accompagne toute la carrière de Michel Rocard. Il perd souvent les batailles partisanes, mais ses idées finissent par gagner les esprits. Les historiens constateront plus tard que nombre des réformes entreprises par les gouvernements français, bien au-delà de la gauche, trouvent leur origine dans les analyses qu'il développait dès les années 1970.

À cette époque, un autre trait de sa personnalité apparaît avec une force particulière : son rapport à l'Europe. Bien avant que la construction européenne ne devienne une évidence pour une grande partie de la classe politique, Michel Rocard comprend que l'avenir de la France ne peut être pensé indépendamment de celui du continent. Héritier des leçons tragiques des deux guerres mondiales, il voit dans l'intégration européenne moins un marché qu'un projet de civilisation. L'Europe représente à ses yeux la possibilité de dépasser les nationalismes qui ont ensanglanté le XX siècle, d'organiser la solidarité entre les peuples et de faire prévaloir le droit sur la puissance. Cette conviction ne le quittera jamais et expliquera son engagement constant au Parlement européen après son départ de Matignon.

Mais réduire Rocard à un réformateur ou à un Européen convaincu serait encore méconnaître ce qui constitue probablement le cœur de sa pensée. Au fil des années se dessine une philosophie politique d'une remarquable cohérence. Elle repose sur une idée simple : toute institution, toute réforme, toute décision publique ne trouvent leur légitimité qu'à la condition de servir la personne humaine. Cette intuition, héritée du personnalisme, irrigue silencieusement l'ensemble de son œuvre. Elle explique aussi bien son refus du colonialisme que son attachement aux libertés publiques, son dialogue constant avec les syndicats, son intérêt pour la démocratie locale, son soutien à l'Europe ou encore son engagement en faveur des peuples privés de leurs droits.

Ainsi, lorsque Michel Rocard entre véritablement dans les responsabilités gouvernementales au début des années 1980, il ne change pas de philosophie ; il cherche simplement à la traduire en actes. L'homme de la réflexion devient progressivement un homme d'État. Il ne renonce à aucun de ses principes. Il entreprend au contraire de démontrer qu'il est possible de gouverner sans abandonner l'exigence morale qui avait inspiré toute son action depuis la guerre d'Algérie. C'est cette fidélité qui donnera à son passage à Matignon une place singulière dans l'histoire de la Ve République.

Michel Rocard à Matignon

Michel Rocard à Matignon

Le Premier ministre qui transforma silencieusement la France (1988-1991).

L'histoire politique est parfois injuste. Elle retient volontiers les grands discours, les victoires électorales spectaculaires, les crises qui passionnent les chroniqueurs ou les affrontements qui occupent pendant quelques semaines les premières pages des journaux. Elle oublie plus facilement ces réformes patientes qui, sans provoquer de tumulte, modifient pourtant durablement la vie quotidienne d'un pays. Le passage de Michel Rocard à Matignon appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Premier ministre du 10 mai 1988 au 15 mai 1991, il gouverne durant un peu plus de trois années seulement.

Trois années qui compteront parmi les plus fécondes de la Ve République. Lorsqu'on observe aujourd'hui la France contemporaine, on découvre que nombre de ses institutions sociales, de ses mécanismes de solidarité et de ses pratiques administratives portent encore l'empreinte de celui qui n'accéda jamais à la présidence de la République mais qui transforma silencieusement le pays.

Lorsque François Mitterrand décide (tellement à contrecœur!), au lendemain de sa réélection en mai 1988, d'appeler Michel Rocard à Matignon, beaucoup y voient un paradoxe. Les deux hommes se sont affrontés pendant près de quinze ans. Ils incarnent deux cultures politiques différentes, souvent antagonistes. Le Président connaît les immenses qualités intellectuelles de son ancien rival mais il sait aussi que celui-ci dispose d'une forte autonomie de pensée. Pourtant, les circonstances imposent ce choix. La majorité présidentielle ne dispose pas de la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Il faut un Premier ministre capable de dialoguer, de convaincre, de négocier. Or cette capacité de construire des compromis constitue précisément le talent le plus remarquable de Michel Rocard.

Son arrivée à Matignon ne s'accompagne d'aucune proclamation grandiloquente. Fidèle à lui-même, il préfère le travail à la mise en scène, l'efficacité aux effets d'annonce. Très vite, cependant, un dossier d'une gravité exceptionnelle s'impose à lui : la Nouvelle-Calédonie.

Depuis plusieurs années, l'archipel est déchiré par des affrontements qui opposent les indépendantistes kanak aux partisans du maintien dans la République française. Les violences se sont aggravées jusqu'au drame d'Ouvéa, où l'assaut donné contre la grotte retenant des gendarmes en otage provoque la mort de dix-neuf militants indépendantistes et de deux militaires. Les blessures sont profondes. La haine semble avoir remplacé le dialogue. Beaucoup redoutent une véritable guerre civile.

Michel Rocard comprend immédiatement que la réponse ne peut être seulement policière ou militaire. Là encore, l'expérience algérienne éclaire son jugement. Il sait que les conflits où s'affrontent des mémoires blessées ne trouvent jamais leur solution dans la seule démonstration de la force. Il choisit donc une autre voie : celle de la négociation, du respect mutuel et de la reconnaissance réciproque.

Pendant des semaines, il reçoit séparément puis ensemble Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. Les discussions sont longues, difficiles, souvent tendues. Chacun arrive avec ses blessures, ses morts, ses peurs et ses certitudes. Le Premier ministre refuse pourtant toute précipitation. Il écoute davantage qu'il ne parle. Il cherche moins à imposer une solution qu'à permettre aux adversaires de retrouver un langage commun.

 

Le 26 juin 1988 sont finalement signés les Accords de Matignon. Ils mettent fin aux violences, organisent un partage du pouvoir, reconnaissent la spécificité du peuple kanak, engagent un vaste programme de rééquilibrage économique et reportent à plus tard la question de l'indépendance afin de laisser au dialogue le temps de produire ses effets. Peu de textes auront autant contribué à sauver des vies humaines dans la France contemporaine.

L'assassinat tragique de Jean-Marie Tjibaou, l'année suivante, rappellera combien les passions demeurent vives. Pourtant, l'essentiel est acquis. La paix civile est revenue. Aujourd'hui encore, quelles que soient les évolutions institutionnelles de la Nouvelle-Calédonie, les Accords de Matignon demeurent l'un des plus grands succès de la négociation politique sous la Ve République.

Ce succès révèle une constante de l'action de Michel Rocard. Depuis la guerre d'Algérie, il demeure persuadé qu'aucun conflit durable ne peut être résolu par l'humiliation d'un adversaire. La paix suppose toujours la reconnaissance de la dignité de l'autre. Cette conviction inspirera plus tard ses prises de position sur le Proche-Orient comme elle avait déjà inspiré son engagement contre le colonialisme.

Mais l'œuvre de Michel Rocard ne se limite pas à la Nouvelle-Calédonie. Son gouvernement entreprend simultanément une réforme profonde de la solidarité nationale.

La création du Revenu minimum d'insertion (RMI) constitue sans doute l'une des mesures sociales les plus importantes de la fin du XX siècle. Le chômage de longue durée s'est installé. De nouvelles formes de pauvreté apparaissent. Une partie de la population échappe progressivement aux mécanismes classiques de protection sociale. Michel Rocard refuse cette fatalité. Il considère qu'une République digne de ce nom ne peut accepter qu'un homme ou une femme soient privés des ressources minimales nécessaires à une existence décente. Le RMI ne représente donc pas seulement une prestation financière. Il exprime une philosophie politique. Il affirme que la solidarité nationale constitue un devoir collectif et que la société ne saurait abandonner les plus fragiles au seul jeu du marché. Cette réforme marquera durablement le modèle social français et inspirera par la suite plusieurs dispositifs européens.

Dans le même esprit, Michel Rocard conduit une réforme fiscale dont l'importance apparaîtra avec le temps : la création de la Contribution sociale généralisée. La CSG répond à une intuition simple mais audacieuse. Le financement de la protection sociale ne peut plus reposer exclusivement sur les revenus du travail. Il doit être élargi afin d'assurer la pérennité de notre système solidaire. Cette réforme suscite alors de nombreuses critiques. Beaucoup n'en perçoivent pas immédiatement la portée. Avec le recul, elle apparaît pourtant comme l'un des piliers du financement contemporain de la Sécurité sociale.

Ces deux réformes illustrent parfaitement la pensée rocardienne. Michel Rocard ne sépare jamais la justice sociale de la responsabilité financière. Il refuse tout autant le renoncement libéral que les promesses irréalistes. Pour lui, une politique sociale n'a de sens que si elle demeure durablement finançable. À l'inverse, la rigueur budgétaire perd toute légitimité lorsqu'elle oublie les plus modestes. Bref, Michel Rocard est vraiment de gauche ! Toute sa réflexion consiste précisément à rechercher cet équilibre difficile entre efficacité économique et solidarité nationale.

Parallèlement, il poursuit un vaste travail de modernisation de l'État. Les contrats de plan État-Régions, qu'il avait déjà largement inspirés lorsqu'il était ministre du Plan, deviennent un instrument majeur d'aménagement du territoire. Ils traduisent une conviction ancienne : la France ne peut être gouvernée exclusivement depuis Paris. Les collectivités territoriales doivent devenir de véritables partenaires de l'action publique. Cette confiance accordée aux territoires constitue l'une des expressions les plus abouties de sa philosophie de la décentralisation. Là encore, Michel Rocard ne raisonne pas seulement en administrateur. Il considère que la démocratie se renforce lorsque les décisions sont prises au plus près des citoyens.

La même logique inspire son rapport aux partenaires sociaux. Contrairement à une tradition française souvent marquée par la méfiance envers les corps intermédiaires, Michel Rocard voit dans les syndicats, les associations et les organisations professionnelles des acteurs indispensables de la démocratie. Son dialogue constant avec la CFDT témoigne moins d'une proximité partisane que d'une conviction profonde : une société libre ne peut être gouvernée durablement contre ceux qui la composent ; elle doit être gouvernée avec eux.

Cette méthode, faite de concertation, de patience et d'écoute, lui vaut parfois l'image injuste d'un homme hésitant. En réalité, elle procède d'une remarquable force intérieure. Il faut davantage de courage pour rechercher un compromis durable que pour imposer brutalement une décision. Michel Rocard l'avait compris depuis longtemps. Gouverner, pensait-il, ne consiste pas à vaincre un adversaire mais à construire un accord suffisamment solide pour survivre aux alternances politiques.

À bien des égards, son passage à Matignon constitue l'aboutissement de tout l'itinéraire intellectuel commencé trente ans plus tôt dans les camps de regroupement d'Algérie. L'homme qui avait découvert l'injustice coloniale devient le chef du gouvernement qui réconcilie des communautés déchirées en Nouvelle-Calédonie, renforce la solidarité nationale, modernise l'État et prépare discrètement la France aux profondes mutations de la fin du XX siècle.

Lorsqu'il quitte Matignon en mai 1991, Michel Rocard sait qu'il laisse derrière lui une œuvre considérable. Beaucoup de ses réformes continueront à structurer durablement la société française. Mais, plus encore que les institutions qu'il aura contribué à bâtir, c'est une certaine manière d'exercer le pouvoir qu'il lègue à la République : gouverner sans jamais oublier que la politique n'est légitime que lorsqu'elle demeure au service de l'homme.

Michel Rocard, la conscience de la Gauche. 10 ans déjà.

Michel Rocard, la Palestine et le droit des peuples.

Il est des engagements qui surprennent lorsqu'on les isole de l'ensemble d'une vie. Ils deviennent, au contraire, d'une parfaite évidence lorsqu'on les replace dans la continuité d'un itinéraire intellectuel. Les prises de position constantes et répétées de Michel Rocard en faveur des droits du peuple palestinien appartiennent à cette seconde catégorie. Certains les ont parfois interprétées comme une évolution tardive de sa pensée, voire comme une inflexion de la fin de sa carrière. C'est, à l'évidence, une erreur de perspective. Il existe, depuis le jeune inspecteur des finances découvrant les camps de regroupement en Algérie jusqu'au député européen dénonçant le blocus de Gaza, une continuité remarquable. Le même homme s'exprime, animé par la même fidélité à la justice, au droit international et à la dignité des peuples.

On ne saurait comprendre cet engagement sans revenir une nouvelle fois aux sources de sa formation intellectuelle. Michel Rocard appartient à cette génération pour laquelle la décolonisation ne fut pas seulement un épisode diplomatique mais une interrogation morale. La guerre d'Algérie avait révélé à ses yeux combien une démocratie pouvait s'égarer lorsqu'elle prétendait défendre ses intérêts en oubliant ses propres principes. Cette leçon demeurera gravée en lui. Elle ne signifiait nullement un rejet de la nation française, bien au contraire. Elle traduisait une idée plus exigeante du patriotisme : aimer son pays, c'est vouloir qu'il demeure fidèle à la justice.

 

Cette conviction irrigue toute la culture de la Deuxième Gauche. Celle-ci n'est pas seulement un courant économique ou social. Elle constitue une véritable école de pensée, où se rencontrent le personnalisme d'Emmanuel Mounier, le christianisme social, le protestantisme engagé, le syndicalisme de la CFDT, les héritiers de Pierre Mendès France, les militants de l'éducation populaire et une génération d'intellectuels persuadés que la démocratie ne peut survivre si elle cesse de reconnaître la dignité de chaque personne et les droits fondamentaux de chaque peuple.

Il faut ici souligner un aspect souvent négligé de cette histoire. Les réseaux issus du christianisme social, qu'ils soient protestants ou catholiques, développent dès les années 1960 et 1970 une réflexion nouvelle sur les conflits du Proche-Orient. Sans remettre en cause le droit à l'existence et à la sécurité de l'État d'Israël — auquel beaucoup demeurent profondément attachés, notamment au regard de l'histoire de la Shoah — ils estiment que la paix ne pourra jamais naître d'une négation durable des aspirations nationales du peuple palestinien. Cette réflexion, nourrie par les Églises, les mouvements œcuméniques, les organisations de solidarité internationale et les débats européens, marque profondément une partie de la Deuxième Gauche.

Alors que traditionnellement le Parti Socialiste (surtout son aile gauche et grâce à des socialistes francs-maçons du Grand Orient de France) est favorable à Israël (Jean Poperen, figure tutélaire de la gauche du PS et membre éminent du GODF) est pendant des années le président de l'association des élus amis d'Israël, la cause palestinienne est mise en avant par la deuxième gauche, par les "chrétiens de gauche"  (souvent issus de la CFDT elle-même issue de la CFTC) au sein du PS. C'est par cette voie que la cause palestinienne entre au PS.
N'oublions pas qu'il y a de très nombreux chrétiens palestiniens, aujourd'hui comme hier, et ce sont eux que la Deuxième Gauche soutient en priorité. les chrétiens palestiniens sont parfois parmi les plus radicaux. Georges Habache par exemple (fondateur du FPLP) est chrétien (comme la majorité des membres de son mouvement).

Michel Rocard partage pleinement cette évolution. Son attachement à Israël n'a jamais été celui d'un soutien inconditionnel à tous les gouvernements israéliens ; il relevait d'une conviction historique et morale. Comme beaucoup de responsables de sa génération, il considérait que la sécurité du peuple juif constituait une exigence absolue après les crimes du nazisme. Mais cette certitude n'entraînait nullement, à ses yeux, le renoncement aux droits du peuple palestinien. Bien au contraire. Plus les années passent, plus il affirme que la sécurité d'Israël et la reconnaissance d'un État palestinien viable sont deux exigences indissociables. L'une ne peut durablement exister sans l'autre.

 

Et aujourd'hui c'est bien pire encore...

Cette position, qui apparaît aujourd'hui largement partagée dans les grandes enceintes internationales (quoi que....), ne relevait pas alors de l'évidence. Michel Rocard eut souvent le courage de rappeler que le droit international ne saurait être invoqué de manière sélective. Les résolutions des Nations unies, le refus de l'annexion des territoires occupés, la condamnation de la colonisation, le respect des populations civiles, la nécessité de deux États vivant côte à côte dans des frontières reconnues : tels furent les principes auxquels il demeura constamment fidèle.

Son engagement prend une dimension particulière lorsqu'il devient député au Parlement européen. L'Europe représente pour lui bien davantage qu'une union économique. Elle constitue une communauté politique fondée sur le droit. C'est précisément au nom de cette conception de l'Europe qu'il accepte plusieurs missions internationales destinées à accompagner les processus démocratiques au Proche-Orient. En 2005, il préside la mission d'observation électorale de l'Union européenne lors de l'élection présidentielle palestinienne. Cette responsabilité n'est pas seulement technique. Elle traduit la confiance que lui accordent ses partenaires européens et son attachement profond à la construction d'institutions palestiniennes démocratiques, seules capables, selon lui, de préparer une paix durable.

Quelques années plus tard, après s'être rendu dans la bande de Gaza au sein d'une mission internationale, Michel Rocard prononce des paroles qui feront le tour du monde. Il décrit Gaza comme « une prison à ciel ouvert » et qualifie le blocus imposé au territoire de « scandale absolu ». Ces expressions, parfois violemment critiquées à l'époque, ne procèdent ni de l'excès verbal ni de la provocation. Elles s'inscrivent dans une tradition constante de dénonciation des situations où des populations civiles sont privées des conditions élémentaires d'une vie digne. Pour Michel Rocard, le respect du droit international humanitaire ne dépend jamais de l'identité des victimes ; il constitue une exigence universelle.

Cette fidélité au droit explique également sa critique de la poursuite de la colonisation israélienne en Cisjordanie. À plusieurs reprises, il souligne que l'extension continue des colonies compromet chaque jour davantage la possibilité d'une solution négociée. Là encore, il ne s'agit pas pour lui d'un jugement idéologique mais d'une analyse politique. On ne peut, pensait-il, appeler de ses vœux la coexistence de deux États tout en laissant disparaître progressivement les conditions territoriales qui permettraient leur existence.

Il serait pourtant profondément injuste de réduire Michel Rocard à un défenseur exclusif de la cause palestinienne. Toute sa pensée repose précisément sur le refus des simplifications. Il condamne sans ambiguïté le terrorisme, rappelle constamment le droit d'Israël à vivre en sécurité et ne cesse de dénoncer les violences visant les populations civiles. Son universalisme interdit toute hiérarchie des souffrances. Les victimes israéliennes comme les victimes palestiniennes appartiennent à la même humanité. La paix ne saurait être fondée sur la victoire totale d'un camp mais sur la reconnaissance réciproque des droits de chacun.

On retrouve ici, presque mot pour mot, la méthode qui avait permis les Accords de Matignon en Nouvelle-Calédonie. Dans les deux cas, Michel Rocard refuse les logiques d'humiliation. Il cherche inlassablement à créer les conditions d'un dialogue entre des mémoires blessées. Il sait que les conflits les plus enracinés ne trouvent jamais leur solution dans la seule puissance militaire. Ils exigent la patience, l'écoute, la reconnaissance de l'autre et, surtout, la volonté de construire un avenir commun sans demander à l'un des protagonistes d'effacer son histoire.

Cette cohérence éclaire rétrospectivement toute sa trajectoire. Le jeune homme qui dénonçait les camps de regroupement en Algérie, le Premier ministre qui réconciliait les communautés de Nouvelle-Calédonie et le député européen qui plaidait pour une paix juste entre Israéliens et Palestiniens poursuivent, en réalité, le même combat. Celui de la dignité humaine.

Dans une époque où les débats internationaux se réduisent trop souvent à l'affrontement de fidélités exclusives, Michel Rocard rappelait qu'il est possible de défendre simultanément la sécurité d'Israël, les droits nationaux du peuple palestinien, la condamnation du terrorisme et le respect absolu du droit international. Cette position exigeante, parfois inconfortable, demeure sans doute l'une des expressions les plus accomplies de son universalisme républicain.

Car, pour lui, la politique étrangère n'était jamais séparée de la morale publique. Les principes qui valent pour la République française valent également dans les relations entre les peuples. Les droits de l'homme ne connaissent ni frontières, ni exceptions, ni géographie variable. C'est peut-être là, plus encore que dans ses réformes sociales, que réside aujourd'hui la modernité de Michel Rocard : avoir constamment rappelé que la force ne crée jamais le droit et que seule la justice permet durablement la paix.

La conscience de la gauche.

Lorsqu'un homme politique disparaît, les hommages qui lui sont rendus disent souvent davantage sur l'émotion du moment que sur sa véritable place dans l'histoire. Les jours qui suivent une disparition voient se succéder les éloges convenus, les souvenirs personnels, les discours officiels et les nécrologies. Puis vient le temps de l'oubli. Avec Michel Rocard, le phénomène inverse s'est produit. Les années n'ont cessé de grandir sa stature. Dix ans après sa mort, il apparaît avec une netteté nouvelle comme l'une des plus hautes figures morales de la Ve République. Même si aucun journal ne fait aujourd'hui un article sur les 10 ans de sa disparition ! Non parce qu'il aurait toujours remporté les combats politiques qu'il engagea ; il en perdit beaucoup. Non parce qu'il aurait exercé le pouvoir plus longtemps que d'autres ; son passage à Matignon fut relativement bref. Mais parce que le temps a progressivement révélé ce qui faisait sa véritable singularité : une exceptionnelle cohérence entre la pensée, la parole et l'action.

Cette cohérence est probablement le plus bel héritage qu'il laisse à la gauche française. Depuis Jean Jaurès, rares sont les responsables politiques qui auront poursuivi avec une telle fidélité la même exigence intellectuelle durant toute une vie. L'enfant élevé dans le culte de la raison scientifique, le jeune inspecteur des finances bouleversé par la guerre d'Algérie, le dirigeant du PSU, le théoricien de la Deuxième Gauche, le rival de François Mitterrand, le Premier ministre réformateur, le député européen engagé pour la paix au Proche-Orient : ces personnages ne se succèdent pas ; ils se prolongent les uns les autres. Chaque étape éclaire la précédente et prépare la suivante. Jamais Michel Rocard n'abandonnera les convictions qui avaient guidé ses premiers engagements. Il cherchera seulement à leur donner des formes nouvelles au gré des responsabilités que les circonstances lui confieront.

On a parfois voulu opposer la morale à l'efficacité politique, comme si la première condamnait inévitablement la seconde. Michel Rocard démontra exactement le contraire. Les Accords de Matignon furent précisément efficaces parce qu'ils reposaient sur le respect des deux parties. Le RMI fut durable parce qu'il répondait à une exigence de justice. La CSG traversa les alternances parce qu'elle répondait à une nécessité structurelle. Son dialogue avec les partenaires sociaux permit d'éviter bien des affrontements inutiles parce qu'il reconnaissait leur légitimité démocratique. Chez lui, l'éthique n'était jamais un supplément d'âme ; elle constituait la condition même de l'efficacité politique.

Cette manière d'exercer le pouvoir le rapproche naturellement de Pierre Mendès France. Tous deux partageaient la conviction que les citoyens méritent qu'on leur dise la vérité. Tous deux savaient que la démocratie ne peut durablement prospérer sur l'illusion. Tous deux acceptèrent de devenir impopulaires lorsqu'ils estimaient que l'intérêt général l'exigeait. Pourtant, Michel Rocard apporte à cette tradition un élément supplémentaire : la place accordée au dialogue social, aux collectivités territoriales, à l'Europe et aux corps intermédiaires. Là où Mendès France demeurait encore marqué par une culture républicaine essentiellement étatique, Rocard ouvre plus largement la réflexion sur la société civile, les territoires, les syndicats, les associations et la participation citoyenne. Il enrichit ainsi la tradition républicaine sans jamais l'affaiblir.

Son héritage ne saurait cependant être réduit à une série de réformes ou de doctrines. Il réside plus profondément dans une certaine idée de l'homme. Les lecteurs d'Emmanuel Mounier reconnaissent aisément, derrière bien des prises de position de Michel Rocard, l'influence silencieuse du personnalisme. Même lorsqu'il n'en revendique pas explicitement l'inspiration, il retrouve constamment cette intuition fondamentale selon laquelle aucune institution ne possède de valeur en elle-même ; elle n'en acquiert qu'autant qu'elle sert la personne humaine. Cette idée traverse toute son œuvre. Elle éclaire son refus du colonialisme, son engagement pour la décentralisation, sa défense de la solidarité nationale, sa confiance dans le dialogue social, son attachement à la construction européenne et son soutien au droit des peuples.

Elle explique également la place singulière qu'occupent, dans son itinéraire, les traditions du christianisme social et du protestantisme français. Michel Rocard était un homme profondément laïque. Mais il savait que la laïcité n'implique nullement l'amnésie spirituelle. Il reconnaissait volontiers ce que les grandes traditions religieuses avaient apporté à la réflexion sur la justice, la responsabilité et la fraternité. Cette proximité intellectuelle avec les milieux issus de la CFDT, du protestantisme social, des mouvements œcuméniques ou du personnalisme chrétien n'avait rien d'accidentel. Elle procédait d'une même anthropologie, d'une même confiance dans la liberté responsable, d'une même volonté de faire prévaloir la dignité de la personne sur toutes les formes de domination.

À cet égard, Michel Rocard occupe une place singulière dans l'histoire du socialisme français. Il appartient à cette famille politique qui ne conçoit jamais la transformation sociale comme une guerre civile permanente entre des catégories irréconciliables, mais comme une lente construction du bien commun à travers le dialogue, la négociation et la responsabilité. Certains lui reprochèrent d'avoir préféré le compromis à la rupture. Ils se trompaient de diagnostic. Le compromis, chez Rocard, n'était jamais un renoncement. Il représentait la forme la plus exigeante de la démocratie, celle qui oblige chacun à reconnaître une part de vérité chez son adversaire.

Cette philosophie explique pourquoi son influence dépasse aujourd'hui largement les frontières du Parti socialiste. Nombre d'élus locaux, de hauts fonctionnaires, de responsables syndicaux, de militants associatifs, de chercheurs ou de jeunes responsables politiques continuent de se réclamer de son héritage sans appartenir nécessairement à sa famille partisane. Ils reconnaissent en lui moins un chef de parti qu'un homme d'État ; moins un idéologue qu'un pédagogue ; moins un tacticien qu'un serviteur de la République.

À mesure que les démocraties occidentales sont confrontées à la montée des populismes, à la crise de la confiance publique, aux fractures sociales, aux tensions internationales et aux bouleversements écologiques, les intuitions de Michel Rocard retrouvent une étonnante actualité. Son appel constant à la pédagogie, à la vérité, à la négociation et à la responsabilité contraste singulièrement avec une époque qui privilégie souvent la communication immédiate, l'indignation permanente et les certitudes instantanées. Il nous rappelle que la politique n'est pas un spectacle mais un patient travail de construction collective.

Il serait pourtant injuste de faire de Michel Rocard une figure simplement nostalgique. Son héritage n'appelle pas la mélancolie ; il appelle l'exigence. Relire Rocard aujourd'hui ne consiste pas à regretter un âge d'or disparu. C'est accepter d'être confronté à une conception plus élevée de l'engagement public. C'est retrouver l'idée selon laquelle la compétence n'est pas l'ennemie de la générosité, que la lucidité n'interdit pas l'espérance et que la fidélité aux principes demeure compatible avec l'exercice du pouvoir.

Jean Jaurès écrivait que « l'humanité est maudite si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement ». Pierre Mendès France rappelait qu'« un gouvernement a le devoir de dire la vérité » (ce qui fait vraiment sourire aujourd'hui!). Michel Rocard, sans jamais rechercher la formule brillante, consacra toute son existence à donner un contenu concret à ces deux exigences. Dire la vérité. Refuser l'injustice. Construire la paix. Servir la République sans jamais oublier l'homme.

C'est pourquoi il appartient désormais à cette lignée des grands serviteurs de l'État qui dépassent leur propre époque. Comme Jaurès, Blum, Mendès France et, dans une autre mesure, Jacques Delors, Michel Rocard rappelle que la politique peut encore être un exercice de probité intellectuelle, de courage moral et de fidélité à l'universel.

Au moment où l'on commémore le dixième anniversaire de sa disparition, l'hommage le plus juste que l'on puisse lui rendre ne consiste sans doute pas à célébrer sa mémoire avec une admiration figée. Il consiste à poursuivre l'interrogation qu'il n'a jamais cessé de porter sur notre démocratie : comment gouverner sans mentir ? Comment réformer sans humilier ? Comment exercer l'autorité sans renoncer à la justice ? Comment demeurer fidèle à la République tout en restant fidèle à l'homme ?

Michel Rocard n'a jamais prétendu posséder définitivement les réponses à ces questions. Il nous a laissé mieux encore : une méthode, une exigence et un exemple.

C'est pourquoi, dix ans après sa disparition, il demeure bien davantage qu'un ancien Premier ministre.

Il demeure, selon la plus belle définition que l'on puisse donner de lui, la conscience de la gauche.

Michel Rocard, la conscience de la Gauche. 10 ans déjà.

Le temps de la fidélité.

Il existe une phrase de René Char qui pourrait servir d'épitaphe à Michel Rocard : « Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. » Chaque génération reçoit en partage les conquêtes, les institutions, les idées et les combats de celles qui l'ont précédée. Mais rien ne garantit qu'elle saura les comprendre, les préserver ou les prolonger. Il lui appartient d'en retrouver le sens profond.

L'héritage de Michel Rocard est de cette nature. Il ne se réduit ni au Revenu minimum d'insertion, ni à la Contribution sociale généralisée, ni aux Accords de Matignon, ni même à son apport décisif à la pensée de la Deuxième Gauche. Toutes ces réalisations demeurent considérables. Elles ont profondément marqué la France contemporaine. Pourtant, elles ne constituent peut-être pas son legs le plus précieux.

Ce qu'il transmet d'abord, c'est une manière de faire de la politique.

À une époque où le débat public tend parfois à opposer brutalement des certitudes irréconciliables, Michel Rocard rappelait que la démocratie n'est jamais l'organisation du conflit permanent mais la recherche exigeante d'un accord compatible avec la justice. Il savait que le compromis n'est pas la négation des convictions ; il en est souvent l'accomplissement le plus difficile. Car négocier suppose davantage de courage que condamner, davantage de force intérieure qu'invectiver, davantage de confiance dans l'intelligence humaine que dans les réflexes partisans.

Cette confiance dans la raison n'avait rien de naïf. Michel Rocard connaissait les passions qui traversent les sociétés, les intérêts qui s'affrontent, les violences de l'histoire. Il avait vu la guerre d'Algérie, il avait affronté la tragédie calédonienne, il avait observé les fractures du Proche-Orient. Il savait que la paix n'est jamais un état naturel. Elle est une conquête fragile, toujours inachevée, toujours menacée. C'est précisément pour cette raison qu'elle exige des responsables politiques capables de préférer le dialogue à l'humiliation, le droit à la force et la patience à la précipitation.

Cette exigence morale explique sans doute pourquoi Michel Rocard demeure si profondément actuel. Les circonstances historiques ont changé ; les interrogations fondamentales demeurent. Comment préserver la cohésion nationale sans renoncer à la justice sociale ? Comment construire l'Europe sans effacer les nations qui la composent ? Comment accueillir les mutations économiques sans abandonner les plus fragiles ? Comment défendre la sécurité des États sans oublier les droits des peuples ? Comment répondre aux défis écologiques sans sacrifier les générations présentes ? À chacune de ces questions, Michel Rocard n'aurait sans doute pas apporté des réponses toutes faites ou définitives. Il nous aurait invités, plus simplement, à les aborder avec honnêteté et rigueur intellectuelle  et avec ce sens de la responsabilité qui fut la marque constante de toute son existence.

En cela, il rejoint la plus belle tradition républicaine française. Celle de Jean Jaurès, qui refusait de séparer la justice de la paix ; celle de Léon Blum, qui ne dissociait jamais la démocratie de la dignité humaine ; celle de Pierre Mendès France, pour qui la vérité constituait le premier devoir de l'homme d'État. Michel Rocard ne fut l'imitateur d'aucun d'eux. Il en fut l'héritier libre. Il sut prolonger leur œuvre en l'adaptant aux défis d'une France nouvelle, plus décentralisée, plus européenne, plus attentive au dialogue social et plus consciente de son inscription dans un monde interdépendant.

Le temps a fait son œuvre. Les querelles partisanes se sont éloignées. Les ambitions présidentielles inabouties n'intéressent plus guère que les historiens de la vie politique. Ce qui demeure, en revanche, c'est l'image d'un homme qui n'accepta jamais de dissocier l'intelligence de la morale, la compétence de l'humanité, le réalisme de l'espérance.

C'est peut-être cela, finalement, la véritable définition d'un homme d'État.

Non pas celui qui conquiert le pouvoir. Mais celui qui laisse à son pays une manière plus exigeante de le servir.

Dix ans après sa disparition, Michel Rocard continue ainsi de nous adresser une leçon silencieuse. Elle ne tient ni dans un slogan, ni dans une formule brillante. Elle tient dans toute une vie. Une vie consacrée à rappeler que la politique n'est grande que lorsqu'elle demeure fidèle à la vérité, au droit et à la dignité de la personne humaine.

C'est pourquoi son souvenir appartient désormais non seulement à l'histoire du socialisme français, mais plus largement au patrimoine moral de la République.


Et Michel Rocard reste à jamais dans nos coeurs.

 

Jean-Laurent Turbet

 

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Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.

La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.

La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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