Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Blog des Spiritualités

Le Blog des Spiritualités

« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 14 Juillet 2026, 06:30am

Catégories : #Histoire, #FrancMaçonnerie, #Fête, #FêteNationale, #France, #Révolution

14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

 

Aux origines d'une mémoire nationale.

Chaque année, le 14 juillet, les Français assistent au défilé militaire sur les Champs-Élysées, regardent les avions de la Patrouille de France dessiner dans le ciel les couleurs nationales, se réunissent autour des bals populaires et admirent les feux d'artifice qui illuminent les villes et les villages. Cette journée est si profondément entrée dans notre paysage républicain qu'elle paraît aller de soi.

Pourtant, lorsqu'on demande ce que célèbre exactement le 14 Juillet, les réponses divergent presque toujours. Pour les uns, il s'agit de la prise de la Bastille ; pour d'autres, de la Révolution française ; certains évoquent la naissance de la République ; d'autres encore parlent de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, pourtant adoptée plusieurs semaines plus tard, le 26 août 1789.

 

La réalité historique est plus subtile, et peut-être plus belle encore.

Le 14 juillet, tel que nous le célébrons aujourd'hui, ne commémore pas exclusivement la prise de la Bastille. La loi du 6 juillet 1880, qui institua officiellement cette journée comme fête nationale, se garde d'ailleurs soigneusement de préciser à quel 14 juillet elle fait référence. Cette discrétion n'est nullement un oubli. Elle est au contraire le résultat d'un choix politique mûrement réfléchi.

Les fondateurs de la III République voulaient évidemment rendre hommage à la Révolution française, mais ils souhaitaient également éviter que la fête nationale soit identifiée uniquement à une journée d'émeute, de violence populaire et d'effusion de sang. Ils choisirent donc de laisser planer une volontaire ambiguïté entre deux événements distincts : le 14 juillet 1789, celui de la prise de la Bastille, et le 14 juillet 1790, celui de la Fête de la Fédération.

Ce second événement, aujourd'hui largement oublié du grand public, fut pourtant sans doute l'un des plus extraordinaires rassemblements populaires de toute l'histoire de France. Pendant quelques heures, une nation entière eut le sentiment de pouvoir se réconcilier avec elle-même. Le roi, les députés, les représentants des quatre-vingt-trois départements, les gardes nationales venues de toutes les provinces, le clergé, les militaires et une foule immense prêtèrent ensemble serment à la Constitution naissante. Rarement notre pays aura connu un tel moment d'unité.

C'est précisément cette journée d'espérance que la République choisira, près d'un siècle plus tard, comme fondement symbolique de la fête nationale.

Pour comprendre ce choix, il faut revenir à la France des années 1870.

Une République en quête de symboles

La République naît dans des circonstances particulièrement difficiles.

Le 4 septembre 1870, deux jours après la défaite de Sedan et la capture de Napoléon III, la République est proclamée à Paris. Mais cette proclamation ne suffit pas à assurer sa pérennité. Une majorité de députés demeure monarchiste et beaucoup pensent encore que la restauration de la royauté n'est qu'une question de temps.

Il faudra attendre les lois constitutionnelles de 1875, et notamment le célèbre amendement Wallon, adopté le 30 janvier 1875 à une voix de majorité seulement, pour que le régime républicain acquière une véritable assise juridique.

 

Amendement Wallon

Cet amendement, proposé par Henri Wallon (1812-1904), historien, universitaire, académicien et homme politique, affirme simplement que « le Président de la République est élu par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale ». Derrière cette formule apparemment technique se cache une décision capitale : en donnant une existence constitutionnelle au président de la République, les parlementaires consacrent durablement le régime républicain.

La République est désormais installée, mais elle reste fragile.

Elle doit convaincre des Français profondément divisés. Les souvenirs de la guerre contre la Prusse sont encore douloureux. L'Alsace et une partie de la Lorraine ont été perdues. La Commune de Paris, écrasée dans le sang en mai 1871, continue d'opposer les mémoires. Les monarchistes demeurent influents. Les bonapartistes espèrent leur revanche. Les républicains eux-mêmes sont loin de former un bloc homogène.

Comme toutes les grandes nations modernes, la République comprend alors qu'elle ne pourra durablement s'enraciner sans un ensemble de symboles capables de parler au cœur des citoyens autant qu'à leur raison.

Il lui faut un drapeau incontesté, un hymne national, des monuments, un calendrier civique, des cérémonies publiques et une fête commune où tous les Français puissent se reconnaître.

L'historienne Mona Ozouf (née en 1931), directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste mondialement reconnue de la Révolution française et de la symbolique républicaine, a admirablement résumé cette ambition dans La Fête révolutionnaire (1789-1799) :

« La fête révolutionnaire est destinée à rendre visible l'unité du corps politique. Elle ne célèbre pas seulement un événement ; elle donne à voir une communauté qui se reconnaît elle-même. »

Cette intuition éclaire parfaitement la décision prise en 1880.

La République ne cherche pas seulement une date commémorative.

Elle cherche une fête capable d'incarner l'idée même de Nation.

Benjamin Raspail et l'invention du 14 Juillet républicain.

L'homme qui va donner une traduction législative à cette ambition est Benjamin Raspail (1823-1899).

Médecin, homme politique et député de la Seine, il appartient à cette génération de républicains qui ont traversé les révolutions de 1830, de 1848, le Second Empire puis la naissance de la III République.

Il est le fils de François-Vincent Raspail (1794-1878), l'une des grandes figures du républicanisme français du XIX siècle. Médecin, chimiste, naturaliste, journaliste, fondateur du journal Le Réformateur, plusieurs fois emprisonné pour ses idées politiques, député puis candidat à l'élection présidentielle de décembre 1848, François-Vincent Raspail fut également carbonaro et franc-maçon. Les sources maçonniques le donnent comme membre de la célèbre loge Les Amis de la Vérité, à l'Orient de Paris, relevant du Grand Orient de France, atelier particulièrement engagé dans la diffusion des idées libérales et républicaines sous la Restauration.

Benjamin Raspail hérite naturellement de cette double tradition républicaine et humaniste.

Le 21 mai 1880, il dépose devant la Chambre des députés une proposition de loi établissant le 14 juillet comme fête nationale annuelle.

Le texte est signé par soixante-quatre députés. À première vue, la proposition paraît simple. En réalité, elle constitue un remarquable exercice d'équilibre politique.

Car Benjamin Raspail sait parfaitement que de nombreux parlementaires, y compris parmi les républicains modérés, répugnent à faire de la prise de la Bastille le principal symbole de la Nation. L'image d'une forteresse envahie par une foule armée, de combats meurtriers et de têtes promenées au bout des piques ne saurait, à leurs yeux, résumer à elle seule l'idéal républicain.

Il faut donc trouver un autre récit.

Un récit qui ne renie pas la Révolution, mais qui en retienne avant tout l'élan d'union, de fraternité et de réconciliation nationale.

 

Benjamin Raspail va trouver cette solution dans un événement presque oublié : la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

En choisissant de ne jamais préciser dans la loi quel « 14 juillet » est célébré, il permet à chacun de reconnaître dans cette date ce qu'il souhaite y voir : pour les uns, la chute de l'absolutisme ; pour les autres, la grande fête de la concorde nationale ; pour tous, l'entrée de la France dans une histoire nouvelle.

Rarement une loi aussi courte aura porté une telle ambition symbolique.

14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

II. Les journées de juillet 1789 : lorsque l'Histoire bascule.

Le 14 juillet 1789 n'est pas un événement isolé. Il ne surgit pas soudainement au matin de la prise de la Bastille comme un éclair dans un ciel serein. Depuis plusieurs mois déjà, la monarchie française vacille sous le poids d'une crise financière devenue quasiment insoluble, d'une crise politique ouverte par la convocation des États généraux et d'une crise sociale aggravée par de mauvaises récoltes, la hausse du prix du pain et les inquiétudes d'une population qui craint désormais autant la faim que l'arbitraire.

Comme l'écrira plus tard Jules Michelet (1798-1874), historien romantique dont l'Histoire de la Révolution française demeure l'une des œuvres majeures de l'historiographie française :

« La Révolution était dans les esprits avant d'être dans les faits. Les journées de juillet ne furent que l'explosion visible d'une longue fermentation intérieure. »

Cette observation demeure d'une remarquable justesse. La Bastille ne tombe pas parce qu'une foule aurait soudainement décidé d'attaquer une forteresse. Elle tombe parce que, depuis des semaines, la confiance entre le roi et son peuple s'est progressivement effondrée.

Une monarchie au bord de la faillite.

Lorsque Louis XVI (1754-1793) convoque les États généraux, le 5 mai 1789, c'est moins pour engager une révolution politique que pour tenter de résoudre une catastrophe financière.

 

Depuis plusieurs décennies, les finances royales sont exsangues. Les dépenses de la guerre d'Indépendance américaine, les privilèges fiscaux de la noblesse et du clergé, l'inefficacité du système d'imposition et l'endettement chronique de l'État conduisent la monarchie vers une véritable banqueroute.

Le personnage qui incarne alors l'espoir d'un redressement est Jacques Necker (1732-1804).

Banquier genevois devenu directeur général des Finances de Louis XVI, Necker bénéficie d'une popularité exceptionnelle. Protestant dans une monarchie encore profondément catholique, homme des Lumières, administrateur réputé pour sa compétence, il apparaît aux yeux d'une grande partie de l'opinion comme le seul ministre capable d'éviter l'effondrement du royaume.

Sa réputation dépasse largement les milieux politiques. Les pamphlets le célèbrent, son portrait circule dans les boutiques parisiennes et son nom est régulièrement applaudi dans les théâtres. Cette popularité inquiète la Cour, où beaucoup voient en lui un ministre devenu trop puissant.

Le 11 juillet 1789, Louis XVI cède aux pressions de son entourage et renvoie brutalement Necker.

Cette décision, prise probablement sans mesurer toutes ses conséquences, va provoquer l'une des plus grandes erreurs politiques de l'Ancien Régime.

L'historien Georges Lefebvre (1874-1959), professeur à la Sorbonne et auteur de La Grande Peur de 1789, résume admirablement la situation :

« Le renvoi de Necker fut interprété comme le signal d'un coup de force contre la Nation. Ce qui n'était peut-être qu'une décision ministérielle devint immédiatement un événement révolutionnaire. »

En quelques heures, Paris est gagné par une inquiétude immense.

On redoute que les troupes royales massées autour de la capitale ne viennent disperser l'Assemblée nationale, arrêter les députés du Tiers État et mettre fin aux réformes engagées depuis le mois de juin.

Les rumeurs les plus alarmantes circulent.

Certaines annoncent une intervention imminente des régiments suisses et allemands ; d'autres évoquent des arrestations massives ; d'autres encore prédisent une terrible disette organisée pour soumettre le peuple par la faim.

La peur devient un acteur de l'Histoire.

Le Palais-Royal : le cœur battant de la Révolution.

À cette époque, le véritable centre politique de Paris n'est pas Versailles.

 

C'est le Palais-Royal.

Le domaine appartient alors à Louis-Philippe Joseph d'Orléans (1747-1793), plus connu sous le nom de Philippe-Égalité après 1792.

Petit-fils du Régent, cousin de Louis XVI, immensément riche, officier de marine, député de la noblesse aux États généraux, il joue un rôle ambigu dans les premières années de la Révolution. Opposant à la politique royale, favorable aux réformes, il vote la mort du roi à la Convention avant d'être lui-même guillotiné quelques mois plus tard, le 6 novembre 1793.

Son importance est également considérable dans l'histoire de la franc-maçonnerie française.

Initié probablement vers 1771, Philippe d'Orléans devient la même année Grand Maître du Grand Orient de France, fonction qu'il conserve officiellement jusqu'en 1793. Sous sa Grande Maîtrise, le Grand Orient connaît un développement spectaculaire et devient la principale obédience maçonnique française. Si son implication personnelle dans la vie des loges demeure irrégulière, son nom reste indissociable de l'expansion de la franc-maçonnerie française à la veille de la Révolution.

Le Palais-Royal possède alors une caractéristique essentielle.

Relevant de la maison d'Orléans, il échappe largement au contrôle quotidien de la police royale.

Ses jardins, ses galeries, ses cafés, ses libraires, ses théâtres et ses restaurants attirent chaque jour des milliers de Parisiens.

On y débat de politique avec une liberté presque inconnue ailleurs.

Les journaux s'y lisent à haute voix. Les brochures s'y vendent par centaines. Les nouvelles venues de Versailles y circulent en quelques minutes.

Le Palais-Royal devient ainsi ce que Pierre Nora qualifierait aujourd'hui de véritable « lieu de mémoire » avant même que la mémoire nationale ne se constitue.

 

Camille Desmoulins : une parole qui embrase Paris.

Parmi les nombreux orateurs qui prennent régulièrement la parole au Palais-Royal se distingue un jeune avocat de vingt-neuf ans : Lucie-Simplice-Camille Benoist Desmoulins (1760-1794).

Né à Guise, en Picardie, condisciple de Maximilien Robespierre au collège Louis-le-Grand, journaliste brillant, pamphlétaire redoutable et futur député de la Convention nationale, Camille Desmoulins possède un talent exceptionnel pour entraîner les foules.

La tradition maçonnique rapporte qu'il aurait été reçu très jeune dans une loge de l'Orient d'Amiens, même si les archives disponibles demeurent incomplètes sur ce point et invitent l'historien à la prudence. Son entourage politique compte en revanche plusieurs francs-maçons notoires, au premier rang desquels Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau (1749-1791), initié dans plusieurs loges et figure majeure des débuts de la Révolution.

Le 12 juillet 1789, vers quatre heures de l'après-midi, la nouvelle du renvoi de Necker arrive au Palais-Royal.

L'émotion est immense.

Camille Desmoulins saute alors sur une table — certains témoins parlent d'une chaise, d'autres d'un guéridon installé devant le Café de Foy — et improvise l'un des discours les plus célèbres de l'histoire de France.

Selon les témoignages recueillis quelques années plus tard, il s'écrie :

« Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre ! Le renvoi de Necker est le tocsin d'une Saint-Barthélemy des patriotes. Ce soir même tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Aux armes ! »

Puis, arrachant une feuille d'arbre, il ajoute : « Prenons tous une cocarde verte ; c'est la couleur de l'espérance ! »

Le vert sera rapidement abandonné — il est aussi la couleur de la livrée du comte d'Artois, futur Charles X — pour être remplacé par la cocarde bleu et rouge de Paris, à laquelle La Fayette ajoutera bientôt le blanc de la monarchie, donnant naissance à notre drapeau tricolore.

À cet instant précis, personne ne sait encore que deux jours plus tard la Bastille tombera.

Mais chacun comprend que quelque chose d'irréversible vient de commencer.

Comme l'écrira plus tard Jean Jaurès (1859-1914) dans son admirable Histoire socialiste de la Révolution française :

« Il suffit parfois qu'une parole rencontre une attente profonde pour qu'elle devienne un événement historique. Desmoulins ne créa pas la Révolution ; il lui donna sa voix. »

14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

III. Le 14 juillet 1789 : la Bastille, ou la chute d'un symbole.

Au matin du 14 juillet 1789, Paris est déjà une ville en état d'insurrection.

Depuis deux jours, les barrières d'octroi ont été incendiées, les postes de douane attaqués, les armes recherchées avec une urgence grandissante. La capitale ne manque pas d'hommes prêts à défendre ce qu'ils considèrent désormais comme les droits de la Nation ; elle manque en revanche de fusils, de poudre et de munitions.

La journée commence par un premier objectif.

Des milliers de Parisiens se dirigent vers l'Hôtel des Invalides, où sont entreposées les armes de l'armée royale.

Après quelques hésitations, les soldats refusent d'ouvrir le feu sur la foule. Plus de 30 000 fusils, plusieurs dizaines de canons et d'importantes réserves d'armes sont saisis.

Mais il manque toujours l'essentiel. La poudre.

Or chacun sait qu'elle est conservée en grande partie dans une vieille forteresse médiévale située à l'est de Paris : la Bastille Saint-Antoine.

Une prison presque vide...

Il est frappant de constater que la Bastille n'a plus, en 1789, l'importance militaire qu'elle avait connue aux siècles précédents.

Édifiée au XIV siècle pour protéger la porte Saint-Antoine et défendre l'accès oriental de Paris, elle apparaît désormais comme un imposant vestige de l'époque médiévale. Ses huit tours massives, ses fossés profonds, ses murailles de près de trente mètres de hauteur impressionnent encore les contemporains, mais son efficacité militaire est devenue toute relative.

Plus encore, la Bastille est loin d'être cette prison surpeuplée que l'imaginaire collectif évoquera plus tard.

Le 14 juillet 1789, elle ne renferme que sept prisonniers.

Quatre sont des faussaires. Deux sont considérés comme atteints de troubles mentaux. Le dernier est un jeune aristocrate emprisonné à la demande de sa propre famille.

Le marquis de Sade, son détenu le plus célèbre, a été transféré quelques jours auparavant à l'asile de Charenton après avoir provoqué des désordres en criant depuis les fenêtres de sa cellule que l'on massacrait les prisonniers.

Le faible nombre de détenus n'enlève pourtant rien à la portée symbolique du lieu.

Depuis près de deux siècles, la Bastille incarne le pouvoir absolu de la monarchie.

On y enferme, souvent sans procès, les victimes des fameuses lettres de cachet, ces ordres signés du roi permettant l'incarcération administrative d'un individu sans décision judiciaire.

Dans les faits, toutes les lettres de cachet ne sont pas arbitraires ; beaucoup sont même demandées par des familles souhaitant faire interner un proche violent ou débauché. Mais dans l'opinion publique des Lumières, elles sont devenues le symbole même de l'arbitraire royal.

Ainsi, ce n'est pas la prison que les Parisiens veulent détruire.

C'est ce qu'elle représente.

Comme l'écrira François Furet (1927-1997), historien, membre de l'Académie française et l'un des plus grands spécialistes contemporains de la Révolution française : « La Bastille n'était déjà plus un instrument essentiel de la monarchie ; elle était devenue son symbole. En la détruisant, les Parisiens abattaient moins une forteresse qu'une représentation du pouvoir absolu. »

 La Révolution comprend déjà, dès ses premiers jours, l'importance des symboles.

Bernard-René de Launay : un gouverneur dépassé par les événements.

La défense de la Bastille est confiée à Bernard-René Jordan de Launay (1740-1789).

Fils d'un précédent gouverneur de la forteresse, officier expérimenté mais peu préparé à faire face à une insurrection populaire d'une telle ampleur, il dispose d'une garnison modeste : environ quatre-vingts Invalides, anciens soldats chargés de la garde de la prison, renforcés par une trentaine de soldats suisses du régiment de Salis-Samade.

Launay n'est pas un homme cruel. Les témoignages de l'époque montrent au contraire un officier soucieux d'éviter un bain de sang.

Pendant plusieurs heures, il négocie avec les représentants de la foule. Les discussions portent essentiellement sur la remise de la poudre et des canons.

Chacun espère encore éviter l'affrontement. Mais les malentendus se multiplient. La tension devient insupportable.

L'assaut.

Vers treize heures, une partie de la foule franchit les premiers ouvrages avancés.

Des coups de feu éclatent.

L'historiographie continue de discuter aujourd'hui de leur origine exacte.

Les défenseurs ont-ils tiré les premiers ?

La foule a-t-elle ouvert le feu ?

Le hasard d'un mouvement de panique a-t-il déclenché les hostilités ?

Il est désormais impossible de répondre avec certitude.

Toujours est-il que, pendant plusieurs heures, les combats font rage.

Les insurgés paient un lourd tribut.

Près d'une centaine d'entre eux trouvent la mort ou sont grièvement blessés.

La disproportion des pertes est frappante : les défenseurs ne comptent qu'un très petit nombre de victimes.

L'arrivée de plusieurs gardes françaises, soldats du roi passés du côté des insurgés avec quelques pièces d'artillerie, modifie progressivement le rapport de forces.

La Bastille ne peut plus tenir.

Vers dix-sept heures, Bernard de Launay accepte de capituler.

Les ponts-levis sont abaissés. La foule envahit la forteresse.

La mort du gouverneur.

La capitulation ne met malheureusement pas fin à la violence.

Arrêté, Bernard de Launay est conduit vers l'Hôtel de Ville.

En chemin, il est frappé, insulté, roué de coups.

La colère populaire, alimentée par plusieurs heures de combats meurtriers, devient incontrôlable.

Il est finalement massacré.

Sa tête est placée au bout d'une pique et promenée dans les rues de Paris.

Quelques instants plus tard, le prévôt des marchands Jacques de Flesselles (1730-1789), accusé de trahison, est lui aussi exécuté par la foule.

Ces scènes, qui choquèrent profondément plusieurs contemporains favorables à la Révolution, rappellent que les grandes journées révolutionnaires ne furent jamais des événements paisibles.

Jean Jaurès (1859-1914), dans son Histoire socialiste de la Révolution française, refuse pourtant de réduire cette journée à ces violences : « Il faut juger les hommes dans la nécessité où les met l'Histoire. Ce n'est pas la cruauté qui anime le peuple de Paris ; c'est l'angoisse de voir renaître à tout instant le despotisme qu'il croit avoir enfin vaincu. »

Cette réflexion ne cherche nullement à justifier les violences ; elle invite plutôt à les replacer dans le climat d'extrême tension de l'été 1789.

Une victoire d'abord psychologique.

Militairement, la prise de la Bastille n'a qu'une portée limitée.

La forteresse n'était plus un verrou stratégique majeur. La garnison était réduite. Les prisonniers étaient peu nombreux.

Les réserves de poudre, bien que recherchées, n'étaient pas considérables à l'échelle du royaume.

Et pourtant...

Le retentissement est immense. En quelques heures, toute l'Europe apprend que le peuple de Paris a pris une forteresse royale.

Le roi lui-même peine à mesurer ce qui vient de se produire.

Au matin du 15 juillet, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt lui annonce la nouvelle.

Louis XVI aurait alors demandé : « C'est donc une révolte ? »

À quoi son interlocuteur aurait répondu : « Non, Sire, c'est une révolution. »

La formule est célèbre.

Les historiens débattent encore de son authenticité exacte, mais son succès tient moins à sa véracité documentaire qu'à sa force symbolique.

Elle exprime admirablement ce que chacun comprend désormais.

Depuis la veille, rien ne sera plus jamais comme avant.

Le roi reconnaît les faits accomplis.

Le 17 juillet 1789, Louis XVI se rend à Paris.

Il accepte de porter la cocarde tricolore que lui présente Jean-Sylvain Bailly (1736-1793), premier maire de Paris, astronome de réputation européenne, membre de l'Académie française. Franc-maçon selon plusieurs sources anciennes, même si les archives maçonniques demeurent ici encore discutées, Bailly est l'une des grandes figures du début de la Révolution.

À ses côtés se tient Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, désormais commandant général de la Garde nationale.

C'est lui qui propose d'associer le blanc de la monarchie au bleu et au rouge de Paris.

De cette rencontre entre la ville insurgée et la monarchie naît le drapeau tricolore qui deviendra, quelques années plus tard, l'un des plus puissants emblèmes de la France.

Ironie de l'Histoire : cette journée semble alors annoncer une réconciliation entre le Roi et la Nation.

Un an plus tard, cette réconciliation paraîtra possible lors de la Fête de la Fédération.

Trois ans plus tard, elle aura définitivement échoué.

14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

IV. La Fête de la Fédération : lorsque la Nation célèbre sa propre naissance.

Si la prise de la Bastille avait marqué, le 14 juillet 1789, l'effondrement spectaculaire d'un symbole de l'absolutisme, elle ne constituait pas, aux yeux de ses contemporains, l'aboutissement de la Révolution. La plupart des Français espéraient alors que cette journée ouvrirait une ère nouvelle, faite non de violences, mais de réconciliation entre le roi et son peuple, entre les provinces et la capitale, entre les différents ordres d'une société appelée à se transformer sans se déchirer. Une année plus tard, le 14 juillet 1790, cette espérance prit corps dans une cérémonie d'une ampleur sans précédent : la Fête de la Fédération, que beaucoup d'historiens considèrent aujourd'hui comme le moment où la Révolution française donna d'elle-même son image la plus lumineuse.

Cette célébration n'était pas née d'un décret imposé depuis Paris. Dès les semaines qui suivirent la prise de la Bastille, les gardes nationales créées dans les villes et les campagnes avaient pris l'habitude de se réunir afin de prêter mutuellement serment de défendre les libertés nouvellement conquises. Partout en France s'organisaient des fêtes fédératives où les citoyens affirmaient leur volonté de dépasser les anciennes divisions provinciales pour se reconnaître membres d'une même communauté nationale. L'idée d'une immense fédération réunissant les représentants des quatre-vingt-trois départements s'imposa progressivement comme l'aboutissement naturel de ce mouvement spontané.

L'Assemblée nationale décida donc d'organiser cette grande fête à Paris, au Champ-de-Mars, vaste esplanade située sur la rive gauche de la Seine. Encore fallait-il transformer ce terrain militaire irrégulier en un espace capable d'accueillir plusieurs centaines de milliers de personnes. Les travaux commencèrent dans des conditions difficiles, aggravées par des pluies incessantes qui rendaient le chantier presque impraticable. Devant l'ampleur de la tâche, un phénomène extraordinaire se produisit. Les Parisiens, sans distinction d'origine sociale, abandonnèrent pendant plusieurs jours leurs occupations pour venir participer eux-mêmes aux terrassements. Nobles, artisans, étudiants, religieux, bourgeois, soldats, ouvriers et simples habitants se relayèrent avec des pelles, des pioches et des brouettes afin d'achever l'immense amphithéâtre de terre destiné à accueillir la cérémonie. Les chroniqueurs de l'époque furent profondément marqués par cet élan collectif auquel ils donnèrent le nom de « brouette patriotique », tant chacun semblait vouloir apporter sa pierre à l'édifice de la Nation nouvelle.

Jules Michelet (1798-1874), dans les pages magnifiques qu'il consacre à cette préparation de la fête, voit dans cet épisode bien davantage qu'un simple chantier populaire. « Le Champ-de-Mars fut fait par le peuple lui-même ; chacun y porta son bras, son outil, sa joie ; la France semblait construire de ses propres mains le théâtre de son avenir. » Rarement une formule aura mieux exprimé ce que représentait réellement cette entreprise : avant même de célébrer son unité, la Nation avait commencé par bâtir elle-même le lieu où cette unité allait être proclamée.

Lorsque le jour se leva enfin sur le 14 juillet 1790, Paris offrait un spectacle que ses habitants n'avaient jamais contemplé. Depuis plusieurs jours, les délégations venues des quatre coins du royaume convergeaient vers la capitale. Chaque département avait choisi ses représentants parmi les gardes nationales ; chacun apportait ses drapeaux, ses musiques, ses uniformes, parfois même ses costumes traditionnels. Les routes conduisant à Paris étaient devenues les artères d'un immense pèlerinage civique où se mêlaient des hommes qui, quelques mois auparavant encore, ne se connaissaient pas et qui se découvraient désormais membres d'une même communauté politique.

Au matin de la cérémonie, près de quatorze mille fédérés venus des départements rejoignirent les gardes nationales parisiennes commandées par Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834), héros de la guerre d'Indépendance américaine, député de la noblesse aux États généraux et commandant général de la Garde nationale. Franc-maçon, traditionnellement rattaché à la loge Le Contrat Social à l'Orient de Paris, La Fayette incarnait alors l'espérance d'une monarchie constitutionnelle capable d'unir la liberté politique à la continuité historique de la France.

Le cortège s'ébranla depuis les abords de la Bastille, dont les ruines constituaient déjà un lieu de mémoire, avant de traverser lentement la capitale. Le choix de cet itinéraire possédait une force symbolique remarquable. En partant de la forteresse détruite un an auparavant pour rejoindre le Champ-de-Mars, les organisateurs donnaient à voir le passage de la destruction d'un ordre ancien à la construction d'un ordre nouveau. Ce n'était plus la chute d'une prison que l'on célébrait, mais la naissance d'une Nation.

Plus de soixante mille gardes nationaux prirent place autour de l'immense Autel de la Patrie élevé au centre du Champ-de-Mars, tandis qu'une foule évaluée à près de quatre cent mille personnes occupait les tribunes, les talus et les abords de l'esplanade. À l'échelle de la France de la fin du XVIII siècle, aucun rassemblement n'avait jamais réuni une telle multitude. Les témoignages contemporains évoquent moins le tumulte d'une foule que le recueillement d'un peuple conscient de vivre une journée exceptionnelle.

La cérémonie fut conçue comme une véritable liturgie civique où chaque geste possédait une signification politique. Au nom de l'ensemble des gardes nationales, La Fayette monta le premier sur l'Autel de la Patrie et leva son épée vers le ciel avant de prononcer le serment de fidélité « à la Nation, à la Loi et au Roi ». L'ordre même de cette formule résumait toute l'évolution politique accomplie depuis l'ouverture des États généraux. Le roi demeurait au cœur des institutions, mais il n'en constituait plus l'origine ; la souveraineté procédait désormais de la Nation, dont la loi exprimait la volonté.

Quelques instants plus tard, Louis XVI se leva à son tour. Devant les députés, les fédérés et la foule immense, il jura de maintenir la Constitution élaborée par l'Assemblée nationale. Il est difficile, avec le recul de l'histoire, de mesurer l'émotion que suscita cette scène. Pendant quelques heures, beaucoup de Français crurent sincèrement que la Révolution avait trouvé son équilibre, que la monarchie et la liberté pouvaient désormais marcher ensemble et que les épreuves traversées depuis l'été 1789 allaient déboucher sur une réconciliation durable.

La cérémonie se poursuivit par une messe solennelle célébrée par Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), évêque d'Autun, député du clergé aux États généraux et futur diplomate dont la carrière traversera les régimes les plus divers. Franc-maçon, membre de la loge La Candeur à l'Orient de Paris, Talleyrand incarnait lui aussi cette génération d'hommes persuadés qu'il était encore possible de concilier les traditions religieuses du royaume avec les principes nouveaux proclamés par la Révolution. La présence de plusieurs centaines de prêtres autour de l'Autel de la Patrie rappelle combien il serait erroné d'imaginer une opposition immédiate entre christianisme et Révolution. En 1790, la plupart des acteurs de cette journée pensent encore que la régénération politique de la France peut s'accomplir sans rompre avec son héritage spirituel.

 

Cette impression de grandeur fut encore amplifiée par la musique composée et dirigée par François-Joseph Gossec (1734-1829), l'un des plus grands compositeurs français de son temps. Membre de la loge La Réunion des Arts à l'Orient de Paris, Gossec dirigea un immense orchestre et près d'un millier de choristes dont les voix s'élevèrent au-dessus du Champ-de-Mars pour interpréter un Te Deum célébrant la fraternité retrouvée. Dans une époque où les cérémonies publiques faisaient largement appel au langage des symboles, cette musique ne constituait pas un simple accompagnement ; elle participait pleinement à cette volonté de faire ressentir physiquement l'unité du peuple français.

Comme si cette journée ne suffisait pas à elle seule à résumer les espérances de la fin du XVIII siècle, une délégation officielle des États-Unis d'Amérique prit place parmi les fédérés. Elle était conduite par John Paul Jones (1747-1792), héros de la guerre d'Indépendance américaine et l'un des fondateurs de la marine des États-Unis, reçu franc-maçon à Paris, ainsi que par Thomas Paine (1737-1809), auteur de Common Sense et des Rights of Man, futur député à la Convention nationale. Lorsque le drapeau américain fut déployé au Champ-de-Mars, pour la première fois hors du territoire des États-Unis, une immense ovation parcourut la foule. Les contemporains avaient le sentiment d'assister à la rencontre des deux grandes révolutions qui allaient marquer durablement l'histoire politique du monde occidental.

L'historienne Mona Ozouf a parfaitement résumé ce que représentait cette journée lorsqu'elle écrit que la Fête de la Fédération ne célèbre pas un événement passé mais « donne au peuple l'expérience sensible de sa propre unité ». Cette remarque permet de comprendre pourquoi le souvenir du 14 juillet 1790 demeura si profondément inscrit dans la mémoire républicaine. La prise de la Bastille avait montré qu'un peuple pouvait renverser l'absolutisme ; la Fête de la Fédération donnait à voir qu'il pouvait également se rassembler pour construire un ordre politique nouveau. C'est précisément cette différence qui expliquera, quatre-vingt-dix ans plus tard, le choix des républicains de 1880.

14 juillet : la République célèbre-t-elle la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ?

V. 1880 : la III République choisit le 14 Juillet.

Lorsque la III République décide, près d'un siècle plus tard, d'instituer une fête nationale, elle ne cherche pas simplement à fixer une date dans le calendrier. Elle entend donner au régime un symbole capable de l'enraciner durablement dans la conscience des Français. Depuis la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, puis l'adoption des lois constitutionnelles de 1875, les institutions républicaines demeurent encore fragiles. Les monarchistes restent nombreux au Parlement, les blessures de la guerre contre la Prusse et de la Commune de Paris sont loin d'être refermées, et le nouveau régime doit convaincre une partie du pays qui continue de regarder vers les anciennes dynasties. Les dirigeants républicains comprennent alors qu'une nation ne se construit pas uniquement par des institutions ; elle se construit aussi par une mémoire partagée, des cérémonies communes et des symboles capables de rassembler au-delà des divisions politiques.

 

C'est dans ce contexte qu'intervient Benjamin Raspail (1823-1899), médecin, député de la Seine et figure de la gauche républicaine. Fils de François-Vincent Raspail (1794-1878), médecin, chimiste, homme politique, candidat à l'élection présidentielle de 1848, carbonaro et franc-maçon de la loge Les Amis de la Vérité, à l'Orient de Paris, Benjamin Raspail hérite d'une tradition familiale profondément attachée aux idéaux républicains. Le 21 mai 1880, il dépose à la Chambre des députés une proposition de loi établissant le 14 juillet comme fête nationale annuelle.

La discussion parlementaire révèle immédiatement toute la délicatesse du sujet. Personne ne conteste la nécessité de doter la République d'une grande fête civique, mais beaucoup de députés hésitent à faire de la seule prise de la Bastille le fondement de cette célébration. Les républicains modérés craignent que l'on identifie la République à une journée d'émeute et de violence, tandis que les anciens monarchistes demeurent hostiles à toute glorification d'un événement qui symbolise, à leurs yeux, l'effondrement de l'Ancien Régime. Benjamin Raspail trouve alors une solution d'une remarquable intelligence politique : la loi ne précise jamais quel 14 juillet elle entend célébrer. Elle se contente d'affirmer que « la République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle », laissant ainsi chacun reconnaître dans cette date soit la prise de la Bastille, soit, plus encore, la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

Cette habile rédaction permet de rallier une majorité de parlementaires. La proposition est adoptée par la Chambre des députés le 8 juin 1880, puis par le Sénat le 29 juin. Elle est promulguée le 6 juillet par le président de la République Jules Grévy (1807-1891), avocat, député, président de l'Assemblée nationale puis chef de l'État depuis 1879. Franc-maçon, membre de la loge La Constante Amitié, à l'Orient d'Arras, Jules Grévy appartient à cette génération de républicains qui considèrent la fête nationale comme un instrument d'éducation civique autant que de cohésion politique.

Le premier 14 Juillet officiel est célébré quelques jours plus tard avec un éclat que le gouvernement souhaite exemplaire. Le ministre de l'Intérieur adresse aux préfets une circulaire leur demandant de veiller à ce que cette journée soit célébrée « avec autant d'éclat que le comportent les ressources locales ». À Paris, un immense défilé militaire est organisé à l'hippodrome de Longchamp devant plusieurs centaines de milliers de spectateurs, tandis que des concerts, des illuminations et des feux d'artifice sont proposés dans l'ensemble du pays. La même année est inaugurée la statue monumentale de la place de la République, dont la figure allégorique devient rapidement l'une des incarnations les plus fortes du nouveau régime.

Le choix effectué en 1880 apparaît ainsi comme l'aboutissement d'une véritable réflexion historique. En faisant du 14 Juillet la fête nationale, les fondateurs de la III République ne célèbrent pas seulement une insurrection victorieuse ; ils choisissent de placer au cœur de la mémoire nationale cette journée où la France avait cru possible de réconcilier la liberté, la loi, la fraternité et l'unité du pays. C'est sans doute ce qui explique que, près d'un siècle et demi plus tard, cette date continue de rassembler les Français bien au-delà de la seule commémoration de la prise de la Bastille.

VI. Une mémoire républicaine toujours vivante.

Le succès du 14 Juillet tient précisément à cette richesse de significations. Peu de fêtes nationales peuvent revendiquer une telle profondeur historique. Derrière les défilés militaires, les bals populaires ou les feux d'artifice se cache une mémoire beaucoup plus complexe, dans laquelle se répondent plusieurs événements fondateurs. La prise de la Bastille rappelle qu'aucun pouvoir ne peut durablement se maintenir lorsqu'il cesse d'être légitime aux yeux du peuple ; la Fête de la Fédération exprime, quant à elle, l'espérance d'une nation capable de dépasser ses divisions pour se rassembler autour d'institutions librement consenties. C'est cette double mémoire que les républicains de 1880 ont souhaité transmettre aux générations futures.

Cette distinction est essentielle pour comprendre l'esprit de la fête nationale. Les débats parlementaires de 1880 montrent en effet que les législateurs ne souhaitaient pas glorifier la violence révolutionnaire en tant que telle. Beaucoup d'entre eux voyaient dans le 14 juillet 1790 l'image d'une France réconciliée, où les représentants des provinces, les gardes nationales, les députés, le roi et le peuple avaient cru possible de fonder un ordre politique nouveau sur un serment commun. En choisissant de ne pas préciser à quel 14 juillet la loi faisait référence, ils permettaient à la mémoire nationale d'embrasser à la fois la conquête de la liberté et la recherche de la concorde.

L'historien Pierre Nora (né en 1931), membre de l'Académie française, a montré que les grandes célébrations nationales ne sont jamais de simples commémorations du passé ; elles constituent des « lieux de mémoire », c'est-à-dire des moments où une société choisit ce qu'elle souhaite retenir de son histoire afin de mieux définir ce qu'elle entend devenir. Le 14 Juillet illustre parfaitement cette analyse. Chaque année, la République ne célèbre pas seulement un événement vieux de plus de deux siècles ; elle renouvelle symboliquement un pacte civique entre les citoyens, rappelant que la liberté ne peut se maintenir sans la loi, que l'égalité demeure un idéal toujours à poursuivre et que la fraternité constitue la condition même de la vie démocratique.

C'est sans doute la raison pour laquelle cette fête a traversé les régimes, les crises et les générations sans jamais perdre sa force évocatrice. Elle a connu les heures glorieuses comme les périodes les plus sombres de notre histoire ; elle a été célébrée pendant la Belle Époque, suspendue sous le régime de Vichy, retrouvée avec enthousiasme à la Libération, puis constamment réinventée par les Républiques successives. Chaque époque y a projeté ses propres préoccupations, mais toutes ont conservé l'intuition des fondateurs de 1880 : une nation ne peut vivre durablement sans un récit commun capable de réunir des citoyens que tout, parfois, semble opposer.

Il n'est d'ailleurs pas indifférent que cette journée s'achève traditionnellement par des fêtes populaires ouvertes à tous. Depuis les premières célébrations républicaines, les bals, les concerts et les feux d'artifice prolongent, sous une forme plus festive, l'esprit même de la Fête de la Fédération. Ils rappellent que la citoyenneté ne se réduit pas à l'exercice des droits politiques ; elle est aussi une manière de partager un espace commun, de faire société et de reconnaître, au-delà des appartenances particulières, l'existence d'un destin collectif.

Peut-être est-ce là, finalement, la véritable leçon du 14 Juillet. Les fondateurs de la III République auraient pu retenir uniquement l'image de la Bastille renversée ; ils préférèrent évoquer, sans jamais l'écrire explicitement, celle du Champ-de-Mars où plusieurs centaines de milliers de Français avaient cru, l'espace d'une journée, que la liberté pouvait devenir une fraternité vécue. En faisant ce choix, ils rappelaient qu'une République ne se construit pas seulement contre un ordre ancien ; elle se construit surtout autour d'une espérance commune. Plus de deux siècles après la Fête de la Fédération et près d'un siècle et demi après la loi du 6 juillet 1880, cette espérance demeure, sans doute, la plus précieuse des héritières de notre fête nationale.

Conclusion.

Le 14 Juillet appartient à ces rares dates qui dépassent largement le souvenir d'un événement pour devenir un élément constitutif de l'identité d'un peuple. Si la mémoire collective retient spontanément la prise de la Bastille, l'histoire rappelle que la République a délibérément choisi de ne pas enfermer sa fête nationale dans la seule commémoration d'une insurrection. En adoptant la loi du 6 juillet 1880, les républicains de la III République ont préféré laisser coexister les deux héritages du 14 juillet : celui de 1789, où un peuple affirme que l'arbitraire n'est plus acceptable, et celui de 1790, où ce même peuple tente de transformer la conquête de la liberté en un projet commun de réconciliation nationale.

Cette ambiguïté n'est ni une hésitation ni un compromis de circonstance ; elle constitue au contraire l'une des plus remarquables intuitions politiques des fondateurs de la République. Une nation ne peut vivre uniquement de ses révoltes, aussi légitimes soient-elles ; elle a également besoin de moments où elle se rassemble, où elle se reconnaît elle-même et où elle renouvelle le pacte qui unit ses citoyens. C'est précisément ce que représentait la Fête de la Fédération, immense célébration où les Français crurent, le temps d'une journée, qu'il était possible de concilier la liberté, la loi, la fraternité et l'unité nationale.

L'histoire devait malheureusement décevoir cet espoir. Quelques mois plus tard, les tensions entre le roi et l'Assemblée s'aggravèrent ; la fuite à Varennes, les guerres révolutionnaires, la chute de la monarchie, la Terreur puis les longues convulsions politiques du XIX siècle montrèrent combien il était difficile de transformer cet instant de concorde en réalité durable. Pourtant, l'échec de cette expérience n'en diminue nullement la portée. Bien au contraire, il rappelle que certaines journées demeurent dans la mémoire des peuples non parce qu'elles ont définitivement résolu les difficultés de leur temps, mais parce qu'elles ont incarné, fût-ce fugitivement, un idéal vers lequel les générations suivantes continueront de tendre.

Il n'est sans doute pas exagéré de voir dans le 14 Juillet l'une des expressions les plus accomplies de ce que Ernest Renan (1823-1892), historien, philologue, académicien et auteur de la célèbre conférence Qu'est-ce qu'une nation ? (1882), appelait un « plébiscite de tous les jours ». Une nation ne se réduit ni à une origine commune, ni à une langue, ni même à un territoire ; elle repose sur la volonté constamment renouvelée de continuer une histoire partagée. Chaque 14 juillet, par-delà les débats politiques, les alternances gouvernementales et les sensibilités de chacun, la République invite les Français à renouveler symboliquement cette volonté de vivre ensemble.

C'est pourquoi notre fête nationale ne célèbre pas seulement un passé glorieux. Elle rappelle, chaque année, qu'aucune démocratie n'est jamais définitivement acquise. La liberté, l'égalité et la fraternité ne sont pas des héritages que l'on reçoit une fois pour toutes ; elles sont des conquêtes qu'il appartient à chaque génération de préserver, d'enrichir et de transmettre. Tel est sans doute le message le plus profond légué par les hommes de 1789, par les fédérés de 1790 et par les républicains de 1880 : une République ne vit pleinement que lorsque ses citoyens choisissent librement d'en faire vivre les principes.

Plus de deux siècles après la prise de la Bastille et la Fête de la Fédération, près d'un siècle et demi après que la III République a fait du 14 Juillet la fête nationale de la France, cette leçon n'a rien perdu de son actualité. Elle rappelle que les nations ne sont jamais seulement héritières de leur histoire ; elles sont aussi responsables de l'avenir qu'elles choisissent de construire.

Jean-Laurent Turbet

 

Le « Blog des Spiritualités »est un site d'information libre et indépendant traitant de spiritualités, de symbolisme, d'ésotérisme, d'occultisme, d'hermétisme, d'Initiation, de religion, de franc-maçonnerie, de mouvements spirituels, etc...

Chaque contributeur ou contributrice, écrit en son nom personnel. Il ou elle signe ses articles.

Chaque signataire d'article est responsable de l'article qu'il rédige.

Sauf mention contraire explicite, chaque contributeur n'écrit ni au nom d'une association, ni d'un parti politique, ni d'une obédience maçonnique, ni d'une loge maçonnique, ni d'un mouvement spirituel... Mais bien en son nom personnel.

Les propos des signataires d'articles n'engagent qu'eux.
et non pas l'une ou l'autre des associations dont ils sont éventuellement membres.

La liberté d’expression est en France un droit Constitutionnel, quelle que soit notre appartenance à une association de quelque nature que ce soit.

Dans son article 10, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. »

Dans l'article 11, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose aussi que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.

La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.

La Rédaction du Blog des Spiritualités.

Commenter cet article

Archives

Articles récents