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Le Blog des Spiritualités

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« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


10 juin 1940 : le jour où 80 sauvèrent l'honneur de la France

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 10 Juillet 2026, 06:30am

Catégories : #WW2, #Parlementaires, #Traitres

10 juin 1940 : le jour où 80 sauvèrent l'honneur de la France

J'ai voulu écrire cet article car cela fait 86 ans que 80 parlementaires français ont sauvé l'honneur de notre pays, la France, en ne se soumettant pas à la volonté des capitulards et des collaborationnistes. Pour tous ceux aussi qui répètent en parlant de l'extrême-droite qu'on "ne l'a pas essayé" alors pourquoi pas l'essayer en 2027 ?

Mais nous avons "essayé" l'extrême-droite au pouvoir entre 1940 et 1944 avec Pétain, Laval, Doriot, Déat et consorts ! Nous savons ce que ça donne l'extrême-droite au pouvoir.

Et puis pour aussi mettre un terme aux calomnies répétées (une calomnie répétée n'en devient pas pour autant une vérité!) par des éditorialistes ou des pseudos intellectuel sur le thème "c'est l'Assemblée du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain", ou "C'est la gauche qui était au pouvoir à Vichy" ou "mais c'est la gauche qui était antisémites" ! 

Nous voyons bien que ces falsificateurs de l'Histoire préparent l'opinion à voter pour l'extrême-droite (certainement Marine Le Pen) et veulent redorer son blason alors qu'elle pataugeait - à juste titre - dans la fange de l'Histoire depuis 1945. 

Voici quelques éléments de réponse factuels et historiques aux salisseurs de mémoires et aux falsificateurs de l'Histoire qui se pavanent allègrement sur le plateaux de télés devant des journalistes incultes qui ne savent qu'opiner du chef (ce qu'ils continueront à faire avec complaisance si l'extrême-droite arrive au pouvoir en 2027). Les collabos de demain sont déjà parmi nous.

Jean-Laurent Turbet

Le 10 juillet 1940 : la République au bord de l'abîme.

Le 10 juillet 1940 appartient à ces journées dont l'histoire retient moins le déroulement que la portée symbolique. Peu de séances parlementaires auront, en effet, pesé aussi lourdement sur le destin d'une nation. En quelques heures, dans une salle improvisée du Grand Casino de Vichy (c'est si symbolique que la République se soit sabordée dans un Casino, symbole de la corruption et de l'argent facile), les représentants élus de la Nation furent appelés à se prononcer sur un texte qui ne constituait pas une simple réforme institutionnelle, mais qui engageait l'existence même du régime républicain.

Les parlementaires n'ont pas voté "les pouvoirs" à Pétain mais des pouvoirs constituants en transférant à un seul homme la mission d'élaborer une nouvelle Constitution, ouvrant ainsi la voie à la disparition de la III République et à la naissance de l'État français.

Par un coup d'état, Pétain ne convoquera pas les parlementaires pour leur demander leur avis sur la Constitution et sabordera la Troisième République au profiet de l'Etat FRançais.

À première vue, le scrutin paraît sans appel : 569 parlementaires approuvent le projet, tandis que 80 seulement s'y opposent. Pourtant, derrière cette apparente majorité importante se cache l'un des plus remarquables actes de fidélité institutionnelle de l'histoire parlementaire française, car ces quatre-vingts hommes, conscients de leur isolement autant que de l'inutilité immédiate de leur geste, refusèrent néanmoins de renoncer à la souveraineté nationale dont ils estimaient n'être que les dépositaires.

Pour mesurer pleinement la signification de ce vote, il convient de se replacer dans l'atmosphère de l'été 1940, tant il serait anachronique de juger cette journée à la lumière des événements que nous connaissons aujourd'hui. Evidemment nous, nous connaissons la suite, mais pas les parlementaires du 10 juillet 1940.

Au moment où les parlementaires prennent place dans la salle du Casino de Vichy, personne ne connaît encore l'issue de la guerre. Nul n'imagine que le général de Gaulle parviendra à faire vivre la France libre depuis Londres, que la Résistance intérieure s'organisera progressivement malgré la répression, que les Alliés débarqueront un jour sur le continent européen ou que le III Reich s'effondrera cinq années plus tard.

Les hommes qui votent le 10 juillet ne disposent d'aucune de ces certitudes rétrospectives. Ils décident dans l'incertitude la plus absolue, au milieu de l'une des plus profondes catastrophes nationales que la France ait jamais connues. Et puis, il faut le dire, pour la plupart ils ont la trouille !

Depuis le déclenchement de l'offensive allemande du 10 mai 1940, les événements se sont enchaînés avec une rapidité qui dépasse tout ce que les contemporains pouvaient imaginer. La stratégie allemande, fondée sur la concentration des blindés, la mobilité des unités motorisées et l'appui constant de l'aviation, désorganise en quelques jours un dispositif militaire français encore largement conçu selon les enseignements de la Première Guerre mondiale. La percée de Sedan ouvre aux divisions allemandes la route de la Manche, coupe les armées alliées en deux et provoque l'encerclement des forces britanniques et françaises dans la région de Dunkerque. L'évacuation du corps expéditionnaire britannique permet de sauver plusieurs centaines de milliers d'hommes, mais elle laisse la France pratiquement seule face à l'offensive allemande.

À partir du début du mois de juin, la défaite prend les dimensions d'un véritable effondrement national. Paris est déclarée ville ouverte et tombe sans combat entre les mains de l'armée allemande. Le gouvernement quitte successivement la capitale, puis Tours, avant de se replier à Bordeaux. Les administrations suivent dans un désordre croissant. Sur les routes se presse une foule immense de civils qui fuient l'avance des troupes allemandes ; femmes, enfants, vieillards, familles entières abandonnent leurs maisons dans l'espoir de trouver plus au sud un refuge provisoire. Cet exode, qui concerne près de huit millions de personnes, demeure l'un des plus considérables déplacements de population qu'ait connus l'Europe occidentale au 20ème siècle. Les bombardements, les pénuries, les communications interrompues et l'impression d'une désorganisation générale donnent à beaucoup de Français le sentiment que l'État lui-même est en train de disparaître.

Pétain

C'est dans ce contexte d'effondrement matériel, militaire et psychologique que s'impose la figure du "maréchal" Philippe Pétain. À quatre-vingt-quatre ans, le "vainqueur de Verdun" (nous savons maintenant par les témoignage de Joffre, Foch et bien d'autres que c'est faux)  bénéficie d'un prestige exceptionnel. Pour une immense majorité de Français, il demeure avant tout le chef militaire qui, en 1916, avait su organiser la défense de Verdun et préserver l'armée française d'une défaite que beaucoup croyaient alors inévitable. Son âge avancé, son autorité morale, son image de soldat austère et désintéressé lui confèrent une légitimité qui dépasse très largement les clivages politiques traditionnels.

Lorsque Paul Reynaud présente sa démission le 16 juin 1940, la décision du président de la République Albert Lebrun de confier la présidence du Conseil au maréchal apparaît presque naturelle aux yeux de nombreux Français, tant celui-ci semble incarner, dans les circonstances tragiques du moment, la seule autorité capable de préserver ce qui peut encore l'être.

L'appel radiodiffusé du 17 juin contribue à renforcer cette confiance. Lorsque le nouveau chef du gouvernement annonce (de façon honteuse sans prévenir personne)  qu'il faut « cesser le combat » et qu'il demande aux Français de se tourner vers lui avec confiance, beaucoup interprètent ses paroles moins comme une capitulation que comme une mesure destinée à éviter de nouvelles souffrances à une population déjà durement éprouvée. Les contemporains ignorent ce que deviendra quelques mois plus tard le régime de Vichy ; ils voient essentiellement dans le maréchal l'incarnation du sacrifice de Verdun et l'un des derniers symboles de continuité de l'État.

 

L'armistice signé le 22 juin 1940 dans la clairière de Rethondes ajoute encore au sentiment d'humiliation nationale. En exigeant que la signature intervienne dans le même wagon où l'Allemagne avait accepté sa défaite en novembre 1918, Adolf Hitler entend donner à cette cérémonie une portée symbolique évidente : il s'agit d'effacer l'humiliation subie vingt-deux ans plus tôt et de manifester aux yeux du monde la revanche du Reich. Les clauses de l'armistice sont sévères. La France est divisée entre une vaste zone occupée au nord et à l'ouest et une zone dite libre administrée depuis Vichy ; son armée est réduite à cent mille hommes ; plus d'un million et demi de prisonniers demeurent détenus en Allemagne ; enfin, les frais d'occupation imposés au pays constituent une lourde hypothèque sur son avenir économique.

Pierre Laval

Toutefois, malgré cette situation dramatique, la République existe encore juridiquement. Les lois constitutionnelles de 1875 demeurent en vigueur, le président de la République est toujours en fonction, le gouvernement porte officiellement le nom de Gouvernement de la République française et le Parlement conserve, en droit, l'intégralité de ses prérogatives. C'est précisément cette continuité juridique qui conduit Pierre Laval à rechercher une solution donnant au nouveau pouvoir une apparence de parfaite légalité. Plutôt que de renverser ouvertement les institutions existantes, il imagine de demander au Parlement lui-même de transférer ses pouvoirs constituants au gouvernement.

La manœuvre est habile, car elle permet de présenter le futur régime non comme le résultat d'un coup d'État, mais comme la conséquence d'une décision librement adoptée par les représentants de la Nation.

C'est dans ces conditions que députés et sénateurs sont convoqués à Vichy.

Les circonstances matérielles de cette réunion sont elles-mêmes révélatrices du caractère exceptionnel de la situation. Les deux Chambres ne siègent ni au Palais-Bourbon ni au Palais du Luxembourg, mais dans la salle de spectacle du Grand Casino, aménagée à la hâte pour accueillir le Parlement. Les parlementaires arrivent après plusieurs semaines de déplacements, d'incertitudes et parfois de séparations familiales. Beaucoup sont épuisés ; tous ont été profondément marqués par la débâcle. L'atmosphère qui règne dans la salle mêle le découragement, la résignation, mais aussi, chez certains, la conviction que le vote qui s'annonce engage bien davantage que le sort d'un gouvernement.

Car, derrière la question juridique soumise au Parlement, deux conceptions de la légitimité politique s'affrontent silencieusement.

Pour la majorité des élus, les circonstances exceptionnelles imposent des solutions exceptionnelles : la survie de l'État paraît exiger qu'un homme investi d'un immense prestige puisse disposer des moyens nécessaires pour reconstruire le pays.

Pour une minorité, au contraire, aucune catastrophe, si grave soit-elle, ne saurait autoriser le Parlement à renoncer à la souveraineté qu'il tient du peuple français. Ces quatre-vingts parlementaires ne prétendent nullement ignorer la réalité de la défaite ; ils considèrent simplement que celle-ci ne peut justifier l'abandon des principes mêmes sur lesquels repose la légitimité républicaine.

C'est cette conviction, plus encore que leurs appartenances partisanes, qui explique leur vote. Ils savent que leur refus sera sans effet immédiat. Ils pressentent même que beaucoup les jugeront irresponsables ou obstinés.

Pourtant, ils demeurent persuadés qu'un représentant de la Nation ne dispose pas de la souveraineté nationale comme d'un bien personnel dont il pourrait librement se défaire. En déposant un bulletin négatif dans l'urne, ils ne cherchent pas à sauver un gouvernement, encore moins une majorité politique ; ils entendent simplement rappeler que la conscience d'un élu peut demeurer fidèle aux principes républicains jusque dans les circonstances les plus désespérées.

C'est précisément parce que leur geste paraît alors inutile qu'il acquiert, avec le recul de l'histoire, une valeur exceptionnelle.

Les Quatre-Vingts ne purent empêcher la naissance du régime félon de Vichy ; ils empêchèrent cependant que l'on puisse croire, hier comme aujourd'hui, que la République avait disparu sans rencontrer, jusque dans son propre Parlement, des hommes décidés à lui demeurer fidèles. C'est pourquoi leur « non » appartient moins à l'histoire d'un scrutin qu'à l'histoire de la conscience républicaine.

10 juin 1940 : le jour où 80 sauvèrent l'honneur de la France

La grande manipulation historique : la « Chambre du Front populaire » a voté les pleins pouvoirs à Pétain !

Parmi les nombreuses affirmations qui entourent encore aujourd'hui le vote du 10 juillet 1940, aucune n'a sans doute connu une fortune aussi considérable que celle selon laquelle « la Chambre du Front populaire » aurait remis les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

Cette formule, répétée aussi bien dans certains ouvrages de très médiocre qualité (Onfray, Finkielkraut, Luc Ferry et consorts...) que dans le débat politique contemporain, possède l'apparente simplicité des idées reçues. Elle permet de résumer en quelques mots une situation infiniment plus complexe et offre, selon les sensibilités de chacun, l'occasion d'attribuer à une famille politique particulière la responsabilité de la disparition de la III République.

Pourtant, lorsqu'on examine les faits avec le regard de l'historien plutôt qu'avec celui du polémiste (de droite et d'extrême-droite), cette affirmation apparaît tout à fait inexacte et fallacieuse. Non qu'elle repose sur une invention totale : elle contient une part de vérité, puisqu'une partie des députés élus en mai 1936 siégeait encore en juillet 1940. Mais cette part de vérité est si incomplète qu'elle finit par devenir trompeuse. L'histoire ne consiste pas seulement à rappeler des faits (que ces polémistes tordent); elle exige également de les replacer dans leur contexte et d'éviter les raccourcis qui déforment la réalité.

La première erreur consiste à oublier que le 10 juillet 1940, ce n'est pas la Chambre des députés qui vote, mais le Parlement, c'est-à-dire la réunion des deux Chambres prévues par les lois constitutionnelles de 1875 : la Chambre des députés (on dit aujourd'hui l'Assemblée Nationale) et le Sénat. Cette distinction est capitale.

 

Les dirigeants du Front Populaire le 14 juillet 1936

La Chambre des députés, renouvelée lors des élections de mai 1936, avait effectivement donné une majorité au Front populaire, même si celle-ci reposait sur une alliance complexe entre socialistes, radicaux et communistes. Le Sénat, en revanche, n'avait jamais connu un tel basculement. Élu selon un mode de scrutin indirect par un collège largement dominé par les élus locaux, il demeurait extrêmement de droite, plus rural, très conservateur, et regardait avec une grande hostilité manifeste les réformes entreprises par le gouvernement de Léon Blum.

Léon Blum

Dès l'été 1936, cette différence entre les deux Chambres apparaît avec évidence.

Si la Chambre des députés adopte les grandes réformes sociales du Front populaire — semaine de quarante heures, conventions collectives, congés payés — le Sénat se montre tout à fait hostile au programme du Front Populaire.

Il ralentit les procédures, amende les textes et oblige souvent le gouvernement à des compromis.

Léon Blum lui-même ne cache pas son irritation devant une assemblée qu'il considère comme le principal obstacle à la poursuite de son programme.

René Rémond résumera plus tard cette situation en observant que le Sénat demeurait « le grand conservatoire des équilibres traditionnels de la République ». Pour ne pas dire le pouvoir le plus traditionnaliste et le plus anti Blum.

Parler de « la Chambre du Front populaire » à propos du vote du 10 juillet revient donc à effacer d'un trait de plume près de la moitié des parlementaires appelés à se prononcer.

Or les sénateurs représentent alors environ la moitié des votants et, pour la très grande majorité d'entre eux, non seulement ils n'ont jamais appartenu à la majorité du Front populaire mais ils y étaient extrêmement hostiles.

Une deuxième confusion concerne les députés communistes. Dans l'imaginaire collectif, on associe spontanément le Front populaire à l'alliance des socialistes, des radicaux et du Parti communiste. Pourtant, en juillet 1940, les députés communistes ne siègent plus depuis plusieurs mois.

La signature, le 23 août 1939, du pacte germano-soviétique entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique provoque un bouleversement politique considérable. Pour le gouvernement Daladier, qui vient d'engager la France dans la guerre contre Hitler, le Parti communiste français est désormais considéré comme une organisation agissant contre les intérêts nationaux. Le décret-loi du 26 septembre 1939 interdit le Parti communiste ; quelques semaines plus tard, les parlementaires communistes sont déchus de leur mandat ou empêchés de siéger.

Il est donc historiquement faux d'affirmer que « les communistes ont voté les pleins pouvoirs à Pétain ». Ils ne participent tout simplement pas au scrutin. Leur absence modifie profondément la composition politique de l'Assemblée nationale réunie à Vichy et explique en partie pourquoi le Parlement du 10 juillet 1940 ne ressemble déjà plus à celui qui avait porté le Front populaire au pouvoir quatre ans auparavant.

Une troisième simplification consiste à oublier que plusieurs des adversaires les plus résolus de l'armistice et de Pétain ne purent matériellement prendre part au vote. Les circonstances de la débâcle, les arrestations, les poursuites judiciaires ou les difficultés de déplacement empêchèrent un certain nombre de parlementaires d'être présents à Vichy.

Georges Mandel

Le cas le plus célèbre est celui de Georges Mandel. Ancien collaborateur de Georges Clemenceau, ministre des Colonies puis ministre de l'Intérieur, Mandel est sans doute l'un des hommes politiques les plus résolument hostiles à toute idée d'armistice. Son arrestation, puis son internement, l'empêchent naturellement de participer au scrutin. Son destin tragique est connu : livré par Vichy aux autorités allemandes, il sera finalement assassiné par la Milice le 7 juillet 1944 en forêt de Fontainebleau.

Le cas de Jean Zay est tout aussi emblématique. Ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, il avait tenté, comme plusieurs de ses collègues, de rejoindre l'Afrique du Nord afin d'y poursuivre le combat.

Jean Zay

Arrêté, traduit devant un tribunal militaire dans un procès politique destiné à faire de lui un exemple, il est condamné à la déportation militaire avant d'être emprisonné à Riom. Le 20 juin 1944, trois miliciens viennent le chercher sous le prétexte d'un transfert ; ils l'assassinent dans un bois de l'Allier. Lui non plus ne pouvait évidemment prendre part au vote du 10 juillet.

Pierre Mendès France connaît un destin comparable. Jeune député radical de l'Eure, convaincu que la guerre doit être poursuivie depuis l'Empire, il embarque à Bordeaux sur le Massilia avec plusieurs parlementaires désireux de rejoindre l'Afrique du Nord. À son retour, il est arrêté, jugé puis condamné pour désertion dans un procès dont chacun reconnaîtra plus tard le caractère politique. Lui aussi est absent le 10 juillet.

Le Massilia mérite d'ailleurs une attention particulière. Ce paquebot quitte Bordeaux le 21 juin 1940 avec à son bord vingt-sept parlementaires décidés à poursuivre la guerre depuis l'Afrique du Nord. Leur départ sera immédiatement présenté par la propagande de Vichy comme une fuite, alors qu'il s'inscrit dans la volonté de continuer le combat aux côtés de l'Empire français. Plusieurs de ces parlementaires, empêchés de revenir à temps, ne purent participer au scrutin de Vichy. Leur absence contribue à réduire artificiellement le nombre des opposants aux pleins pouvoirs.

Enfin, une dernière confusion résulte de l'emploi même de l'expression « Parlement du Front populaire ». Entre les élections législatives de mai 1936 et le vote du 10 juillet 1940, plus de quatre années se sont écoulées. Quatre années au cours desquelles la vie politique française a profondément changé.

Les Radicaux ont lâché Léon Blum pour faie alliance avec la droite.

Le gouvernement Blum est tombé dès juin 1937 ; Dès ce moment là le Front Populaire n'existe plus. Les gouvernements Chautemps puis Daladier lui ont succédé ; la crise internationale s'est aggravée avec les accords de Munich ; le pacte germano-soviétique a bouleversé les équilibres politiques ; la guerre est venue modifier les comportements, les fidélités et parfois les convictions.

Le Parlement de juillet 1940 est donc celui d'une France vaincue, traumatisée, profondément divisée, et non plus celui de l'élan réformateur de 1936.

Tous ces éléments invitent à une conclusion qui peut surprendre tant elle s'éloigne des simplifications habituelles : il est donc historiquement totalement inexact d'affirmer que « la Chambre du Front populaire » a livré la République au maréchal Pétain. Ce sont les députés et les sénateurs qui votent ; les communistes sont absents ; plusieurs des plus fermes opposants sont empêchés ; enfin, le Parlement lui-même n'est plus celui qui avait porté Léon Blum au pouvoir quatre ans auparavant.

Cette précision n'a rien d'un simple débat d'érudition. Elle permet de comprendre pourquoi les Quatre-Vingts, loin d'être un groupe marginal ou accidentel, apparaissent comme les héritiers d'une tradition républicaine qui, malgré la défaite, refuse de considérer que les circonstances autorisent l'abandon des principes constitutionnels. Avant même d'étudier qui ils étaient, il était indispensable de dissiper les légendes qui entourent encore leur vote.

Car l'histoire ne se construit pas sur les slogans (et surtout pas sur ceux de l'extrême-droite d'aujourd'hui et de ses complices et affidés) ; elle repose sur les faits, sur les archives et sur le patient travail de la vérité.

10 juin 1940 : le jour où 80 sauvèrent l'honneur de la France

Qui étaient réellement les Quatre-Vingts ?

Il est des minorités dont le poids dans l'histoire dépasse infiniment leur importance numérique.

Les Quatre-Vingts appartiennent à cette catégorie. Quatre-vingts parlementaires sur six cent quarante-neuf votants, soit à peine plus de douze pour cent de l'Assemblée nationale réunie à Vichy, ne pouvaient naturellement empêcher l'adoption du texte présenté par l'affreux Pierre Laval.

Leur défaite était acquise avant même l'ouverture de la séance. Pourtant, ce sont leurs noms, bien davantage que ceux des cinq cent soixante-neuf parlementaires qui approuvèrent les pleins pouvoirs, que la mémoire républicaine a retenus. Cette postérité ne résulte pas d'une construction artificielle ; elle s'explique par la signification même de leur geste. Dans une assemblée gagnée par le découragement, la résignation ou l'espérance placée dans le prestige du maréchal Pétain, ils furent les seuls à considérer que la souveraineté nationale ne pouvait être abandonnée, quelles que fussent les circonstances.

Pour comprendre leur attitude, encore faut-il savoir qui étaient ces hommes. L'image que l'on s'en fait demeure souvent imprécise.

Les Quatre-Vingts sont parfois présentés comme un groupe de socialistes fidèles à Léon Blum ; d'autres y voient une coalition de républicains de toutes tendances ; certains enfin les décrivent comme les premiers résistants. Chacune de ces affirmations contient une part de vérité, mais aucune ne suffit à rendre compte de leur véritable identité.

L'examen de leur appartenance politique permet d'abord de dégager une réalité particulièrement nette.

Les Quatre-Vingts appartiennent, dans leur immense majorité, à la gauche républicaine. Cette constatation n'a rien d'une interprétation idéologique ; elle résulte simplement de l'analyse des groupes parlementaires auxquels ils appartenaient le 10 juillet 1940.

La répartition généralement retenue par les historiens et par les services de l'Assemblée nationale est la suivante :

Appartenance politique

Nombre

Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) (Parti Socialiste)

36

Parti radical et radical-socialiste

26

Anciens parlementaires communistes

3

Autres groupes (Gauche indépendante, Gauche démocratique, démocrates-chrétiens, centre et droite républicaine)

15

Total

80

Ces chiffres parlent d'eux-mêmes. Les socialistes, les radicaux et les anciens communistes représentent à eux seuls soixante-cinq des quatre-vingts opposants, soit plus de quatre cinquièmes du total.

Cette première observation mérite toutefois d'être affinée, car la catégorie des quinze « autres » recouvre des réalités politiques très diverses.

On y trouve en effet plusieurs parlementaires appartenant eux aussi à la gauche indépendante ou au centre gauche, si bien que le simple classement par groupes parlementaires tend à sous-estimer le poids réel de la gauche parmi les opposants.

Gilles Candar

L'historien Gilles Candar, qui a consacré plusieurs travaux à la culture politique du socialisme français, estime ainsi que 73 des 80 parlementaires ayant voté contre les pleins pouvoirs étaient des élus de gauche.

Cette proportion, qui dépasse 91% de l'ensemble, permet de mesurer combien le refus du 10 juillet 1940 s'enracine d'abord dans la tradition républicaine portée depuis plusieurs décennies par les socialistes, les radicaux et les différentes sensibilités de la gauche parlementaire.

Il convient toutefois d'éviter un contresens symétrique.

Dire que les Quatre-Vingts sont très majoritairement des élus de gauche ne signifie nullement que la gauche dans son ensemble se serait opposée au projet de Pierre Laval.

La réalité est plus nuancée. Au sein même de la SFIO, les parlementaires qui votent « non » demeurent minoritaires. Beaucoup de leurs collègues, profondément marqués par la défaite et convaincus que le prestige de celui qui était encore le "maréchal" Pétain constitue la dernière chance de préserver une part de souveraineté française, choisissent de voter les pleins pouvoirs.

Il en va de même (et c'est bien pire !) chez les radicaux, où plusieurs personnalités de premier plan, naguère proches de Léon Blum, se rallient au texte gouvernemental. Ils s'étaient déjà ralliés à la droite dès 1937. Ce n'est donc pas une nouveauté. Les Quatre-Vingts ne représentent donc pas leur parti ; ils représentent une certaine idée de la République. Mais ce qui est certain c'est qu'ils sont à près tous de gauche !

Cette précision est essentielle, car elle permet de comprendre que le vote du 10 juillet ne se réduit pas à un affrontement classique entre la gauche et la droite. Il oppose davantage deux conceptions de la légitimité politique. Les uns estiment que la catastrophe nationale impose de suspendre provisoirement les règles ordinaires du régime parlementaire afin de permettre au vainqueur de Verdun de reconstruire l'État. Les autres considèrent qu'aucune circonstance, si tragique soit-elle, n'autorise les représentants de la Nation à renoncer aux pouvoirs qu'ils tiennent du suffrage universel. Leur désaccord porte moins sur la personne du maréchal Pétain que sur le principe même de la délégation de la souveraineté constituante.

 

Cette fidélité à la légalité républicaine explique également la présence, parmi les Quatre-Vingts, de quelques parlementaires qui n'appartiennent nullement à la gauche. Ils sont ultra minoritaires, mais leur attitude mérite d'être soulignée tant elle rompt avec celle de leur famille politique.

Auguste Champetier de Ribes, grande figure du catholicisme démocratique et dirigeant du Parti démocrate populaire, refuse de sacrifier les institutions parlementaires auxquelles il demeure profondément attaché. Pierre de Chambrun, représentant d'une tradition libérale et constitutionnelle héritée du centre droit républicain, fait le même choix. Léonel de Moustier, député du Doubs, issu d'une ancienne famille de la noblesse française, vote également contre les pleins pouvoirs avant de rejoindre très tôt la Résistance, où il trouvera la mort après sa déportation. Leur présence rappelle que le refus du 10 juillet ne fut jamais le monopole exclusif d'une seule famille politique ; elle montre surtout que les principes républicains pouvaient être défendus bien au-delà des frontières traditionnelles de la gauche. Même si ces principes étaient ultra minoritaires à droite et inexistants à l'extrême droite.

Au-delà de leurs appartenances partisanes, les Quatre-Vingts présentent d'ailleurs une remarquable diversité sociale.

On y rencontre des avocats, des médecins, des professeurs, des instituteurs, des agriculteurs, des industriels, des journalistes, des hauts fonctionnaires, des artisans, quelques ouvriers et plusieurs anciens combattants décorés de la Grande Guerre.

Beaucoup exercent parallèlement des responsabilités municipales ou départementales. Cette diversité rappelle que la III République recrutait ses représentants dans des milieux très variés et que le refus du 10 juillet ne saurait être ramené à une catégorie sociale particulière.

André Philip

Leurs convictions religieuses témoignent de la même pluralité. Plusieurs sont catholiques pratiquants, notamment ceux issus de la démocratie chrétienne ; d'autres appartiennent au protestantisme français, dont André Philip constitue sans doute la figure la plus prestigieuse. Plus tard, il refusera de cautionner la politique coloniale répressive et meurtrière de Guy Mollet en Algérie et rejoindra un autre protestant au PSU à partir de 1962 : Michel Rocard

Quelques-uns sont de confession juive, au premier rang desquels Léon Blum ou Jean Pierre-Bloch ; beaucoup enfin se réclament de la tradition laïque ou du libre examen hérités de la III République.

Cette diversité confessionnelle interdit toute lecture simplificatrice du scrutin. Ce qui unit les Quatre-Vingts n'est pas une appartenance religieuse commune, mais une même conception de la liberté politique et de la responsabilité du représentant du peuple.

La question de la franc-maçonnerie mérite également d'être abordée avec prudence. Les listes publiées après la guerre ont parfois attribué à un grand nombre des Quatre-Vingts une qualité maçonnique qui n'est pas toujours démontrée. Une étude sérieuse ne peut retenir que les appartenances établies par les archives des obédiences ou par des travaux historiques incontestés. Tous appartiennent à cette tradition républicaine, laïque et humaniste qui, depuis la fin du XIX siècle, entretient des liens étroits avec le radicalisme et le socialisme français. Mais il serait erroné d'en conclure que les Quatre-Vingts constituent un groupe maçonnique : beaucoup ne furent jamais initiés, tandis que plusieurs catholiques convaincus, parfois critiques à l'égard de la franc-maçonnerie, votèrent eux aussi contre les pleins pouvoirs.

Le destin ultérieur des Quatre-Vingts confirme enfin la portée de leur engagement. Plusieurs rejoignent très tôt la Résistance intérieure ou la France libre. Certains connaissent la prison, la clandestinité, la déportation ou la mort. Léonel de Moustier meurt au camp de Neuengamme ; Claude Jordery disparaît à Bergen-Belsen ; Marx Dormoy est assassiné par des militants d'extrême droite ; Jean Zay, qui n'avait pu voter parce qu'il était emprisonné, est exécuté par la Milice ; André Philip devient l'un des principaux responsables de la France libre ; Félix Gouin, Vincent Auriol, Jules Moch, Louis Noguères ou François Tanguy-Prigent joueront un rôle majeur dans la reconstruction des institutions républicaines après 1944.

Ainsi, les Quatre-Vingts n'apparaissent pas seulement comme les opposants d'un jour au maréchal Pétain. Ils forment un véritable portrait collectif de cette culture républicaine qui, depuis les débuts de la III République, avait placé au-dessus des circonstances politiques la souveraineté de la Nation, la primauté de la loi et la responsabilité personnelle des élus.

Leur vote du 10 juillet 1940 ne constitue pas seulement un acte de courage individuel ; il marque la continuité d'une certaine idée de la République, qui survivra au régime de Vichy et trouvera son accomplissement dans la restauration des institutions démocratiques à la Libération.

Le « non » des Quatre-Vingts : un acte juridique, un choix politique, une exigence morale.

Il serait tentant de voir dans le vote des Quatre-Vingts une simple manifestation de courage individuel, une réaction instinctive de quelques hommes demeurés fidèles à leurs convictions au milieu d'une assemblée gagnée par le découragement. Une telle interprétation, si elle rend justice à leur courage personnel, demeure cependant insuffisante. Elle réduit leur attitude à une posture morale alors que leur refus repose également sur une réflexion politique et juridique d'une remarquable cohérence. Les Quatre-Vingts ne votent pas seulement avec leur conscience ; ils votent aussi avec leur intelligence du droit constitutionnel, leur expérience de la pratique parlementaire et leur conception de la souveraineté nationale. C'est précisément cette articulation entre le droit, la politique et la morale qui confère à leur geste une profondeur exceptionnelle.

Depuis la Révolution française, la tradition constitutionnelle française repose sur un principe qui paraît aujourd'hui presque évident mais qui fut longtemps le fruit de combats acharnés : la souveraineté appartient à la Nation. Les gouvernements passent, les ministres changent, les assemblées sont renouvelées par les élections, mais la souveraineté nationale demeure inaliénable. Les parlementaires n'en sont pas les propriétaires ; ils n'en sont que les dépositaires provisoires. Cette idée irrigue l'ensemble de la culture politique républicaine du XIX siècle et se retrouve aussi bien chez les libéraux de 1830 que chez les républicains de 1848 ou les fondateurs de la III République.

C'est précisément ce principe que les Quatre-Vingts estiment menacé par le texte présenté le 10 juillet 1940. En autorisant le gouvernement du maréchal Pétain à élaborer une nouvelle Constitution, le Parlement ne procède pas, selon eux, à une simple délégation technique ; il abandonne l'exercice même de la souveraineté constituante. Plusieurs juristes avaient déjà souligné, avant la guerre, qu'une assemblée élue ne pouvait librement se dessaisir des pouvoirs que lui confiait le suffrage universel. Les opposants aux pleins pouvoirs retrouvent spontanément ce raisonnement. Leur objection n'est donc pas seulement politique ; elle est d'abord constitutionnelle.

Cette distinction est essentielle, car elle explique pourquoi des parlementaires appartenant à des familles politiques parfois très éloignées les unes des autres se retrouvent pourtant du même côté de l'urne. Le socialiste Léon Blum, le radical Vincent Badie, le démocrate-chrétien Auguste Champetier de Ribes ou le conservateur libéral Léonel de Moustier ne partagent pas les mêmes conceptions économiques, sociales ou religieuses. En temps ordinaire, ils auraient probablement continué à s'opposer avec vigueur sur la plupart des grands débats nationaux. Pourtant, le 10 juillet 1940, ces divergences deviennent secondaires devant une question qu'ils jugent fondamentale : un Parlement peut-il renoncer lui-même à la mission que le peuple lui a confiée ?

À cette interrogation juridique s'ajoute une réflexion politique plus profonde encore. Les Quatre-Vingts savent que le régime parlementaire a connu, au cours des années précédentes, de graves difficultés. Ils ne nient ni l'instabilité ministérielle, ni les lenteurs des procédures, ni les insuffisances révélées par la crise internationale. Plusieurs d'entre eux avaient d'ailleurs proposé des réformes importantes destinées à renforcer l'exécutif ou à rationaliser le fonctionnement des institutions. Mais réformer n'est pas abolir. Corriger les imperfections d'un régime ne signifie pas renoncer au principe même de la représentation nationale. En d'autres termes, ils distinguent soigneusement la critique du parlementarisme de la négation du Parlement.

Cette nuance échappe souvent aux contemporains. Depuis plusieurs années déjà, une partie importante de la presse, des milieux intellectuels et des responsables politiques attribue à la République parlementaire la responsabilité de presque tous les maux du pays. Un peu comme aujourd'hui avec la presse Bolloré et ses séides affidés. Les crises ministérielles, les affrontements partisans, les difficultés économiques, les retards militaires (dus à l'inaction des gouvernements de droite avant 1936) et finalement la défaite de juin 1940 sont présentés comme les conséquences directes d'institutions devenues incapables de gouverner efficacement. Dans ce climat, remettre les pouvoirs à un chef unique apparaît à beaucoup comme une solution de bon sens. Les Quatre-Vingts, au contraire, refusent cette explication simpliste. Ils savent qu'une défaite militaire résulte de causes multiples et qu'aucune Constitution, si parfaite soit-elle, ne garantit à elle seule la victoire d'une nation.

Leur vote exprime ainsi une conception exigeante de la responsabilité politique. Ils refusent de faire des institutions républicaines le bouc émissaire d'une catastrophe dont les origines plongent dans les choix diplomatiques, militaires, économiques et stratégiques des décennies précédentes. Cette lucidité mérite d'être soulignée, car elle contraste fortement avec l'état d'esprit dominant de l'été 1940, où beaucoup cherchent moins à comprendre les causes profondes de la défaite qu'à désigner un responsable immédiat.

L'histoire donnera à leur décision une signification que nul ne pouvait alors prévoir. Quelques semaines seulement après le vote, les actes constitutionnels promulgués par le maréchal Pétain démontrent que les craintes des opposants étaient fondées. Le Parlement cesse de se réunir ; les libertés publiques sont progressivement restreintes ; les contre-pouvoirs disparaissent ; le chef de l'État concentre entre ses mains l'essentiel des pouvoirs exécutifs, législatifs et réglementaires. Très rapidement, le nouveau régime s'éloigne non seulement de la lettre, mais aussi de l'esprit des institutions républicaines.

Il serait toutefois injuste de présenter les Quatre-Vingts comme des prophètes ayant anticipé avec précision l'évolution future du régime de Vichy. Leur mérite ne réside pas dans une capacité exceptionnelle à prévoir l'avenir. Beaucoup d'entre eux ignorent encore, le 10 juillet 1940, quelle politique sera menée à l'égard de l'occupant, quelles seront les relations avec l'Allemagne ou quelles mesures seront prises dans les mois suivants. Leur grandeur tient ailleurs : elle réside dans leur refus de remettre entre les mains d'un seul homme un pouvoir qu'ils considèrent comme inséparable de la représentation nationale. Ils n'ont pas besoin de connaître l'avenir pour comprendre que certaines décisions ne doivent pas être prises.

Tous ne rejoindront pas la Résistance ; certains, en raison de leur âge, de leur santé ou de leur situation personnelle, ne pourront participer directement aux combats clandestins. D'autres, en revanche, joueront un rôle essentiel dans la France libre, les mouvements de Résistance intérieure, les réseaux de renseignement ou la reconstruction républicaine. Ce qui les unit n'est donc pas un engagement identique pendant toute la guerre ; c'est un premier acte de résistance institutionnelle, accompli au nom du droit, avant même que la Résistance ne prenne les formes militaires et clandestines que nous lui associons aujourd'hui.

Le « non » des Quatre-Vingts ne constitue ainsi ni un simple geste symbolique ni une protestation sans lendemain. Il représente la première affirmation publique, au cœur même des institutions légales de la République, que la défaite militaire ne saurait justifier l'abandon des principes démocratiques. À travers ce vote, une minorité de parlementaires rappelle que la légitimité d'un État ne repose pas seulement sur l'autorité qu'il exerce, mais aussi sur la fidélité aux règles qui fondent son existence. Cette leçon, née dans la chaleur étouffante d'une salle de spectacle transformée en hémicycle parlementaire, dépasse de beaucoup les circonstances de l'été 1940. Elle demeure l'une des plus profondes réflexions que l'histoire politique française puisse offrir sur la nature même de la démocratie représentative.

10 juin 1940 : le jour où 80 sauvèrent l'honneur de la France

Les Quatre-Vingts furent-ils les premiers résistants ?

L'histoire aime les formules simples. Elles rassurent la mémoire, facilitent la transmission et permettent de résumer en quelques mots des réalités infiniment plus complexes. Les Quatre-Vingts n'ont pas échappé à cette tendance. Depuis la Libération, il est fréquent de les présenter comme « les premiers résistants ». L'expression est belle. Elle possède une force symbolique indéniable. Elle établit un lien immédiat entre le vote du 10 juillet 1940 et les combats clandestins qui allaient bientôt se développer sur l'ensemble du territoire français. Pourtant, si l'on souhaite demeurer fidèle aux exigences de l'histoire, il convient de nuancer cette formule sans pour autant en diminuer la portée.

Le mot même de « Résistance » ne possède pas encore, en juillet 1940, le sens qu'il prendra quelques mois plus tard. Les grands mouvements clandestins n'existent pas encore. Les réseaux de renseignement ne sont qu'à leurs débuts.

Il faut encore attendre huit jours pour que le général de Gaulle lance, le 18 juin, son appel depuis Londres, appel qui demeurera alors largement inconnu de l'immense majorité des Français.

Les organisations qui constitueront plus tard Combat, Libération-Sud, Franc-Tireur, Défense de la France, le réseau Brutus ou les Mouvements unis de la Résistance ne sont pas encore nées. Il serait donc anachronique d'imaginer les Quatre-Vingts comme les membres d'une résistance déjà structurée. 

Mais ce qui est sûr c'est qu'ils seront des modèles à suivre pour toux ceux qui s'engageront bientôt dans la Réistance.

Leur geste appartient à une autre temporalité. Il constitue ce que l'on pourrait appeler une résistance institutionnelle, c'est-à-dire l'ultime tentative d'utiliser les mécanismes mêmes de la démocratie parlementaire pour empêcher l'abandon de la légalité républicaine.

Avant que la Résistance ne devienne militaire, clandestine ou armée, elle est d'abord, chez ces quatre-vingts parlementaires, un refus exprimé dans le cadre même des institutions de la République. Leur bulletin de vote est leur première arme ; leur conscience est leur premier engagement.

Mais cela nous rappelle aussi aujourd'hui que lorsque le vote démocratique ne suffit plus pour résister à l'oppression, alors la lutte armée, clandestine ou non, est une arme légitime pour combattre les envahisseurs et leurs collaborateurs. 

 

Sabotage d'un train par la Résistance

Le vote du 10 juillet ne constitue pas seulement un épisode parlementaire ; il représente le dernier acte de la République légale avant que la lutte ne se poursuive sous d'autres formes. Qui sont tout aussi légales et tout aussi morales, même si - comme nous venons de le voir - elles prennent la forme de la lutte armée, de la Résistance et de la violence (qui est dans ce cas légitime).

En refusant les pleins pouvoirs, les Quatre-Vingts affirment que la souveraineté nationale demeure attachée aux institutions issues du suffrage universel et qu'aucune défaite militaire, si terrible soit-elle, ne peut autoriser leur disparition. Cette affirmation, qui semble vouée à l'échec dans l'immédiat, deviendra progressivement l'un des fondements juridiques et moraux de la légitimité républicaine restaurée à la Libération.

L'évolution ultérieure de nombreux Quatre-Vingts confirme cette continuité. Plusieurs d'entre eux rejoignent très tôt les réseaux clandestins. D'autres gagnent Londres ou Alger afin de poursuivre le combat aux côtés du général de Gaulle. D'autres encore utilisent les responsabilités locales qu'ils ont pu conserver pour protéger des résistants, organiser des filières d'évasion, diffuser des journaux clandestins ou transmettre des renseignements aux Alliés. Quelques-uns paieront cet engagement de leur liberté, parfois de leur vie.

Le destin de Léonel de Moustier illustre admirablement cette continuité entre le vote du 10 juillet et la Résistance. Député du Doubs, issu d'une vieille famille de la noblesse française, profondément attaché aux institutions parlementaires malgré ses convictions conservatrices, il refuse les pleins pouvoirs avant d'entrer dans la clandestinité. Arrêté par la Gestapo, déporté au camp de Neuengamme, il y meurt quelques semaines avant la capitulation allemande. Son parcours démontre avec éclat que l'opposition au régime de Vichy ne fut nullement l'apanage d'une seule famille politique.

André Philip offre un itinéraire différent mais tout aussi exemplaire. Protestant par sa culture familiale, profondément nourri des exigences morales de l'Évangile autant que des traditions du socialisme, il refuse les pleins pouvoirs avant de rejoindre Londres où le général de Gaulle lui confie rapidement d'importantes responsabilités. Il devient l'une des grandes figures politiques de la France libre et participe directement à la préparation du rétablissement des institutions républicaines.

Félix Gouin, Vincent Auriol, Louis Noguères, Jules Moch, François Tanguy-Prigent, Jean Biondi ou Lucien Hussel suivent, chacun selon des modalités différentes, des chemins comparables. Tous ne connaissent pas les mêmes épreuves ; tous ne jouent pas le même rôle ; mais beaucoup retrouvent naturellement leur place au sein des mouvements qui refusent la légitimité de Vichy. Leur vote du 10 juillet apparaît ainsi, rétrospectivement, comme le premier acte d'un engagement qui se poursuivra jusqu'à la Libération.

 

La résistance armée

Il existe  un trait commun qui rapproche presque tous les Quatre-Vingts après le 10 juillet 1940 : aucun ne deviendra un acteur important du régime de Vichy. Cette constatation mérite d'être soulignée. Alors que plusieurs parlementaires ayant voté les pleins pouvoirs accepteront des fonctions ministérielles, administratives ou politiques au sein de l'État français, les Quatre-Vingts demeurent, dans leur immense majorité, à l'écart du nouveau pouvoir. Les chemins qu'ils empruntent diffèrent ensuite, mais aucun ne participe à la construction idéologique ou institutionnelle du régime voulu par le maréchal Pétain.

Cette fidélité explique largement la place singulière qu'ils occupent dans la mémoire républicaine. Après la Libération, il ne s'agit pas seulement d'honorer quatre-vingts parlementaires courageux ; il s'agit de rappeler qu'au moment où la République semblait disparaître, une minorité de représentants élus avait refusé de lui retirer sa légitimité. Le Conseil national de la Résistance, le Gouvernement provisoire de la République française et les assemblées constituantes de 1945 trouveront dans ce précédent une référence morale d'une force considérable. Sans exagérer la portée juridique de leur vote, il est permis d'affirmer que celui-ci contribua à maintenir l'idée d'une continuité républicaine que le général de Gaulle revendiquera avec force lorsqu'il déclarera que « la République n'a jamais cessé d'exister ».

Ainsi, les Quatre-Vingts ne furent peut-être pas les premiers résistants au sens militaire ou clandestin du terme ; ils furent incontestablement les premiers parlementaires à opposer, publiquement et officiellement, un refus à la disparition des institutions républicaines. En un mot, à Résister !

Leur bulletin de vote ne constituait pas encore un acte de guerre contre l'occupant, mais il était déjà un acte de fidélité envers la République. C'est cette fidélité qui donne aujourd'hui à leur « non » une résonance dépassant largement le seul cadre de l'histoire parlementaire. Elle fait des Quatre-Vingts non seulement les témoins d'une conscience politique, mais les gardiens d'une certaine idée de la France, selon laquelle aucune circonstance, si dramatique soit-elle, ne saurait dispenser les représentants du peuple de demeurer fidèles aux principes qui fondent leur mandat.

10 juin 1940 : le jour où 80 sauvèrent l'honneur de la France

Les Quatre-Vingts dans la mémoire nationale : de l'oubli à la reconnaissance.

Il est peu de paradoxes historiques aussi frappants que celui des Quatre-Vingts. Le 10 juillet 1940, leur vote passe presque inaperçu. La presse, désormais étroitement contrôlée, insiste naturellement sur l'ampleur de la majorité qui vient de se dégager autour du maréchal Pétain. Dans une France profondément bouleversée par la défaite, la plupart des citoyens ignorent jusqu'à l'identité de ces quatre-vingts parlementaires qui ont refusé les pleins pouvoirs. Leur geste demeure celui d'une minorité parlementaire au milieu d'un pays qui, pour l'immense majorité, place encore sa confiance dans le vainqueur de Verdun. Pourtant, quelques années plus tard, l'Histoire retiendra presque exclusivement leurs noms, tandis que ceux des cinq cent soixante-neuf parlementaires ayant voté « oui » sombreront progressivement dans l'oubli. Cette inversion de la mémoire constitue à elle seule un phénomène historique qu'il convient d'examiner.

Au lendemain de la Libération, la France se trouve confrontée à une question essentielle : comment reconstruire la légitimité républicaine après quatre années durant lesquelles le régime de Vichy a prétendu incarner l'État français ? La réponse apportée par le général de Gaulle est connue. Pour le chef de la France libre, la République n'a jamais cessé d'exister ; elle a seulement été momentanément empêchée d'exercer son autorité sur le territoire national. Cette affirmation, qui deviendra l'un des fondements juridiques de la France libérée, suppose cependant que l'on puisse démontrer qu'il exista, dès l'origine, un refus de la rupture constitutionnelle opérée à Vichy.

Les Quatre-Vingts apparaissent alors comme les témoins les plus visibles de cette continuité. Leur vote fournit une preuve éclatante que la disparition de la III République ne fut jamais unanimement acceptée par ses représentants. Cette observation est capitale. Elle permet d'écarter l'idée selon laquelle la République se serait volontairement suicidée dans un consentement général. Certes, la majorité parlementaire accorda les pleins pouvoirs au maréchal Pétain ; mais une minorité, suffisamment nombreuse pour être politiquement significative, refusa explicitement cette délégation. C'est cette minorité qui, après la guerre, incarnera la fidélité aux principes constitutionnels.

Pour autant, la reconnaissance ne fut ni immédiate ni uniforme. Les premières années de la Libération sont dominées par d'autres préoccupations : l'épuration, la reconstruction économique, le retour des prisonniers et des déportés, la rédaction d'une nouvelle Constitution, les débuts de la guerre froide. Surtout la guerre froide : on va vite recaser les anciens collabos au non de la lutte contre le communisme.

Les Quatre-Vingts bénéficient certes d'une estime générale, mais ils ne font pas encore l'objet d'une véritable mémoire collective. Beaucoup retrouvent des responsabilités politiques ; d'autres reprennent simplement leur vie professionnelle ou municipale. Leur vote du 10 juillet demeure un titre d'honneur, mais il ne constitue pas encore un objet d'histoire.

Il faut attendre plusieurs décennies pour que leur geste acquière une place centrale dans le récit national. Ce décalage n'a rien d'étonnant. Toute mémoire collective se construit lentement. Les événements les plus importants ne deviennent des symboles qu'après un long travail d'interprétation.

Pierre Brossolette

Dans les années 1950 et 1960, la mémoire de la Résistance demeure largement dominée par les grandes figures militaires ou clandestines : Jean Moulin, le général de Gaulle, Pierre Brossolette, Honoré d'Estienne d'Orves, ou encore les martyrs des maquis. Les Quatre-Vingts apparaissent davantage comme des parlementaires courageux que comme des acteurs majeurs de cette histoire.

À partir des années 1970 et surtout des années 1980, le regard des historiens commence cependant à évoluer. L'ouverture de nouvelles archives, le renouvellement des recherches consacrées au régime de Vichy et l'abandon progressif des lectures trop simplificatrices permettent de mieux comprendre les mécanismes politiques qui conduisirent au vote du 10 juillet. Les Quatre-Vingts cessent alors d'être seulement célébrés ; ils deviennent un véritable objet d'étude. On ne s'intéresse plus uniquement à leur courage ; on cherche à comprendre leurs motivations, leurs appartenances politiques, leurs itinéraires personnels, leurs réseaux de sociabilité, leurs convictions religieuses ou philosophiques.

Cette évolution historiographique est essentielle. Elle fait passer les Quatre-Vingts du domaine de la mémoire à celui de l'histoire. Les commémorations demeurent importantes, mais elles s'appuient désormais sur un travail scientifique de plus en plus approfondi. Les biographies individuelles sont réexaminées ; les archives parlementaires sont exploitées avec davantage de précision ; les correspondances privées permettent parfois de mieux saisir les hésitations ou les interrogations qui précédèrent le vote.

L'Assemblée nationale elle-même contribue largement à cette reconnaissance. En juillet 2010, à l'occasion du soixante-dixième anniversaire du scrutin de Vichy, une cérémonie officielle rend hommage aux Quatre-Vingts dans les salons de l'Hôtel de Lassay. Une plaque commémorative rappelle désormais leur geste, tandis que plusieurs publications officielles présentent leur parcours individuel. Cette reconnaissance institutionnelle revêt une signification particulière. Elle ne célèbre pas seulement quatre-vingts parlementaires ; elle rappelle que le Parlement français conserve dans sa propre histoire un exemple de fidélité à ses principes fondateurs.

C'est sans doute cette dimension profondément humaine qui explique la force durable de leur exemple. Les Quatre-Vingts ne disposent d'aucun pouvoir militaire. Ils ne commandent aucune armée. Ils ne dirigent aucun mouvement clandestin. Ils ne possèdent que ce que tout parlementaire tient de son mandat : un bulletin de vote et une conscience. C'est avec ces deux seules armes qu'ils décident de s'opposer à ce qu'ils considèrent comme une abdication de la souveraineté nationale. Leur geste rappelle ainsi que la démocratie ne repose pas seulement sur des institutions ; elle dépend aussi de la capacité des femmes et des hommes qui les servent à demeurer fidèles aux principes qui leur donnent sens.

 

La mémoire des Quatre-Vingts nous adresse ainsi une leçon qui dépasse largement les circonstances de l'été 1940. Dans toute démocratie, il peut arriver que la majorité se trompe, qu'elle cède à la peur, à l'urgence ou à l'illusion de solutions présentées comme providentielles. Toute ressemblance avec des événements qui risquent d'arriver en 2027 est totalement fortuite évidemment.

La force des institutions ne réside pas uniquement dans la règle majoritaire ; elle réside également dans l'existence de minorités capables, lorsque les circonstances l'exigent, de rappeler les limites que la conscience impose au pouvoir politique. Les Quatre-Vingts illustrent admirablement cette fonction essentielle des minorités parlementaires. Battus dans le vote, ils demeurèrent victorieux dans l'histoire parce qu'ils avaient compris que certaines défaites immédiates préparent parfois les plus profondes victoires morales.

À travers eux, c'est finalement une certaine idée de la représentation nationale qui se trouve réaffirmée. Être parlementaire ne consiste pas seulement à exprimer une majorité ; c'est aussi accepter, lorsque les circonstances l'exigent, de demeurer fidèle à un principe même contre la majorité. Cette fidélité, qui exige parfois davantage de courage que la victoire elle-même, explique pourquoi les Quatre-Vingts continuent aujourd'hui d'occuper une place singulière dans la mémoire de la République française. Ils nous rappellent que les institutions démocratiques ne vivent véritablement que par les femmes et les hommes qui refusent de les abandonner lorsque tout semble les condamner.

Les Quatre-Vingts et la conscience républicaine.

Il est des événements dont l'importance ne se mesure pas uniquement à leurs conséquences immédiates, mais à la manière dont ils éclairent, des décennies plus tard, la nature profonde des institutions et des principes qui fondent une communauté politique. Le vote du 10 juillet 1940 appartient incontestablement à cette catégorie. L'historien qui s'efforce d'en comprendre la signification ne peut se limiter à une analyse des rapports de force parlementaires ou des circonstances militaires de l'été 1940 ; il lui faut également s'interroger sur ce que révèle cette journée de la conception française de la représentation nationale, de la responsabilité des élus et, plus profondément encore, de la notion même de conscience politique.

Le mot de « conscience » est souvent employé lorsqu'il est question des Quatre-Vingts. Et c'est un terme que nous connaissons bien dans le blog des spiritualités. On évoque volontiers leur « vote de conscience », leur « fidélité à leur conscience » ou encore leur « courage moral ».  La conscience dont il est ici question ne renvoie pas seulement à une conviction personnelle ou à une préférence politique ; elle désigne cette faculté, propre à tout représentant du peuple dans une démocratie, de distinguer ce qui relève des circonstances et ce qui touche aux principes fondamentaux de l'ordre politique. Les Quatre-Vingts ne votent pas contre le maréchal Pétain parce qu'ils nourriraient tous une hostilité particulière à son égard. Beaucoup d'entre eux, comme une immense majorité des Français, respectent le vainqueur de Verdun. Leur opposition porte sur un point infiniment plus profond : ils refusent qu'un Parlement librement élu puisse aliéner la souveraineté qu'il tient de la Nation.

Cette distinction est capitale, car elle explique pourquoi leur geste dépasse très largement les affrontements partisans de leur époque. Si leur vote avait simplement consisté à défendre un gouvernement contre un autre, ou une majorité contre une opposition, il n'aurait probablement occupé qu'une place secondaire dans l'histoire parlementaire française. Ce qui lui confère sa portée exceptionnelle est précisément le fait qu'il concerne la définition même du pouvoir politique. En refusant les pleins pouvoirs, les Quatre-Vingts affirment que certaines compétences ne peuvent être abandonnées sans remettre en cause la nature même du mandat représentatif.

On retrouve ici une idée ancienne, profondément enracinée dans la tradition constitutionnelle française. Depuis l'abbé Sieyès jusqu'aux grands juristes de la III République, en passant évidemment par Robespierre, la représentation nationale repose sur une double exigence : les élus sont libres dans l'exercice de leur mandat, mais cette liberté est inséparable d'une responsabilité supérieure envers la Nation. Ils ne représentent pas seulement leurs électeurs, leur département ou leur parti ; ils représentent l'ensemble du peuple français. C'est précisément parce qu'ils sont investis de cette mission qu'ils ne peuvent considérer la souveraineté nationale comme un bien dont ils disposeraient à leur guise.

Cette conception éclaire d'un jour nouveau le comportement des Quatre-Vingts. Leur vote n'est pas celui d'hommes qui s'obstineraient à défendre des institutions devenues imparfaites ; il est celui de parlementaires convaincus que la souveraineté nationale n'appartient jamais à ceux qui l'exercent, mais toujours à ceux dont ils tiennent leur mandat. Cette idée, si simple en apparence, constitue l'un des fondements les plus solides de la démocratie représentative. Elle rappelle que les institutions ne sont pas seulement des mécanismes juridiques ; elles sont aussi des engagements moraux librement assumés par ceux qui les servent.

Cette réflexion conduit également à réexaminer la notion de majorité. Les démocraties modernes reposent, à juste titre, sur le principe majoritaire. Les décisions sont prises par le plus grand nombre, et les minorités acceptent le verdict des urnes dans l'attente d'un nouveau scrutin. Mais le vote du 10 juillet 1940 montre que la majorité ne suffit pas, à elle seule, à épuiser la question de la légitimité politique. Une majorité peut décider ; elle ne peut pas toujours tout décider. Certaines limites, parce qu'elles touchent aux droits fondamentaux, à la souveraineté nationale ou aux principes constitutionnels, excèdent le simple jeu des rapports de force parlementaires.

Les Quatre-Vingts rappellent ainsi que la démocratie n'est pas seulement le gouvernement de la majorité ; elle est également le gouvernement du droit.

Montesquieu

Cette idée n'est nullement propre à la tradition française. On la retrouve, sous des formes différentes, dans la pensée politique européenne depuis plusieurs siècles. Montesquieu rappelait déjà que la liberté politique ne pouvait exister que dans un régime où le pouvoir rencontrait des limites. Benjamin Constant insistait sur la nécessité de protéger certaines libertés contre les emballements des majorités. Alexis de Tocqueville, enfin, mettait en garde contre ce qu'il appelait la « tyrannie de la majorité », c'est-à-dire la tentation, pour une majorité momentanée, de considérer que le nombre lui confère tous les droits. Vous voyez que je suis juste je ne cite que des conservateurs de droite !

Les Quatre-Vingts, sans nécessairement se référer explicitement à ces auteurs, s'inscrivent dans cette même tradition intellectuelle. Leur vote rappelle que le droit constitutionnel ne constitue pas un simple ensemble de procédures ; il représente une éthique de la limitation du pouvoir.

On comprend alors pourquoi leur exemple continue de susciter une telle émotion. Il ne s'agit pas seulement d'admirer le courage de quatre-vingts parlementaires confrontés à une situation exceptionnelle ; il s'agit de reconnaître que leur attitude éclaire, encore aujourd'hui, le fonctionnement normal d'une démocratie. Une assemblée représentative n'est véritablement digne de ce nom que si chacun de ses membres demeure capable, lorsque les circonstances l'exigent, de distinguer l'obéissance à une majorité de la fidélité aux principes qui rendent cette majorité légitime.

L'histoire des Quatre-Vingts invite également à réfléchir au rapport entre légalité et légitimité. Le régime de Vichy naît d'un vote  'légal', adopté selon les procédures prévues par les lois constitutionnelles de la III République, mais vite suivi d'un coup d'Etat.

Très rapidement, la légitimité morale de ce vote sera contestée, non parce que les formes juridiques auraient été méconnues, mais parce que la finalité même de la décision apparaîtra contraire aux principes dont la Constitution tirait son autorité. Cette distinction, que les juristes ont longuement étudiée après la guerre, montre combien le droit constitutionnel ne peut être séparé des valeurs qui lui donnent sens. Les Quatre-Vingts avaient intuitivement compris cette vérité fondamentale : un acte peut être régulier dans sa procédure tout en portant atteinte à l'esprit même des institutions qui l'ont rendu possible.

Le vote du 10 juillet 1940 dépasse largement le seul cadre de l'histoire française. Il pose une question universelle, que toutes les démocraties rencontrent un jour ou l'autre : jusqu'où les représentants du peuple peuvent-ils aller lorsqu'ils sont confrontés à une crise exceptionnelle ? Existe-t-il des circonstances dans lesquelles la sauvegarde de l'État justifie l'abandon des principes qui fondent sa légitimité ? Les Quatre-Vingts répondent à cette interrogation par un refus calme, réfléchi et argumenté. Leur réponse n'est pas celle de l'intransigeance doctrinale ; elle est celle d'hommes convaincus que certaines limites ne doivent jamais être franchies, précisément parce qu'elles protègent la liberté politique contre les effets de la peur, de l'urgence ou du découragement.

C'est sans doute la raison pour laquelle leur exemple conserve aujourd'hui une telle actualité. Les contextes changent, les institutions évoluent, les crises prennent des formes nouvelles ; mais la question demeure toujours la même : que reste-t-il d'une démocratie lorsque ceux qui sont chargés de la défendre renoncent eux-mêmes aux principes qui lui donnent son existence ? Les Quatre-Vingts ne prétendirent jamais répondre à toutes les difficultés de leur temps. Ils nous laissèrent quelque chose de plus précieux encore : la démonstration qu'une conscience libre peut, à elle seule, rappeler la valeur de principes que les circonstances semblent condamner. C'est cette fidélité silencieuse qui explique que leur « non », prononcé au milieu d'une immense majorité, continue d'appartenir à l'une des plus belles pages de l'histoire parlementaire française.

Les Quatre-Vingts : une leçon pour l'histoire de la démocratie.

L'historien est toujours confronté à une difficulté particulière lorsqu'il s'efforce d'apprécier la portée d'un événement politique. Il lui faut éviter deux écueils également dangereux : celui qui consiste à réduire le passé aux seules circonstances dans lesquelles il s'est déroulé, et celui qui conduit, à l'inverse, à lui attribuer une signification intemporelle que les acteurs eux-mêmes n'auraient jamais reconnue. Les Quatre-Vingts n'échappent pas à cette règle. Leur vote appartient incontestablement à un contexte précis, celui de la défaite militaire de 1940 et de l'effondrement de la III République. Pourtant, il serait réducteur d'y voir seulement un épisode de l'histoire politique française. En réalité, leur attitude soulève une interrogation plus vaste, qui touche à la nature même des démocraties représentatives et à la responsabilité des femmes et des hommes auxquels elles confient leur destin.

Les institutions démocratiques donnent souvent l'illusion d'une grande solidité. Elles semblent reposer sur des textes constitutionnels, des procédures juridiques, des élections régulières, des administrations puissantes et des traditions anciennes. Pourtant, l'histoire montre que ces éléments, si indispensables soient-ils, ne suffisent jamais à garantir leur pérennité. Aucune Constitution n'est éternelle. Aucun équilibre institutionnel n'est irréversible. Aucun peuple n'est définitivement à l'abri de la tentation autoritaire. Ce qui assure véritablement la continuité d'un régime libre réside moins dans la perfection de ses institutions que dans la fidélité de ceux qui les servent.

Cette observation traverse toute l'histoire politique de l'Occident. Aristote rappelait déjà que la stabilité d'une cité dépend moins de ses lois que des vertus de ses citoyens. Cicéron voyait dans les magistrats les gardiens de la République avant d'être les détenteurs du pouvoir. Montesquieu soulignait que le principe des gouvernements libres résidait dans la vertu civique, c'est-à-dire dans cette disposition intérieure qui conduit les responsables publics à préférer l'intérêt commun à leur intérêt particulier. Tocqueville, enfin, observait que les institutions démocratiques ne vivent durablement que parce qu'elles sont soutenues par des mœurs, des habitudes et une culture politique qui leur donnent une réalité concrète. Les Quatre-Vingts s'inscrivent pleinement dans cette tradition. Leur vote rappelle que les textes ne valent jamais davantage que les consciences chargées de les appliquer.

L'histoire contemporaine fournit d'ailleurs de nombreux exemples confirmant cette analyse. Les démocraties ne disparaissent presque jamais sous l'effet d'une seule violence extérieure ; elles s'affaiblissent progressivement lorsque les responsables publics cessent de croire eux-mêmes à la nécessité des principes qui les fondent. Les constitutions ne meurent pas seulement parce qu'elles sont attaquées ; elles meurent aussi parce que ceux qui devraient les défendre finissent par considérer qu'elles constituent un obstacle plutôt qu'une protection. Cette évolution est rarement brutale. Elle procède le plus souvent par renoncements successifs, chacun paraissant justifié par une circonstance exceptionnelle, jusqu'au moment où l'exception devient la règle et où la liberté apparaît comme un luxe que les temps difficiles ne permettraient plus.

 

Le 6 février 1934 vu par les ligues factieuses fascistes

Le 10 juillet 1940 illustre tragiquement ce mécanisme. Aucun des parlementaires favorables aux pleins pouvoirs ne pense, pour la plupart, mettre fin à la démocratie française. Beaucoup croient sincèrement sauver l'État en acceptant une suspension provisoire des règles ordinaires. Leur erreur ne réside pas dans une volonté de détruire la République ; elle réside dans la conviction que les principes républicains peuvent être momentanément suspendus sans que leur substance en soit affectée. Les Quatre-Vingts, au contraire, comprennent que certaines décisions engagent irréversiblement l'avenir. Ils pressentent que l'abandon de la souveraineté parlementaire n'est pas une simple parenthèse juridique mais un changement de nature du régime politique lui-même.

Cette lucidité mérite d'être rapprochée d'une réflexion formulée par René Rémond, qui écrivait que « les institutions démocratiques ne sont jamais définitivement acquises ; elles supposent un consentement constamment renouvelé de ceux qui vivent sous leur autorité ». La démocratie ne se réduit donc ni au suffrage universel ni à l'existence d'une Constitution ; elle exige une fidélité quotidienne à des principes qui limitent le pouvoir autant qu'ils l'organisent. C'est précisément cette fidélité que les Quatre-Vingts refusent d'abandonner lorsque presque tout semble l'avoir rendue inutile.

On pourrait croire que cette leçon appartient désormais au passé. Pourtant, elle conserve une étonnante actualité. Les démocraties contemporaines ne sont évidemment pas confrontées aux mêmes périls que la France de 1940 ; elles connaissent cependant d'autres formes de fragilité. Les crises économiques, les menaces terroristes, les conflits internationaux, les pandémies ou encore les bouleversements technologiques et climatiques conduisent régulièrement les gouvernements à réclamer des pouvoirs exceptionnels. Ces situations peuvent naturellement justifier des adaptations temporaires. Elles rappellent cependant que toute démocratie est constamment invitée à trouver un équilibre entre l'efficacité de l'action publique et la préservation des libertés fondamentales. Le vote des Quatre-Vingts ne fournit pas de solution mécanique à ces difficultés nouvelles ; il rappelle simplement qu'aucune efficacité politique ne saurait dispenser les responsables publics de s'interroger sur les limites qu'impose le respect des principes constitutionnels.

Une autre leçon mérite d'être soulignée. Les Quatre-Vingts montrent que la grandeur politique ne se mesure pas uniquement à l'exercice du pouvoir. Beaucoup d'entre eux n'ont jamais été présidents du Conseil, chefs de parti ou ministres influents. Plusieurs demeurent aujourd'hui presque inconnus du grand public. Pourtant, leur place dans l'histoire dépasse celle de nombreux responsables politiques infiniment plus puissants à leur époque. Cette observation rappelle une vérité essentielle : l'histoire ne juge pas seulement les hommes selon les fonctions qu'ils ont exercées ; elle les juge aussi selon les choix qu'ils ont accomplis lorsque ces fonctions les plaçaient devant une responsabilité exceptionnelle.

Il existe enfin, dans le destin des Quatre-Vingts, une dimension profondément humaine qui mérite de retenir l'attention. Aucun d'entre eux ne pouvait savoir comment son vote serait interprété quelques années plus tard. Aucun n'imaginait que son nom serait gravé sur des plaques commémoratives, cité dans les ouvrages d'histoire ou honoré lors des cérémonies officielles de la République. Ils n'agissent pas pour entrer dans la postérité ; ils agissent parce qu'ils estiment ne pas pouvoir faire autrement. Cette absence totale de calcul constitue peut-être le trait le plus admirable de leur comportement. Ils ne cherchent ni la gloire ni la reconnaissance ; ils cherchent simplement à demeurer fidèles à ce qu'ils considèrent comme leur devoir.

C'est pourquoi leur histoire dépasse infiniment celle d'un simple scrutin parlementaire. Elle constitue une méditation sur la fragilité des libertés publiques, sur la responsabilité des représentants du peuple et sur cette fidélité silencieuse qui, parfois, suffit à maintenir vivante une idée lorsque tout semble annoncer sa disparition. Les Quatre-Vingts n'ont pas seulement écrit une page de l'histoire de la III République ; ils ont offert à toutes les générations futures une réflexion toujours actuelle sur ce que signifie servir la démocratie lorsque celle-ci paraît condamnée.

Les Quatre-Vingts et l'honneur de la République.

L'expression est devenue familière. Depuis plusieurs décennies, les Quatre-Vingts sont souvent présentés comme ceux qui « sauvèrent l'honneur de la République ».

Cette formule, désormais largement entrée dans le langage historique, possède une force évocatrice incontestable. Elle suggère que, dans une journée marquée par l'effondrement des institutions républicaines, quelques hommes surent préserver ce que les autres avaient abandonné. Pourtant, comme toute formule appelée à devenir une référence, elle mérite d'être examinée avec précision. L'historien ne peut se satisfaire d'une expression, aussi belle soit-elle, sans s'interroger sur sa signification exacte. Les Quatre-Vingts ont-ils réellement sauvé l'honneur de la République ? Et, si tel est le cas, que faut-il entendre par cette notion d'« honneur » appliquée à une institution politique ?

La première réponse qui vient naturellement à l'esprit serait de considérer que les Quatre-Vingts sauvèrent l'honneur parce qu'ils refusèrent ce que la majorité accepta. Une telle explication n'est pas fausse, mais elle demeure incomplète. L'honneur n'est pas une simple affaire d'opposition numérique. Il ne naît pas du fait d'être minoritaire. Dans l'histoire politique comme dans l'histoire militaire, il est arrivé que des minorités se trompent autant que des majorités. Ce qui distingue les Quatre-Vingts n'est donc pas le seul fait qu'ils aient été peu nombreux ; c'est la raison profonde pour laquelle ils acceptèrent de demeurer minoritaires.

Ils savaient, en effet, que leur vote ne modifierait probablement rien au résultat final. Ils connaissaient - malheureusement - l'état d'esprit de leurs collègues, l'immense prestige dont jouissait encore le "maréchal" Pétain, la lassitude d'un pays accablé par la défaite et l'aspiration générale à voir cesser les souffrances. Rien ne permettait d'espérer un renversement de majorité. Leur « non » ne relevait donc ni d'une stratégie politique ni d'un calcul électoral. Il constituait un acte dont l'efficacité immédiate paraissait presque nulle. C'est précisément cette absence de toute perspective de succès qui donne à leur décision une dimension exceptionnelle. Ils ne votèrent pas parce qu'ils espéraient gagner ; ils votèrent parce qu'ils estimaient qu'il existait des circonstances où la fidélité aux principes devait l'emporter sur les chances de l'emporter.

Cette attitude renvoie à une idée ancienne, profondément enracinée dans la culture politique européenne : celle selon laquelle l'honneur ne se mesure pas au résultat obtenu, mais à la fidélité à une obligation librement assumée. 

L'honneur dont il est ici question n'est donc pas un sentiment d'orgueil ni la recherche d'une réputation flatteuse. Il désigne la capacité d'un homme public à demeurer fidèle à ce qu'il considère comme son devoir, alors même que les circonstances l'invitent à s'en écarter. 

Cette dimension morale explique largement la place singulière qu'occupent aujourd'hui les Quatre-Vingts dans la mémoire républicaine. Ils ne représentent pas seulement une minorité parlementaire ; ils incarnent une certaine idée du service de l'État. Depuis la Révolution française, la République a toujours attendu de ses représentants davantage qu'une simple compétence technique. Elle leur demande d'exercer leur mandat avec indépendance, de résister aux passions du moment lorsque celles-ci menacent les principes fondamentaux et de préférer, si nécessaire, l'intérêt supérieur de la Nation à leur propre avenir politique. Les Quatre-Vingts répondent admirablement à cette exigence. Leur vote ne traduit pas seulement une opinion ; il manifeste une conception exigeante de la fonction représentative.

C'est précisément cette distinction qui permet de mesurer toute la portée du geste des Quatre-Vingts. Leur grandeur ne provient pas de la médiocrité supposée des autres ; elle résulte de leur propre fidélité à une certaine conception du droit et de la représentation nationale. L'honneur qu'ils préservent est moins celui d'un camp politique que celui d'une institution. Ils rappellent, au moment où celle-ci semble disparaître, qu'elle demeure fondée sur des principes auxquels quelques représentants refusent de renoncer. En ce sens, ils sauvent moins la République elle-même que l'idée républicaine.

Cette nuance est essentielle. Car, au soir du 10 juillet 1940, la République n'est pas sauvée. Le régime de Vichy s'installe. Les assemblées ne siègent plus. Les libertés publiques sont progressivement abolies. Les institutions républicaines cessent de fonctionner.

Les Quatre-Vingts empêchent que l'on puisse dire que la République s'est volontairement effacée sans rencontrer, jusque dans son propre Parlement, une résistance fondée sur le droit. Ils préservent ainsi une continuité morale qui permettra, après la guerre, de rappeler que la légitimité républicaine ne s'était jamais entièrement éteinte.

Cette continuité apparaîtra avec éclat au moment de la Libération. Lorsque le Gouvernement provisoire de la République française rétablira les institutions démocratiques, il ne prétendra pas créer une République nouvelle ; il affirmera restaurer celle qui, selon la célèbre formule du général de Gaulle, « n'avait jamais cessé d'exister ». Une telle affirmation n'aurait sans doute pas possédé la même force symbolique si, le 10 juillet 1940, aucun parlementaire n'avait refusé les pleins pouvoirs. Les Quatre-Vingts constituent ainsi le dernier témoignage visible de la fidélité institutionnelle de la représentation nationale.

C'est peut-être là, au fond, la plus belle leçon que nous laissent ces quatre-vingts parlementaires. Ils ne furent ni les plus puissants de leur temps, ni les plus influents, ni les plus nombreux. Ils furent simplement des hommes qui, au moment où tout semblait s'effondrer autour d'eux, refusèrent de croire que la défaite autorisait l'abandon des principes. C'est cette fidélité, discrète mais inébranlable, qui explique qu'aujourd'hui encore leur « non » continue d'appartenir, non seulement à l'histoire de la République, mais à l'histoire universelle de la conscience politique.

Les Quatre-Vingts : une galerie de destins français

Il existe une tentation à laquelle succombent souvent les récits historiques lorsqu'ils évoquent un groupe devenu célèbre : celle de fondre les individus dans une destinée collective jusqu'à faire disparaître les personnalités qui le composent. Les Quatre-Vingts n'ont pas échappé à cette simplification. La mémoire nationale retient volontiers leur nombre, leur vote, leur courage commun ; elle oublie parfois que derrière cette appellation désormais familière se cachent quatre-vingts existences profondément différentes, quatre-vingts parcours singuliers, quatre-vingts histoires françaises qui ne se ressemblent pas davantage qu'elles ne s'opposent.

Car il n'existe pas un portrait type du parlementaire ayant refusé les pleins pouvoirs. Les Quatre-Vingts ne constituent ni une génération, ni une profession, ni une confession religieuse, ni même une famille politique homogène. Ils offrent, au contraire, une image saisissante de la diversité de la France républicaine à la veille de son effondrement.

Les plus âgés sont nés sous le Second Empire. Enfants lorsque la France connaît la défaite de Sedan et la Commune de Paris, ils ont grandi en même temps que la III République. Ils ont vu s'installer les grandes lois scolaires, les combats pour la liberté de la presse, la crise boulangiste, l'affaire Dreyfus, la séparation des Églises et de l'État. Pour eux, la République n'est pas seulement un régime politique ; elle est l'œuvre de toute une existence. La remettre entre les mains d'un homme, quel qu'il soit, reviendrait presque à renier leur propre vie.

Les plus jeunes appartiennent à une autre génération. Ils sont nés dans les dernières années du XIX siècle ou au tout début du XX. Certains n'étaient encore que des adolescents lorsque éclata la Première Guerre mondiale. Leur engagement politique s'est construit dans l'après-guerre, au moment où la République semblait définitivement consolidée. Ils représentent cette génération montante du radicalisme et du socialisme démocratique qui espérait moderniser les institutions sans jamais remettre en cause leurs fondements.

Entre ces deux générations se déploie tout l'éventail des expériences françaises de la première moitié du XX siècle.

Beaucoup ont connu les tranchées. Ils portent sur leur poitrine la Croix de guerre, la Médaille militaire ou la Légion d'honneur acquise au feu. Certains ont été blessés à plusieurs reprises ; d'autres ont perdu des proches dans les combats de 1914-1918. Leur patriotisme n'a rien d'abstrait. Lorsqu'ils refusent les pleins pouvoirs, nul ne peut raisonnablement les soupçonner d'indifférence au destin national. Plusieurs d'entre eux ont déjà risqué leur vie pour la France avant de risquer leur carrière politique pour la République.

Les professions qu'ils exercent témoignent de la même diversité. L'avocat côtoie l'instituteur, le médecin dialogue avec l'agriculteur, le professeur d'université siège à côté de l'ouvrier devenu député, le journaliste échange avec l'industriel ou le viticulteur. Cette variété rappelle une caractéristique essentielle de la III République : elle fut probablement le régime français qui ouvrit le plus largement la représentation nationale à toutes les composantes de la société.

On retrouve cette diversité dans leurs convictions religieuses. Les catholiques y sont nombreux, notamment parmi les élus issus du Parti démocrate populaire ou des milieux modérés. Les protestants, héritiers d'une longue tradition de liberté de conscience et d'engagement civique, occupent également une place importante. Quelques parlementaires sont issus de familles juives profondément attachées aux idéaux républicains depuis l'émancipation de 1791. Beaucoup enfin appartiennent à cette culture laïque qui caractérise une grande partie des élites républicaines de la III République. Les francs-maçons eux-mêmes, souvent présentés de manière caricaturale dans la propagande de Vichy, ne constituent qu'une composante parmi d'autres de cet ensemble profondément pluraliste.

Cette diversité explique sans doute pourquoi les Quatre-Vingts ne rédigèrent jamais de manifeste commun. Ils ne produisirent aucune déclaration collective. Ils ne cherchèrent pas à élaborer une doctrine destinée à expliquer leur vote. Leur unité n'avait pas besoin d'être théorisée. Elle résultait naturellement d'une conviction partagée : certaines responsabilités ne peuvent être abandonnées, quelles que soient les circonstances.

Leur destin après le 10 juillet reflète cette même pluralité. Quelques-uns disparaîtront rapidement de la vie publique, usés par l'âge ou la maladie. D'autres entreront presque immédiatement dans la clandestinité. Certains rejoindront Londres, d'autres Alger. Plusieurs mourront en déportation ou sous les balles de la Milice. Quelques-uns accéderont, après la Libération, aux plus hautes responsabilités de l'État. Vincent Auriol deviendra président de la République ; Félix Gouin présidera le Gouvernement provisoire ; André Philip, Jules Moch, François Tanguy-Prigent ou Louis Noguères exerceront d'importantes fonctions ministérielles. Beaucoup, cependant, retrouveront simplement leur mairie, leur cabinet d'avocat, leur exploitation agricole ou leur activité médicale, sans jamais rechercher les honneurs que leur aurait pourtant valu leur attitude du 10 juillet.

C'est peut-être cette absence de recherche de reconnaissance qui constitue l'un des traits les plus attachants des Quatre-Vingts. Contrairement à tant d'autres acteurs de la vie politique, ils ne cherchèrent jamais à transformer leur vote en capital personnel. Les mémoires qu'ils publièrent après la guerre évoquent presque toujours cette journée avec sobriété. Ils savent qu'ils n'ont accompli que ce qu'ils estimaient être leur devoir. Ils ne revendiquent aucun héroïsme particulier. Plusieurs d'entre eux paraissent même surpris de l'importance que la postérité accordera à leur geste.

L'historien ne peut rester insensible devant cette modestie. Elle contraste singulièrement avec l'immense place que leur accorde aujourd'hui la mémoire nationale. Là réside peut-être la véritable grandeur des Quatre-Vingts : ils ne cherchèrent jamais à devenir un symbole. C'est précisément parce qu'ils ne poursuivaient aucun objectif personnel qu'ils finirent par incarner, malgré eux, une certaine idée de la fidélité républicaine.

Au moment d'entreprendre l'étude détaillée de chacun d'entre eux, il importe donc de résister à une double tentation. La première consisterait à les transformer en héros sans nuances, privés de toute complexité humaine. La seconde reviendrait, à l'inverse, à dissoudre leur singularité dans une analyse purement statistique de leur appartenance politique ou sociale. L'histoire est plus exigeante. Elle demande de tenir ensemble le portrait collectif et les destinées individuelles, de comprendre comment quatre-vingts hommes si différents purent, pendant quelques minutes, former une communauté de conscience avant de reprendre chacun le cours singulier de leur existence.

C'est précisément ce que nous allons maintenant entreprendre. Après avoir replacé leur vote dans son contexte politique, juridique et moral, après avoir étudié leur composition, leurs convictions et la place qu'ils occupent dans l'histoire de la République, il convient désormais de redonner un visage à chacun d'eux. Derrière le nombre symbolique des Quatre-Vingts se trouvent quatre-vingts vies, quatre-vingts familles, quatre-vingts itinéraires, parfois glorieux, parfois tragiques, toujours profondément humains. Car l'Histoire n'est jamais faite seulement d'institutions ou de principes ; elle est d'abord l'histoire des femmes et des hommes qui, un jour, acceptèrent d'en porter la responsabilité.

Conclusion : Le courage d'être minoritaire.

Lorsque les historiens évoquent le 10 juillet 1940, ils rappellent presque toujours un chiffre : 569 parlementaires votèrent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain ; quatre-vingts seulement s'y opposèrent. Cette disproportion est si spectaculaire qu'elle semble, à elle seule, résumer la journée. Pourtant, les nombres ne disent pas tout de l'histoire. Ils disent combien furent les uns et les autres ; ils ne disent pas ce qui distingue une majorité d'une minorité lorsque se joue le destin d'un régime politique.

Les Quatre-Vingts ne furent ni des révolutionnaires, ni des conspirateurs, ni même, pour la plupart, des adversaires personnels du maréchal Pétain. Beaucoup partageaient avec leurs collègues la douleur de la défaite, l'angoisse de l'occupation et l'espoir de préserver ce qui pouvait encore l'être de l'indépendance nationale. Plusieurs avaient, comme eux, combattu pendant la Grande Guerre ; plusieurs avaient admiré le vainqueur de Verdun ; plusieurs enfin souhaitaient une réforme profonde des institutions de la III République, dont ils connaissaient les faiblesses et les imperfections. Rien, dans leur parcours politique, ne les condamnait donc à devenir les opposants irréductibles du 10 juillet 1940.

Ce qui les distingue n'est pas leur appartenance partisane, même si la très grande majorité d'entre eux appartient à la gauche républicaine. Ce n'est pas davantage leur origine sociale, leur profession, leur religion ou leurs convictions philosophiques. Les Quatre-Vingts sont trop différents les uns des autres pour que l'on puisse les enfermer dans une catégorie unique. Ils représentent, à leur manière, toute la diversité de la République française : socialistes et radicaux, certes, mais aussi démocrates-chrétiens, républicains indépendants, catholiques, protestants, juifs, francs-maçons ou libres penseurs ; avocats, médecins, instituteurs, agriculteurs, journalistes, professeurs, ouvriers ou industriels. Leur unité ne procède ni d'un parti, ni d'une idéologie, ni d'une confession. Elle naît d'une conviction plus profonde : la souveraineté nationale ne leur appartient pas ; elle leur est confiée.

C'est sans doute là que réside l'originalité de leur geste. Ils ne votent pas contre un homme ; ils votent pour un principe. Ils ne défendent pas une majorité politique ; ils défendent une certaine idée du mandat parlementaire. Ils considèrent que les représentants du peuple ne peuvent abandonner le pouvoir constituant sans porter atteinte à la source même de leur légitimité. Leur refus est d'abord un refus juridique, avant d'être un refus politique. Il est aussi un refus moral, parce qu'ils estiment que certaines responsabilités ne peuvent être déléguées, même sous la pression des circonstances.

Il serait pourtant injuste d'opposer mécaniquement les Quatre-Vingts aux cinq cent soixante-neuf parlementaires qui votèrent les pleins pouvoirs. L'histoire ne gagne jamais à distribuer trop facilement les rôles des héros et des coupables. Beaucoup de ceux qui approuvèrent le texte de Pierre Laval étaient eux aussi des républicains sincères. Beaucoup avaient servi courageusement leur pays pendant la Première Guerre mondiale. Beaucoup croyaient, de bonne foi, que le prestige du maréchal Pétain constituait le dernier rempart contre le chaos. Leur erreur fut immense ; elle ne doit cependant pas être transformée en procès d'intention. L'historien doit comprendre avant de juger. Il doit rappeler que les décisions du 10 juillet furent prises dans un climat d'effondrement militaire, de désorganisation de l'État, d'exode massif de la population et d'incertitude absolue sur l'avenir. Nul ne connaissait encore Londres, Bir Hakeim, le Débarquement ou la Libération de Paris.

C'est précisément parce que les Quatre-Vingts ignoraient tout de cet avenir que leur attitude prend une valeur si particulière. Ils ne votèrent pas en sachant que l'histoire leur donnerait raison. Ils ne savaient pas que le régime de Vichy s'engagerait dans la collaboration avec l'Allemagne nazie, qu'il promulguerait les statuts des Juifs, qu'il participerait aux déportations, que la Résistance finirait par triompher et que la République serait restaurée cinq ans plus tard. Ils ne possédaient aucune de ces certitudes rétrospectives qui rendent aujourd'hui leur choix si évident à nos yeux. Ils votèrent simplement avec les seules ressources dont disposent les hommes lorsqu'ils sont confrontés à une décision irréversible : leur intelligence, leur expérience et leur conscience.

L'histoire politique retient volontiers les victoires. Elle célèbre les chefs d'État, les conquêtes électorales, les majorités parlementaires et les grands succès diplomatiques ou militaires. Elle oublie parfois que certaines défaites portent davantage de grandeur que beaucoup de victoires. Les Quatre-Vingts perdirent leur vote. Ils ne purent empêcher la naissance du régime de Vichy. Ils ne sauvèrent pas la III République, qui s'effondra ce jour-là sous le poids conjugué de la défaite et des illusions placées dans le vainqueur de Verdun. Mais ils sauvèrent quelque chose que les institutions, à elles seules, ne peuvent jamais préserver : la continuité d'une exigence morale.

Car une République n'est pas seulement un ensemble de lois, de procédures ou de bâtiments officiels. Elle est d'abord une certaine conception de la liberté politique, de la responsabilité des représentants du peuple et de la souveraineté nationale. Tant qu'il demeure des femmes et des hommes pour rappeler ces principes au moment où ils paraissent les plus fragiles, la République peut être vaincue ; elle n'est pas totalement vaincue dans les consciences.

C'est pourquoi les Quatre-Vingts occupent aujourd'hui une place si singulière dans notre mémoire nationale. Ils ne furent pas les vainqueurs de leur temps ; ils furent les vainqueurs de l'histoire. Les cinq cent soixante-neuf appartiennent désormais aux archives d'un scrutin ; les Quatre-Vingts appartiennent à la conscience de la République.

Ils nous rappellent enfin une vérité qui dépasse largement les circonstances de l'été 1940. Les démocraties ne disparaissent presque jamais en une seule journée. Elles s'affaiblissent lorsque l'habitude remplace la vigilance, lorsque l'urgence justifie l'abandon progressif des principes, lorsque les institutions cessent d'être défendues par celles et ceux qui en ont reçu la garde. Inversement, elles survivent parce qu'il se trouve toujours, au moment décisif, quelques femmes et quelques hommes capables de rappeler que tout n'est pas négociable, que tout n'est pas relatif et que certaines fidélités valent davantage que les succès immédiats.

Le 10 juillet 1940, les Quatre-Vingts n'ont pas empêché la chute de la République. Ils ont empêché qu'elle tombe dans le silence.

Et c'est sans doute pourquoi leur « non », prononcé dans une salle de spectacle de Vichy au milieu d'une immense majorité, demeure l'un des plus beaux « non » de toute l'histoire parlementaire française.

Les sentinelles de la République.

L'Histoire est parfois injuste avec les majorités. Elle retient leurs décisions mais oublie leurs noms. Elle est souvent plus généreuse envers les minorités lorsqu'elles ont su, dans les heures décisives, demeurer fidèles à des principes que le temps finit par reconnaître comme essentiels. Les Quatre-Vingts appartiennent à cette catégorie d'hommes dont la défaite immédiate est devenue une victoire de la mémoire.

Le 10 juillet 1940, ils ne disposaient d'aucune force matérielle. Ils ne commandaient aucune armée. Ils ne dirigeaient aucun mouvement clandestin. Ils n'étaient pas davantage soutenus par une opinion publique profondément traumatisée par l'effondrement militaire. Ils n'avaient entre les mains qu'un bulletin de vote et la liberté de leur conscience. C'est avec ces seules armes qu'ils décidèrent de résister à ce qu'ils considéraient comme une abdication de la souveraineté nationale.

Leur geste n'a pas empêché la naissance du régime de Vichy. Il n'a pas arrêté la collaboration. Il n'a pas empêché les lois d'exception, les persécutions, les déportations ni les drames qui allaient bientôt frapper la France. Il serait donc historiquement faux de prétendre que les Quatre-Vingts sauvèrent la III République. Celle-ci s'effondra bien le 10 juillet 1940, emportée par la défaite militaire, la désorganisation de l'État et l'illusion qu'un homme providentiel pourrait, à lui seul, réparer les blessures d'une nation vaincue.

Mais l'histoire des peuples ne se réduit jamais aux institutions qu'ils se donnent. Une Constitution peut disparaître ; un Parlement peut être réduit au silence ; un gouvernement peut être renversé. Ce qui survit plus longtemps encore, ce sont les principes auxquels quelques femmes et quelques hommes refusent de renoncer lorsque tout semble les condamner. En ce sens, les Quatre-Vingts ne sauvèrent pas la République comme régime politique ; ils sauvèrent la République comme exigence morale..

C'est précisément pourquoi leur attitude demeure si admirable. Le courage véritable ne consiste pas à choisir le bon camp lorsque l'issue est connue ; il consiste à demeurer fidèle à ce que l'on croit juste lorsque nul ne peut encore dire où se trouve l'avenir. Les Quatre-Vingts votèrent contre tous les calculs raisonnables. Ils acceptèrent d'être minoritaires, peut-être même de passer pour irresponsables, parce qu'ils estimaient que certaines décisions ne se jugent pas à leur efficacité immédiate mais à leur conformité avec des principes supérieurs.

Cette leçon dépasse largement le seul cadre de l'année 1940. Chaque génération est tentée de croire que les institutions démocratiques sont définitivement acquises, qu'elles constituent un horizon naturel de la vie politique et qu'elles se défendent d'elles-mêmes. L'histoire enseigne exactement le contraire. Les démocraties ne meurent pas toujours sous les coups de la violence extérieure ; elles peuvent également s'affaiblir lorsque ceux qui en ont reçu la garde cessent de croire que certains principes sont indisponibles. Les Quatre-Vingts nous rappellent qu'il n'existe aucune Constitution assez parfaite pour se protéger elle-même. Les institutions les mieux conçues demeurent fragiles si les femmes et les hommes qui les servent renoncent à les défendre.

À cet égard, leur exemple conserve une portée universelle. Il ne concerne pas seulement la France de 1940 ; il s'adresse à toutes les démocraties confrontées à la tentation de sacrifier les libertés publiques au nom de l'urgence, de la sécurité ou de l'efficacité politique. Les circonstances changent ; les formes de la menace évoluent ; mais la question demeure toujours la même : existe-t-il des principes auxquels une nation libre ne peut renoncer sans cesser d'être fidèle à elle-même ? Les Quatre-Vingts répondent par l'affirmative. Leur réponse n'est pas doctrinale ; elle est existentielle. Ils l'ont écrite non dans un traité de philosophie politique, mais dans un simple bulletin de vote.

Il est enfin une dernière leçon que nous laisse leur histoire. Les démocraties célèbrent volontiers leurs victoires. Elles commémorent les grandes lois, les élections décisives, les chefs d'État prestigieux ou les réformes qui ont marqué leur développement. Elles oublient parfois que leur véritable grandeur réside aussi dans ces moments où une minorité accepte de perdre pour que survive un principe. Les Quatre-Vingts furent cette minorité.

C'est pourquoi leur souvenir mérite plus qu'une commémoration. Il appelle une méditation. Dans le silence du Grand Casino de Vichy, alors que la République semblait s'effacer sous le poids de la défaite, quatre-vingts parlementaires rappelèrent qu'une conscience libre peut encore parler lorsque les institutions se taisent. Ils ne purent empêcher l'effondrement d'un régime ; ils empêchèrent que cet effondrement fût unanime. Ils ne sauvèrent pas la République de la défaite ; ils sauvèrent la possibilité, pour les générations futures, de dire qu'au cœur même de la catastrophe, quelques représentants du peuple avaient refusé de confondre la résignation avec le devoir.

C'est pourquoi les Quatre-Vingts ne sont pas seulement les derniers parlementaires de la III République.

Ils en sont les dernières sentinelles.

Jean-Laurent Turbet

Extrait de

ANNALES DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

Annexe au

Procès-verbal de la séance du mercredi 10 juillet 1940 SCRUTIN (N° 1)

(après pointage)

Sur l'article unique du projet de loi constitutionnelle  

LISTE DES 80 DÉPUTÉS ET SÉNATEURS

ayant voté contre l'adoption de l'article unique:

ASTIER Marcel
AUDEGUIL Jean-Fernand
AURIOL Vincent
BACHELET Alexandre
BADIE Vincent
BEDIN Camille
BENDER Emile
BIONDI Jean
BLUM Léon
BONNEVAY Laurent
BOULET Paul
BRUGUIER Georges
BUISSET Séraphin
CABANNES Gaston
CAMEL François
Marquis de CHAMBRUN
CHAMPETIER DE RIBES Auguste
CHAUMIÉ Pierre
CHAUSSY Arthur
COLLOMP Joseph
CRUTEL Octave
DAROUX Achille
DELOM-SORBÉ
DEPIERRE Joseph
DORMOY Marx
ELMIGER Alfred
FLEUROT Paul
FOUCHARD Emile
FROMENT Edouard
GIACOBBI Paul

GODART Justin
GOUIN Félix
GOUT Henri
GROS Louis
GUY Amédée
HENNESSY Jean
HUSSEL Lucien
ISORÉ André
JARDON Eugène
JAUBERT Jean-Alexis
JORDÉRY Claude
LABROUSSE François
LE BAIL Albert
LECACHEUX Joseph
LE GORGEU Victor
LUQUOT Justin
MALROUX Augustin-Philippe-Emmanuel
MANENT Gaston
MARGAINE Alfred
MARTIN Léon
MAUGER Robert
MENDIONDOU Jean
MOCH Jules
MONTEL Maurice
Léonel Marquis de MOUSTIER
MOUTET Marius
NICOD René
NOGUERES Louis
ODIN Jean
PAUL-BONCOUR Joseph
PERROT Jean
PEZIERES Georges
PHILIP André
PLAISANT Marcel
TANGUY-PRIGENT François
RAMADIER Paul
Docteur J.-P. RAMBAUD
RENOULT René
ROCHE Léon
ROLLAND Camille
ROLLAND Jean-Louis
ROUS Joseph
ROY Jean-Emmanuel
SÉNÈS Henry
SERRE Philippe
SIMON Paul
THIEBAUT Gaston
THIVRIER Isidore
TREMINTIN Pierre
ZUNINO Michel

 

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Les propos des signataires d'articles n'engagent qu'eux.
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La liberté d’expression est en France un droit Constitutionnel, quelle que soit notre appartenance à une association de quelque nature que ce soit.

Dans son article 10, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. »

Dans l'article 11, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose aussi que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.

La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.

La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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