Je vous propose ici l'article de Jean Mercier "Protestants de France", qui ouvre ce dossier. Le numéro spécial de La Vie est bien entendu à se procurer de toute urgence.
Voici l'article de Jean Mercier :
Les protestants de France, par Jean Mercier
500 ans après Calvin, comment se recomposent les familles du protestantisme?
Il y a 500 ans naissait un homme dont l’aventure humaine allait bouleverser l’Histoire : Jean Calvin. Alors que son aîné, Martin Luther, n’a jamais vraiment connu le désamour, le réformateur de Genève, affublé d’une image négative, était tombé dans l’ombre. Surprise, son cinqcentenaire soulève l’enthousiasme, sous forme d’un déluge de colloques et de conférences, doublé d’une avalanche éditoriale.
Saisissant la balle au bond, la Fédération protestante de France (FPF) a imaginé un méga-happening, Protestants en fête, qui rassemblera plus de 10 000 personnes du 30 octobre au 1er novembre, à Strasbourg. Une mobilisation exceptionnelle quand on sait le peu de goût des protestants français pour les manifestations de masse. C’est le signe que quelque chose est en train de bouger, très profondément. Parmi les héritiers de Calvin, les évangéliques s’imposent désormais comme une locomotive.
Ce n’est pas un hasard si la Fédération protestante de France, longtemps aux mains des luthéro-réformés, s’est ouverte progressivement aux évangéliques, au point de placer à sa tête, en 2007, un pasteur issu de leurs rangs, Claude Baty. Jadis classés à la marge, bien qu’actifs au sein des Églises dites « libres » dans le sud de la France ou avec l’Armée du salut, ils ont explosé ces 40 dernières années. Selon les estimations de Sébastien Fath, sociologue spécialiste du phénomène, ils seraient entre 400 000 et 600 000 sur le territoire, et représenteraient, au sein de la planète protestante, les deux tiers des lieux de culte ainsi que des pratiquants dominicaux.
Cet essor est marqué par deux facteurs, qui se combinent fréquemment. Primo, le boom des communautés pentecôtistes, qui s’appuient sur l’expérience intime de l’Esprit-Saint, les guérisons du corps et de l’âme. Secundo, la multiplication des Églises dites ethniques, le plus souvent africaines ou asiatiques, nourries par le flux migratoire. Les évangéliques se distinguent par l’importance de l’émotion, la radicalité de la conversion, l’omniprésence du surnaturel. Ils défendent une forte orthodoxie dogmatique qui, dans certains cas, flirte avec le fondamentalisme.
Quant au protestantisme « des racines », il joue sur une ligne opposée. Luthériens et réformés se caractérisent par leurs liturgies structurées, leur goût pour l’intellect, leur aversion du prosélytisme et du surnaturel sauvage, leur approche libérale du sexe et des dogmes. À la différence des catholiques « repris en main » par Jean Paul II, ils sont devenus les chrétiens de l’Hexagone les plus en phase avec la modernité, tolérant l’IVG, la pilule, la PMA (procréation médicalement assistée) et le remariage après divorce. Et ils ordonnent des femmes pasteures. Mais, si les vocations au pastorat se maintiennent, l’érosion des fidèles et des finances est incontestable. L’Église réformée, longtemps navire amiral, ne compte plus que 50 000 foyers cotisants. « En vérité, nous ne représentons plus qu’environ 150 000 croyants en France », estime Gilles Boucomont, pasteur de la paroisse réformée du Marais, à Paris, même si le chiffre officiel est de 300 000 fidèles.
« À partir des années 1960, il y a eu deux stratégies au sein du protestantisme », analyse Sébastien Fath. « La première a constitué à garder la forme mais à changer le fond : les luthériens et réformés ont conservé le cadre – les temples, la croix huguenote, la liturgie –, mais ont complètement bouleversé leur message pour s’adapter. L’autre stratégie, celle des évangéliques, a été de garder le fond mais de changer la forme. Ils ont maintenu une théologie très traditionnelle, mais ont bouleversé le style du culte. Il y a 40 ans, ce positionnement apparaissait suicidaire : il était ringard d’être conservateur. Mais il faut reconnaître qu’il a été payant. »
Aujourd’hui, les évangéliques sont en ébullition. Ils tentent de créer un Conseil national des évangéliques de France (Cnef), une instance qui fédérera toutes les alliances et les fédérations de cette nébuleuse. Ceci ne menace pas vraiment la suprématie de la FPF, qui accueille déjà en son sein des Églises évangéliques et qui a su faire la preuve que des sensibilités très diverses pouvaient coexister. Il signe par contre la volonté très forte de se réconcilier entre des courants jadis très éloignés. « Longtemps, les Églises traditionnelles évangéliques ont considéré les pentecôtistes comme des hérétiques », explique Sébastien Fath. Le Cnef signifie la fin de 15 ans d’anathèmes. L’important est que cette volonté d’unité monte de la base. »
Cette réconciliation, si elle réussit, augure d’une puissance encore plus importante. D’autant que les évangéliques entendent suivre leur logique d’une évangélisation musclée appuyée sur des principes dogmatiques forts, et ont de l’ambition, comme on peut le lire sur le site du Cnef : « De nombreuses régions ne disposent pas de suffisamment d’Églises évangéliques. Il serait souhaitable qu’il y en ait au moins une pour 10 000 habitants. Il faudrait implanter 4 200 Églises supplémentaires ». Les évangéliques souhaitent aussi être de plus en plus présents dans le débat sociétal, non seulement en matière de bioéthique, avec l’émergent du CPDH (Comité protestant évangélique pour la dignité humaine), mais aussi dans le domaine de la solidarité, comme le prouve le défi Michée, sorte de « CCFD évangélique ».
Par ailleurs, les évangéliques sont les seuls, parmi les chrétiens, à avoir une position claire sur l’islam. Sébastien Fath raconte une anecdote révélatrice. « Je donne un cours sur les évangéliques aux imams qui se forment à l’Institut catholique de Paris. Un jour, l’un d’eux me demande : “Dites-nous ce que les évangéliques pensent de nous.” Je décide de dire la vérité : “Ils veulent vous convertir.” J’ai été surpris par la sincérité de leur réaction : “Alors ils sont comme nous avec les chrétiens”, ont-ils déclaré en chœur. J’ai eu l’impression qu’ils étaient presque soulagés d’entendre ma réponse. Les choses sont claires : on est dans une logique mutuelle de compétition et de conversion, on n’a pas peur de part et d’autre de s’engager pour la seule chose qui compte aux yeux des musulmans comme des évangéliques, celle du salut. On est loin des relations un peu BCBG d’autres chrétiens avec l’islam. »
Face à cette pression évangélique, luthériens et réformés les plus lucides, constatant leur déclin, s’attellent à ce qu’il faut bien appeler une « refondation ». Institutionnellement, d’abord, ils ont décidé d’unir leurs forces. En Alsace-Moselle, l’Église de la confession d’Augsbourg (luthérienne) et l’Église réformée ont fusionné pour donner lieu à l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine. Le même mouvement est en cours entre l’Église évangélique luthérienne et l’Église réformée (pour le reste de la France), à l’horizon 2013. Véritable élan d’avenir selon les déclarations officielles, cette opération est, selon les mauvaises langues, motivée par la nécessité d’économies d’échelle, compte tenu de finances en berne. Et met en danger la spécificité luthérienne, qui risque d’être laminée par la majorité réformée.
Très significatif est le « tournant culturel » qui se dessine depuis quelques années chez les luthéro-réformés. L’Église
réformée de France a ainsi mis à l’honneur le témoignage actif de la foi : une affaire longtemps restée taboue, car associée au prosélytisme des évangéliques ou à la reconquête spirituelle de
Jean Paul II, mais qui revient sur le devant de la scène, comme s’en félicite Gilles Boucomont. Ce pasteur a ressuscité une paroisse en misant sur ce thème porteur. « Depuis quelque temps, on a
de nouveau le droit de parler d’évangélisation dans l’ERF. » Assumer d’être des témoins sans pour autant faire du prosélytisme, ne pas s’enfermer dans la jouissance morose d’être une élite
incomprise, c’est aussi le credo de Laurent Schlumberger, brillant et visionnaire pasteur qui, selon la rumeur, devrait prendre les rênes de l’ERF.
Symptomatique aussi, la posture nouvelle qui monte dans la jeune génération, revendiquant le retour aux racines. Un phénomène qui fait penser à ce qui se passe dans l’Église catholique, où les moins de 40 ans réclament un droit d’inventaire sur la période de l’après-Concile. On peut citer en exemple la charge lancée par l’historien Arnaud Baubérot en septembre 2007, lors de l’assemblée du Désert, haut lieu du peuple réformé. De façon véhémente, il a dénoncé l’évolution du scoutisme protestant entre 1960 et 1990, fustigeant à la fois l’apostasie des Éclaireurs unionistes, qui ont pris d’immenses distances avec leur berceau confessionnel, et la lâcheté des Églises, qui renoncèrent « à enrayer le processus de “déprotestantisation” puis de déchristianisation dans lequel le scoutisme unioniste s’était engagé ». Pour lui, l’institution a abandonné la jeunesse, alors qu’elle se lamentait sur la difficulté de transmettre la foi aux jeunes ! « Il faut reprendre possession des mouvements de jeunesse, afin que cette jeunesse soit de nouveau une terre de mission. » Message entendu… En 2009, l’ERF a organisé ses JMJ, avec le rassemblement du Grand Kiff à Lyon, qui a attiré 1 200 jeunes de 15 à 25 ans. Pour une Église qui, par tradition, est opposée aux manifestations de foule, il s’agit d’une révolution !
Face à son destin, le protestantisme luthéro-réformé n’a pas fait son choix. Sur le fond, les valeurs flottent encore. D’un côté, une minorité réformatrice souhaite un recentrage sur les fondamentaux, sans éviter les sujets sur lesquels les évangéliques se positionnent clairement : le péché, la grâce, le salut. Gilles Boucomont, au pedigree réformé mais au profil plutôt évangélique, est l’icône la plus médiatique de cette minorité. Il veut faire tout ce que Jésus a demandé à ses disciples : chasser les démons, guérir les malades. Aujourd’hui, il estime que 10 à 15 % des réformés sont sur sa ligne.
« Arrêtons de dénigrer les pasteurs évangéliques. Comment seraient-ils nuls si leurs églises sont pleines et si les nôtres se vident ? Les pasteurs réformés sont trop intellectuels. Être bac + 8 ne fait pas de vous un berger, mais un “docteur”. Est-ce que Jésus a voulu que ce soient des docteurs qui gardent les brebis ? » Boucomont plaide pour le retour à une certaine orthodoxie dogmatique, à la piété du croyant : « Je ne crois pas aux chrétiens-chameaux, qui viennent deux fois par an au culte et qui, le reste du temps, vivent sur les réserves de leurs bosses ! »
« Ce recentrage a cependant peu de chances de s’imposer à court terme », estime Sébastien Fath. De fait, une forte majorité des luthéro-réformés reste attachée à une théologie libérale. Raphaël Picon, doyen de la faculté de théologie protestante de Paris, bastion luthéro-réformé, est l’un des ténors de cette théologie « libérée » du « carcan » dogmatique. Dans un livre sorti en 2009, Dieu en procès, il s’appuie sur le théologien Paul Tillich pour souligner « combien certains termes importants de la prédication chrétienne ont perdu de leur pertinence, tels ceux de grâce, de salut et de péché ».
Pour Picon, « ces notions ne font plus sens car elles ne répondent plus aux préoccupations, elles relèvent de thèmes
incongrus, soulèvent des problèmes dont les enjeux ne sont plus perçus ». Mais que faire, une fois qu’on a déconstruit les dogmes ? Le christianisme risque de se réduire à un humanisme acceptable
par tous, mais pour lequel personne n’est prêt à risquer sa peau. « Les faits montrent que nos contemporains souhaitent croire à un Dieu structurant, qu’on peut définir objectivement. Un Dieu
fuyant ne les attire pas », explique Sébastien Fath. « Et, selon les évidences, c’est aussi ce que Calvin défendait en son temps…».
° Pour aller plus loin :
° Le site de La Vie
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