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Le Blog des Spiritualités

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« Simplifier n'est pas appauvrir. Simplifier, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Gnose, Esotérisme, Franc-maçonnerie, Hermétisme, Illuminisme, Initiation, Kabbale, Martinisme, Occultisme, Religions, Rose-Croix, Spiritualités, Symbolisme, Théosophie, Islam, Soufisme, et toutes ces sortes de choses...


Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 31 Juillet 2026, 06:30am

Catégories : #Histoire, #Socialisme, #Socialiste, #Assassinat, #Anniversaire, #GrandeLogedeFrance, #GLDF, #FrancMaçonnerie

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Nous sommes aujourd’hui le 31 juillet 2026 et je trouve que c’est une excellente occasion de se souvenir de l’assassinat de Jean Jaurès au Café du Croissant le 14 juillet 1914, il y a 112 ans déjà !

Jean Jaurès, le socialiste, l’intellectuel et l’apôtre de la paix assassiné le 31 juillet 1914.

Il est des assassinats qui ne mettent pas seulement fin à l’existence d’un homme, mais qui semblent ouvrir brusquement devant les peuples un gouffre dans lequel l’Histoire tout entière va s’engouffrer.

L’assassinat de Jean Jaurès (1859-1914), le vendredi 31 juillet 1914, appartient à cette catégorie tragique. Ce soir-là, vers 21 h 40, au Café du Croissant, à Paris, ce ne fut pas seulement un député socialiste, un journaliste, un écrivain et l’un des plus grands orateurs de la République que Raoul Villain abattit de deux coups de revolver : ce fut la voix la plus puissante qui s’élevait encore en France contre la guerre imminente.

Trois jours plus tard, le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. L’Europe entrait dans une catastrophe qui allait engloutir une génération, renverser des empires, mutiler des nations, engendrer des révolutions, nourrir les totalitarismes et préparer, vingt-cinq ans plus tard, une seconde conflagration plus épouvantable encore.

Alors, plus d’un siècle après ce crime, la question chantée par Jacques Brel demeure suspendue au-dessus de notre histoire et de notre conscience : Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Un enfant du Tarn devenu l’une des plus grandes intelligences françaises.

Jean Jaurès naît à Castres, dans le Tarn, le 3 septembre 1859, au sein d’une famille de la petite bourgeoisie provinciale. Élève extraordinairement brillant, il est reçu en 1878 à l’École normale supérieure, dont il sort agrégé de philosophie en 1881. Il enseigne d’abord au lycée d’Albi, puis à la faculté des lettres de Toulouse. Il devient docteur ès lettres en 1892, après avoir soutenu une thèse principale, De la réalité du monde sensible, accompagnée d’une thèse latine consacrée aux origines du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel.

Quel homme politique d'aujourd'hui serait encore capable de rédiger une thèse de philosophie en latin ?

 

Jean Jaurès avec sa promotion de Normal Sup

Avant d’être un dirigeant politique, Jaurès fut donc un philosophe de formation, un homme nourri de Platon, de Kant, de Hegel, de la pensée grecque, du christianisme, de la philosophie allemande et de la tradition républicaine française. Sa culture était immense, mais elle n’était jamais chez lui un instrument de domination ou de distinction sociale. Il ne voulait pas savoir pour s’élever au-dessus des autres ; il voulait comprendre pour éclairer, transmettre et libérer.

La Bibliothèque nationale de France rappelle que Jaurès fut tout ensemble normalien, agrégé de philosophie, docteur ès lettres, député du Tarn, fondateur de L’Humanité et l’un des principaux artisans de l’unification du socialisme français. Peu d’hommes publics auront réuni avec une telle intensité les qualités du professeur, du chercheur, de l’écrivain, du journaliste, de l’historien, du philosophe et du tribun.

Jaurès possédait une intelligence capable d’embrasser les plus vastes problèmes métaphysiques sans jamais perdre de vue la condition concrète des hommes. Il pouvait méditer sur l’être, la conscience, le monde sensible ou la destinée spirituelle de l’humanité, puis se pencher, avec la même attention, sur le salaire du mineur, les accidents du travail, la misère paysanne, l’éducation des enfants, la justice fiscale ou le sort des vieillards.

Chez lui, la pensée n’était jamais séparée de la compassion.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

La rencontre décisive avec les mineurs de Carmaux.

Élu député du Tarn pour la première fois en 1885, à l’âge de vingt-six ans, Jaurès siège initialement parmi les républicains modérés. Son socialisme ne procède donc pas d’une adhésion précoce à un système doctrinal fermé. Il naît progressivement de l’observation des injustices sociales, de la fréquentation des ouvriers et d’une réflexion toujours plus profonde sur l’inachèvement de la République.

La grande grève des mineurs de Carmaux, en 1892, constitue à cet égard un tournant majeur. Le renvoi de Jean-Baptiste Calvignac, ouvrier mineur devenu maire socialiste de Carmaux, révèle à Jaurès la puissance politique et sociale exercée par le patronat sur la vie des travailleurs. Il prend fait et cause pour les grévistes, soutient leur combat et devient, en 1893, leur député.

Cette conversion au socialisme n’est nullement un reniement de son républicanisme ; elle en constitue au contraire l’approfondissement. Jaurès comprend que la République politique, aussi précieuse soit-elle, demeure incomplète lorsqu’elle proclame l’égalité des citoyens tout en laissant subsister entre eux d’immenses inégalités économiques. Le suffrage universel ne suffit pas lorsque certains possèdent tout et que d’autres ne disposent même pas de la sécurité nécessaire pour vivre dignement.

Le socialisme de Jaurès ne méprise donc pas la République : il veut accomplir sa promesse. Il ne considère pas la démocratie comme un masque bourgeois qu’il faudrait arracher, mais comme une conquête historique qu’il faut prolonger jusque dans l’économie et dans l’organisation du travail.

L’Assemblée nationale souligne à juste titre que ce lecteur attentif de Karl Marx refusait de réduire toute l’Histoire à la seule lutte des classes. Son socialisme, profondément démocratique et humaniste, s’inscrivait dans la continuité de la Révolution française, du suffrage universel, des droits de l’homme et de l’idéal républicain.

Jaurès voulait transformer la société, mais il refusait que la libération de l’homme fût achetée au prix de sa liberté.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Le défenseur de Dreyfus, de la vérité et de la justice.

L’affaire Dreyfus révéla une autre dimension essentielle de Jaurès : son extraordinaire courage moral.

Lorsqu’il commence à s’engager pour Alfred Dreyfus, injustement condamné pour trahison, une partie du mouvement socialiste considère encore que cette affaire ne concerne qu’un officier bourgeois et qu’elle détourne les travailleurs de leur propre combat. Jaurès comprend au contraire qu’une injustice commise contre un seul homme engage la dignité de tous.

Peu lui importe (contre ce que pensait Jules Guesde) que Dreyfus soit militaire, bourgeois, juif  ou éloigné du socialisme : il est innocent, victime d’un mensonge d’État nourri par l’antisémitisme, la raison militaire et le refus des autorités de reconnaître leur erreur. Défendre Dreyfus, c’est donc défendre la justice elle-même.

Jaurès se lance dans le combat avec une énergie prodigieuse. Il enquête, rassemble les faits, démonte les contradictions de l’accusation et publie en 1898 Les Preuves, véritable monument d’intelligence critique et de probité intellectuelle. À la Chambre des députés, il accuse ceux qui, sous prétexte de protéger l’armée, compromettent la République :

« Vous êtes en train de livrer la République aux généraux ! »

Cette intervention est conservée dans les archives que l’Assemblée nationale consacre à Jaurès et à l’affaire Dreyfus.

Le courage de Jaurès n’était pas l’absence de peur, ni le goût de l’affrontement pour lui-même. Il était cette fidélité supérieure à la vérité qui oblige parfois à se dresser contre son propre camp, contre l’opinion dominante et contre les passions collectives. Dans son célèbre Discours à la jeunesse, prononcé au lycée d’Albi en 1903, il en donna une définition devenue l’une des plus belles exigences de la morale républicaine :

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. »

 

Et il ajoutait qu’il fallait refuser de se soumettre au mensonge triomphant, aux applaudissements aveugles et aux huées fanatiques. Ces paroles, rappelées par la présidence de l’Assemblée nationale, n’ont rien perdu de leur force dans un temps où les emballements collectifs, les simplifications et les fausses nouvelles prétendent trop souvent tenir lieu de pensée.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Le grand historien de la Révolution française.

On réduirait considérablement Jaurès si l’on ne voyait en lui qu’un dirigeant politique et un orateur. Il fut aussi un historien de premier ordre, auteur d’une œuvre monumentale : l’Histoire socialiste de la France contemporaine, dont il dirigea la publication et pour laquelle il rédigea lui-même les volumes consacrés à la Révolution française.

Son Histoire socialiste de la Révolution française ne constitue pas une simple chronique militante destinée à justifier rétrospectivement une doctrine. Jaurès travaille sur les archives, étudie les structures économiques, examine les mouvements des prix, les propriétés foncières, les subsistances, les revendications paysannes et les conditions matérielles dans lesquelles s’accomplit la Révolution.

Il fait dialoguer les héritages de Jules Michelet, de Karl Marx et de Plutarque. À Michelet, il emprunte le souffle et la perception du peuple comme acteur de l’Histoire ; à Marx, l’attention portée aux structures économiques et aux rapports sociaux ; à Plutarque, le sens des caractères, des passions et de la grandeur humaine.

L’historienne Madeleine Rebérioux a montré combien cette œuvre renouvelait profondément la compréhension de la Révolution en reliant l’étude des institutions politiques à celle de la vie économique et sociale. Elle rappelle que Jaurès voulait mettre à la disposition des ouvriers et des citoyens une connaissance exigeante de leur propre histoire : le savoir historique devait devenir un moyen d’émancipation. Son étude demeure accessible dans les Annales historiques de la Révolution française.

L’historien Jaurès refusait aussi bien l’idolâtrie que la condamnation sommaire. Il admirait l’élan émancipateur de 1789, mais ne dissimulait ni les violences ni les contradictions de la Révolution. Il cherchait à comprendre comment l’idéal universel des droits de l’homme avait surgi d’une société traversée par les intérêts, les conflits de classes et les passions.

Jaurès n’utilisait pas l’Histoire pour enfermer les hommes dans le passé. Il l’étudiait pour dégager les possibilités de l’avenir.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

L’écrivain, le journaliste et le fondateur de L’Humanité.

Jaurès fut également un écrivain considérable. Son style, ample, puissant, généreux, paraît parfois démesuré à nos sensibilités contemporaines habituées à l’expression rapide et fragmentaire. Mais cette ampleur était celle de sa pensée. Chez lui, l’éloquence ne recouvrait pas le vide : elle donnait une forme sensible à une culture immense, à une argumentation précise et à une espérance presque physique dans les capacités de l’humanité.

Le 18 avril 1904, il fonde le quotidien L’Humanité.

Le choix du titre résume à lui seul son projet. Il ne crée pas seulement un journal de parti ou un organe de propagande, mais un journal qui prétend servir la vérité, la justice sociale, la démocratie et la paix. Le premier numéro paraît le 18 avril 1904 ; les collections numérisées de la BnF permettent encore de consulter les premiers numéros du journal.

Si certains se pose la question de savoir pourquoi la loge Humanité de la Grande Loge de France, fondée en 1905 a ce titre distinctif, et bien la réponse se trouve dans la question ;)

Jean Jaurès croyait à la presse parce qu’il croyait à l’intelligence du peuple. Il ne pensait pas que les citoyens devaient être séduits par des formules simplistes ; il estimait qu’ils méritaient qu’on leur explique la complexité du monde. Il écrivait donc pour convaincre, mais aussi pour élever le débat public et donner à chacun les moyens de former son propre jugement.

Même lorsqu’il polémiquait, et Dieu sait qu’il savait le faire avec vigueur, il cherchait l’argument décisif plutôt que l’insulte facile. Son éloquence pouvait renverser une assemblée parce qu’elle unissait la puissance de la voix, la rigueur du raisonnement, la connaissance des dossiers et une sincérité que ses adversaires eux-mêmes reconnaissaient.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Le rassembleur du socialisme français.

Le socialisme français de la fin du XIXe siècle était profondément divisé entre plusieurs courants, organisations et personnalités. Réformistes, marxistes, blanquistes, allemanistes et indépendants s’opposaient sur la stratégie, sur les alliances politiques, sur la participation gouvernementale et sur la place de la démocratie parlementaire.

Jaurès eut le mérite immense de travailler à l’unification de ces forces sans renoncer à sa conception démocratique et républicaine du socialisme. En 1905, la création de la Section française de l’Internationale ouvrière, la SFIO, permit enfin de réunir l’essentiel du mouvement socialiste français dans une organisation commune.

Il ne faut pourtant pas imaginer Jaurès comme un homme de compromis perpétuellement disposé à effacer les différences. Il savait combattre, argumenter, résister et trancher. Mais il possédait cette qualité politique rare qui consiste à distinguer les divergences légitimes des divisions mortelles. Son unité n’était pas l’uniformité ; elle reposait sur la recherche d’un horizon commun.

Son socialisme associait la justice sociale, la souveraineté populaire, la laïcité, la liberté de conscience, l’éducation, l’internationalisme et la paix. Jaurès défendit les mineurs, les ouvriers, les paysans et les plus pauvres ; il combattit la peine de mort ; il participa aux débats qui conduisirent à la séparation des Églises et de l’État ; il milita pour un impôt plus juste et pour une démocratie sociale qui ne s’arrêtât pas à la porte des usines.

Sa laïcité elle-même n’était pas une guerre contre les consciences religieuses. Elle devait garantir la liberté de croire comme celle de ne pas croire et empêcher que l’État ne fût soumis à une autorité spirituelle particulière. Elle constituait pour lui une organisation pacifique de la liberté, non une entreprise d’humiliation.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Jaurès, patriote et internationaliste.

On a souvent caricaturé le pacifisme de Jaurès en prétendant qu’il aurait été indifférent à la France, à son indépendance ou à sa défense. Rien n’est plus faux.

Jaurès aimait profondément la France, mais il l’aimait assez pour refuser qu’elle fût abandonnée aux nationalistes. Son patriotisme n’était ni la haine de l’étranger ni le culte de la guerre. Il considérait que les nations pouvaient être les lieux historiques de la démocratie et de la culture, mais qu’elles devaient apprendre à coopérer au lieu de se dévorer.

Dans L’Armée nouvelle, publié en 1911, il ne propose pas la disparition de toute défense nationale. Il imagine une armée démocratique, populaire et défensive, étroitement liée à la nation, qui ne puisse devenir ni l’instrument des aventures impérialistes ni une puissance dressée contre la République.

Son internationalisme ne supprimait donc pas les patries ; il voulait les libérer de la rivalité meurtrière des impérialismes. Jaurès rêvait d’une humanité dans laquelle les peuples conserveraient leur histoire, leur culture et leur personnalité tout en reconnaissant qu’ils appartiennent à une communauté morale supérieure.

Voilà pourquoi son pacifisme n’était pas celui de la passivité. Jaurès n’attendait pas naïvement que les gouvernements renoncent d’eux-mêmes à la guerre. Il voulait construire les instruments politiques de la paix : l’arbitrage international, la diplomatie, le contrôle démocratique de la politique étrangère, le rapprochement franco-allemand et la solidarité des travailleurs européens.

L’homme qui voulait empêcher la guerre.

À partir des crises marocaines, des guerres balkaniques et de la montée des nationalismes, Jaurès comprend que l’Europe avance vers une catastrophe générale. Il dénonce la course aux armements, combat la loi portant à trois ans la durée du service militaire et tente de mobiliser l’Internationale socialiste contre la guerre.

Il ne méconnaît ni l’autoritarisme de l’Empire allemand ni les risques pesant sur la France. Mais il voit que les alliances militaires, les impérialismes concurrents, les ambitions territoriales, le nationalisme et la mécanique des mobilisations peuvent transformer une crise locale en incendie européen.

Le 25 juillet 1914, à Lyon-Vaise, six jours avant sa mort, il prononce son dernier grand discours en France. Sa lucidité est saisissante :

« Jamais l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique. »

Le texte et les circonstances de ce discours sont présentés dans le dossier de l’Assemblée nationale consacré à Jaurès et à la paix.

Jaurès comprend que le système européen tout entier est devenu une machine infernale. Chaque gouvernement prétend agir pour se défendre, mais chacun prend des décisions qui augmentent la peur des autres. Les ultimatums provoquent les mobilisations ; les mobilisations sont interprétées comme des menaces ; les états-majors affirment qu’il faut frapper avant d’être frappé. La peur elle-même devient ainsi l’un des moteurs de la guerre.

Jusqu’à son dernier jour, Jaurès agit. Il rencontre les responsables politiques, intervient auprès du gouvernement français, se rend à Bruxelles pour mobiliser les socialistes européens et prépare un nouvel article pour L’Humanité. Il ne se résigne pas, même lorsque presque tous les mécanismes diplomatiques et militaires semblent déjà enclenchés.

Il sait qu’il est menacé. Depuis plusieurs années, la presse nationaliste le présente comme un traître, un agent de l’Allemagne, un ennemi de l’armée et de la patrie. Son visage est désigné à la haine de ceux pour lesquels toute recherche de compromis constitue une trahison. Mais Jaurès continue, parce qu’il sait que la guerre ne sera pas une aventure glorieuse : elle sera une tuerie industrielle dans laquelle des millions d’ouvriers, de paysans, d’instituteurs et d’étudiants seront sacrifiés.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Le 31 juillet 1914, au Café du Croissant.

Dans la soirée du 31 juillet, Jaurès dîne avec plusieurs collaborateurs au Café du Croissant, rue Montmartre, à quelques pas des locaux de L’Humanité. Il est assis près d’une fenêtre ouverte en raison de la chaleur.

Vers 21 h 40, Raoul Villain, un étudiant nationaliste de vingt-neuf ans, s’approche de la fenêtre et tire à deux reprises. Une balle atteint Jaurès à la tête. Le tribun s’effondre et meurt presque immédiatement.

La BnF résume avec une sobriété terrible la portée de l’événement : ce meurtre « met fin aux derniers espoirs de paix ». Jaurès ne disposait évidemment pas, à lui seul, du pouvoir d’arrêter les armées européennes ; mais il était en France l’homme possédant à la fois l’autorité morale, la puissance oratoire, la stature internationale et l’influence populaire nécessaires pour organiser une opposition de masse à l’engrenage guerrier.

Son assassinat décapite le mouvement pacifiste français au moment précis où celui-ci aurait eu le plus grand besoin de son chef. Dans les heures qui suivent, l’annonce de la mobilisation générale recouvre peu à peu celle du meurtre. Les socialistes et les syndicalistes, privés de la voix qui aurait pu maintenir leur unité, se rallient majoritairement à l’Union sacrée.

Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France.

Le monde de Jaurès vient de mourir avec lui.

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Combien de vies auraient pu être épargnées ?

Il est impossible d’affirmer avec une certitude scientifique que Jaurès, s’il avait vécu, aurait réussi à empêcher la guerre. Les décisions dépendaient de plusieurs gouvernements, de souverains, d’états-majors et d’alliances déjà engagés dans une dynamique extrêmement difficile à arrêter. Un historien sérieux doit reconnaître cette limite.

Mais il est tout aussi légitime de mesurer ce qui était en jeu dans son combat.

Selon l’Imperial War Museums, la Première Guerre mondiale fit environ 16 millions de morts, militaires et civils. Ce sont donc approximativement 16 millions de vies qui auraient pu être épargnées si l’action internationale voulue par Jaurès avait réussi à empêcher la conflagration de 1914.

À ces morts s’ajoutèrent plus de vingt millions de blessés, parmi lesquels des millions de mutilés, d’amputés, d’aveugles, de traumatisés et de « gueules cassées », sans compter les veuves, les orphelins, les familles détruites et les sociétés durablement meurtries.

La question devient plus vertigineuse encore lorsque l’on considère la Seconde Guerre mondiale. Il serait excessif d’écrire que l’absence de Première Guerre mondiale aurait mécaniquement rendu impossible toute guerre future : l’Histoire n’obéit jamais à une causalité aussi simple. Néanmoins, le lien entre les deux conflits est profond et solidement établi. Sans la défaite allemande de 1918, le traumatisme national qui s’ensuivit, les conditions imposées à Versailles, les réparations, les bouleversements territoriaux, la fragilité de la République de Weimar et l’exploitation de ces blessures par le nazisme, l’ascension d’Adolf Hitler aurait été difficilement imaginable sous la forme que nous lui connaissons.

Le Musée américain du mémorial de la Shoah rappelle que le sentiment d’humiliation lié à la défaite et au règlement de paix de 1919 joua un rôle important dans l’essor du nazisme et dans la marche vers une nouvelle guerre mondiale.

Les estimations du nombre des victimes de la Seconde Guerre mondiale varient en fonction des méthodes de calcul. L’Organisation des Nations unies retient au moins 60 millions de morts, dont environ 40 millions de civils et 20 millions de militaires, tandis que les évaluations historiques les plus larges atteignent 70 à 85 millions de victimes. Le chiffre raisonnablement utilisable dans l’article est donc celui d’environ 70 millions de morts, en précisant qu’il s’agit d’une estimation.

Ainsi, si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle empêcher la Première Guerre mondiale aurait également empêché la succession historique ayant conduit à la Seconde, ce ne sont pas seulement 16 millions, mais potentiellement près de 86 millions de vies humaines qui auraient pu être épargnées : environ 16 millions entre 1914 et 1918, puis approximativement 70 millions entre 1939 et 1945.

Cette affirmation doit demeurer un raisonnement contrefactuel, non une certitude historique. Mais elle donne la mesure de ce que représentait le combat de Jaurès : il ne défendait pas une idée abstraite ou un pacifisme confortable ; il tentait d’empêcher l’une des plus terribles successions de catastrophes de toute l’histoire humaine.

Les frères de la loge Jean Jaurès avec leur bannière pour la panthéonisation de Jean Jaurès

Les frères de la loge Jean Jaurès avec leur bannière pour la panthéonisation de Jean Jaurès

La Loge Jean Jaurès, l’honneur de la Grande Loge de France.

Au cœur même de la Première Guerre mondiale, alors que l’Union sacrée avait rallié à l’effort de guerre la presque totalité des forces politiques, syndicales et maçonniques françaises, quelques francs-maçons refusèrent pourtant que le nom de Jean Jaurès disparût sous le fracas des armes et que son idéal de paix fût assimilé à une trahison.

En 1916, après les offensives meurtrières de Verdun et pressentant celles  conduites par le général Nivelle au Chemin des Dames en avril 1917, tandis que les mutineries révélaient l’épuisement des soldats et l’immensité du désastre humain, plusieurs Frères de la Loge L’Équité, appartenant au Grand Orient de France, conçurent le projet de créer une Loge nouvelle, pacifiste et humaniste, qui porterait le nom de l’homme assassiné trois années plus tôt pour avoir tenté d’empêcher la catastrophe.

Parmi eux se trouvait notamment Ezio Collaveri, réfugié politique italien, socialiste convaincu et futur maire SFIO de Pantin de 1953 à 1959. Le choix du titre distinctif s’imposa à ces hommes avec la force de l’évidence : la nouvelle Loge s’appellerait Jean Jaurès.

Ils présentèrent donc leur projet au Grand Orient de France. Mais, dans le climat patriotique de 1917, alors que toute expression publique de pacifisme risquait d’être considérée comme une atteinte au moral de la nation et comme une remise en cause de l’Union sacrée, la demande fut catégoriquement refusée. Honorer celui qui avait combattu jusqu’à son dernier souffle contre la guerre parut alors incompatible avec le ralliement de l’obédience à la défense nationale.

Bref le Conseil de l'Ordre émit un avis net et tranché : Une loge pacifiste au GODF, jamais ! Une loge portant le nom d'un socialiste au GODF, jamais !

Le paradoxe historique est saisissant : le Grand Orient de France, souvent considéré comme l’obédience maçonnique la plus proche de la gauche républicaine et du mouvement socialiste, ne voulut pas, en pleine guerre, accueillir sous ses auspices une Loge portant le nom du plus illustre représentant du socialisme français.

Les Frères ne renoncèrent pourtant ni à leur projet ni à leur fidélité. Ils se tournèrent vers la Grande Loge de France, qui accepta d’accueillir cette initiative audacieuse.

Il faut dire qu'au Conseil Fédéral de la Grande Loge de France siégeait alors nombre d'anciens communards (à l'exemple d'Elie May...) et que la Grande Loge de France accueillait nombre de socialistes (plus tard les exemples de Roger Salengro ou de Pierre Brossolette), alors que le GODF était plutôt une obédience très majoritairement radicale au sens où elle accueillait beaucoup de radicaux (membres du Parti Radical). 

C’est ainsi que, le 25 février 1917, furent allumés les feux de la Respectable Loge Jean Jaurès no 469, dans une France encore plongée dans la guerre et à une époque où se réclamer publiquement du pacifisme de Jaurès exigeait une véritable indépendance d’esprit. La Grande Loge de France ne réparait pas seulement un refus : elle permettait à la mémoire de Jaurès de retrouver un espace dans lequel son humanisme, son attachement à la justice, son socialisme démocratique, son internationalisme et sa confiance dans la fraternité des peuples pourraient continuer à vivre et à inspirer le travail initiatique. La Grande Loge de France est alors sociologiquement et intellectuellement beaucoup plus à gauche que le Grand Orient de France...

Cette fondation demeure l’un des beaux titres d’honneur de la Grande Loge de France. Elle témoigne de ce que la Franc-maçonnerie devrait toujours être lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation la plus profonde : non pas la chambre d’écho des passions dominantes, mais le lieu dans lequel quelques hommes libres conservent le courage de préserver une lumière que le monde extérieur voudrait éteindre.

En acceptant en 1917 que le nom de Jean Jaurès fût inscrit au fronton de l’un de ses Temples, la Grande Loge de France affirmait que l’amour de la patrie n’exigeait pas la haine des autres peuples, que le devoir de défense n’interdisait pas de travailler à la paix et que la fraternité universelle ne devait pas disparaître lorsque les nations se déchiraient.

La Loge Jean Jaurès  N°469 traversa ensuite les bouleversements du XXe siècle. Elle accueillit des francs-maçons profondément engagés dans la vie sociale, politique et intellectuelle, parmi lesquels Antonio Coen (1885-1956), qui la rejoignit en 1922, en devint Vénérable Maître dès l’année suivante et fut élu Grand Maître de la Grande Loge de France en 1955. Elle fut également intimement liée à l’histoire de François Collaveri (1900-1989), fils d’Ezio Collaveri, haut fonctionnaire, résistant, historien de la franc-maçonnerie du Premier Empire et grande figure de la Grande Loge de France comme du Suprême Conseil de France.

Plus d’un siècle après l’allumage de ses feux, la Respectable Loge Jean Jaurès no 469 poursuit toujours ses travaux au sein de la Grande Loge de France.

Le 8 décembre 2009, à 8h30, à l’occasion de la cérémonie commémorative de l’anniversaire des 150 de la naissance de Jean Jaurès, Alain-Noël Dubart, alors Grand Maître de la Grande Loge de France a – es qualité - évoqué la mémoire de Jean Jaurès au café « Le Croissant », 146 rue Montmartre à Paris et des frères de la loge Jean Jaurès, présents, ont remis d’importants documents le concernant au directeur du Musée Jean Jaurès de Castres, son lieu de naissance.

Le centenaire  de la loge Jean Jaurès fut solennellement célébré en novembre 2017, et sa continuité donne à l’événement fondateur une signification plus profonde encore : ce qui aurait pu n’être qu’un geste de protestation accompli dans les ténèbres de la guerre est devenu une œuvre durable de transmission. En 1917, quelques Frères voulurent empêcher que l’on tuât Jaurès une seconde fois en condamnant son nom au silence ; aujourd’hui encore, chaque fois que les travaux de cette Loge sont ouverts, la voix du grand tribun, de l’humaniste et de l’homme de paix résonne symboliquement sous la voûte étoilée.

La Loge Jean Jaurès est donc bien davantage qu’un atelier portant le nom d’un personnage illustre. Elle est la mémoire vivante d’une fidélité, la preuve que la paix peut rester une vertu lorsque la guerre prétend devenir un devoir absolu, et le témoignage de ces francs-maçons qui eurent le courage, en 1917, de maintenir allumée la flamme de celui qui avait donné sa vie pour que les peuples ne fussent pas précipités les uns contre les autres. Voilà pourquoi elle demeure, aujourd’hui encore, l’un des honneurs de la Grande Loge de France.

 

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Raoul Villain a matériellement tué Jean Jaurès. Mais un assassinat politique ne s’explique jamais seulement par le geste de celui qui appuie sur la détente.

 

Avant que Villain ne tire, il avait fallu que d’autres désignent Jaurès comme un ennemi. Il avait fallu des années de campagnes nationalistes, d’accusations de trahison, de caricatures haineuses et d’exaltation guerrière. Il avait fallu installer dans une partie de l’opinion l’idée que chercher la paix avec l’Allemagne revenait à servir l’Allemagne, que refuser la guerre était une lâcheté et que discuter avec l’adversaire constituait déjà une capitulation.

Ils ont tué Jaurès parce qu’il refusait les simplifications qui permettent de fabriquer des ennemis.

Ils ont tué Jaurès parce qu’il rappelait que les peuples que l’on dressait les uns contre les autres avaient davantage de raisons de coopérer que de s’exterminer.

Ils ont tué Jaurès parce qu’il disait aux ouvriers français et allemands qu’ils n’avaient aucun intérêt à s’entretuer pour satisfaire les ambitions des gouvernements, des états-majors et des impérialismes.

Ils ont tué Jaurès parce que sa voix était assez puissante pour troubler le consentement à la guerre.

Ils ont tué Jaurès, enfin, parce que les fanatiques ne pardonnent jamais à ceux qui introduisent de la complexité dans leur haine.

Le crime de Raoul Villain n’est donc pas seulement celui d’un homme isolé. Il est l’aboutissement d’un climat intellectuel et politique dans lequel l’adversaire n’était plus quelqu’un que l’on devait contredire, mais un traître qu’il devenait légitime d’abattre.

Et le scandale fut prolongé après la guerre : jugé en 1919, au terme de cinquante-six mois de détention, Raoul Villain fut acquitté, tandis que la veuve de Jaurès fut condamnée aux dépens. Comme si la société française, après avoir perdu près d’un million et demi de ses enfants, n’était pas encore prête à reconnaître qu’en tuant Jaurès on avait aussi tué l’une des dernières chances de la paix.

Jaurès nous parle encore.

Jean Jaurès n’appartient à aucun parti, à aucune faction (sauf à l'extrême droite !) et à aucune commémoration particulière. Il appartient à la France, au socialisme démocratique, à la République et, au-delà, à tous ceux qui refusent de séparer la justice de la liberté, le patriotisme de l’humanité, la pensée de l’action et la paix du courage.

Il nous rappelle qu’il n’y a pas de véritable République lorsque la misère prive une partie du peuple de l’exercice réel de ses droits ; qu’il n’y a pas de véritable socialisme lorsque la liberté est sacrifiée ; qu’il n’y a pas de véritable laïcité lorsque l’on humilie les consciences ; qu’il n’y a pas de véritable patriotisme lorsqu’on nourrit la haine des autres peuples ; et qu’il n’y a pas de véritable paix lorsqu’on détourne les yeux des injustices qui préparent les guerres futures.

Jaurès ne fut pas grand parce qu’il aurait eu raison sur tout. Il fut grand parce qu’il accepta de penser contre les passions de son temps, de faire évoluer ses convictions au contact de la réalité et de risquer sa popularité, puis sa vie, pour défendre ce qu’il croyait juste.

Sa grandeur réside dans l’unité exceptionnelle de son intelligence et de sa bonté, de sa culture et de son engagement, de sa force et de sa générosité. Il fut un homme de pensée qui ne se réfugia jamais dans le confort de la pensée pure ; un homme politique qui refusa de réduire la politique à la conquête du pouvoir ; un socialiste qui voulut unir l’émancipation ouvrière et la démocratie ; un patriote qui ne confondit jamais l’amour de la France avec la haine des autres nations ; un homme de paix qui sut que la paix exige parfois davantage de courage que la guerre.

Le 31 juillet 1914, la balle qui frappa Jaurès ne fit pas taire seulement un homme. Elle interrompit une parole qui tentait encore de retenir l’Europe au bord de l’abîme.

Mais cette parole ne s’est pas entièrement éteinte. Elle demeure dans ses livres, dans ses discours, dans les combats qu’il mena, dans les écoles, les rues et les places qui portent son nom. Elle demeure surtout dans la question que Jacques Brel fit retentir en 1977 avec une simplicité déchirante :

« Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Peut-être faut-il continuer à poser cette question non seulement pour comprendre le crime du 31 juillet 1914, mais pour reconnaître, dans chaque époque, les mécanismes qui transforment le désaccord en haine, la peur en nationalisme et le mensonge en préparation de la violence.

Car rendre hommage à Jaurès ne consiste pas seulement à déposer des fleurs devant sa mémoire. Cela consiste à conserver vivant ce qu’il porta jusqu’à son dernier souffle : le courage de chercher la vérité, la volonté de rendre justice aux plus faibles et l’obstination sublime à croire que, même lorsque l’orage approche, les hommes peuvent encore choisir la paix.

Jean-Laurent Turbet

 

Pourquoi ont-ils tué Jaurès !?

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Dans l'article 11, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose aussi que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.

La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.

La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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