René Guénon était-il antisémite ?
Ce que disent réellement ses textes et ce que montre l’étude de Paul B. Fenton
C’est une question, voire parfois une accusation qu’il m’arrive de lire dans les commentaires de mes articles sur René Guénon. L’accusation revient régulièrement, souvent sous la forme d’une affirmation péremptoire : René Guénon aurait été antisémite, voire foncièrement hostile au judaïsme. Pourtant, lorsqu’on revient aux textes, le dossier apparaît bien plus plus complexe que cela.
Il peut arriver de trouver – nous le verrons – certaines formules qui – sorties de leur contextes - pourraient paraître antijuives (ce qu’une étude sérieuse ne doit ni cacher ni minimiser), tandis que l’ensemble de l’œuvre reconnaît explicitement au judaïsme le caractère d’une tradition régulière, considère la Kabbale comme son ésotérisme authentique, refuse de faire des Juifs les maîtres occultes de la modernité et applique une critique comparable aux chrétiens, aux hindous et aux musulmans qui se sont détachés de leurs propres principes traditionnels.
La question n’est donc ni de « blanchir » artificiellement Guénon, ni de lui appliquer mécaniquement une étiquette globale à partir de quelques phrases isolées (et elles sont extrêmement rares), mais de comprendre comment peuvent coexister, chez le même homme, une doctrine métaphysique de l’unité principielle des traditions, une reconnaissance réelle et constante de la valeur initiatique de la Kabbale, une hostilité déclarée au racisme biologique et, parfois, une façon de concéder aux préjugés du temps.
Je n’avais moi-même jamais remarqué de textes antisémites de Guénon (car en vrai il n’y en a pas !) mais je me suis basé pour cet article sur une étude de Paul B. Fenton, « René Guénon et le judaïsme », publiée dans l’ouvrage collectif dirigé par Philippe Faure, René Guénon. L’appel de la sagesse primordiale, qui fournit une base universitaire irremplaçable, parce qu’elle rassemble les textes doctrinaux, les recensions, les lettres privées et les témoignages qui permettent de poser enfin la question sur pièces.
Paul B. Fenton (né en 1951) est professeur au Département d’Études arabes et hébraïques de l’université de Paris-Sorbonne. Il est spécialiste des rapports entre l'islam et le judaïsme, en particulier dans les domaines de la philosophie, la mystique et la musique, notamment à travers les liens entre la kabbale et le soufisme.
Une question qu’il ne faut ni esquiver ni simplifier
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René Jean-Marie-Joseph Guénon, né le 15 novembre 1886 à Blois et mort le 7 janvier 1951 au Caire sous le nom d’Abdel Wâhed Yahyâ, appartient à une génération formée dans une France où l’antisémitisme ne se réduit nullement à quelques groupuscules marginaux, puisqu’il imprègne une partie de la presse, du nationalisme, du catholicisme intransigeant, de la droite, de l'extrême-droite et des milieux contre-révolutionnaires, tandis que l’affaire Dreyfus, l’Action française, les récits de complot judéo-maçonnique et les faux Protocoles des Sages de Sion constituent encore l’arrière-plan intellectuel de nombreux débats.
René Guénon fréquente plusieurs de ces milieux sans jamais s’y laisser enfermer loin de là.
Il collabore à La France antimaçonnique d’Abel Clarin de La Rive (1855-1914), où il critique, certes, la Maçonnerie sociétale et politique du Grand Orient de France, mais où il défend une maçonnerie spiritualiste et initiatique comme celle de la Grande Loge de France, contre l’avis des anti maçons.
Il se rapproche un temps de catholiques liés à Jacques Maritain (1882-1973) protestant converti au catholicisme, figure centrale du thomisme du 20ème siècle, un temps proche de l'Action Française avant de rompre avec elle.
René Guénon se trouve lu, cité ou sollicité par des écrivains de la droite contre-révolutionnaire ; mais il est aussi franc-maçon de la Loge Thebah de la Grande Loge de France, rattaché dès 1910 à une organisation initiatique islamique, lecteur des doctrines hindoues, correspondant de chercheurs juifs et adversaire de toutes les réductions nationalistes de la Tradition.
Cette pluralité interdit les classements sommaires et bien trop rapides sur la complexité de l’homme Guénon et la profondeur de son œuvre.
Il convient surtout de distinguer trois réalités que les controverses du temps confondent trop souvent : l’antijudaïsme, qui porte sur une religion, une doctrine ou une forme traditionnelle ; l’antisémitisme, qui attribue aux Juifs en tant que groupe des caractères collectifs dépréciatifs ou une action nuisible ; enfin le racisme biologique, qui prétend hiérarchiser les êtres humains à partir de catégories naturalisées. René Guénon récuse clairement ces perspectives.
Les phrases que l’on ne peut pas effacer mais qu’il convient d’expliquer et de contextualiser.
La première exigence consiste à citer les textes problématiques sans les atténuer.
Dans une lettre écrite de Sétif à Noële Maurice-Denis (1896-1969), le 3 août 1918, Guénon note : « Beaucoup de Juifs ici ; ce n’est pas la partie la plus intéressante de la population. »
Fille aînée du peintre Maurice Denis, Noële Boulet fut une théologienne thomiste, grande spécialiste d'archéologie chrétienne et d'histoire de la liturgie. Dès son adolescence, elle fut attirée par la philosophie et suivit le cours du père Sertillages à l'Institut catholique, puis s'agrégea aux cercles néo-thomistes de Jacques et Raïssa Maritain, qui restèrent ses amis jusqu'à leur mort.
Dans un autre texte de la même période, à propos de Spinoza et de Maïmonide, il ajoute que « les Juifs n’ont jamais été très métaphysiciens ».
Ces deux phrases privées ne constituent évidemment pas une doctrine systématique mais cela peut révéler l’existence d’un préjugé sans en être certain car nous ne possédons que ces deux phrases parmi les (dizaines de) milliers de lettres envoyées par Guénon tout au long de sa vie.
Un passage qui pourrait à première vue sembler plus grave se trouve dans une note du chapitre XXXIV du Règne de la quantité et les signes des temps, consacré aux « méfaits de la psychanalyse », Guénon s’interroge sur le fait qu’Einstein, Bergson, Freud et plusieurs figures de la pensée moderne soient d’origine juive, puis l’explique par ce qu’il appelle le côté « maléfique » et dissolvant d’un nomadisme dévié qui prédominerait chez les Juifs détachés de leur tradition.
Evidemment les mots « détachés de leur tradition » sont essentiels dans la compréhension de la phrase. Ce qu’il leur reproche ce n’est pas d’être juifs, mais d’être des juifs corrompus par la modernité et détachés de leur Tradition. Ce qui est totalement différent.
Le système guénonien oppose le Juif fidèle au judaïsme au Juif devenu agent de la dissolution moderne. La phrase peut néanmoins être lue comme une assignation collective si l’on veut vraiment la tirer vers un sens que de mon point de vue elle n’a pas : elle relierait une origine juive à une prédisposition supposée envers les forces antitraditionnelles.
Paul B. Fenton qualifie cette construction d’« anti-judaïsme mysticisant ».
L’expression me parait un peu forte ou exagérée, car nous ne sommes pas ici devant une théorie biologique de la race, mais devant une représentation symbolique et métaphysique qui finit néanmoins par attribuer à des individus d’origine juive une fonction négative déterminée par leur appartenance.
On rencontre encore, dans les polémiques de Guénon, des expressions telles que les « disputes hurlantes de la synagogue », ou des attaques personnelles soulignant qu’un adversaire ne serait pas « fils de rabbin pour rien ».
Ces formules n’apportent rien à la démonstration doctrinale ; elles empruntent aux stéréotypes malheureusement ordinaires de l’époque et montrent simplement que Guénon, malgré l’universalité qu’il revendique sur le plan métaphysique, ne s’est pas totalement affranchi des préjugés de son environnement culturel.
Léon de Poncins et le conspirationnisme
Il convient d’examiner les comptes rendus de lectures de René Guénon consacrés à Léon de Poncins, né en 1897 et mort en 1975, auteur catholique contre-révolutionnaire dont les ouvrages font du judaïsme, de la franc-maçonnerie et de la révolution les acteurs convergents d’une vaste subversion mondiale.
René Guénon ne reprend pas simplement ces livres pour les réfuter ; il estime qu’ils contiennent une part de vérité et recommande parfois les informations qu’ils rassemblent. Mais justement, pas toutes !
Dans son compte rendu de La Mystérieuse Internationale juive, paru en 1936, il juge qu’il semble exister « beaucoup de vrai » dans l’analyse de deux Internationales, l’une révolutionnaire et l’autre financière, et il suggère qu’une étude pourrait être consacrée aux raisons pour lesquelles le Juif – mais toujours le Juif infidèle à sa tradition ! pas le Juif en général - deviendrait plus facilement qu’un autre l’instrument des influences de la déviation moderne. Ici encore, la distinction entre fidélité et infidélité traditionnelle empêche d’attribuer à René Guénon la thèse grossière selon laquelle tous les Juifs formeraient un bloc conspirateur.
Et dans l’article, René Guénon prend totalement ses distances avec l’explication monocausale du complot. Il réfute clairement cette thèse.
À propos d’un autre ouvrage de Poncins, il reproche précisément à l’auteur d’exagérer le rôle attribué aux Juifs jusqu’à supposer qu’ils mèneraient seuls le monde, alors que les dirigeants apparents ne sont, dans sa propre perspective, que les instruments plus ou moins conscients de forces beaucoup plus profondes. C’est une réserve réelle et majeure : Guénon conteste moins l’existence d’une action juive dissolvante ( faite par des juifs « modernes » et non « traditionnels ») qu’il n’en refuse l’exclusivité et la toute-puissance.
Il faut donc être exact : René Guénon n’a jamais adhéré au scénario simpliste et complotiste d’un gouvernement juif mondial dirigeant le monde, mais il accepte à plusieurs reprises l’idée que des Juifs déracinés ou déjudaïsés puissent jouer un rôle privilégié dans les processus révolutionnaires, financiers ou psychologiques de la modernité. Cette position n’est absolument pas celle du racisme nazi par exemple.
Judaïsme et tradition hébraïque
L’étude serait bien trop rapide si l’on se limitait aux quelques phrases ambiguës ci-dessus car Guénon ne considère jamais le judaïsme traditionnel comme une erreur religieuse, une superstition dépassée ou une entreprise malfaisante. Dans Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, il écrit au contraire que « Judaïsme, Christianisme et Islamisme se présentent comme les trois éléments d’un même ensemble », c’est-à-dire comme les trois grandes formes religieuses du monothéisme abrahamique.
Dans son système, toute tradition authentique procède d’une origine supra-humaine, possède un corpus doctrinal, des rites et une transmission, tandis que ses formes particulières répondent aux conditions d’un peuple et d’une époque. Le judaïsme appartient sans ambiguïté à cette catégorie. René Guénon peut le considérer comme une forme intermédiaire dans le déroulement du cycle, privilégier l’hindouisme comme expression plus directement rattachée à la Tradition primordiale et l’islam comme dernière révélation du cycle, mais il ne retranche jamais (et ne dévalorise jamais !) la tradition hébraïque de l’ordre traditionnel.
Le problème vient de ce qu’il distingue constamment la « tradition hébraïque », qu’il valorise pour ses symboles et ses données initiatiques, du judaïsme historique qu’il connaît finalement assez peu et n’observe souvent qu’à travers le prisme de Juifs français assimilés.
Fenton relève que sa bibliothèque ne contenait qu’un nombre très limité d’ouvrages hébraïques, que son hébreu était imparfait et que ses connaissances kabbalistiques provenaient souvent de sources secondaires, notamment de Paul Vulliaud.
René Guénon possède donc une intuition symbolique profonde de certains éléments de la tradition juive, mais il ignore largement la littérature rabbinique, le rituel vécu, le hassidisme et la continuité des écoles kabbalistiques d’Europe orientale, d’Afrique du Nord et du Proche-Orient.
Cette dissociation produit ce que l’on pourrait hâtivement prendre comme une contradiction : il célèbre une tradition hébraïque idéale, envisagée comme dépôt symbolique, mais connaît peu les communautés humaines qui la transmettent encore ; il reconnaît la Kabbale en principe, mais ne voit pas toujours les kabbalistes réels ; il honore Abraham, Moïse, Melchisédech, Hénoch ou la symbolique du Temple, tout en reprenant à l’égard des Juifs de son temps quelques rares jugements hérités de l’antijudaïsme catholique de son temps et du discours contre-révolutionnaire.
La Kabbale comme initiation authentique
La reconnaissance de la Kabbale constitue néanmoins un fait doctrinal majeur. Dans l’article repris sous le titre « Qabbalah », René Guénon insiste sur la signification du mot hébreu qabbalah, dérivé de l’idée de réception ou de transmission, et refuse de confondre la Kabbale juive avec les constructions occultistes ou avec une prétendue « cabale » universelle détachée de son peuple, de sa langue et de sa lignée.
Parmi une correspondance nombreuse, dans une lettre adressée à Emmanuel Éléazar Hillel (1871-1952), le 5 décembre 1933, il affirme qu’il n’existe pas, dans le judaïsme, d’autre initiation que celle de la Kabbale, puis s’interroge avec sérieux sur le caractère initiatique du hassidisme et sur le rôle du Baal Shem Tov. Dans un texte ultérieurement publié, il se montre encore plus net : « Pour le Judaïsme, les choses, en tout cas, se présentent plus simplement que pour le Christianisme : il possède en effet une doctrine ésotérique et initiatique, qui est la Qabbale. » Une telle affirmation est incompatible avec un rejet absolu du judaïsme comme tradition spirituelle dans la pensée de Guénon.
Le Roi du Monde mobilise abondamment des figures hébraïques : Melki-Tsedeq y marque la jonction entre la Tradition primordiale et la tradition abrahamique ; Métatron est rapproché du « Prince du Monde » ; le symbolisme de Sion, de la Terre sainte, de l’Arche et du Temple participe à une géographie sacrée que Guénon met en correspondance avec d’autres traditions. Ses rapprochements entre les sefirot, les états de l’être et les autres cosmologies traditionnelles témoignent d’une volonté de reconnaître sous la diversité des formes une unité doctrinale essentielle.
Il faut donc maintenir ensemble les deux constats : Guénon connaît très imparfaitement le judaïsme de son temps ; cependant, il reconnaît sans équivoque que le judaïsme possède une révélation, une orthodoxie, des rites et une initiation effective. C’est bien le plus important pour sa doctrine et sa métaphysique.
La véritable ligne de partage chez Guénon
Nous retrouvons ici la distinction qui structurait notre première réflexion : la ligne de partage fondamentale, dans l’œuvre de Guénon, ne sépare pas les Juifs des non-Juifs, mais la Tradition de la modernité. Le Juif fidèle à la Torah et à la Kabbale appartient, pour lui, à une forme traditionnelle régulière ; le Juif détaché de cette tradition peut devenir un agent de la dissolution moderne, mais il en va de même, dans son système, du chrétien moderniste, de l’Européen devenu matérialiste, de l’Hindou occidentalisé ou du musulman gagné par le rationalisme, le nationalisme et la sécularisation.
René Guénon critique avec une extrême dureté (justifiée de mon point de vue) l’Occident chrétien pour avoir perdu son ésotérisme, subordonné l’autorité spirituelle au pouvoir temporel et réduit l’intelligence à la raison. Il dénonce les orientalistes occidentalisés, les réformateurs hindous, les théosophes, les occultistes, les spirites et les musulmans modernistes. La catégorie décisive est toujours celle de la rupture de transmission. Ce parallélisme interdit totalement de prétendre que toute critique guénonienne d’un Juif ou du judaïsme moderne serait, par définition, antisémite.
Lorsqu’il évoque les « défauts de leur race », les « mauvais côtés de [leur] mentalité particulière » ou une facilité supposée à devenir les instruments de la déviation, il désigne les juifs « modernisés », actuels, détachés de leur tradition.
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Guénon face au racisme et à Julius Evola
La comparaison avec Julius Evola, né le 19 mai 1898 à Rome et mort dans cette ville le 11 juin 1974, permet de mesurer à la fois la proximité (sur un certain nombre de point de doctrine) et la différence énorme entre les deux hommes qui amènera Guénon à rompre totalement avec Evola.
Julius Evola cherche à unir la référence à la Tradition, l’action politique, une anthropologie hiérarchique et, dans les années fascistes, des élaborations raciales auxquelles Guénon demeure totalement et foncièrement étranger.
René Guénon rejette les théories biologiques de la race parce qu’elles réduisent l’être humain à sa dimension corporelle, c’est-à-dire précisément au niveau inférieur de la manifestation individuelle.
René Guénon refuse aussi l’engagement politique qu’Evola souhaite donner au traditionalisme, désapprouve les tentatives de récupération militante de son œuvre et ne fait jamais du national-socialisme l’expression d’un redressement traditionnel.
René Guénon a – très explicitement et à plusieurs reprises – interdit formellement toute récupération politique de son œuvre. Ce qu’Evola a tenté de faire et ce à quoi Guénon s’est opposé de la façon la plus claire et la plus catégorique.
Fondamentalement la doctrine de Guénon s’oppose au nationalisme. Sa conception de l’unité transcendante des traditions s’oppose, dans son principe même, à l’idée qu’une ethnie posséderait par nature le monopole de la vérité spirituelle.
Cette différence interdit d’assimiler Guénon à Evola ou aux idéologues raciaux du fascisme.
René Guénon est même allé jusqu'à écrire à son éditeur (Gallimard) pour refuser de publier, dans la collection qu'il dirige, un livre d'Evola. Il ne voulait même pas être mêlé à la publication de livres d'Evola.
René Guénon considère le racisme matérialiste comme une fausse doctrine issue de la modernité qu’il récuse. Il ne peut être compatible avec sa doctrine.
Les Juifs lecteurs de Guénon
L’histoire de la réception de l’œuvre guénonienne comporte enfin un élément décisif, non pour absoudre Guénon de quoi que ce soit, mais pour comprendre la complexité de son influence. De nombreux lecteurs juifs découvrent dans son œuvre les instruments d’un retour à leur propre tradition. Emmanuel Hillel correspond avec lui sur la Kabbale et le hassidisme ; après la Seconde Guerre mondiale, l’œuvre guénonienne circule à l’École Gilbert-Bloch d’Orsay ; plusieurs intellectuels comprennent, grâce à sa critique de la modernité et à son insistance sur la transmission initiatique, que la spiritualité qu’ils cherchaient ailleurs demeure vivante dans le judaïsme.
La figure la plus importante est celle de Léon Ashkénazi, dit Manitou, né le 21 juin 1922 à Oran et mort le 21 octobre 1996 à Jérusalem.
Lecteur attentif de Guénon, il reprend la défense de la Tradition contre la modernité, l’importance du symbolisme et la valorisation de l’ésotérisme, tout en renversant la hiérarchie guénonienne : pour lui, la tradition juive, éclairée par l’exégèse kabbalistique, ne constitue pas une forme secondaire et incomplète, mais l’une des expressions les plus proches de la Tradition primordiale.
Fenton souligne ainsi un effet remarquable : un penseur comme Guénon contribue indirectement au renouveau de la pensée juive française, à la redécouverte de la Kabbale et au retour de certains lecteurs vers la synagogue.
Cette fécondité ne rend pas innocentes ses – très rares - formules problématiques, mais elle démontre qu’on ne peut réduire - loin de là - l’effet historique de son œuvre à ces quelques formules.
Conclusion : Alors, René Guénon était-il antisémite ?
On ne doit ni « blanchir » ni «noircir » artificiellement René Guénon pour ces quelques (et très rares) phrases ambiguës ou problématiques que l’on a retrouvé.
Encore, et je le répète avec force, Paul B. Benton n’a trouvé que ces deux ou trois passages de lettres qui semble montrer que René Guénon s’est peut-être laissé aller aux préjugés de son temps.
Mais encore une fois ce sont deux ou trois passages dans une correspondance énorme comportant des (dizaines de) milliers de lettres ! Idem pour son abondante publication d'articles et de livres.
Donc, rien de systématique ou d’obsessionnel bien au contraire. On ne peut réduire son œuvre entière à ces quelques phrases comme si la doctrine de la Tradition primordiale n’accordait aucune place au judaïsme.
Si l’on entend par antisémitisme une doctrine raciale systématique, une haine globale des Juifs, un refus de la valeur spirituelle du judaïsme ou une adhésion au programme politique nazi, la réponse est non : rien de tel ne structure l’œuvre de Guénon, qui reconnaît le judaïsme comme tradition orthodoxe, la Kabbale comme voie initiatique et l’hébreu comme langue sacrée de l’Occident.
La vérité historique et intellectuelle s’impose : René Guénon reconnaît pleinement le Judaïsme, la tradition hébraïque et la Kabbale.
Mais le regard qu'il porte sur les Juifs de son temps demeure parfois prisonnier de préjugés hérités de son éducation, de son époque et de certaines fréquentations intellectuelles. Et encore ne rentrent, comme nous l’avons vu, dans cette catégorie que les juifs « modernisés » ou qui ont succombés aux travers et perversions du monde moderne, mais jamais à tous les juifs dans leur ensemble.
L’étude de Paul B. Fenton met en exergue quelques rares phrases problématiques sans nier, au contraire, l’influence féconde que René Guénon exerce sur des penseurs juifs du XXe siècle. Elle montre surtout qu’un métaphysicien peut affirmer l’unité transcendante des traditions sans s’être totalement libéré des stéréotypes et préjugés de son temps.
Au plus profond de l’œuvre guénonienne, l’opposition centrale demeure bien la Tradition face à la modernité ; et, dans cette opposition, le judaïsme traditionnel, sa révélation, ses rites et sa Kabbale se situent sans ambiguïté du côté de la Tradition.
Et ce que reproche René Guénon à un certain nombre de juifs, c’est de s’être éloignés de cette Tradition, de leur propre tradition, pour succomber aux sirènes de la modernité.
Ce qui ne fait pas de lui – loin de là – un antisémite car toute son œuvre théorique démontre le contraire. Homme de la Tradition (primordiale) il est bien pour l’unité transcendante de toutes les religions (comme le formulera plus tard Fritschoff Schuon) ce qui inclut évidemment le judaïsme comme part essentielle de cette Tradition.
La formulation la plus juste consiste peut-être à dire que Guénon n’a pas construit une doctrine antisémite, qu'il a même rejeté les doctrines antisémites prônées par certains de ses amis, mais qu’il n’a pas échappé, à la marge, à certains préjugés de certains milieux de son époque. Mais son universalisme métaphysique contredit toute forme d’antisémitisme.
Donc à la question posée « René Guénon était-il antisémite ? », la réponse est clairement non.
Jean-Laurent Turbet
Sources et références
• Paul B. Fenton, « René Guénon et le judaïsme », dans Philippe Faure (dir.), René Guénon. L’appel de la sagesse primordiale, Paris, Éditions du Cerf, 2015, p. 249-297.
• René Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, Paris, Marcel Rivière, 1921.
• René Guénon, Orient et Occident, Paris, Payot, 1924.
• René Guénon, Le Roi du Monde, Paris, Ch. Bosse, 1927.
• René Guénon, La Crise du monde moderne, Paris, Bossard, 1927.
• René Guénon, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Paris, Gallimard, 1945, notamment chapitres XXXIII et XXXIV.
• René Guénon, Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Paris, Gallimard, 1970, notamment « Qabbalah » et « Kabbale et science des nombres ».
• René Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Paris, Éditions Traditionnelles, 1964, t. I.
• Paul Vulliaud, La Kabbale juive. Histoire et doctrine, 2 vol., Paris, Émile Nourry, 1923.
• Xavier Accart, Guénon ou le renversement des clartés. Influence d’un métaphysicien sur la vie littéraire et intellectuelle française 1920-1970, Milan et Paris, Archè, 2005.
• Jean-Pierre Laurant, René Guénon. Les enjeux d’une lecture, Paris, Dervy, 2006.
• David Bisson, René Guénon. Une politique de l’esprit, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2013.
• Léon Ashkénazi, La Parole et l’Écrit. Penser la tradition juive aujourd’hui, textes rassemblés par Marcel Goldman, 2 vol., Paris, Albin Michel, 1999.
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GUENON Correspondance avec Emmanuel Éléazar Hillel
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