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Le Blog des Spiritualités

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« Simplifier n'est pas appauvrir, c'est rendre visible l'essentiel sans trahir la profondeur. » Symbolisme, Spiritualités, Initiation, Religions, Soufisme, Islam, Christianisme, Esotérisme, Hermétisme, Gnose, Illuminisme, Martinisme, Occultisme, Rose+Croix, Franc-maçonneries, etc...


Chemin faisant avec Romain Rolland...

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 25 Août 2026, 06:30am

Catégories : #Littérature, #Politique, #Histoire, #Engagement, #Pacifisme, #WW1, #WW2, #Fascisme, #Nazisme

Chemin faisant avec Romain Rolland...

Chemin faisant avec Romain Rolland...

Il faut monter vers Vézelay comme on entre peu à peu dans un livre dont on ne connaît pas encore la dernière page, en laissant derrière soi la plaine, les routes trop rapides et le bruit du monde, tandis que la colline s’élève doucement devant nous et que, dans la longue rue bordée de maisons anciennes, nos pas trouvent presque naturellement ce rythme particulier qui n’est déjà plus celui du voyageur pressé, mais celui du pèlerin, du promeneur ou simplement de l’homme qui accepte, pendant quelques instants, de ne plus mesurer le temps autrement que par le mouvement de son corps et l’élargissement progressif de son regard.

À mesure que l’on monte, les pierres deviennent plus présentes, les façades semblent conserver quelque chose des générations qui les ont frôlées, le ciel paraît s’ouvrir au-dessus des toits et, tout là-haut, la basilique Sainte-Marie-Madeleine attend dans cette lumière si particulière de Vézelay, massive et cependant presque aérienne, comme si elle savait depuis des siècles que l’on ne vient jamais tout à fait ici par hasard et que chaque montée, même lorsqu’elle commence comme une simple promenade, peut devenir une manière de rentrer en soi-même.

 

La basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay

C’est sur ce chemin qu’un homme vient aujourd’hui marcher avec nous, un homme dont la silhouette appartient désormais à cette colline autant qu’à l’histoire littéraire et morale de l’Europe, parce qu’après avoir traversé les enthousiasmes, les guerres, les espérances, les erreurs et les tragédies de son siècle, Romain Rolland  choisit Vézelay pour y passer les dernières années de sa vie, comme si cette hauteur bourguignonne, tournée vers les grands horizons, avait été le lieu naturel où devait finalement s’établir celui qui, pendant toute son existence, avait tenté de regarder au-delà des frontières, des appartenances et des haines.

Romain Rolland naît le 29 janvier 1866 à Clamecy, dans la Nièvre (ce département que j'aime tant !), et meurt à Vézelay, le 30 décembre 1944, quelques mois seulement après la Libération, au terme d’une existence immense d’écrivain, de dramaturge, d’historien de la musique, de biographe, de professeur, de penseur de l’Europe, de lecteur passionné des spiritualités de l’Inde et, surtout, d’homme pour lequel la littérature ne peut jamais être séparée de cette interrogation qui traverse son œuvre entière et qui nous atteint encore aujourd’hui avec une force intacte : comment demeurer fidèle à l’homme lorsque le monde nous commande de choisir la haine ?

Cette question accompagne toute notre montée vers Vézelay, parce que Romain Rolland appartient à cette famille devenue peut-être plus rare encore qu’autrefois d’écrivains pour lesquels écrire ne consiste pas seulement à produire de beaux livres, mais à chercher ce qui, au plus profond de l’être humain, résiste à l’abaissement, à écouter derrière le fracas des nations une musique plus profonde que leurs querelles et à rappeler obstinément que les peuples que l’Histoire dresse les uns contre les autres possèdent pourtant des poètes communs, des musiciens communs, des souffrances communes et peut-être, lorsqu’ils cessent un instant de crier assez fort pour ne plus s’entendre, une même nostalgie de lumière.

L’esprit, pour Romain Rolland, n’est donc jamais un refuge confortable où l’intellectuel pourrait se retirer pendant que les hommes souffrent, mais une puissance de résistance qui oblige précisément celui qui pense à ne pas abandonner sa conscience aux passions collectives, et c’est peut-être pour cette raison que Vézelay lui ressemble tellement, puisque la colline ne se détourne pas du monde mais le regarde de plus haut, non pour le mépriser, mais pour mieux en saisir l’étendue et retrouver, derrière les lignes invisibles que les hommes tracent sur leurs cartes, la continuité profonde d’une même terre.

De la terrasse située derrière la basilique, lorsque le regard se perd dans les vallées et les collines du Morvan, on comprend alors ce que peut signifier cette expression devenue presque inséparable de son nom, « au-dessus de la mêlée », car il ne s’agit nullement de regarder les hommes de haut ni de se réfugier dans une neutralité morale qui mettrait sur le même plan les victimes et leurs bourreaux, mais de tenter de s’élever suffisamment au-dessus des passions pour ne jamais confondre son pays avec la vérité, son camp avec la justice, sa colère avec la conscience.

Chemin faisant avec Romain Rolland...

Jean-Christophe, le fleuve, la musique et l’Europe

Bien avant que la guerre ne vienne mettre cette conviction à l’épreuve, un homme marche déjà dans les livres de Romain Rolland, et cet homme s’appelle Jean-Christophe Krafft, musicien allemand né sur les bords du Rhin, pianiste, violoniste, compositeur, chef d’orchestre, être emporté, vulnérable, orgueilleux, généreux, parfois difficile et toujours intensément vivant, dont Rolland raconte l’existence à travers les dix volumes de Jean-Christophe, publiés entre 1904 et 1912, d’abord dans les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy (1873-1914).

Charles Péguy

Avec Jean-Christophe, Romain Rolland compose l’un des grands romans-fleuves de la littérature européenne, et l’expression convient admirablement à une œuvre où tout s’écoule et se transforme, puisque les âges succèdent aux âges, les passions aux passions, les amitiés aux séparations, les espérances aux désillusions, tandis que l’enfant devient homme sans jamais perdre entièrement les blessures, les émerveillements et les colères de celui qu’il a été.

Le Rhin traverse symboliquement toute cette œuvre, mais la véritable eau profonde de Jean-Christophe est la musique, cette langue sans frontière dont Rolland possède une connaissance intime et grâce à laquelle il peut faire communiquer les êtres au-delà de ce qui les sépare, car Beethoven, Mozart ou Bach appartiennent bien à une histoire et à une culture, mais la beauté qu’ils font entendre ne demande aucun passeport à celui qui l’écoute.

Romain Rolland choisit délibérément de faire de son héros un Allemand parce qu’il veut montrer, dans une Europe déjà travaillée par les nationalismes et par le souvenir de la guerre de 1870, qu’un Français peut aimer profondément ce que l’Allemagne a produit de plus grand sans rien renier de lui-même, et cette intuition trouve son symbole le plus puissant dans le Rhin qui, chez lui, ne sépare plus deux peuples ennemis mais devient au contraire un fleuve commun, un courant qui les relie et qui, selon cette formule magnifique de Rolland, n’appartient pas davantage à l’un qu’à l’autre puisqu’« il est à l’Europe ».

L’amitié qui unit Jean-Christophe à Olivier Jeannin, le Français, devient ainsi l’un des centres spirituels du roman, parce qu’à travers ces deux hommes Romain Rolland imagine une Europe qui ne demande à aucun peuple de disparaître, qui n’efface aucune langue ni aucune mémoire, mais qui empêche les différences de devenir des absolus meurtriers, et qui fait de la rencontre avec l’autre non une menace pour l’identité, mais une possibilité de l’approfondir.

Stefan Zweig et Romain Rolland

C’est précisément cette dimension que comprend Stefan Zweig (1881-1942), dont la rencontre intellectuelle avec Romain Rolland devient l’une des grandes amitiés européennes du premier XXe siècle et qui lui consacre en 1921 Romain Rolland : sa vie, son œuvre, voyant en lui bien davantage qu’un romancier français, puisqu’il reconnaît dans cet homme une conscience qui tente de préserver l’idée d’une civilisation européenne au moment même où les passions nationales commencent à la déchirer.

Lorsque nous savons ce qui advient ensuite de Stefan Zweig, contraint à l’exil par le nazisme et finalement mort à Petrópolis en 1942 après avoir vu disparaître l’Europe humaniste à laquelle il avait consacré sa vie, Jean-Christophe prend une gravité supplémentaire, comme si certains livres pressentaient avant les hommes les catastrophes qui viennent et cherchaient, pendant qu’il en est encore temps, à sauver ce qui pourra l’être.

 

1914, ou le refus de haïr

Lorsque vient l’été 1914, l’Europe que Romain Rolland voulait rapprocher s’effondre dans une guerre dont personne ne mesure encore l’ampleur, tandis que les nations ne mobilisent pas seulement les soldats mais également les intelligences, les écrivains, les professeurs, les savants et les artistes, auxquels on demande désormais de démontrer que l’ennemi appartient à la barbarie tandis que leur propre pays incarne la civilisation.

Romain Rolland se trouve alors en Suisse, où il décide de rester et où il travaille à Genève au service de l’Agence internationale des prisonniers de guerre, tentant de préserver, dans l’espace devenu presque inexistant entre les propagandes adverses, quelque chose de cette fraternité humaine à laquelle il refuse de renoncer, même lorsque l’époque tout entière semble lui répondre qu’une telle fidélité n’est plus possible.

 

En septembre 1914, il publie le texte qui va devenir inséparable de son nom, « Au-dessus de la mêlée », avant de réunir sous ce titre plusieurs de ses écrits de guerre en 1915, et le scandale qui accompagne cette prise de position est à la mesure du courage qu’elle exige, parce qu’en temps de guerre celui qui refuse de haïr suffisamment l’ennemi finit presque toujours par être soupçonné de ne pas aimer suffisamment les siens.

Rolland ne nie pourtant ni l’agression ni les crimes, pas davantage qu’il ne se réfugie dans une équivalence confortable entre tous les actes et toutes les responsabilités, mais il refuse qu’un peuple entier soit réduit aux décisions de ses dirigeants et que la condamnation légitime d’un gouvernement ou d’une armée devienne l’autorisation de mépriser des millions d’êtres humains dont le seul crime serait d’être nés de l’autre côté d’une frontière.

Son pacifisme n’est donc pas une indifférence à la justice, mais une exigence supplémentaire imposée à la conscience, puisqu’il demande à chacun de rester capable de juger son propre camp avec la même rigueur qu’il juge celui de l’adversaire et de reconnaître l’humanité de l’autre précisément lorsque tout l’environnement politique, médiatique et émotionnel nous invite à la lui retirer.

Lorsque le prix Nobel de littérature pour l’année 1915 lui est attribué, Romain Rolland devient l’une des grandes consciences morales de son époque, mais il serait profondément infidèle à son parcours de transformer cette conscience en une statue immobile et irréprochable, car sa grandeur tient justement à ce qu’il continue de chercher, de douter, de se confronter aux événements et parfois de reconnaître que les espérances auxquelles il a cru ne résistent pas toujours à l’épreuve du réel.

 

L’indépendance de l’Esprit

La guerre s’achève, mais les millions de morts demeurent et l’Europe victorieuse porte déjà en elle certaines des blessures, des frustrations et des passions qui nourriront la catastrophe suivante, tandis que Romain Rolland lance en 1919 aux intellectuels du monde entier un appel qui demeure l’un des grands textes de sa vie, la Déclaration de l’indépendance de l’Esprit, publiée dans L’Humanité le 26 juin 1919.

Le constat dont part Rolland est terrible, puisqu’il vient de voir une grande partie des intellectuels européens mettre leur talent, leur prestige et parfois leur génie au service des propagandes nationales, et il appelle désormais les « travailleurs de l’Esprit » à retrouver par-delà les frontières cette fraternité que les gouvernements, les partis et les nationalismes avaient tenté de détruire.

Parmi ceux qui répondent à cet appel se trouvent notamment Albert Einstein (1879-1955), Bertrand Russell (1872-1970), Hermann Hesse (1877-1962), Rabindranath Tagore (1861-1941), Georges Duhamel (1884-1966), Henri Barbusse (1873-1935) et Stefan Zweig, constellation extraordinaire de savants et d’écrivains réunis autour de cette conviction que l’intelligence trahit sa vocation lorsqu’elle accepte de devenir la servante docile des passions collectives.

Lorsque Rolland demande que l’esprit demeure « libre, un et multiple », il nous lègue peut-être l’une des plus belles définitions de l’humanisme, puisque la liberté interdit à la conscience de recevoir ses conclusions d’un parti ou d’un gouvernement, l’unité rappelle qu’au-delà de nos appartenances existe une humanité dont aucun être ne peut être retranché, tandis que la multiplicité protège précisément les langues, les cultures, les religions, les mémoires et les innombrables manières humaines de chercher la vérité.

C'est un texte majeur que nous devrions relire et mieux connaître !

Ce texte de 1919 semble parfois écrit pour nous, pour aujourd'hui, tant les instruments changent tandis que les passions collectives demeurent, et notre époque possède elle aussi ses propagandes, ses emballements, ses mots d’ordre, ses indignations instantanées et cette tentation toujours renaissante de demander d’abord à celui qui parle dans quel camp il se situe avant même d’écouter ce qu’il essaie de dire.

Romain Rolland nous oblige alors à nous poser une question qui n’a rien perdu de son caractère inconfortable, puisqu’il nous demande si nous sommes encore capables d’une pensée qui n’appartienne entièrement à aucun camp, non parce qu’elle manquerait de convictions, mais précisément parce qu’elle refuse de sacrifier la vérité à l’appartenance.

Chemin faisant avec Romain Rolland...

L’Inde, Gandhi et le sentiment océanique

Romain Rolland et Rabindranath Tagore

La recherche de Romain Rolland ne s’arrête jamais aux frontières européennes, parce que son humanisme cherche constamment les lieux où l’humanité peut retrouver son unité profonde, et c’est ainsi qu’il se tourne vers l’Inde, vers Rabindranath Tagore, vers Ramakrishna (1836-1886) et Swami Vivekananda (1863-1902), auxquels il consacre des ouvrages importants, découvrant dans les traditions spirituelles indiennes une conception de l’unité qui ne détruit pas la diversité mais cherche au contraire à en retrouver la source commune.

Romain Rolland et Gandhi

Sa rencontre intellectuelle avec Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948) devient particulièrement importante, puisque Rolland lui consacre dès 1924 un ouvrage qui contribue à faire connaître le Mahatma en Europe, avant de le recevoir personnellement à Villeneuve, au bord du Léman, en décembre 1931, et il découvre dans la non-violence gandhienne non une résignation devant l’injustice mais la possibilité d’une puissance morale capable d’entrer dans l’Histoire sans reproduire les moyens de celui qu’elle combat.

Sigmund Freud

C’est également Romain Rolland qui, dans sa correspondance avec Sigmund Freud (1856-1939), introduit l’expression devenue célèbre de « sentiment océanique », par laquelle il cherche à désigner cette intuition intime d’une appartenance de l’individu à une réalité plus vaste que son propre moi, et le mot semble admirablement convenir à toute son œuvre, parce qu’il y a quelque chose d’océanique dans Jean-Christophe, dans sa passion pour la musique et dans sa manière de chercher constamment le courant profond qui relie les hommes en dessous des frontières visibles.

Pourtant, l’Histoire vient bientôt poser à cette pensée de la paix la question la plus terrible qu’elle puisse rencontrer, puisque l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler oblige désormais le pacifiste à déterminer ce que signifie le refus de la violence lorsqu’il se trouve confronté à une idéologie qui fait précisément de la violence, du racisme et de la destruction de l’autre les principes mêmes de son action.

Romain Rolland en URSS en 1935 (ici avec Maxime Gorki)

Romain Rolland en URSS en 1935 (ici avec Maxime Gorki)

Face au nazisme

Lorsque Hitler prend le pouvoir en Allemagne en 1933, Romain Rolland ne choisit nullement la neutralité, mais dénonce avec une netteté croissante le national-socialisme, le racisme et l’antisémitisme, refuse la médaille Goethe que l’Allemagne veut lui attribuer et s’engage dans le mouvement antifasciste international, comprenant que la fidélité à la paix ne peut signifier l’acceptation passive d’une idéologie qui nie l’humanité d’une partie des hommes.

C’est ici que son itinéraire devient particulièrement précieux pour nous, car Rolland découvre progressivement que le pacifisme véritable ne consiste pas à refuser de distinguer l’agresseur de sa victime, mais à combattre l’injustice sans laisser la haine prendre possession de celui qui la combat, ce qui constitue sans doute l’une des exigences morales les plus difficiles qui soient.

Romain Rolland et Maxime Gorki

Dans sa recherche d’une force politique capable de s’opposer au fascisme, il se rapproche pourtant de l’Union soviétique, voyage à Moscou en 1935, rencontre Maxime Gorki (1868-1936) ainsi que Joseph Staline, et cette proximité avec le régime soviétique demeure l’un des aspects importants de son parcours qu’il serait inutile et même injuste de dissimuler, car l’indépendance de l’esprit qu’il revendique pour les autres doit également permettre de regarder lucidement ses propres opinions.

Romain Rolland a été un "compagnon de route" exigeant du Parti Communiste et souvent remuant.

Romain Rolland et Joseph Staline

Les procès de Moscou éveillent chez lui une inquiétude croissante, tandis que le pacte germano-soviétique conclu en août 1939 provoque une rupture décisive avec ses dernières illusions, au point qu’il démissionne de l’Association des amis de l’Union soviétique, et cette évolution rappelle qu’une conscience se mesure à la capacité de continuer à examiner ses propres fidélités lorsqu’elles sont malmenées par les faits.

Il y a là une leçon d’une extraordinaire actualité, puisque l’indépendance de l’esprit commence peut-être au moment précis où nous refusons d’accorder à notre propre famille intellectuelle, politique ou spirituelle les indulgences que nous n’accorderions jamais à nos adversaires.

Chemin faisant avec Romain Rolland...

Vézelay

Et puis le chemin revient vers cette colline où nous marchons, puisque Romain Rolland achète en 1937 une maison dans la Grande-Rue de Vézelay et s’y installe définitivement l’année suivante, retrouvant ainsi cette Bourgogne de ses origines dans un lieu où tout semble correspondre mystérieusement à la géographie intérieure de son œuvre.

Bernard de Clairvaux prêchant la 2ème Croisade à Vézelay

On peut évidemment expliquer ce choix par la biographie, les circonstances et les attaches régionales, mais il est difficile de ne pas y voir aussi une forme d’accomplissement symbolique, tant il paraît naturel que l’homme qui a passé sa vie à chercher des passages entre les cultures vienne habiter une ville de pèlerinage, que l’auteur du grand roman-fleuve européen choisisse une colline d’où l’on voit les chemins, que l’homme qui aime passionnément Beethoven s’établisse sous les voûtes d’une basilique où la pierre elle-même semble avoir trouvé une musique, et que celui qui proclame l’indépendance de l’Esprit termine son existence dans un lieu où, depuis des siècles, tant d’hommes et de femmes montent pour chercher quelque chose qui les dépasse.

Lorsqu’il s’installe à Vézelay en 1938, l’horizon européen est pourtant déjà presque noir, puisque Rolland proteste contre les accords de Munich, condamne ensuite l’agression contre la Tchécoslovaquie et voit bientôt la guerre, la défaite française et l’Occupation atteindre cette colline qu’il avait peut-être imaginée comme un refuge.

Théodore de Bèze le successeur de Calvin à l'académie de Genève

Le vieil homme reste pourtant à Vézelay, où il continue de travailler, d’écrire, de revenir à Beethoven, de rédiger ses souvenirs et de méditer sur Charles Péguy, tandis que l’Europe à laquelle il avait consacré tant d’efforts semble s’effondrer autour de lui et que le nationalisme allemand, dont il avait toujours distingué le visage de la grande culture germanique qu’il admirait, prend désormais la forme monstrueuse du nazisme et de la persécution.

La Grand rue avec vue sur la Basilique

Lorsque nous marchons aujourd’hui dans la Grande-Rue, il faut parfois essayer d’imaginer ce que sont ces mêmes pierres pendant l’Occupation, lorsque les soldats allemands sont présents, que les nouvelles des persécutions arrivent, que la France vit sous la contrainte et que, derrière l’une de ces fenêtres, un vieil homme qui a consacré son existence à la fraternité européenne continue malgré tout de croire que Goethe n’appartient pas à Hitler, que Beethoven n’appartient pas au Reich et que l’Allemagne des bourreaux ne peut effacer l’Allemagne des poètes, des musiciens, des résistants, des exilés et des victimes.

Cette distinction constitue peut-être l’une des plus profondes leçons que Romain Rolland puisse encore nous transmettre, parce qu’elle consiste à ne jamais abandonner un peuple à ses criminels, à condamner sans confondre, à combattre sans devenir semblable à ce que l’on combat et à nommer le mal avec toute la force nécessaire sans jamais faire de la haine une vertu.

Chemin faisant avec Romain Rolland...

Ce que Romain Rolland nous dit aujourd’hui

Lorsque nous approchons maintenant du sommet de la colline et que la basilique se dresse devant nous, nous comprenons que Romain Rolland ne nous demande nullement d’adopter toutes ses idées ni de transformer son itinéraire en doctrine, mais qu’il nous adresse une exigence beaucoup plus difficile, qui consiste à demeurer éveillés lorsque tout nous pousse à nous abandonner au confort des certitudes collectives.

Notre temps connaît lui aussi les guerres, les nationalismes, le racisme, l’antisémitisme, l'islamophobie, les passions identitaires, les fanatismes, les propagandes concurrentes et cette tentation presque universelle de réduire des peuples entiers aux actes de leurs gouvernements, de leurs armées ou de leurs factions les plus extrêmes, comme si quelques responsables pouvaient confisquer à des millions d’êtres humains leur droit élémentaire à être considérés dans leur singularité.

Notre époque adore également les camps, distribue avec une rapidité vertigineuse les certificats de pureté et les condamnations définitives, et nous habitue parfois à une compassion sélective dans laquelle reconnaître la souffrance des uns semblerait nécessairement diminuer celle des autres, comme si le cœur humain était un territoire si étroit qu’une victime supplémentaire ne pouvait y entrer sans en chasser une autre.

Romain Rolland nous enseigne exactement le contraire, puisqu’il nous invite à ajouter toujours de l’humanité plutôt qu’à en retrancher, à ne jamais retirer une victime de notre compassion parce que son identité dérange nos convictions, à ne laisser aucune frontière arrêter notre conscience et à ne jamais prendre la violence de notre indignation pour une preuve suffisante de la justice de notre jugement.

Cette morale n’a rien de confortable, parce qu’il est infiniment plus facile de haïr avec les siens que de penser librement parmi eux, infiniment plus facile de répéter les paroles de son camp que d’examiner les faits, infiniment plus facile de condamner un peuple que de distinguer en son sein les responsables, les complices, les silencieux, les résistants, les victimes, les enfants et tous ceux qui n’ont jamais demandé à devenir les figurants d’un récit politique écrit par d’autres.

L’indépendance de l’esprit commence précisément dans ce refus, non pas dans l’absence de convictions, mais dans la décision de ne jamais sacrifier l’homme à celles-ci, parce qu’une vérité qui exigerait que nous cessions de reconnaître l’humanité de certains êtres finirait nécessairement par détruire en nous quelque chose de cette vérité même

Chemin faisant avec Romain Rolland...

La colline et l’homme

Nous sommes maintenant derrière la basilique, là où le paysage s’ouvre soudain et où le regard porte très loin sur les collines, les vallées et les chemins, tandis que le vent remonte doucement de la campagne et que les frontières auxquelles les hommes accordent tant d’importance deviennent absolument invisibles dans la continuité silencieuse de la terre.

C’est peut-être pour cela que les hauteurs sont nécessaires, non parce qu’elles nous éloignent des hommes, mais parce qu’elles nous rendent les proportions que nos passions nous font perdre et nous rappellent qu’en bas nous nous disputons des lignes tandis que, d’en haut, nous recommençons à voir la terre.

Romain Rolland meurt à Vézelay le 30 décembre 1944, à l’âge de soixante-dix-huit ans, alors que la France est libérée mais que la guerre n’est pas encore terminée, qu’Auschwitz n’a pas encore été libéré, qu’Hitler vit toujours et que l’Europe ignore encore toute l’étendue de ce qu’elle vient de faire à elle-même.

L’homme disparaît, mais son interrogation demeure et continue de cheminer avec nous, depuis Jean-Christophe jusqu’à Au-dessus de la mêlée, depuis la Déclaration de l’indépendance de l’Esprit jusqu’à Gandhi, depuis Beethoven jusqu’à Stefan Zweig, depuis les espérances pacifistes jusqu’au combat contre le nazisme, depuis les illusions soviétiques jusqu’aux désillusions qui les dissipent, avant de venir finalement se déposer contre les pierres de Vézelay comme cette question immense que chaque génération doit reprendre pour son propre compte : que pouvons-nous sauver lorsque tout autour de nous travaille à diviser les hommes ?

Peut-être pouvons-nous sauver cette liberté de la conscience qui refuse de se laisser confisquer, cette fraternité qui ne demande aucun certificat d’appartenance, cette beauté qui traverse les frontières sans même les apercevoir, cette musique qu’aucune armée ne peut annexer, cette vérité qui cesse d’être vraie dès qu’un parti prétend en devenir propriétaire et, surtout, cette certitude fragile, continuellement démentie par l’Histoire et continuellement renaissante dans le cœur de quelques hommes, que l’être humain vaut infiniment davantage que toutes les forces qui cherchent à l’enfermer.

Romain Rolland est aujourd'hui bien oublié et si peu lu...

Alors vient le moment de redescendre la colline, de retrouver les vieilles maisons, les portes, les jardins, les pierres chauffées par le soleil et le bruit régulier de nos pas dans la rue, mais quelque chose nous accompagne désormais que nous ne possédions peut-être pas tout à fait lorsque nous sommes montés, non pas une réponse définitive qui nous dispenserait de chercher encore, mais une exigence intérieure qui rend désormais certaines facilités impossibles.

 

Romain Rolland marche encore à côté de nous, non comme une statue que l’on honorerait sans plus l’entendre, mais comme cette conscience fraternelle et inquiète qui nous rappelle qu’être « au-dessus de la mêlée » ne signifie jamais être au-dessus des hommes, mais tenter, au milieu d’eux et avec eux, de demeurer au-dessus de leurs haines, afin de conserver jusque dans les heures les plus sombres cette faculté presque miraculeuse de résister sans renoncer à aimer, de combattre sans cesser de penser, de prendre passionnément parti pour la justice sans abandonner l’universel et de regarder, derrière chaque drapeau que l’Histoire agite devant nos yeux, le visage irremplaçable d’un être humain.

 

Et tandis que Vézelay s’éloigne doucement derrière nous, que la basilique retrouve sa place dans le ciel et que la colline redevient peu à peu cette silhouette claire posée au-dessus de la Bourgogne, nous comprenons peut-être pourquoi il fallait monter jusqu’ici pour retrouver Romain Rolland, puisque son œuvre entière nous enseigne finalement que l’esprit ne grandit jamais en dressant de nouveaux murs, mais en ouvrant des passages, et que la plus haute victoire dont l’homme soit capable consiste peut-être, lorsque tout l’invite à haïr, à préserver malgré tout en lui assez de lumière pour continuer à reconnaître un frère dans celui que le monde lui désigne comme un ennemi.

C’est avec cette lumière que nous poursuivons notre route, chemin faisant avec Romain Rolland.

Jean-Laurent Turbet

(Toutes les photos de Vézelay sont de moi).

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La Rédaction du Blog des Spiritualités.

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F
Merci !!!
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M
merci pour ce moment
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