RAMSAY et son discours
Campus Maçonnique
19 mars 2026
Cours de Jean-Laurent Turbet
Vous trouverez ci-dessous le texte du cours que j’ai donné au Campus Maçonnique le 19 mars 2026.
Evidemment seul le prononcé fait fois (que vous retrouverez uniquement en podcast sur le site de Campus Maçonnique).
C’est pour vous donner goût à ce que je peux donner comme conférence au Campus Maçonnique.
Les autres cours ne feront pas l’objet de publication et vous ne les retrouverez que sur le site du Campus Maçonnique.
Voici donc le texte :
Madame Guyon : une mystique du pur amour au cœur du XVIIe siècle.
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Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, connue sous le nom de Madame Guyon, naît le 13 avril 1648 à Montargis, dans une famille de la noblesse de robe. Sa vie s’inscrit dans ce XVIIe siècle français profondément marqué par la spiritualité catholique, mais aussi par des tensions doctrinales importantes autour de la mystique.
Très tôt, elle manifeste une sensibilité religieuse vive, presque brûlante. Mariée à l’âge de seize ans à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, elle connaît une existence conjugale difficile, marquée par la contrainte, l’incompréhension et une profonde solitude intérieure. Cette expérience, loin de la détourner de la vie spirituelle, va au contraire la radicaliser. Elle y apprend le détachement, l’abandon et une forme d’indifférence aux épreuves, qui deviendront plus tard les piliers de sa doctrine.
Veuve à vingt-huit ans, elle entre alors dans une phase décisive de son existence.
Elle se consacre entièrement à la vie intérieure et développe une expérience mystique d’une intensité rare.
Ce n’est pas une mystique spéculative ou théologique au sens classique du terme : c’est une mystique vécue, incarnée, expérimentale, centrée sur la transformation de l’âme.
Le cœur de sa spiritualité repose sur ce qu’elle appelle l’« oraison de simplicité ». Contrairement aux formes plus discursives de la prière, elle invite à se tenir en silence devant Dieu, sans effort volontaire, sans raisonnement, sans même désir explicite.
L’âme doit cesser d’agir pour laisser Dieu agir en elle. Cette passivité n’est pas une paresse, mais une disponibilité totale, un abandon absolu.
C’est dans ce cadre qu’elle développe sa notion la plus audacieuse : celle du « pur amour ». Aimer Dieu, selon elle, ne doit pas être motivé par l’espérance d’une récompense ni par la crainte d’un châtiment. Il s’agit d’aimer Dieu pour lui-même, dans une gratuité totale, sans retour sur soi. Cette idée, qui peut sembler d’une grande élévation spirituelle, est en réalité profondément subversive dans le contexte de l’époque. Elle remet en cause une grande partie de la pastorale fondée sur le salut personnel.
De cette vision découle une exigence radicale : l’âme doit consentir à son propre effacement. Madame Guyon parle d’un « anéantissement » intérieur, non pas au sens d’une destruction, mais d’un dépouillement complet de la volonté propre. L’homme ne doit plus vouloir pour lui-même, mais laisser Dieu vouloir en lui. C’est une théologie de l’abandon total, du « laisser-faire » divin.
Cette doctrine la rapproche du courant appelé « quiétisme », notamment associé à Miguel de Molinos.
Le quiétisme valorise la passivité de l’âme et l’union silencieuse à Dieu, au-delà des œuvres et des pratiques extérieures. Mais ce courant est rapidement suspecté par l’Église, car il semble minimiser l’importance de la morale, des sacrements et de l’effort spirituel.
Madame Guyon va en faire les frais. Ses écrits, pourtant d’une grande simplicité, circulent largement et rencontrent un succès considérable, notamment dans les milieux aristocratiques et dévots. Mais cette influence inquiète.
Elle est arrêtée à plusieurs reprises, emprisonnée, notamment à Vincennes puis à la Bastille. Ses œuvres sont condamnées, et elle est contrainte au silence.
C’est dans ce contexte qu’elle rencontre François Fénelon, (1651-1715), « le Cygne de Cambrai », une des grandes figures spirituelles et intellectuelles de son temps. Entre eux s’établit une relation profonde, fondée sur une affinité spirituelle réelle. Fénelon reconnaît en Madame Guyon une authentique mystique et se fait le défenseur de sa doctrine, en particulier de cette idée du pur amour.
Dans son ouvrage Explication des Maximes des Saints, Fénelon tente de justifier théologiquement cette forme d’amour désintéressé de Dieu.
Mais il se heurte à l’opposition vigoureuse de Jacques-Bénigne Bossuet, (1627-1704), « l’Aigle de Meaux », qui voit dans ces thèses un danger grave pour l’équilibre de la vie chrétienne.
Le conflit entre Fénelon et Bossuet devient l’un des grands débats théologiques de la fin du règne de Louis XIV.
Finalement, Fénelon est condamné, et Madame Guyon définitivement marginalisée.
Cependant, son influence ne disparaît pas. Elle se diffuse de manière souterraine, notamment à travers le cercle de Fénelon. C’est ici qu’apparaît la figure du Andrew Michael Ramsay.
Disciple de Fénelon, Ramsay est profondément marqué par cette spiritualité du cœur, par cette idée d’une religion intérieure, dégagée des formes extérieures trop rigides.
Chez Ramsay, on retrouve en effet plusieurs thèmes qui résonnent avec l’enseignement de Madame Guyon : la primauté de l’amour sur la loi, l’idée d’une fraternité universelle, et surtout la conviction que la véritable religion est une expérience intérieure, accessible à tous les hommes de bonne volonté.
Cette vision jouera un rôle essentiel dans l’élaboration de sa pensée, notamment dans son célèbre Discours de 1736, qui marquera durablement l’histoire de la franc-maçonnerie.
Madame Guyon apparaît ainsi comme une figure de transition.
Elle s’inscrit dans la grande tradition mystique catholique, celle de Thérèse d’Avila ou de Jean de la Croix, mais elle en radicalise certains aspects, en particulier l’abandon et le désintéressement. En même temps, elle annonce une forme de spiritualité plus intérieure, plus universelle, qui dépasse les cadres confessionnels stricts.
Longtemps suspecte, parfois même oubliée, elle est aujourd’hui redécouverte comme une voix singulière et puissante de la mystique chrétienne. Son œuvre, d’une simplicité trompeuse, porte une exigence extrême : celle d’un amour totalement pur, totalement libre, totalement abandonné.
Et c’est peut-être là, précisément, que réside son actualité. Car à travers elle se pose une question qui traverse les siècles : peut-on aimer sans retour sur soi ? Peut-on consentir à se perdre pour trouver une vérité plus haute ?
Madame Guyon répond sans hésiter : oui. Mais ce « oui » engage toute l’âme, et toute la vie.
C’est précisément à ce point qu’il faut situer la figure de Madame Guyon dans une perspective plus large, car son influence ne s’arrête pas à sa propre expérience mystique. Elle s’inscrit dans un courant, dans une tension, dans un débat majeur de la fin du XVIIe siècle : celui du quiétisme.
Le quiétisme, souvent caricaturé, n’est pas d’abord une doctrine de la passivité paresseuse, mais une tentative extrême de penser l’abandon total à Dieu. Il pose une question redoutable : jusqu’où peut aller l’effacement de la volonté humaine dans la vie spirituelle ? Madame Guyon y répond par une radicalité presque dérangeante, en affirmant que l’âme doit consentir à ne plus rien vouloir pour elle-même.
Or, cette radicalité ne pouvait qu’entrer en tension avec une Église soucieuse d’équilibre, d’ordre, et de contrôle doctrinal.
C’est là qu’intervient François Fénelon.
Fénelon ne reprend pas le quiétisme dans sa forme la plus excessive, mais il en perçoit la vérité profonde.
Il comprend que derrière les excès possibles, il y a une intuition essentielle : celle d’un amour de Dieu totalement désintéressé. En théologien, il va tenter de sauver cette intuition en la formulant de manière acceptable pour l’Église. Son œuvre sur le pur amour est ainsi une tentative d’équilibre entre la mystique et la doctrine.
Mais cet effort échoue.
Face à lui, Jacques-Bénigne Bossuet incarne une autre logique : celle d’une religion structurée, encadrée, où la volonté humaine, la morale et les pratiques restent essentielles. La condamnation de Fénelon marque en réalité l’échec d’une certaine forme de mystique intérieure à s’imposer dans le cadre institutionnel catholique.
Et pourtant, cette mystique ne disparaît pas. Elle se déplace.
Elle quitte en partie le champ strictement ecclésiastique pour investir d’autres espaces, plus libres, plus ouverts, où elle pourra se transformer et se transmettre autrement. C’est ici que se dessine une filiation essentielle.
Car parmi ceux qui ont été profondément marqués par Fénelon se trouve un homme qui jouera un rôle déterminant dans un tout autre domaine : Andrew Michael Ramsay.
Disciple de Fénelon, Ramsay hérite de cette vision d’une religion du cœur, d’une spiritualité fondée non sur la contrainte, mais sur l’amour et l’intériorité. Mais, à la différence de ses maîtres, il va inscrire cette intuition dans un cadre nouveau, celui d’une pensée plus universelle, détachée des conflits confessionnels.
Ce passage est décisif. Ce qui, chez Madame Guyon, relevait d’une expérience mystique personnelle, et chez Fénelon d’une tentative théologique, devient chez Ramsay un projet culturel et spirituel plus large : celui d’une fraternité humaine fondée sur une même aspiration intérieure.
Ainsi, à travers ce chemin qui va de Madame Guyon à Fénelon, puis de Fénelon à Ramsay, on assiste à une transformation profonde : la mystique du pur amour, née dans les tensions du catholicisme classique, trouve une nouvelle expression dans un espace où elle peut se déployer sans condamnation — un espace qui n’est plus seulement religieux, mais initiatique.
Et c’est précisément dans cette perspective qu’il faut désormais comprendre la pensée et l’œuvre du chevalier de Ramsay.
Andrew Michael Ramsay (1686-1743) : itinéraire intellectuel, filiation spirituelle et rôle fondateur dans la construction de l’imaginaire maçonnique.
Une biographie intellectuelle entre Écosse, France et Europe.
Andrew Michael Ramsay naît le 9 juin 1686 à Ayr, en Écosse, dans un environnement presbytérien rigoureux. Il reçoit une formation classique solide, nourrie de philosophie, de théologie et de littérature. Très tôt, il manifeste un esprit indépendant, peu satisfait des cadres stricts du calvinisme écossais.
Son itinéraire intellectuel s’inscrit dans un contexte européen marqué par les circulations d’idées, les controverses religieuses et les mutations des formes de sociabilité. Ramsay quitte l’Écosse et séjourne aux Provinces-Unies, où il fréquente des milieux intellectuels ouverts, notamment autour de la philosophie morale et des débats religieux.
C’est dans ce cadre qu’il entre en contact avec des cercles proches du quiétisme et de la mystique intérieure. Sa rencontre décisive avec François Fénelon, vers 1710, constitue un tournant majeur.
Il devient son disciple et s’installe à Cambrai. Sous l’influence de Fénelon, il se convertit au catholicisme, mais à un catholicisme profondément intériorisé, marqué par l’idée du pur amour et de la transformation intérieure. Un catholicisme peu orthodoxe et même souvent condamné par l'église officielle comme nous l'avons vu.
Ramsay s’inscrit alors dans un réseau spirituel et intellectuel hérité de Madame Guyon, dont Fénelon avait été le défenseur. Il participe à la diffusion de cette pensée, notamment en rédigeant la Vie de Fénelon, publiée en 1723, qui contribue à construire la mémoire spirituelle de son maître.
Parallèlement, Ramsay s’insère dans les réseaux jacobites.
Il devient le précepteur de Charles-Édouard Stuart, fils du prétendant au trône d’Angleterre. Cette proximité avec les Stuart l’inscrit dans un milieu aristocratique et politique où se croisent fidélité monarchique, catholicisme et culture chevaleresque.
Jacques III Stuart et ses amis parisiens intercèdent auprès du régent, Philippe d’Orléans, alors à la tête de l’Ordre de Saint-Lazare pour le faire nommer Chevalier.
Il est reçu Chevalier le 20 mai 1723, grâce à quoi il devient éligible pour recevoir une pension de l’Abbaye de Signy dans l’Oise.
Quatre jours plus tard, Jacques III Stuart lui décerne un brevet de noblesse rédigé en français.
Ramsay reste quelques mois à Rome auprès de Charles-Edouard avant de revenir à Paris.
Il poursuit une carrière intellectuelle marquée par la publication d’ouvrages philosophiques et historiques, notamment Les Voyages de Cyrus (1727), œuvre à la fois pédagogique, morale et spirituelle, qui témoigne de son universalisme religieux.
Lorsque George II monte sur le trône d’Angleterre en 1727, il n’y a pas d’amnistie générale comme attendu. Néanmoins, des mesures particulières (dont Ramsay a pu bénéficier) sont prises.
Ramsay se rend donc en Angleterre à la mi 1729.
Ramsay est reçu comme membre de la Royal Society (en même temps que Montesquieu) le 11 décembre 1729. Cette admission est significative : elle montre son insertion dans les réseaux savants européens et son intérêt pour les formes modernes de rationalité, qu’il ne dissocie pas pour autant de la quête spirituelle. Et puis surtout un catholique entre à la Royal Society ! « Notre » catholique comme aurait dit Jean-Théophile Desaguliers.
Il est reçu au Spalding Club le 12 mars 1730 (qui est une société savante composée d’érudits).
Enfin il est initié franc-maçon à la loge « Horn » (« le Cor »), dont le duc de Richmond était Vénérable, le 16 mars 1730, quelques semaines après Montesquieu. La Loge Horn est l’une des quatre loges fondatrices de la Grande Loge de Londres en de Westminster le 24 juin 1717. Elle s’appelait alors « Rummer and Grapes » (la « Grappe et les Raisins »). Le changement de nom s’explique par le fait que la loge a changé de Taverne dans Westminster à Channel Row.
Il est de retour à Paris en juillet 1730 où il prend l’emploi de tuteur de plusieurs enfants successivement.
Jacques III décerne à Ramsay le titre de Baronnet le 23 mars 1735 sur la recommandation de la duchesse de Bouillon et de sir David Nairme, dont Ramsay épousa la fille cadette, Marie, alors âgée de 34 ans, au mois de juin suivant.
Et puis tout à coup, un an et demi plus tard, Ramsay apparait subitement sur la scène maçonnique française. Le premier folio d’une version manuscrite de son Discours porte l’inscription « 1736 Discours de M. le Chevalier de Ramsay, prononcé à la Loge de St Jean le 26 décembre 1736 ».
A partir de ce moment apparaît une foison de documents concernant la Franc-Maçonnerie à Paris.
La dernière mention de son nom dans un contexte maçonnique se trouve dans une lettre à un ami jacobite le 2 août 1737.
Il meurt le 6 mai 1743 et est enterré à Saint-Germain-en-Laye le lendemain. Deux francs-maçons sont présents, le comte de Derwenwater qui avait été élu Grand Maître le lendemain du jour où Ramsay a prononcé son discours, et Alexandre de Montgomerie, comte d’Erlington, futur Grand Maître d’Ecosse en 1750.
Il laisse une œuvre relativement restreinte, mais d’une influence durable.
Il apparaît comme un théoricien de la maçonnerie naissante, plus que comme un acteur institutionnel.
Une filiation spirituelle : de Madame Guyon à Fénelon, de Fénelon à Ramsay.
Pour comprendre Ramsay, il faut le situer dans une généalogie spirituelle précise.
Madame Guyon a élaboré une mystique du pur amour fondée sur l’abandon total à Dieu et l’effacement de la volonté propre. Cette expérience radicale a été théologiquement reformulée par Fénelon, qui a tenté de la rendre compatible avec l’orthodoxie catholique.
Ramsay hérite de cette double tradition, mais il en transforme profondément la portée.
Chez lui, la mystique ne disparaît pas, mais elle est transposée. Elle devient une anthropologie morale (l’homme doit se transformer intérieurement), une philosophie religieuse (la vérité dépasse les confessions), une vision politique et culturelle (les hommes doivent être unis par-delà leurs divisions).
Autrement dit, Ramsay universalise la mystique du pur amour. Il la détache de son ancrage strictement ecclésial pour en faire un principe de fraternité humaine.
Analyse détaillée du Discours de Ramsay (1736).
Introduction générale : ce qu’est ce discours :
Il faut d’abord rappeler que le Discours de 1736 n’est pas un texte d’histoire au sens moderne. Ce n’est pas une enquête critique sur les origines de la franc-maçonnerie. C’est un texte de légitimation, un texte d’élévation, et même un texte de programmation intellectuelle. Ramsay ne cherche pas d’abord à prouver ; il cherche à donner à la maçonnerie naissante une dignité, une généalogie, une mission et un horizon. C’est pourquoi il faut le lire à la fois comme un texte rhétorique, symbolique, apologétique et doctrinal. La version de 1736 insiste particulièrement sur la vocation universelle de l’Ordre, sur son enracinement dans une tradition primordiale, et sur sa capacité à dépasser les divisions entre les hommes.
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Premier paragraphe : la maçonnerie comme antidote au patriotisme étroit.
Ramsay ouvre son propos en opposant la maçonnerie à ce qu’on pourrait appeler le patriotisme fermé, exclusif, presque tribal.
Il critique « le faux amour d’une parcelle d’hommes » attachés à un « petit canton de l’univers » et affirme à l’inverse que « le monde entier n’est qu’une grande république », chaque nation y étant comme une famille et chaque particulier comme un enfant.
La formule est capitale. Elle place d’emblée la franc-maçonnerie dans une perspective cosmopolitique, au sens noble du terme : elle n’est pas faite pour renforcer une identité locale contre les autres, mais pour rappeler l’unité fondamentale du genre humain.
Ce passage est décisif, car il montre que Ramsay ne définit pas la maçonnerie par le métier, ni même d’abord par le temple, mais par une anthropologie morale et universelle.
Il ne part pas de la pierre ; il part de l’homme. Nous sommes ici très loin d’une simple confrérie artisanale. La maçonnerie est pensée comme une institution capable de restaurer des « maximes prises dans la nature de l’homme ». Cela signifie qu’elle revendique une sorte de droit naturel moral, antérieur aux querelles politiques et confessionnelles. En ce sens, Ramsay inscrit l’Ordre dans une philosophie de l’universalité qui n’est pas sans lien avec Fénelon : le particulier doit être dépassé par l’universel, et l’intérêt propre par une forme plus haute de charité.
Deuxième paragraphe : réunir les hommes par l’amour des beaux-arts.
Ramsay poursuit en affirmant que la société maçonnique veut « réunir tous les hommes d’un goût sublime et d’une humeur agréable par l’amour des beaux-arts ». Cette phrase est souvent sous-estimée. Elle révèle pourtant une orientation essentielle : la maçonnerie n’est pas seulement une association morale, elle est une société de civilisation. Les beaux-arts y sont présentés comme un moyen de former le goût, d’adoucir les mœurs, de transformer l’ambition en vertu et d’ordonner les relations humaines dans un cadre harmonieux.
Ce passage est fondamental parce qu’il montre que, pour Ramsay, la maçonnerie n’a rien d’un ascétisme austère. Elle est une pédagogie du raffinement. Elle unit la morale et le goût, la vertu et la politesse, la fraternité et la culture. Nous retrouvons ici un trait typiquement fénelonien : la douceur des mœurs comme signe d’une humanité élevée. Le but n’est pas seulement de faire des hommes pieux ou savants, mais des hommes civilisés, capables de conspirer ensemble « sans jalousie », de vivre « sans discorde » et de se chérir mutuellement. Autrement dit, la maçonnerie devient un laboratoire d’une société réconciliée.
Troisième paragraphe : bannir les disputes qui troublent l’harmonie.
Ramsay ajoute que, sans demander aux hommes de renoncer à leurs principes, la maçonnerie bannit de ses lois toutes les disputes susceptibles d’altérer « la tranquillité de l’esprit », « la douceur des mœurs », « les sentiments tendres », « la joie raisonnable » et « l’harmonie parfaite ». Il y a là tout un programme. La loge est conçue comme un espace protégé, où l’on suspend ce qui divise pour faire émerger ce qui unit.
Ce passage annonce avec une netteté remarquable l’idée maçonnique de neutralisation des querelles religieuses et politiques. Mais il ne s’agit pas seulement d’une prudence pratique ; c’est une véritable théorie de l’ordre. L’harmonie n’est pas ici un simple agrément social, elle est une condition de l’élévation humaine. On pourrait dire que Ramsay sacralise la concorde. Cela explique pourquoi son discours exercera une telle influence sur la maçonnerie française : il propose une institution où la pluralité n’est pas supprimée, mais disciplinée par une finalité supérieure. C’est déjà une esquisse de la loge comme lieu de transmutation des différences.
Quatrième paragraphe : les mystères, les signes et le langage symbolique.
Ramsay en vient ensuite aux mystères de l’Ordre. Il les décrit comme des « signes figuratifs », des « hiéroglyphes très anciens » et des paroles tirées de l’art, composant un langage « tantôt muet et tantôt très éloquent ». Nous entrons ici au cœur de la dimension initiatique du discours. La maçonnerie n’est pas seulement une morale universelle ; elle est aussi une société qui transmet par signes, symboles, figures et paroles réservées.
L’intérêt de ce passage est double. D’une part, Ramsay rattache la maçonnerie à l’antique tradition des mystères : Égypte, Grèce, Orient. D’autre part, il établit une distinction entre sens littéral et sens sublime et symbolique. Cette opposition est fondamentale. Elle signifie que la maçonnerie ne doit pas être lue à la lettre. Son vrai contenu n’est accessible qu’aux adeptes. Nous sommes donc dans une herméneutique à degrés : le texte, le rite, le mot, le signe n’ont pas qu’un sens apparent ; ils recèlent un sens caché qui n’apparaît qu’à mesure du progrès initiatique. C’est l’un des points les plus importants du discours, car il justifie intellectuellement l’existence même d’une progression maçonnique.
Cinquième paragraphe : la maçonnerie comme société du secret parfaitement gardé.
Ramsay insiste ensuite sur un trait qu’il juge exceptionnel : les loges se sont répandues dans toutes les nations policées, et pourtant aucun confrère n’a trahi le secret. Même les esprits les plus légers, dit-il, semblent se transformer en entrant dans l’Ordre. Ils deviennent « des hommes nouveaux ».
Le passage est capital pour deux raisons. D’abord, il donne au secret une valeur anthropologique : le secret n’est pas seulement ce qu’on garde, c’est ce qui transforme celui qui l’a reçu. Ensuite, Ramsay décrit une véritable mutation morale par l’initiation. L’homme mondain, léger, indiscret, acquiert la maîtrise de lui-même. Le secret produit une intériorisation, donc une métamorphose. On touche ici à un thème qui prolonge indirectement la mystique de l’intériorité : être initié, ce n’est pas seulement savoir quelque chose, c’est devenir autrement.
Lorsque Ramsay ajoute que la seule peine en cas de manquement est le remords de la conscience et l’exclusion de la société, il donne aussi une image très significative du gouvernement maçonnique : l’Ordre se fonde moins sur la coercition que sur l’honneur intérieur. La sanction véritable est morale avant d’être disciplinaire.
Sixième paragraphe : Horace, Cérès, Eleusis et la récupération des mystères antiques.
Ramsay cite ensuite Horace et avance même que le poète latin fut orateur d’une grande loge établie à Rome sous Auguste ; il rapproche les fêtes de Cérès à Éleusis, celles de Minerve à Athènes et d’Isis en Égypte des loges d’initiés. Historiquement, cette affirmation est fantaisiste ; symboliquement, elle est extrêmement révélatrice.
Ce que fait Ramsay ici, ce n’est pas écrire l’histoire, c’est annexer l’Antiquité initiatique à la généalogie maçonnique. Il construit une continuité imaginaire entre les mystères anciens et la loge moderne. L’effet est puissant : la franc-maçonnerie cesse d’être une nouveauté suspecte ; elle devient l’héritière d’une très longue tradition de sagesse voilée. En même temps, Ramsay précise que les païens ont dégradé ces mystères par la débauche et l’intempérance. Il établit donc une distinction entre une vérité originelle pure et ses corruptions historiques. Ce schéma reviendra constamment dans le discours : origine pure, altération, restauration.
Septième paragraphe : les arts libéraux et l’architecture comme troisième qualité requise.
Ramsay passe alors au « goût des arts libéraux », qu’il présente comme la troisième qualité requise pour entrer dans l’Ordre. L’architecture est mise au premier rang, qu’elle soit civile, navale ou militaire. Elle est décrite comme la plus ancienne et la plus utile des sciences mathématiques.
Ici, Ramsay fait quelque chose de très subtil. Il ne nie pas la dimension architecturale de la maçonnerie ; au contraire, il l’exalte. Mais il l’inscrit dans un cadre spéculatif et moral beaucoup plus vaste. L’architecture sert à bâtir des villes, à relier les peuples par la navigation, à protéger les sociétés. Elle est donc l’art même de la mise en ordre du monde humain. L’architecture n’est plus seulement un métier ; elle devient la figure objective de l’ordre, de la raison et de la paix. Le maçon travaille à rendre le monde habitable, à l’abriter contre les éléments et surtout contre la violence de l’homme, cette « bête féroce » que seules des maximes douces et philanthropes peuvent adoucir.
Ce passage est remarquable parce qu’il relie directement art de bâtir et réforme de l’humanité. La maçonnerie construit des édifices, certes, mais plus profondément elle construit les conditions morales de la coexistence humaine.
Huitième paragraphe : transition vers l’origine et l’histoire.
Ramsay conclut cette première partie en annonçant qu’il va désormais dévoiler « l’origine et l’histoire » de l’Ordre. Cette transition est importante. Elle montre que l’exposé historique est subordonné à la définition morale précédente. Autrement dit, Ramsay ne commence pas par l’origine ; il commence par la fin, par le but. Ensuite seulement il construit le passé qui convient à cette finalité.
C’est une remarque méthodologiquement essentielle. Le récit des origines n’est pas neutre ; il est téléologique. Ramsay choisit l’histoire qui exprime le mieux ce qu’il veut que la maçonnerie soit. Voilà pourquoi son discours doit être lu moins comme un document sur le passé que comme un texte de fondation pour l’avenir.
Neuvième paragraphe : distinction entre l’histoire de l’art et l’histoire de l’Ordre.
Ramsay précise aussitôt qu’il ne faut pas confondre l’histoire générale de l’architecture avec l’histoire particulière de la société maçonnique. Il reconnaît qu’il y a eu partout et toujours des architectes, mais qu’ils n’étaient pas pour autant des francs-maçons initiés.
Cette distinction est absolument capitale. Elle permet à Ramsay de se détacher de la simple filiation opérative. Il ne dit pas : tous les bâtisseurs furent maçons ; il dit : il existe, à côté de l’art extérieur, une tradition initiatique intérieure, dont seuls certains furent dépositaires. C’est par cette distinction qu’il prépare l’entrée du symbolique, du hiéroglyphique et du sacré dans l’histoire de la maçonnerie. En d’autres termes, il spiritualise l’architecture.
Dixième paragraphe : tradition, archives et autorité du peuple hébreu.
Ramsay affirme ensuite que les traditions maçonniques, contrairement à celles des autres sociétés, sont fondées sur les annales du plus ancien peuple de l’univers, seul peuple ayant conservé son nom, son identité et ses livres : le peuple juif. Il invoque aussi les « très anciennes archives de notre Ordre », les actes du parlement d’Angleterre et la « juridiction vivante » d’une nation qui aurait été le centre de la science arcane depuis le Xe siècle.
Ce passage mérite une lecture attentive. Ramsay superpose ici plusieurs régimes de légitimation. D’abord la légitimation biblique, par l’antiquité sacrée du peuple hébreu. Ensuite une légitimation archivistique, en évoquant des archives de l’Ordre. Enfin une légitimation politique et juridique, par le Parlement d’Angleterre. Ce montage est rhétoriquement très habile : il associe révélation, tradition et droit positif. La maçonnerie apparaît ainsi comme à la fois ancienne, respectable et institutionnellement reconnue.
Onzième paragraphe : le Grand Géomètre et l’origine divine de l’ordre et de la symétrie.
Avec l’invocation au « Grand Géomètre architecte de l’univers », Ramsay donne à son propos un fondement métaphysique. L’ordre, la symétrie, la projection ne sont pas de simples préférences humaines : ils procèdent du principe même de la création. Les idées éternelles du Grand Architecte sont les modèles du vrai beau.
Ce passage est essentiel, car il fonde l’architecture et la maçonnerie dans une théologie de l’ordre cosmique. La beauté n’est pas arbitraire ; elle est participation à un ordre intelligible. On voit ici comment Ramsay relie esthétique, métaphysique et initiation. La maçonnerie n’est pas seulement une société humaine réglée ; elle est, en un sens, l’écho terrestre de l’ordre divin. C’est ce qui lui donne sa gravité.
Douzième paragraphe : Noé comme premier Grand Maître.
Ramsay raconte alors que Dieu lui-même apprit à Noé les proportions de l’arche, si bien que Noé doit être regardé comme l’inventeur de l’architecture navale et le premier grand maître de l’Ordre.
Nous sommes ici dans ce qu’on peut appeler la strate noachite du discours. Elle est très importante dans la version de 1736. Avant Salomon, avant même Israël comme peuple constitué, Ramsay place la maçonnerie dans l’horizon de l’humanité sauvée après le Déluge. Le choix de Noé est décisif parce qu’il donne à la maçonnerie une portée universelle : Noé est le père commun de l’humanité régénérée. Ainsi, la tradition maçonnique se présente comme antérieure aux divisions confessionnelles, antérieure même aux alliances particulières. C’est une manière de faire de la maçonnerie une religion primordiale de l’humanité, ou du moins une sagesse universelle enracinée dans l’ordre même de la création.
Treizième paragraphe : Abraham, Joseph, l’Égypte et la corruption des mystères.
Ramsay fait ensuite passer la science arcane de Noé à Abraham, puis aux patriarches, puis à Joseph en Égypte, auquel il attribue l’inspiration des labyrinthes, pyramides et obélisques. Cette tradition patriarcale se répand dans l’Asie, l’Égypte, la Grèce et toute la Gentilité, mais elle y est bientôt altérée, corrompue et mêlée de superstitions. Seul le peuple de Dieu en conserve la pureté.
Ce passage prolonge le schéma déjà aperçu : diffusion universelle d’une vérité primitive, puis corruption dans le paganisme, conservation pure au sein de la lignée biblique. Ce dispositif permet à Ramsay de revendiquer à la fois l’universalité et l’orthodoxie. Universel, parce que les traces de la tradition sont partout ; orthodoxe, parce que la pureté de la transmission est sauvegardée dans l’économie biblique. Cette structure est très importante pour comprendre le discours dans son ensemble : Ramsay veut une maçonnerie universelle, mais non relativiste ; ouverte à tous, mais fondée sur une vérité supérieure.
Quatorzième paragraphe : Moïse, le tabernacle et l’architecture du monde invisible.
Ramsay passe ensuite à Moïse, qui fit élever dans le désert un temple mobile conforme au modèle contemplé sur la montagne sainte. Ce tabernacle est présenté comme la copie visible d’un palais invisible, preuve que les lois de l’art s’observent aussi dans le monde supérieur où tout est harmonie, ordre et proportion.
Nous touchons ici un des sommets spéculatifs du discours. L’architecture sacrée n’est plus simplement utilitaire ; elle est la traduction terrestre d’un archétype céleste. La maçonnerie, dès lors, n’est pas un simple art de bâtir, mais la participation à une science des correspondances entre visible et invisible. Cette idée est fondamentale pour toute la maçonnerie symbolique ultérieure. Le temple n’est pas seulement un bâtiment ; il est une figure du cosmos et de l’âme. Ramsay ouvre ainsi la voie à une lecture initiatique profonde de l’architecture sacrée.
Quinzième paragraphe : Salomon, Hiram et le martyre fondateur.
Le tabernacle devient ensuite le modèle du Temple de Salomon. Ramsay en exalte les dimensions, la magnificence, le nombre des colonnes et la multitude des ouvriers. Il place Hiram-Abif à la tête de l’ouvrage, comme grand-maître de la loge de Tyr, dépositaire des mystères confiés par Salomon. Il ajoute que Hiram fut « le premier martyr de notre Ordre ».
Ce passage est évidemment central pour l’imaginaire maçonnique. Ramsay y reprend et amplifie le noyau salomonien déjà présent dans la tradition maçonnique spéculative. Mais il lui donne une profondeur nouvelle. Hiram n’est pas seulement un artisan habile ; il est le martyr de la fidélité au secret. Par là, Ramsay fait de la fidélité à l’arcane une vertu héroïque. Le secret n’est plus seulement obligation de discrétion ; il devient objet de sacrifice. Cette élévation héroïque prépare l’inflexion chevaleresque du discours.
La mention d’un livre antique où Salomon aurait consigné en hiéroglyphes les statuts, maximes et mystères de l’Ordre parachève cette logique. L’Ordre se trouve doté d’un code originel, presque d’une Écriture secrète. La maçonnerie acquiert ainsi une dignité quasi scripturaire.
Seizième paragraphe : Cyrus, Zorobabel, second Temple et perte du Livre.
Ramsay poursuit avec la destruction du premier Temple, la captivité, puis l’intervention de Cyrus, qu’il présente comme initié à tous les mystères. Cyrus établit Zorobabel grand-maître de la loge de Jérusalem et ordonne la reconstruction du second Temple, où le livre mystérieux de Salomon est déposé. Ce livre sera conservé douze siècles, perdu lors de la destruction du second Temple, puis retrouvé partiellement au temps des croisades, après la prise de Jérusalem.
Cette séquence est décisive car elle sert de charnière entre la partie biblique et la partie chevaleresque. Le Livre perdu puis retrouvé permet le passage de l’antique Israël aux croisés. C’est un mécanisme de transmission. Grâce à lui, Ramsay peut soutenir que les chevaliers médiévaux n’inventent pas la maçonnerie : ils la restaurent. Autrement dit, la chevalerie n’est pas l’origine absolue ; elle est l’agent d’une renaissance. C’est cette articulation qui donnera plus tard toute sa force au mythe des hauts grades : on ne crée pas un ordre nouveau, on retrouve une tradition perdue et on la remet en mouvement.
Dix-septième paragraphe : les croisades et la naissance des loges de Saint-Jean.
Ramsay arrive alors à ce qu’il appelle la « véritable histoire ». Pendant les guerres saintes, plusieurs princes, seigneurs et artistes s’associent pour rétablir les temples chrétiens en Terre sainte. Ils rappellent les signes anciens et les paroles mystérieuses de Salomon, afin de se distinguer des infidèles et de se reconnaître mutuellement. Ils s’unissent aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ; dès lors, les loges prennent le nom de loges de Saint-Jean.
Nous sommes ici au cœur de la thèse la plus célèbre de Ramsay : l’origine chevaleresque et croisée de la maçonnerie. Le mot important est « union ». Ce sont des princes, des seigneurs et des artistes ; autrement dit, Ramsay associe la noblesse guerrière et le savoir constructif. L’épée et la truelle sont réunies. C’est là la matrice symbolique de toute une maçonnerie chevaleresque future. La loge n’est plus seulement atelier ; elle devient fraternité d’armes et de construction, ordre de service et de restauration.
La référence aux loges de Saint-Jean est tout aussi importante. Elle fournit un pont entre l’ancienne tradition des loges dites « de Saint-Jean » et la mythologie croisée. Ramsay réécrit ainsi une donnée maçonnique réelle à l’intérieur d’un récit plus noble et plus sacralisé.
Dix-huitième paragraphe : truelle et épée, bâtir et défendre.
Ramsay précise que cette union se fit en imitation des Israélites rebâtissant le second Temple : les uns maniaient la truelle et le compas, les autres les défendaient par l’épée et le bouclier.
Cette image est l’une des plus fortes du discours. Elle constitue une synthèse symbolique parfaite : la maçonnerie unit l’œuvre de construction et la vertu de défense. Elle associe activité opérative et idéal chevaleresque. C’est exactement sur cette image que se développeront nombre de hauts grades au XVIIIe siècle. Il faut insister sur ce point : Ramsay ne juxtapose pas seulement deux traditions ; il les fond dans une même scène symbolique. Le constructeur et le chevalier deviennent les deux faces d’un même initié.
Dix-neuvième paragraphe : Édouard d’Angleterre et le transfert en Grande-Bretagne.
Après l’échec des croisades, Ramsay raconte que le fils d’Henri III d’Angleterre, le prince Édouard, ramena ses confrères maçons en Angleterre, où cette colonie s’établit. Devenu roi, il se déclara grand-maître de l’Ordre, lui accorda privilèges et franchises, et c’est alors que les membres de la confrérie prirent le nom de francs-maçons.
Ce passage remplit une fonction politique essentielle. Il ancre l’Ordre dans la monarchie anglaise et dans un cadre national stable. Cela permet à Ramsay de faire de l’Angleterre le conservatoire légitime de la tradition. En même temps, il explique étymologiquement et juridiquement le mot « franc-maçon » par l’octroi de franchises. Le récit a donc une double utilité : il ennoblit la maçonnerie par le patronage royal et la normalise par le droit.
Vingtième paragraphe : de la Grande-Bretagne à la France, déplacement du centre de gravité.
Ramsay affirme ensuite que, depuis ce temps, la Grande-Bretagne est devenue le siège de la science arcane et le dépositaire des secrets ; mais désormais cette science commence à passer en France. Et la France, « la nation la plus spirituelle de l’Europe », est appelée à devenir le nouveau centre de l’Ordre, répandant sur ses statuts les grâces, la délicatesse et le bon goût.
Ce passage est capital pour comprendre la fonction contemporaine du discours. Ramsay ne se contente pas de raconter un passé glorieux ; il justifie un transfert de centralité. L’Angleterre a conservé, la France va perfectionner. Il y a ici une véritable politique culturelle de la maçonnerie. Ramsay propose une synthèse franco-britannique : à la Grande-Bretagne la garde des traditions, à la France leur embellissement et leur rayonnement. Cette idée est fondamentale pour l’histoire maçonnique française, car elle légitime l’appropriation créatrice, par la France, d’une institution venue d’Angleterre.
La formule finale, selon laquelle la France est « la vraie patrie de tous les peuples », est évidemment hyperbolique, mais elle a une fonction précise : faire de la maçonnerie française le lieu où l’universel prend forme sociale. La loge devient ainsi une miniature du monde réconcilié.
Ce que révèle l’ensemble du discours :
L’analyse paragraphe par paragraphe montre que le Discours de 1736 repose sur quelques opérations majeures.
La première consiste à détacher la maçonnerie de la seule origine opérative. Ramsay ne nie pas l’architecture ; il la sublime. L’art de bâtir devient le symbole d’un ordre moral, cosmique et initiatique.
La deuxième consiste à ancrer la maçonnerie dans une tradition primordiale : Noé, Abraham, Moïse, Salomon, Cyrus. Ainsi, la loge n’est pas une innovation moderne ; elle est la survivance d’une sagesse immémoriale.
La troisième consiste à faire du secret un principe de transformation intérieure. L’initié devient un homme nouveau. La maçonnerie n’est pas seulement transmission de signes, mais conversion de l’être.
La quatrième consiste à introduire la chevalerie dans l’ADN symbolique de l’Ordre. Grâce aux croisades et aux loges de Saint-Jean, Ramsay ouvre la voie à la future prolifération des grades chevaleresques. C’est ici que le discours devient historiquement décisif pour la maçonnerie du XVIIIe siècle.
La cinquième consiste à assigner à la maçonnerie une mission universelle : réconcilier les hommes, adoucir les mœurs, bannir les querelles, unir vertu, goût, politesse et fraternité. C’est probablement le point le plus profond du discours, et aussi celui qui relie le plus Ramsay à l’héritage de Fénelon. La maçonnerie y apparaît comme une institution de pacification morale et de perfectionnement humain.
Lecture interprétative : le prolongement de Mme Guyon et de Fénelon.
Si l’on replace maintenant ce texte dans la filiation spirituelle que vous évoquiez, on voit mieux encore sa profondeur.
- Chez Madame Guyon, l’essentiel réside dans l’intériorité, le dépassement du moi, l’accès à une vérité plus haute par dépouillement.
- Chez Fénelon, cette intuition devient une doctrine du pur amour, de la douceur, de la charité et de l’universalité spirituelle.
- Chez Ramsay, elle change de langage : elle quitte le registre purement mystique pour entrer dans celui d’une société initiatique et civilisatrice.
Autrement dit, la maçonnerie de Ramsay est une mystique socialisée. L’intériorité y subsiste, mais sous forme de transformation morale ; le pur amour y subsiste, mais sous forme de fraternité universelle ; la quête de Dieu y subsiste, mais médiatisée par l’ordre, le symbole, la vertu et la concorde. Ce n’est pas une rupture, c’est un déplacement. Et c’est pourquoi le Discours de 1736 est tellement plus qu’un récit d’origines : c’est une tentative de donner à la franc-maçonnerie une âme.
Conclusion :
Le Discours de Ramsay de 1736 est un texte fondateur, non parce qu’il dirait historiquement vrai, mais parce qu’il a fourni à la franc-maçonnerie française et continentale un imaginaire directeur. Il lui donne une mémoire biblique, une noblesse chevaleresque, une mission universelle et une profondeur symbolique et initiatique.
Il fait de la loge non plus seulement un lieu de réunion, mais un espace où l’homme peut devenir meilleur, plus harmonieux, plus ouvert à l’universel, et plus apte à construire la paix.
Et finalement, si l’on veut comprendre la véritable portée du chevalier de Ramsay, il faut cesser de le réduire à une simple figure de l’histoire maçonnique, ou à l’auteur, certes brillant, d’un discours demeuré célèbre.
Ramsay est bien davantage.
Il est un passeur.
Un passeur entre plusieurs mondes, entre plusieurs langages, entre plusieurs héritages.
Il est d’abord l’héritier d’une grande tradition spirituelle.
Derrière lui, il y a Madame Guyon, avec l’exigence du dépouillement intérieur, avec cette idée redoutable et sublime du pur amour, avec cette conviction que la vérité la plus haute ne se trouve ni dans le tumulte du monde, ni dans l’affirmation orgueilleuse du moi, mais dans une transformation silencieuse de l’âme.
Derrière lui, il y a aussi Fénelon, qui donne à cette intuition une forme plus équilibrée, plus théologique, plus universelle, et qui fait de la douceur, de la charité et de l’élévation intérieure les signes mêmes de la vraie noblesse spirituelle.
Mais Ramsay ne demeure pas dans ce seul registre. C’est là son génie. Il prend cet héritage mystique, il le déplace, il le transpose, il l’inscrit dans un autre espace. Ce qui, chez Madame Guyon, relevait encore de l’expérience spirituelle personnelle, ce qui, chez Fénelon, relevait d’une haute méditation chrétienne, devient chez Ramsay le principe d’une sociabilité initiatique, d’une pédagogie morale, d’un projet de civilisation.
Et c’est précisément cela qui donne à son Discours de 1736 sa force exceptionnelle.
Car ce texte n’est pas seulement un récit d’origines. Ce n’est pas seulement une rêverie chevaleresque. Ce n’est même pas seulement une page importante de l’histoire de la franc-maçonnerie. C’est une tentative pour donner un sens supérieur à une institution en formation. Ramsay comprend que la franc-maçonnerie ne pourra durer, ni rayonner, ni féconder l’histoire, si elle n’est qu’un cadre de réunion, qu’un lieu de sociabilité ou qu’un simple héritage de métier. Il lui faut une âme. Il lui faut une mémoire. Il lui faut une vocation.
Et cette vocation, Ramsay la formule avec une extraordinaire puissance : unir ce qui est dispersé, adoucir ce qui est violent, élever ce qui est vulgaire, réconcilier ce que les passions humaines divisent.
En ce sens, son œuvre est immense. Car il introduit dans la maçonnerie une ambition qui la dépasse infiniment. Il la relie à l’idée d’un perfectionnement de l’homme. Il la relie à l’idée d’une fraternité universelle. Il la relie à l’idée que le travail initiatique n’est pas seulement un exercice rituel, mais une manière d’habiter le monde autrement.
Avec Ramsay, la loge n’est plus simplement un lieu fermé. Elle devient l’image possible d’une humanité pacifiée.
Avec Ramsay, le symbole n’est plus seulement un signe. Il devient une méthode de transformation intérieure.
Avec Ramsay, la fraternité n’est plus seulement une solidarité entre membres. Elle devient une réponse à la fragmentation du monde.
Et c’est sans doute pour cela que son Discours a traversé les siècles. Non parce qu’il serait historiquement exact en tous ses points — il ne l’est évidemment pas — mais parce qu’il touche à une vérité plus profonde que l’érudition seule ne suffit pas à épuiser. Il dit quelque chose de la vocation intime de la franc-maçonnerie : non pas flatter les appartenances, mais les dépasser ; non pas durcir les identités, mais les ouvrir ; non pas enfermer l’homme dans ce qu’il est déjà, mais l’appeler à devenir davantage.
Au fond, Ramsay nous rappelle une chose essentielle : on ne bâtit pas seulement avec des pierres. On bâtit avec des idées, avec des symboles, avec des vertus, avec une certaine idée de l’homme. Et si la construction maçonnique a un sens, c’est peut-être précisément celui-là : faire passer l’être humain de la dispersion à l’unité, de la brutalité à la douceur, de l’orgueil à la fraternité, de l’ombre à une lumière mieux comprise.
C’est pourquoi Ramsay demeure une figure capitale. Non seulement pour l’histoire de la franc-maçonnerie, mais pour tous ceux qui pensent qu’une tradition n’est vivante que lorsqu’elle élève, qu’elle transforme, et qu’elle ouvre l’homme à plus grand que lui.
Et peut-être est-ce là, en définitive, la plus belle leçon qu’il nous laisse : la véritable noblesse ne tient ni au rang, ni au titre, ni même aux apparences de la chevalerie. Elle tient à l’effort intérieur par lequel l’homme apprend à se gouverner lui-même, à reconnaître l’autre comme un frère, et à participer, humblement mais réellement, à la construction d’un ordre plus juste, plus beau et plus humain.
Voilà pourquoi Ramsay n’appartient pas seulement au XVIIIe siècle.
Il appartient encore au nôtre.
Jean-Laurent Turbet
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Il y a des livres qui font date. C'est le cas de celui-ci. Evidemment il y a déjà eu par le passé de bons voire d'excellents livres sur le chevalier de Ramsay et son (ses!) discours, mais claire...
Le livre de référence, à lire absolument.
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UM : Spécial RAMSAY le 23 février 2019 à Paris. - Le Blog des Spiritualités
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