Led Zeppelin IV (1971)
Les quatre signes, l’Ermite et l’escalier vers le ciel
Après avoir parlé de l’album « Rising » de Rainbow (1976), j’ai voulu poursuivre la série des albums rock/pop à caractère symboliste ou ésotérique. Led Zeppelin IV est de ceux-là ! En voici la mystérieuse histoire !
Il est des albums dont la grandeur tient d’abord à la musique, d’autres qui doivent une part de leur fascination à une histoire, à une époque ou à une esthétique, et puis il en existe quelques-uns, infiniment plus rares, qui semblent avoir été conçus comme des objets à déchiffrer, des œuvres dans lesquelles les sons, les images, les mots, les signes et jusqu’à l’absence volontaire d’un titre composent un réseau suffisamment cohérent pour donner à l’auditeur le sentiment qu’une réalité seconde se dissimule derrière la première. Le quatrième album de Led Zeppelin, publié le 8 novembre 1971, appartient incontestablement à cette catégorie : officiellement sans titre, dépourvu du nom même du groupe sur sa pochette, simplement marqué à l’intérieur de quatre emblèmes personnels, il est devenu par commodité Led Zeppelin IV, mais fut également appelé Four Symbols, Untitled, The Fourth Album et, par métonymie du mystérieux signe de Jimmy Page, Zoso.
Cette absence de titre n'est nullement un détail graphique. Après l'accueil critique plus réservé qu'avait reçu Led Zeppelin III en 1970, Jimmy Page (né en 1944) voulut que le quatrième disque du groupe existe sans que le prestige du nom Led Zeppelin puisse en déterminer à l'avance la réception : la musique devait en quelque sorte se présenter seule, et les quatre musiciens substitueraient à leurs noms quatre signes personnels. Page expliqua ainsi que chacun avait choisi son propre symbole, le dispositif fonctionnant volontairement comme une énigme. Les quatre signes apparurent ensuite jusque sur le matériel de scène du groupe pendant la tournée britannique de 1971.
Est-il simpliste d'en conclure que Led Zeppelin IV serait un « album occulte » au sens où chacune de ses chansons renfermerait un enseignement secret codé par Jimmy Page ? Une telle lecture transformerait rapidement l'analyse en légende. Le disque est infiniment plus intéressant si l'on distingue trois niveaux : les faits historiques documentables, notamment l'intérêt véritable et considérable de Page Jimmy pour l'occultisme et pour Aleister Crowley ; les symboles délibérément disposés autour de l'œuvre ; enfin la lecture initiatique que permet l'ensemble, lecture qui ne suppose nullement que chaque correspondance ait été consciemment programmée par ses auteurs. C'est précisément dans cet espace, entre intention et résonance symbolique, que Led Zeppelin IV devient fascinant.
Led Zeppelin en 1971 : quatre hommes au sommet
Led Zeppelin est constitué de Jimmy Page (né en 1944) à la guitare et à la production, Robert Plant (né en 1948) au chant, John Paul Jones (né en 1946) à la basse, aux claviers et aux arrangements, et John Bonham (1948-1980) à la batterie. Fondé en 1968, le groupe a déjà publié trois albums en trois années et s'est imposé comme l'une des forces majeures du rock britannique (surtout après la séparation des Beatles en 1970), mais Page refuse précisément qu'une formule musicale fixe puisse emprisonner Led Zeppelin : il expliquera que chacun des albums devait être différent parce que les quatre musiciens eux-mêmes demeuraient intellectuellement et musicalement en mouvement.
Une partie essentielle de Led Zeppelin IV est travaillée à Headley Grange, vaste demeure du Hampshire où l'isolement permet au groupe d'expérimenter loin des studios conventionnels. Cette situation compte énormément, car Led Zeppelin y transforme la maison elle-même en instrument : l'acoustique de son hall et de son escalier jouera notamment un rôle décisif dans l'immense son de batterie de When the Levee Breaks, enregistré avec des microphones placés à distance au-dessus de Bonham.
Dès lors, l'album naît dans une sorte de retrait du monde ordinaire : vieille demeure anglaise, musique folk, mythologie, Tolkien, blues archaïque, technologies modernes d'enregistrement, signes mystérieux, Tarot et imaginaire pastoral s'y superposent, comme si Led Zeppelin cherchait moins à choisir entre tradition et modernité qu'à les faire entrer en collision.
Jimmy Page et l'occultisme : beaucoup plus qu'une légende de rock
Toute analyse sérieuse de la dimension ésotérique de Led Zeppelin IV doit commencer par Jimmy Page. Il était passionné par Aleister Crowley. A-t-il appartenu à l'Ordo Templi Orientis ou aurait-il officiellement embrassé la religion thélémite ? J'avoue ne pas le savoir. Mais tout est possible. Et même probable. En revanche, son intérêt pour l'occultisme occidental, la magie, l'astrologie, les symboles et particulièrement pour l'œuvre de Crowley ne fait absolument aucun doute et est surabondamment attesté. Il se passionnait pour l'œuvre et la vie de la Bête !
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Aleister Crowley : l'homme derrière la légende
Aleister Crowley (1875-1947) demeure l'une des figures les plus controversées de l'occultisme moderne. Ancien membre de l'Hermetic Order of the Golden Dawn, il développa progressivement son propre système religieux et initiatique, Thelema, fondé sur la révélation qu'il disait avoir reçue au Caire en 1904 et consignée dans The Book of the Law. Au centre de ce système se trouve la célèbre maxime « Do what thou wilt », qu'il faut d'ailleurs comprendre dans le cadre de la notion de True Will, la « Volonté véritable », et non dans le sens superficiel d'une invitation à satisfaire n'importe quel désir. Il fonde l'OTO, Ordo Templis Orientis.
Aleister Crowley cultivait délibérément une personnalité scandaleuse, provoquant le christianisme victorien, expérimentant diverses formes de magie cérémonielle, étudiant le yoga, le Tarot, l'astrologie, la Kabbale et plusieurs traditions ésotériques ; cette théâtralisation contribua autant à son extraordinaire réputation qu'à la confusion ultérieure entre son enseignement, le satanisme et la simple provocation.
Il a d'ailleurs été initié franc-maçon à la Grande Loge de France à L'Anglo-Saxon Lodge le 8 octobre 1904. Je sais que cette appartenance en rebute certains aujourd'hui !
Or Page ne s'intéressa pas seulement à une image de Crowley véhiculée par la contre-culture : il collectionna ses ouvrages et divers objets liés à lui, au point de devenir l'un des collectionneurs crowleyens les plus célèbres du monde du rock. Il allait même jusqu'à acheter les vêtements et notamment des capes de Crowley.
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Boleskine House : habiter chez Aleister Crowley !
L'un des épisodes les plus révélateurs de cette fascination est l'acquisition par Jimmy Page de Boleskine House, sur les rives du Loch Ness en Écosse, demeure que Crowley avait lui-même achetée en 1899 pour y entreprendre des opérations de magie cérémonielle.
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Jimmy Page acquit la propriété en 1970. Il y séjourna en réalité relativement peu, la propriété étant largement confiée à son ami Malcolm Dent. Mais c'était très important pour lui de posséder la vraie demeure de Crowley.
Le geste demeure néanmoins extraordinaire : Page ne se contente plus de lire Crowley ; il acquiert le lieu physique où l'occultiste avait travaillé et écrit ses rituels magiques. Il entre réellement dans sa géographie intime.
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Il faut cependant étudier avec bienveillance les histoires sensationnelles accumulées autour de Boleskine. Les récits de phénomènes surnaturels, de malédictions et d'événements inexplicables appartiennent à la mythologie du lieu et ne peuvent être traités rationnellement comme des faits démontrés. Mais sommes nous dans le rationnel... ? Jimmy Page lui-même rapporta certaines de ces histoires dans les années 1970, et cela atteste l'intérêt qu'il portait à l'atmosphère de la maison. Une atmosphère magique.
The Equinox : une librairie occultiste créée par Jimmy Page
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Plus significatif encore ésotériquement, Jimmy Page ouvrit le 14 décembre 1973 à 4 Holland Street - Kensington, à Londres une librairie et maison d'édition spécialisée dans l'ésotérisme appelée The Equinox Booksellers and Publishers, dont le nom renvoyait directement à The Equinox, publication fondée par Crowley.
Jimmy Page expliqua très simplement son projet : il ne trouvait pas à Londres les ouvrages occultistes qu'il cherchait et voulut donc créer le lieu qui lui manquait. Sa librairie possédait une décoration mêlant éléments égyptiens et Art déco, avec notamment le thème astrologique de Crowley exposé sur un mur. Elle publia entre autres un fac-similé de l'édition crowleyenne de The Goetia, texte classique de magie cérémonielle.
Ce détail est capital, car il permet de comprendre que l'intérêt de Jimmy Page ne relève pas uniquement du folklore du rock : il lisait, collectionnait, publiait et recherchait des textes occultistes.
L'établissement a fermé ses portes à la fin des années 1970, lorsque le succès colossal de Led Zeppelin a laissé trop peu de temps à Page pour s'en occuper.
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Il faut donc prendre son intérêt très au sérieux.
Le quatrième album : effacer le nom pour faire apparaître le signe
La décision la plus radicale concernant Led Zeppelin IV consiste précisément à remplacer les noms par des symboles.
Un nom identifie immédiatement ; un signe, au contraire, demande à être interprété.
Dans une perspective symbolique, l'opération est remarquable : Page, Plant, Jones et Bonham cessent momentanément d'être quatre individus désignés par l'état civil et deviennent quatre signatures graphiques, presque quatre sceaux.
C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles l'album a suscité tant d'interprétations ésotériques : son dispositif éditorial lui-même invite au déchiffrement.
L'homme au fagot : tradition et modernité
La couverture extérieure propose une autre énigme.
On y voit la reproduction d'une image ancienne montrant un vieillard portant un fagot de bois. Robert Plant trouva cette image chez un antiquaire à Reading ; elle fut ensuite fixée sur le mur intérieur d'une maison partiellement démolie et photographiée de telle sorte que le vieux monde rural semble littéralement suspendu au milieu d'un environnement urbain moderne en reconstruction.
La composition peut être lue comme une confrontation entre deux mondes.
D'un côté, le vieillard, le bois, la terre, le travail manuel, l'ancien temps.
De l'autre, la ville, le béton, la démolition, la modernité industrielle.
Or cette tension traverse précisément la musique de Led Zeppelin : amplification gigantesque et vieille ballade anglaise, studio moderne et blues archaïque, électricité et mandoline, technologie et mythologie.
Le personnage portant son bois représente ainsi moins une nostalgie qu'une survivance : quelque chose d'ancien demeure au cœur même du monde moderne.
L'Ermite : la clef initiatique de l'album
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À l'intérieur de la pochette apparaît une image devenue mythique : un Ermite debout au sommet d'une montagne, tenant une lanterne, tandis qu'un jeune homme grimpe vers lui.
L'illustration est attribuée à Barrington "Barry" Colby (voir la photo plus haut avec Jimmy Page) et son iconographie évoque directement la carte IX du Tarot, L'Ermite, notamment telle qu'elle apparaît dans le Tarot Rider-Waite-Smith publié en 1909 sous la direction de Arthur Edward Waite (1857-1942).
Il ressemble aussi beaucoup à l'arcane 9 du Tarot d'Oswald Wirth.
La correspondance est fondamentale.
Dans le Tarot, l'Ermite n'est pas celui qui fuit simplement les hommes : il est celui qui s'est retiré afin de trouver une lumière intérieure. Sa lanterne éclaire peu de chemin à la fois ; la connaissance ne se donne donc pas comme une illumination spectaculaire mais comme une progression.
Or l'image de l'album montre précisément un homme qui monte vers cette lumière.
Nous voici presque déjà dans Stairway to Heaven.
Montagne, ascension, lumière, guide solitaire, chemin escarpé : tout le vocabulaire iconographique de l'initiation traditionnelle apparaît.
Jimmy Page lui-même reprendra cette figure lorsqu'il incarnera symboliquement l'Ermite dans sa séquence fantastique du film The Song Remains the Same.
Il est donc difficile de considérer l'image comme un simple décor.
Les quatre symboles
Jimmy Page : le mystérieux « Zoso »
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Le premier signe est celui de Jimmy Page, communément appelé « Zoso », bien que Page ait explicitement indiqué qu'il ne fallait pas le comprendre comme un mot composé des lettres Z-O-S-O. Il conçut ou adapta lui-même ce symbole et n'en donna jamais publiquement une interprétation définitive.
C'est précisément cette réticence qui en a fait l'un des glyphes les plus célèbres de l'histoire du rock.
Des chercheurs et amateurs de symbolisme ont relevé des ressemblances entre le signe de Page et plusieurs figures présentes dans d'anciens ouvrages astrologiques et alchimiques, notamment des signes associés à Saturne. Cette piste est particulièrement séduisante parce que Page est né le 9 janvier 1944, donc sous le signe astrologique du Capricorne, traditionnellement gouverné par Saturne, et Page a publiquement confirmé son intérêt pour l'astrologie.
Saturne possède en outre un symbolisme ésotérique extrêmement riche : planète du temps, de la limite, de la concentration, de la solitude, du dépouillement et, dans certaines traditions hermétiques, de l'œuvre au noir et du retour vers les profondeurs. Il serait toutefois imprudent d'affirmer que Page a voulu condenser toutes ces significations dans son emblème : la correspondance est suggestive, mais Page a volontairement laissé son signe sans commentaire définitif.
Cette retenue est elle-même intéressante. Le signe cesse d'être un logo à expliquer ; il devient un sigil, au sens large, c'est-à-dire une marque personnelle dont l'efficacité symbolique vient précisément de ce qu'elle n'est pas entièrement traduisible en langage.
John Paul Jones : maîtrise et compétence
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Le symbole de John Paul Jones est composé d'un cercle associé à trois formes entrecroisées proches des vesicae piscis. Jones le choisit dans The Book of Signs du calligraphe et typographe allemand Rudolf Koch (1876-1934) qui va créer le caractère Zeppelin en 1929.
Il y était associé à l'idée d'un individu possédant confiance et compétence, ce qui correspond assez admirablement au rôle de Jones dans Led Zeppelin : moins spectaculaire médiatiquement que Page ou Plant, mais véritable architecte harmonique du groupe, multi-instrumentiste, arrangeur et musicien d'une extraordinaire solidité.
Symboliquement, le cercle évoque traditionnellement l'unité, tandis que la triple construction intérieure suggère une pluralité parfaitement ordonnée. Sans prétendre que Jones ait voulu pousser l'interprétation aussi loin, il est difficile de ne pas reconnaître dans cette géométrie une image particulièrement appropriée au musicien chargé de maintenir l'architecture intérieure de Led Zeppelin.
John Bonham : les trois anneaux
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Le symbole de John Bonham (1948-1980) est constitué de trois cercles entrelacés, généralement rapprochés des anneaux borroméens.
Bonzo était simplement l'un des meilleurs sinon le meilleur batteur de rock de tous les temps !
Il fut lui aussi choisi dans l'ouvrage de Rudolf Koch et peut représenter la triade familiale père-mère-enfant. Par une coïncidence devenue célèbre, l'image évoque également, lorsqu'elle est disposée différemment, le logo de la bière Ballantine, ce qui alimenta les plaisanteries compte tenu de la réputation de Bonham.
Mais la force symbolique de la figure dépasse largement cette anecdote.
Les anneaux borroméens représentent une unité dans laquelle trois éléments sont inséparables : retirer l'un détruit l'ensemble. L'image peut ainsi exprimer la solidarité organique du multiple, ce qui correspond remarquablement à la fonction de Bonham, dont la batterie ne se contente jamais d'accompagner la musique mais en constitue souvent la charpente tellurique.
Robert Plant : la plume dans le cercle
Le symbole de Robert Plant est une plume inscrite dans un cercle. Plant indiqua qu'il l'avait conçu en s'inspirant d'un signe associé à la civilisation supposée de Mu, continent perdu popularisé dans certaines théories ésotériques du XIXe et du début du XXe siècle.
On rapproche parfois la plume de celle de Maât, déesse égyptienne de la vérité, de la justice et de l'ordre cosmique ; la comparaison est symboliquement séduisante mais ne doit pas être confondue avec l'explication historique donnée par Plant.
La plume convient pourtant admirablement au chanteur et au parolier : elle est à la fois souffle, air, écriture, légèreté et ascension, toutes notions qui parcourent son imaginaire poétique.
Quant au cercle qui l'enferme, il lui donne une dimension cosmique : la plume devient presque un principe spirituel contenu dans la totalité.
Le cinquième symbole : Sandy Denny
Un cinquième signe apparaît plus discrètement sur l'album : celui de Sandy Denny (1947-1978), chanteuse de Fairport Convention invitée sur The Battle of Evermore et seule voix féminine à intervenir sur un album studio de Led Zeppelin.
Son emblème est formé de trois triangles équilatéraux et sert à identifier sa contribution à la chanson.
La présence de ce cinquième signe est particulièrement belle : dans un disque gouverné par quatre emblèmes masculins, la chanson la plus explicitement mythologique introduit une seconde voix, féminine, et avec elle un cinquième sceau.
Les huit chansons : une lecture symbolique
1. Black Dog — Le désir et l'instinct
L'album s'ouvre avec Black Dog, dont le titre provient très prosaïquement d'un chien noir errant autour de Headley Grange pendant les sessions ; il ne faut donc pas y chercher l'origine d'un symbole démoniaque ou occultiste. Quoi que ! Avec Jimmy Page on ne sait jamais !
Les paroles, écrites par Plant, se situent essentiellement dans le registre du désir sexuel et de la fascination pour une femme.
Mais dans l'économie symbolique du disque, cette ouverture est très intéressante : Black Dog commence dans le corps, l'instinct, le désir, autrement dit dans ce que les traditions initiatiques placeraient au niveau inférieur de l'être.
Avant de monter vers le ciel, l'homme commence par habiter la matière.
Musicalement elle-même, la chanson est faite de tension, d'appel et de réponse, d'élan interrompu puis relancé ; elle possède quelque chose de presque rituel dans la succession de la voix nue et de la masse instrumentale.
2. Rock and Roll — Le retour aux origines
Rock and Roll naquit presque spontanément d'une jam autour de formes rythmiques empruntées au rock'n'roll des années 1950 ; l'introduction magistrale de Bonham est notamment liée à une improvisation autour du jeu entendu dans Keep A-Knockin' de Little Richard.
Symboliquement, après l'instinct de Black Dog, voici le retour à l'origine musicale.
Led Zeppelin, groupe à la pointe du rock de 1971, retourne à la source première : le rock'n'roll.
Cela correspond parfaitement au mouvement général de l'album : devenir moderne non en détruisant la tradition, mais en retournant vers elle pour la réactiver.
3. The Battle of Evermore — La bataille cosmique
Avec The Battle of Evermore, nous pénétrons pleinement dans le monde mythique.
Jimmy Page écrivit la chanson en prenant la mandoline de John Paul Jones et expliqua avoir trouvé l'essentiel de sa structure presque immédiatement. Sandy Denny intervient en contrepoint à Robert Plant, donnant au morceau la forme d'un dialogue presque dramatique.
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Les références à J. R. R. Tolkien (1892-1973) sont ici incontestables : Robert Plant évoque explicitement le Seigneur des Ténèbres, les Cavaliers noirs, la guerre, les runes et différents motifs directement apparentés à l'univers du Seigneur des Anneaux.
Mais ce serait réduire la chanson que de la considérer comme une simple fantaisie tolkienienne.
La bataille décrite devient aisément archétypale : lumière contre ténèbres, ordre contre chaos, monde humain menacé par une puissance obscure.
Dans les mythologies traditionnelles, la guerre extérieure représente fréquemment la guerre intérieure : le héros doit vaincre en lui-même ce qui l'empêche d'accomplir sa destinée.
The Battle of Evermore introduit ainsi dans l'album le thème du combat spirituel.
Et sa position est extraordinaire, car elle conduit immédiatement à Stairway to Heaven.
On combat d'abord.
Puis on monte.
4. Stairway to Heaven — L'ascension
Stairway to Heaven constitue évidemment le centre symbolique de tout l'album. Elle est l'une des chansons si ce n'est LA chanson la plus connue de Led Zeppelin.
Jimmy Page en développa progressivement la musique à partir d'idées élaborées notamment à Bron-Yr-Aur, tandis que Robert Plant écrivit une grande partie du texte à Headley Grange dans un état d'inspiration exceptionnellement spontané. La composition elle-même est bâtie comme une croissance continue : départ acoustique extrêmement dépouillé, entrée progressive des instruments, arrivée tardive de la batterie, solo de guitare, déploiement électrique final puis conclusion presque nue.
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Autrement dit, la musique monte exactement comme son titre.
C'est peut-être là l'une des plus extraordinaires réussites symboliques de l'histoire du rock : la forme musicale accomplit physiquement ce que le langage évoque.
La femme qui veut acheter le ciel
Le personnage féminin initial croit pouvoir obtenir l'accès au ciel comme on acquiert un objet.
Nous rencontrons donc l'un des grands thèmes de toutes les traditions spirituelles : la confusion entre possession matérielle et réalisation intérieure.
Le ciel ne s'achète pas. L'initiation non plus.
La connaissance ne se possède pas comme une chose extérieure ; elle suppose une transformation de celui qui la cherche.
Deux chemins
La chanson introduit ensuite la possibilité de plusieurs routes, du choix, du changement de voie.
Nous sommes ici dans une symbolique initiatique universelle : le chemin extérieur devient l'image du chemin de l'existence, tandis que l'homme se trouve placé devant la nécessité d'une orientation intérieure.
L'appel
À mesure que la chanson avance, quelque chose semble appeler l'auditeur vers une autre forme d'existence.
La musique quitte peu à peu l'espace pastoral du début et accumule une énergie de plus en plus considérable : l'ascension est devenue irréversible.
La dernière unité
La fin de la chanson suggère finalement que la diversité apparente peut retrouver son unité.
Ce thème est fondamental dans toute pensée métaphysique : quitter la dispersion pour retrouver un principe unique. La recherche de l'Un est le but de toute quête métaphysique comme l'a bien exprimé René Guénon, dont nous parlons souvent sur le Blog des Spiritualités.
On comprend alors pourquoi Stairway to Heaven s'accorde si parfaitement avec l'image de l'Ermite : la montagne de la pochette et l'escalier de la chanson racontent le même mouvement vertical.
Robert Plant aurait il écrit un traité thélémite ou cabalistique déguisé. Rien ne le démontre. Mais qu'il ai écrit un texte totalement métaphysique, oui.
La grandeur de Stairway tient précisément au fait que ses images demeurent suffisamment ouvertes pour rejoindre des symboles beaucoup plus anciens encore et qui remontent à l'univers mental primordial de l'Humanité.
C'est l'une des plus fantastique (dans tous les sens du mot!) chansons écrite par un groupe rock.
5. Misty Mountain Hop — Quitter le monde ordinaire
Le titre renvoie aux Misty Mountains de Tolkien (encore!). Les Monts Brumeux (Misty Mountains ou Hithaeglir en sindarin) sont une grande chaîne de montagnes de la Terre du Milieu. Ils séparent l'Eriador à l'ouest du Rhovanion à l'est sur une longueur de 1 280 kilomètres.
Mais les paroles ont un contexte également plus contemporain : Robert Plant évoque notamment l'affrontement entre jeunes gens, police et autorités autour de la culture hippie et de la consommation de drogues.
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La chanson fonctionne donc sur deux plans.
D'une part, la réalité sociale du début des années 1970. D'autre part, la montagne mythique.
Symboliquement, elle représente parfaitement l'idée de sortie hors de la cité normative, l'envie de rejoindre un ailleurs où les catégories ordinaires ne fonctionnent plus.
Après l'ascension de Stairway, l'auditeur est en quelque sorte passé de l'autre côté de la montagne.
6. Four Sticks — Le rythme des quatre directions
Le titre de Four Sticks vient d'une circonstance très concrète : John Bonham finit par jouer le motif rythmique avec quatre baguettes, deux dans chaque main, après avoir rencontré des difficultés à obtenir le résultat qu'il souhaitait.
Il ne faut donc pas prétendre que les « quatre bâtons » constituaient à l'origine un symbole magique.
Mais la coïncidence est magnifique dans un album gouverné par quatre musiciens et quatre signes.
Le quatre est, dans les systèmes symboliques traditionnels, le nombre de la manifestation : quatre directions, quatre éléments, quatre saisons, quatre points cardinaux, quatre angles du carré.
Dans ce disque où l'ascension verticale joue un rôle si important, Four Sticks réintroduit ainsi, involontairement peut-être, la structure quaternaire du monde terrestre.
L'homme qui monte vers l'Un demeure encore inscrit dans le Quatre.
7. Going to California — La quête de l'Occident
Going to California constitue l'un des moments les plus délicats du disque. Page et Plant admiraient profondément Joni Mitchell (née en 1943), dont l'univers musical participa à l'inspiration de la chanson. Celle-ci évoque également l'idéal californien, les tremblements de terre et la recherche d'une femme rêvée.
La Californie fonctionne alors comme une terre occidentale de promesse.
Depuis toujours, les mythologies placent certaines terres heureuses au-delà de l'horizon : îles des Bienheureux, Avalon, Hespérides, royaumes du couchant.
Dans l'imaginaire de la contre-culture, la Californie remplit parfois cette fonction : lieu où l'on pourrait recommencer autrement.
Mais Led Zeppelin introduit immédiatement une ambiguïté : le paradis terrestre tremble.
Même la terre promise peut s'effondrer.
L'initiation ne consiste donc jamais simplement à changer de lieu.
8. When the Levee Breaks — Le déluge
L'album se termine de manière extraordinaire avec When the Levee Breaks, adaptation radicale d'un blues enregistré en 1929 par Memphis Minnie (1897-1973) et Kansas Joe McCoy (1905-1950) à partir de l'expérience du gigantesque Mississippi Flood de 1927.
La crue du Mississipi de 1927 fut la plus terrible inondation connue aux Etats-Unis.
Led Zeppelin transforme cette plainte en catastrophe cosmique.
Le son monumental de Bonham, enregistré dans l'escalier de Headley Grange, donne l'impression que quelque chose d'inéluctable approche.
Symboliquement, nous rencontrons ici l'un des archétypes les plus anciens de l'humanité : le Déluge.
Dans la Bible, en Mésopotamie, en Grèce et dans bien d'autres cultures, l'eau détruit un monde devenu impossible afin qu'un autre puisse recommencer.
L'eau est donc simultanément mort et purification.
Il est remarquable que l'album qui contient l'une des plus célèbres ascensions de l'histoire du rock s'achève non dans le ciel, mais sous la menace de l'eau.
On monte. Puis tout est submergé. Car tout cycle doit mourir pour qu'un autre puisse commencer.
Une architecture initiatique ?
Si l'on accepte désormais non plus de rechercher les intentions précises des auteurs, mais de considérer l'album comme une totalité symbolique, une structure étonnante apparaît.
Black Dog : le désir.
Rock and Roll : le retour aux origines.
The Battle of Evermore : le combat.
Stairway to Heaven : l'ascension.
Misty Mountain Hop : le passage dans un autre monde.
Four Sticks : la manifestation quaternaire.
Going to California : la quête de la terre promise.
When the Levee Breaks : la dissolution et le déluge.
Il ne faut évidemment pas prétendre que Page et Plant auraient écrit consciemment ce programme comme un rituel en huit degrés. Quoi que...
Mais une œuvre puissante crée souvent davantage de sens que ses auteurs n'en ont consciemment disposé.
Et ici les correspondances deviennent particulièrement saisissantes.
Car tout autour des chansons se trouvent encore :
quatre signes personnels ; un vieillard portant son fardeau ; un Ermite tenant la lumière ;
une montagne ; un jeune homme qui monte ; une bataille entre lumière et obscurité ; un escalier conduisant au ciel ; et finalement les eaux qui détruisent l'ancien monde.
Il devient difficile de concevoir un imaginaire plus naturellement initiatique.
Saturne, l'Ermite et Page
Une correspondance supplémentaire mérite enfin d'être signalée, avec les précautions nécessaires.
Dans de nombreuses traditions ésotériques modernes, Saturne est associé au temps, à la vieillesse, au retrait, à la gravité, à l'ascèse et à la solitude.
Or Jimmy Page, Capricorne, choisit un symbole dont certaines sources anciennes présentent une parenté avec un signe saturnien ; parallèlement, l'image centrale de l'album est celle d'un vieillard solitaire au sommet d'une montagne.
Nous retrouvons donc deux images apparentées : Saturne, le vieux maître du temps ; l'Ermite, le vieux maître de la lumière intérieure.
Il serait aventureux d'affirmer que Page a consciemment construit toute la pochette sur cette correspondance. Mais il serait tout aussi dommage de ne pas remarquer combien les images se répondent.
Led Zeppelin était-il un groupe sataniste ?
Il faut ici être catégorique : non, et cette qualification obscurcit beaucoup plus qu'elle n'explique.
La passion de Jimmy Page pour Crowley et l'occultisme est réel ; son goût des symboles, de l'astrologie et des textes magiques est documenté ; Boleskine House et The Equinox ne sont pas des inventions.
Mais cela ne transforme pas automatiquement Led Zeppelin en groupe sataniste.
Crowley lui-même n'est d'ailleurs pas réductible au satanisme chrétien, même s'il utilisa volontairement une rhétorique provocatrice qui favorisa cette assimilation.
Quant aux célèbres histoires de messages sataniques cachés dans Stairway to Heaven lorsqu'on passerait la chanson à l'envers, elles relèvent de la légende culturelle entourant Led Zeppelin beaucoup plus que d'un élément démontré de la conception du morceau.
La véritable dimension ésotérique de Led Zeppelin IV est beaucoup plus intéressante que ces récits.
Elle réside dans le langage des symboles.
Le chiffre quatre
Même le numéro officieux de l'album mérite réflexion.
Quatrième album. Quatre musiciens. Quatre signes. Et une chanson intitulée Four Sticks.
Le quatre représente traditionnellement le monde manifesté : les quatre points cardinaux ordonnent l'espace, les quatre saisons ordonnent le temps annuel, les quatre éléments structurent la cosmologie antique.
Le carré est la figure de la stabilité terrestre.
Face à lui, Stairway to Heaven introduit l'axe vertical.
Nous obtenons alors une structure symbolique universelle :
le Quatre représente le monde horizontal ; l'Escalier représente l'axe vertical ; l'Ermite attend au sommet.
La matière est organisée. Puis commence l'ascension.
De l'Ermite au déluge : mourir pour renaître
Une dernière lecture permet peut-être de comprendre pourquoi Led Zeppelin IV conserve, plus d'un demi-siècle après sa publication, une atmosphère si singulière.
L'album commence au niveau le plus élémentaire de l'expérience humaine : le corps, la sexualité, la puissance rythmique.
Il passe ensuite par la mémoire du rock primitif, entre dans le mythe, affronte les ténèbres, monte vers le ciel, traverse les montagnes, recherche une terre nouvelle et finit dans les eaux d'une catastrophe.
Or c'est exactement ainsi que fonctionnent de nombreux récits initiatiques.
L'initié quitte le monde ordinaire. Il affronte une épreuve. Il gravit une montagne ou descend dans les profondeurs. Il reçoit une lumière. Puis l'ancien être doit mourir.
Ce n'est qu'après la dissolution qu'une renaissance devient possible.
Et précisément, Led Zeppelin IV s'arrête avant de montrer cette renaissance.
Il laisse l'auditeur devant les eaux.
Conclusion — Un album à déchiffrer plutôt qu'un grimoire
Led Zeppelin IV n'est pas un manuel de magie caché sous la forme d'un disque de rock, et vouloir trouver derrière chaque riff une correspondance avec Crowley finirait paradoxalement par rendre l'album moins mystérieux qu'il ne l'est réellement.
Sa puissance vient de quelque chose de beaucoup plus subtil.
Jimmy Page possédait une véritable culture occultiste, collectionnait Crowley, acheta Boleskine House, créa une librairie spécialisée et choisit délibérément de substituer des signes aux noms des quatre membres du groupe. L'intérieur de la pochette place devant nous l'Ermite du Tarot, tandis que les chansons convoquent successivement désir, mythologie, bataille cosmique, montagne, ascension, recherche d'un autre monde et catastrophe aquatique.
Tout n'a certainement pas été conçu comme un système. Mais tout résonne.
Et c'est peut-être précisément ainsi que fonctionne un véritable symbole : il ne se contente jamais de signifier ce que son auteur avait consciemment décidé d'y mettre ; il ouvre autour de lui un espace de significations dont aucune explication unique ne peut épuiser la profondeur.
Voilà pourquoi le quatrième album de Led Zeppelin demeure bien davantage qu'un monument de l'histoire du rock.
Sa pochette ne donne aucun titre. Les musiciens n'y donnent même pas leur nom. Ils donnent quatre signes.
Puis apparaît un Ermite qui tient une lumière au sommet d'une montagne. Et, au milieu du disque, un escalier conduit vers le ciel.
Pour qui s'intéresse au langage traditionnel des symboles, il était difficile de lancer une invitation plus claire :
il faut entrer, regarder, écouter - et commencer à monter.
Alors j'espère que vous n'écouterez plus cet album comme avant ! Et que vous prendrez vous aussi l'échelle vers le Paradis !
Jean-Laurent Turbet
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Rising de Rainbow : quand le hard rock devient quête mystique. - Le Blog des Spiritualités
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