L’argent qui corrompt : par où notre monde se délite, se désintègre et va s’effondrer si nous ne faisons rien.
De Mammon au règne de la Quantité : l’argent-roi, l’individualisme et la crise spirituelle du monde moderne
Il faut sans doute commencer par préciser le sens d’une formule qui, prise trop rapidement, risquerait de paraître simpliste : dire que « l’argent corrompt » ne doit pas stigmatiser l’honnête travailleur, le salarié, l’agriculteur, les petits patrons et chefs d’entreprises qui triment pour gagner leur argent bien mérité. Tout comme nos pompiers, soldats, policiers, infirmiers, médecins, instituteurs, professeurs, nos artistes, comédiens, musiciens, chanteurs, danseurs et tous les métiers du spectacle de l’art et de la culture (si essentiels !) qui sont au service du bien commun chaque jour.
Il est évident que ce n’est pas à eux que cet article s’adresse. Ceux à qui il s’adresse ne manqueront pas de se reconnaître sans que j’aie besoin de les nommer. Ils en seront également certainement les plus critiques. Je les comprends. Ils se drapent dans des valeurs qu’ils ignorent, qu’ils transgressent et qu’ils méprisent. Ils se pensent au-dessus des autres et au-dessus des lois. Ils méprisent les pauvres, les travailleurs, les étrangers et tous ceux qui n’ont pas leur train de vie. Ils pensent qu’il est normal de sabrer 10 magnums de champagne à 500€ par nuit à Saint-Tropez. D’avoir des Yachts, des avions ou des hélicoptères privés, d’en user et surtout d’en abuser : et que ceux qui n’ont pas leurs moyens sont des nuls.
Ces mega riches qui sont toujours plus riches et qui appauvrissent chaque jour un peu plus non seulement les plus pauvres mais aussi les classes moyennes et ceux qui travaillent vraiment.
Le travail justement rémunéré n’est ni suspect ni interdit - heureusement ! -, la prospérité si elle est saine ne constitue pas un péché. L’argent demeure un moyen d’échange, une possibilité d’entreprendre, de transmettre, de construire, de protéger les siens, d’aider les autres et, lorsqu’il demeure ordonné à des fins qui le dépassent, de contribuer au bien commun ; ce qui devient problématique commence précisément lorsque cet instrument cesse d’être un moyen parmi d’autres pour devenir progressivement la mesure selon laquelle toutes les autres réalités humaines sont évaluées. Lorsque l’argent devient la fin de toute action, sans être limité par aucun principe supérieur.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si l’homme possède de l’argent, mais de déterminer à partir de quel moment l’argent possède l’homme, c’est-à-dire à partir de quel moment celui-ci organise son existence, hiérarchise ses relations, mesure sa réussite et juge même la valeur des autres en fonction de la richesse, de la rentabilité, du prestige matériel ou de la capacité à consommer.
N'importe quel véritable Ordre spirituel lutte contre cette prédominance et cette obsession de l'argent roi.
Une civilisation connaît ainsi une mutation décisive lorsque la question « combien cela vaut-il ? » finit par remplacer progressivement les questions « est-ce vrai ? », « est-ce juste ? », « est-ce beau ? », « est-ce bon ? », « est-ce digne ? » ou « est-ce utile au bien commun ? », parce qu’alors la valeur économique, tend à devenir une valeur totale (et donc totalitaire !), capable de traduire toutes les autres dans son propre langage.
C’est précisément cette mutation que les grandes traditions spirituelles pressentent depuis des siècles, et c’est pourquoi les condamnations de l’argent que nous rencontrons dans la Bible ou dans le Coran ne doivent jamais être réduites à une simple hostilité primitive : elles visent quelque chose de beaucoup plus profond, la transformation d’un moyen matériel en puissance spirituelle, c’est-à-dire, pour employer le langage biblique, l’idolâtrie.
Le Veau d’or, Mammon, la dénonciation prophétique de l’accaparement, les mises en garde coraniques contre la thésaurisation, la pauvreté volontaire de François d’Assise, la vertu républicaine de Maximilien Robespierre, l’aliénation décrite par Karl Marx et le « règne de la quantité » analysé par René Guénon appartiennent certes à des univers intellectuels extrêmement différents, et il serait méthodologiquement absurde de prétendre les rendre artificiellement identiques ; ils se rencontrent néanmoins sur une question fondamentale qui devient peut-être l’une des grandes questions spirituelles du XXIe siècle : que devient l’homme lorsqu’il ne reconnaît plus rien qui possède une valeur supérieure au prix ?
Le Veau d’or : lorsque l’homme fabrique le dieu qu’il adore
L’un des récits les plus saisissants de l’Ancien Testament se trouve au chapitre 32 du livre de l’Exode, lorsque Moïse demeure sur le mont Sinaï et que le peuple, ne sachant ce qu’il est devenu, demande à Aaron de lui donner une divinité visible qui puisse marcher devant lui ; Aaron rassemble alors les bijoux d’or, les fait fondre, fabrique un veau et offre ainsi à la communauté inquiète un dieu qu’elle peut voir, toucher, porter et posséder.
Ce récit ne constitue pas seulement une condamnation de la richesse, et l’or n’est d’ailleurs pas intrinsèquement impur dans la Bible, puisque le même métal peut être employé dans la construction du sanctuaire ; ce qui fait du Veau d’or une idole n’est donc pas sa matière, mais la place que l’homme lui attribue lorsqu’il transforme ce qu’il possède en réalité suprême.
Le récit biblique contient ainsi une intuition d’une profondeur extraordinaire : l’homme peut finir par adorer ce qu’il fabrique lui-même, et cette inversion constitue peut-être l’une des meilleures définitions de l’aliénation, bien avant que la philosophie moderne n’invente ce terme.
L’or qui devait être un bien devient un dieu ; l’objet fabriqué pour servir l’homme devient l’objet devant lequel l’homme se prosterne ; la richesse qui devait garantir une certaine sécurité devient la réalité à laquelle on demande désormais la sécurité ultime, la reconnaissance sociale, la puissance, l’admiration et parfois même une sorte d’immortalité symbolique.
Il n’est donc pas nécessaire de vivre au pied du Sinaï pour adorer le Veau d’or, car chaque époque peut fabriquer ses propres idoles, et une civilisation moderne peut accomplir exactement le même mouvement lorsqu’elle transforme la richesse, la consommation, le statut social, la visibilité ou le luxe en critères permettant d’évaluer la réussite d’une existence.
L’idolâtrie moderne possède seulement cette particularité qu’elle ne reconnaît généralement pas qu’elle est une idolâtrie.
Les prophètes d’Israël : la richesse jugée à partir du pauvre
Cette dénonciation de l’idolâtrie se prolonge dans la tradition prophétique par une critique particulièrement vigoureuse de l’injustice sociale, car l’Ancien Testament ne condamne nullement toute richesse, mais refuse que celle-ci devienne le résultat de l’exploitation, du mensonge ou de l’accaparement.
Isaïe s’écrie ainsi :
« Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, et qui joignent champ à champ, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace. »
— Isaïe 5, 8.
Il faut replacer cette parole dans le contexte de la prédication prophétique qui vise une concentration de la propriété permettant aux plus puissants d’étendre sans cesse leur domaine au détriment de ceux qui disposent de moins de ressources ; le scandale est de concevoir la propriété comme une dynamique sans limite dans laquelle l’extension de l’un finit par rendre impossible l’existence autonome de l’autre.
La Bible introduit ainsi une question qui traverse toute son éthique sociale : que devient le faible lorsque le puissant accroît sa puissance ?
C’est pourquoi la veuve, l’orphelin, l’étranger, le pauvre ou le débiteur occupent une place si importante dans l’Ancien Testament parce qu’ils constituent le révélateur le plus sûr de la justice d’une société ; le puissant peut toujours se défendre, acheter des protections, mobiliser des relations ou faire entendre sa voix, tandis que la qualité véritable de l’ordre politique et moral apparaît dans la façon dont celui-ci traite celui qui ne peut rien offrir en échange.
Cette intuition demeure d’une actualité évidente, car une société peut être extraordinairement prospère dans ses moyennes statistiques tout en demeurant profondément injuste dans la manière dont elle répartit la sécurité, l’accès au logement, à la santé, à l’éducation ou à la justice.
La Bible refuse précisément de mesurer la réussite d’une communauté à la seule richesse qu’elle produit ; elle demande comment cette richesse transforme la condition de ceux qui disposent du moins de puissance.
Jésus et Mammon : lorsque l’argent devient un maître
Avec Jésus de Nazareth (vers 7-5 av. J.-C.-vers 30-33), la critique prend une tournure encore plus radicale - beaucoup àlus radicale ! -, parce que la richesse n’apparaît plus seulement comme une source possible d’injustice mais comme une puissance susceptible d’entrer directement en concurrence avec Dieu.
Dans le Sermon sur la montagne, Jésus affirme :
« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. »
— Matthieu 6, 24.
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Le terme « Mammon », conservé par de nombreuses traductions et par toute la tradition chrétienne, provient de l’araméen et désigne les biens, la richesse ou l’argent ; le fait remarquable n’est cependant pas seulement le mot employé, mais la construction même de la phrase, puisque Jésus ne parle pas de l’argent comme d’un objet extérieur mais comme d’un maître susceptible d’exiger un service.
La question posée n’est donc plus simplement morale, au sens étroit du terme, mais spirituelle : qui commande véritablement l’existence, qui détermine les choix, qui occupe les pensées, qui oriente l’énergie et à quoi l’homme accepte-t-il finalement de sacrifier son temps, ses relations, sa conscience ou sa liberté ?
Quelques lignes auparavant, Jésus donne la clé de cette opposition :
« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. »
— Matthieu 6, 21.
La formule signifie que le rapport à la richesse ne demeure jamais purement extérieur, parce que ce à quoi l’homme attribue une valeur suprême finit par attirer progressivement son désir et donc par modeler son être intérieur ; celui qui fait de l’accumulation son trésor ne se contente pas d’accumuler des objets, puisqu’il organise finalement sa personnalité autour de la nécessité de les acquérir, de les défendre, de les accroître et souvent de les montrer.
Le problème de Mammon est donc moins celui de la quantité objective de richesse possédée que celui de l’asservissement intérieur : un homme peut posséder peu et être obsédé par l’argent, tandis qu’un autre peut disposer d’une grande fortune et la considérer comme une responsabilité qu’il met au service d’œuvres utiles (je cherche des exemples actuels...), ce qui explique pourquoi le christianisme ne condamne pas mécaniquement et systématiquement toute richesse (quoi que...) mais insiste constamment sur l’usage qui en est fait et sur l’attachement qu’elle suscite.
« Heureux, vous les pauvres » : l’inversion évangélique des critères sociaux
L’Évangile selon Luc accentue encore cette tension lorsqu’il présente les Béatitudes sous une forme plus directement sociale que l’Évangile selon Matthieu.
Jésus déclare :
- « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. »
— Luc 6, 20.
Il ajoute ensuite :
« Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! »
— Luc 6, 24.
L’Évangile présente parfois des personnages aisés qui accueillent Jésus ou soutiennent la communauté ; ce que Luc opère est plutôt un renversement radical du regard social, puisque celui que le monde considère comme dépourvu de puissance peut être proclamé heureux, tandis que celui que la société regarde comme ayant réussi découvre que sa réussite ne constitue aucunement une garantie devant Dieu.
Cette logique atteint son expression la plus célèbre dans l’épisode du notable riche, qui demande à Jésus ce qu’il doit faire pour recevoir la vie éternelle et qui, après avoir affirmé respecter les commandements, se trouve placé devant l’exigence décisive de se détacher de ses biens et de les partager avec les pauvres.
Jésus affirme alors :
« Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
— Marc 10, 25 ; Matthieu 19, 24 ; Luc 18, 25.
Si ça ce n'est pas une formule radicale je ne sais pas ce qu'il faut !
L’image possède volontairement quelque chose d’impossible, et il est inutile de chercher à l’adoucir par des explications érudites destinées à faire disparaître son caractère provocateur, extrêmement radical, car sa fonction consiste précisément à briser l’évidence sociale selon laquelle celui qui possède beaucoup disposerait nécessairement d’une position privilégiée dans tous les ordres de l’existence.
La richesse comporte au contraire une tentation spirituelle spécifique : celle de l’autosuffisance, puisqu’elle peut donner à l’homme l’impression que tout problème possède une solution financière, que toute difficulté peut être contournée et que toute dépendance envers autrui peut être supprimée. Quel exemple pour aujourd'hui et notre monde pervertit par les ultras riches et leurs mœurs incompatibles avec le bien commun.
Or la vie spirituelle commence précisément par la reconnaissance que l’homme ne se suffit pas à lui-même.
Les marchands du Temple : il existe des choses qui ne sont pas à vendre
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La scène des marchands chassés du Temple est l’un des passages les plus connus de la vie de Jésus et pour moi l'une des plus fortes images du Christ en action, si ce n'est la plus forte !
Le contexte historique montre que les changeurs et les vendeurs d’animaux remplissent des fonctions nécessaires au fonctionnement du culte et au pèlerinage et sont un des éléments essentiel du culte au Temple.
C'est bien pour cela que c'est insupportable à Jésus et qu'il y voit une profanation intolérable de la maison de son père.
Le geste de Jésus est donc essentiel ; il signifie quelque chose d'extrêmement profond, puisqu’il affirme qu’il existe un espace dans lequel la logique commerciale ne doit même pas exister.
L’Évangile selon Jean rapporte la parole de Jésus :
« Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. »
— Jean 2, 16.
Si une civilisation n’a peut-être pas besoin de supprimer totalement le marché pour se protéger de Mammon, elle doit en revanche être capable de fixer au marché des frontières, des limites strictes en reconnaissant qu’un certain nombre de réalités humaines possèdent une valeur qui ne saurait être convertie en valeur marchande.
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Le geste de Jésus devient alors extraordinairement contemporain - et sa Parole toujours totalement actuelle - lorsque nous nous demandons si tout doit pouvoir être commercialisé, depuis les données personnelles jusqu’à l’attention humaine, depuis l’éducation jusqu’à la santé, depuis l’intimité jusqu’au corps, depuis le patrimoine naturel jusqu’au vivant lui-même.
Le problème n’est pas qu’un service ait nécessairement un coût, car aucune société ne peut vivre en niant les réalités économiques ; il est de savoir si le prix épuise la valeur, et surtout s’il existe encore des choses que nous refusons de vendre même lorsqu’un acheteur est disposé à payer.
Toute société possède ainsi symboliquement son Temple, c’est-à-dire une limite au-delà de laquelle elle affirme que le marché ne peut plus décider.
Lorsque cette limite disparaît, Mammon ne règne plus seulement sur l’économie : il commence à régner sur la civilisation.
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La question est : qui va être capable de chasser aujourd'hui, aussi radicalement que Jésus hier, les marchands du Temple actuels, les profiteurs, les accapareurs, les voleurs et les corrupteurs pervers qui sont aujourd'hui tout puissants ?
Le christianisme primitif : l’argent racine de tous les maux
La Première épître à Timothée formule l’une des phrases les plus célèbres de tout le Nouveau Testament à propos de l’argent :
« La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. »
— 1 Timothée 6, 10.
L'argent constitue la racine de tous les maux lorsqu’il fait l’objet d’un amour désordonné, c’est-à-dire lorsqu’un moyen se transforme en passion et que cette passion devient suffisamment puissante pour conduire l’homme à sacrifier à son acquisition les obligations qui devraient lui être supérieures.
L’épître de Jacques donne à cette critique une dimension sociale encore plus concrète lorsqu’elle s’adresse aux riches qui ont injustement retenu la rémunération des travailleurs :
« Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie. »
— Jacques 5, 4.
La métaphore est extrêmement forte, car l’injustice économique devient littéralement une voix qui monte vers Dieu ; le salaire n’est pas seulement un chiffre inscrit dans une comptabilité mais le signe d’une relation entre des personnes, et le refus de rendre au travailleur ce qui lui revient constitue une violation morale avant de constituer un déséquilibre économique.
L'injustice économique et sociale est contraire au message de Dieu. C'est ce que nous dit le Christ dans le Nouveau Testament, celui de la foi qui remplace en l'accomplissant celui de la Loi, l'ancien.
Nous rencontrons donc très tôt dans le christianisme une double dénonciation : l’argent peut corrompre intérieurement celui qui en fait son idole et en plus il corrompt socialement la communauté lorsqu’il devient un instrument permettant d’exploiter le plus faible.
François d’Assise : la pauvreté comme liberté
Cette critique connaît au Moyen Âge l’une de ses expressions les plus radicales avec François d’Assise (vers 1181/1182-1226), qui appartient lui-même à une famille de marchands aisés et choisit pourtant de rompre avec l’univers de la possession afin de vivre une pauvreté volontaire.
Il ne faut pas voir la démarche franciscaine comme une exaltation de la misère, puisque la misère subie constitue une souffrance que François et ses frères cherchent précisément à soulager ; ce qu’il choisit est autre chose : la liberté à l’égard de la possession, c’est-à-dire une existence dans laquelle l’homme refuse de tirer son identité de ce qu’il possède.
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La pauvreté franciscaine devient ainsi une réponse au Veau d’or beaucoup plus profonde qu’un simple programme de redistribution, parce qu’elle cherche à transformer le rapport de l’homme au monde lui-même : les choses ne sont plus d’abord perçues comme des objets à acquérir, mais comme des réalités reçues, contemplées, utilisées avec mesure et partagées.
Le Cantique des créatures exprime admirablement ce changement de regard lorsque François parle du soleil comme d’un frère, de la lune comme d’une sœur, de l’eau comme d’une sœur et de la terre comme d’une mère ; un monde décrit en termes de parenté symbolique n’est évidemment pas regardé de la même manière qu’un monde défini uniquement comme un ensemble de ressources exploitables.
Cette intuition rejoint de manière étonnante notre crise écologique contemporaine, dans laquelle la question fondamentale n’est peut-être pas seulement de produire plus proprement, mais de savoir si nous pouvons continuer à considérer la totalité de la nature comme un capital matériel disponible pour une exploitation indéfinie.
Le Coran : posséder ne signifie jamais posséder absolument
Le Coran développe à son tour une conception profondément exigeante de la richesse, sans jamais condamner le commerce, la propriété ou la prospérité en eux-mêmes, puisque Muhammad (vers 570-632) naît et vit dans une société marchande et que la tradition islamique développe ensuite des règles économiques extrêmement précises.
Ce qui caractérise plutôt l’approche coranique est l’idée que la propriété matérielle n’abolit jamais la responsabilité morale du propriétaire ; posséder signifie toujours devoir répondre de l’usage que l’on fait de ce que l’on possède, notamment lorsqu’autrui manque de l’essentiel.
La sourate Al-Baqara affirme ainsi :
« Ne dévorez pas mutuellement vos biens par des moyens injustes. »
— Coran, 2, 188.
Le verset poursuit en interdisant précisément de mettre la richesse au service de la corruption de ceux qui exercent l’autorité, ce qui fait apparaître une conception particulièrement moderne du problème : l’argent devient dangereux non seulement lorsqu’il permet de posséder davantage, mais lorsqu’il permet d’influencer l’application même de la règle commune.
La corruption représente en effet un stade particulièrement grave de la domination de l’argent, puisqu’elle signifie que la loi continue officiellement d’exister tout en cessant pratiquement d’être égale pour tous ; celui qui dispose des moyens suffisants peut alors acheter non seulement des biens mais des décisions, des protections, des silences ou des privilèges.
La société demeure juridiquement ordonnée, mais sa substance morale se décompose.
La richesse ne doit pas circuler uniquement parmi les riches
La sourate Al-Hashr contient une autre phrase dont la portée sociale demeure particulièrement frappante, même s’il faut toujours rappeler le contexte précis dans lequel elle apparaît, celui de la répartition du fay’, c’est-à-dire de certains biens revenant à la communauté.
Le Coran indique que cette répartition doit éviter que les biens ne deviennent :
« une chose qui circule seulement parmi les riches d’entre vous ».
— Coran, 59, 7.
Il serait historiquement incorrect de transformer directement ce verset en programme économique du XXIe siècle, mais le principe qui s’y manifeste est clair : une communauté dans laquelle la richesse circule exclusivement à l’intérieur du cercle de ceux qui possèdent déjà n’accomplit pas la finalité sociale qui lui est assignée.
C’est dans la même logique qu’il faut comprendre la zakât, qui ne relève pas d’un geste facultatif de bonté permettant au riche d’exercer sa générosité lorsqu’il en éprouve l’envie, mais d’une obligation qui rappelle que la richesse comporte structurellement une dette à l’égard de la communauté.
Cette distinction est fondamentale : la justice sociale ne peut reposer uniquement sur la philanthropie, parce que la philanthropie laisse toujours au possédant le pouvoir de décider si, quand, comment et envers qui il consent à donner, tandis que la zakât rappelle symboliquement que tout ce qu’un homme possède ne relève pas exclusivement de sa souveraineté individuelle.
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Le takâthur : l’accumulation comme distraction métaphysique
La sourate 102 porte un titre particulièrement significatif : At-Takâthur, terme qui évoque la rivalité dans l’accumulation, le désir d’avoir davantage que l’autre et cette dynamique du « toujours plus » qui ne possède en elle-même aucun principe de limitation.
Elle commence par ces mots :
« La course à l’accumulation vous distrait, jusqu’à ce que vous visitiez les tombes. »
— Coran, 102, 1-2.
La force de cette formulation réside dans le mot « distrait », parce qu’il ne signifie pas seulement que la richesse rend mauvais ; il signifie qu’elle peut détourner l’homme de l’essentiel, en absorbant l’intégralité de son attention dans une compétition qui ne possède aucune fin naturelle.
Le problème n’est donc plus simplement le riche contre le pauvre, mais une civilisation entière pouvant se trouver engagée dans une logique où chacun doit continuellement produire davantage, acquérir davantage, consommer davantage, montrer davantage et dépasser celui qui possède un peu moins.
La tradition prophétique islamique développe la même idée lorsqu’elle décrit l’homme qui, possédant une vallée remplie d’or, en désire aussitôt une seconde ; cette image montre que l’accumulation matérielle ne satisfait pas nécessairement le désir mais peut au contraire l’augmenter, puisque le seuil de satisfaction se déplace à mesure que la richesse s’accroît.
Nous nous trouvons ici devant une intuition commune à plusieurs traditions spirituelles : celui qui ne sait pas reconnaître ce qui lui suffit ne peut jamais être riche, quelle que soit l’étendue de ses possessions.
Maximilien Robespierre : pourquoi une République a besoin de morale et de vertu
Il peut sembler surprenant de passer du Coran ou de François d’Assise à Maximilien Robespierre (1758-1794), mais cette transition devient parfaitement intelligible dès lors que l’on comprend que Robespierre pose sur le terrain politique une question analogue à celle que les religions posent sur le terrain spirituel : une communauté humaine peut-elle subsister lorsque ses membres ne reconnaissent aucun principe supérieur à leur intérêt particulier ?
La question devient particulièrement aiguë à l’automne 1793, lorsque la France révolutionnaire connaît une campagne de déchristianisation soutenue notamment par certains courants radicaux, tandis que des églises sont fermées, que des cultes révolutionnaires sont instaurés et que la rupture avec la religion traditionnelle prend parfois une forme autoritaire.
Robespierre, qui n’est évidemment pas un défenseur de l’Église catholique de l’Ancien Régime, refuse pourtant cette politique de déchristianisation, parce qu’il considère que la République doit protéger la liberté de conscience et qu’une société ne gagne rien à remplacer une intolérance religieuse par une intolérance antireligieuse.
Le 1er frimaire an II, soit le 21 novembre 1793, devant le Club des Jacobins, il précise d’abord qu’il ne parle pas comme métaphysicien mais comme représentant politique, ce qui est essentiel pour comprendre la portée de son propos ; il ne prétend pas résoudre philosophiquement la question de Dieu, mais interroge les conséquences sociales et morales d’une négation de toute justice supérieure.
Il déclare notamment qu’il ne s’exprime « ni comme un individu, ni comme un philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple », avant de prononcer sa célèbre formule selon laquelle :
« L’athéisme est aristocratique ; l’idée d’un grand être, qui veille sur l’innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. »
Et il poursuit :
« Le peuple, les malheureux m’applaudissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. »
Robespierre explique alors que la croyance en une justice supérieure, capable de protéger symboliquement « l’innocence opprimée » et de condamner « le crime triomphant », possède selon lui une dimension profondément populaire, parce que le pauvre et l’opprimé, qui voient parfois le puissant triompher sur terre grâce à l’argent ou à l’influence, ont besoin de croire que le succès matériel ne constitue pas le dernier jugement sur la valeur d’une existence.
Robespierre pensait aux accapareurs des biens de l'église et à tous ceux qui avaient fait fortune à vil prix et qui affectaient un anti cléricalisme et un anti spiritualisme absolu. Mais qui ne se souciaient pas pour autant du sort des pauvres qu'ils exploitaient allègrement.
Robespierre se situe ici dans une conception de la religion civile selon laquelle la communauté politique doit disposer d’un horizon moral capable de rappeler à l’individu que son intérêt personnel ne constitue pas la norme suprême de la justice.
Mais oui Robespierre voulait bien faire passer une loi contre l'athéisme (le 9 thermidor ne lui en a pas laissé le temps) pour permettre au peuple de continuer aussi à rester en contact avec la transcendance.
C'est d'ailleurs Robespierre qui met fin aux persécutions antireligieuses perpétrées par les girondins.
C’est précisément ce qui rend ce passage si intéressant pour notre sujet : si l’argent permet à celui qui possède davantage de triompher matériellement, il devient nécessaire de préserver une échelle de valeurs permettant d’affirmer qu’un tel triomphe ne suffit jamais à rendre son comportement juste.
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Robespierre et la vertu : « substituer la morale à l’égoïsme »
Cette intuition trouve sa formulation politique la plus puissante quelques semaines plus tard, lorsque Robespierre présente à la Convention nationale, le 17 pluviôse an II, soit le 5 février 1794, son Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République.
Principes de morale politique ! Comme nous sommes loin d'aujourd'hui et de ces hommes (et femmes) politiques, sans convictions, sans morale, sans histoire, sans éthique et sans principes !
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Le texte part d’une conception exigeante de la République, qui ne se définit pas seulement par une constitution ou par le remplacement d’un roi par des institutions électives, mais par un système moral dans lequel l’intérêt particulier doit être subordonné à l’intérêt général ; sans cette transformation intérieure des citoyens, le changement institutionnel resterait superficiel, puisque les mêmes passions d’égoïsme, de vanité, d’argent et de domination pourraient continuer à régner sous des formes nouvelles.
C’est dans ce contexte que Robespierre prononce ce texte dont je vous restitue un passage qui est pour moi l'un des plus beaux textes politiques jamais écrit ! :
« Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable ; c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. »
- Maximilien Robespierre, Rapport sur les principes de morale politique, Convention nationale, 17 pluviôse an II, 5 février 1794. La datation est confirmée par les Archives parlementaires.
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Remplaçons aujourd'hui monarchie par bourgeoisie et nous avons un texte tellement actuel !
C'est un texte qui devrait être en bonne place dans chaque foyer français ! Car aujourd'hui chaque terme nous paraît inversé ! Il est temps de remettre les choses à l'endroit.
Cette citation mérite d’être lue lentement, parce qu’elle ne consiste pas seulement en une série brillante d’antithèses rhétoriques : elle propose une véritable hiérarchie des valeurs, et presque chaque opposition pourrait être appliquée à la critique de notre propre modernité.
À l’égoïsme doit répondre la morale, ce qui signifie que l’individu ne peut être la mesure ultime de son action ; aux usages doivent répondre les principes, ce qui signifie que ce qu’une époque considère comme normal n’est pas nécessairement juste ; à la tyrannie de la mode doit répondre la raison, ce qui revient à refuser que la valeur d’une chose dépende uniquement du désir collectif de la posséder ; au mépris du malheur doit répondre le mépris du vice, ce qui signifie qu’une société ne devrait jamais considérer la pauvreté comme honteuse tandis qu’elle admire la fortune indépendamment de la manière dont elle est acquise.
Mais l’opposition la plus importante pour notre sujet demeure évidemment celle entre « la grandeur d’âme » et « la vanité », puis entre « l’amour de la gloire » et « l’amour de l’argent », car Robespierre affirme ainsi qu’une République saine doit enseigner à ses citoyens que la réussite véritable ne se mesure pas à l’accumulation matérielle mais au service rendu à la communauté. Aujourd'hui qui préfère l'amour de la gloire à l'amour de l'argent ? Regardez nos dirigeants et ceux qu'on nous donne habituellement en exemple (patrons du CAC40, de la Tech, de l'information, milliardaires opulents...), quel désastre moral, quelle décrépitude, quelle inversion des valeurs.
Ce n'est pas pour rien que Maximilien Robespierre est appelé "L'Incorruptible" ! Les autres l'étaient tellement à commencer par les girondins, Mirabeau (le plus corrompu de tous, peut-être) et bien sûr Danton qui disait de Robespierre "on dirait que l'argent lui fait peur" ! C'est sûr que l'argent ne faisait pas peur à Danton qui a profité de la Révolution pour faire fortune quand Robespierre habitait une modeste chambre chez le menuisier Duplay.
Le problème politique rejoint ainsi exactement notre problématique spirituelle : qu’est-ce qu’une société apprend à admirer ?
Quand on apprend à nos enfants à admirer un patron du CAC 40 ou de la tech, un boursicoteur epsteinien, un promoteur immobilier trumpiste, un fou délirant muskien, plutôt qu'un maître spirituel, alors tout est perdu ! J'espère qu'il n'est pas déjà trop tard pour inverser la tendance !
Lorsqu’une société admire d’abord la fortune, elle produit naturellement des individus qui cherchent la fortune ; lorsqu’elle admire principalement la célébrité, elle produit des individus qui désirent la visibilité ; lorsqu’elle admire la puissance, elle produit des individus qui veulent dominer ; mais lorsqu’elle admire le courage, la connaissance, le service, la justice, l'altruisme, la solidarité, ou le désintéressement, elle donne au désir humain d’autres objets vers lesquels se diriger.
Et "l'Occident", si dégénéré et si perdu à lui-même et à ses valeurs, voudrait être un phare pour tous les autres peuples du monde ? Il voudrait être un modèle à suivre ? Il voudrait exporter ses "valeurs" d'argent roi et de corruption et contaminer les autres peuples encore sains ? Mais les autres peuples ne veulent pas nous ressembler et ils ont bien raison ! Surtout ceux qui ont encore le culte de la spiritualité supérieur à celui de l'argent et qui n'ont pas encore été corrompus (en reste t'il encore?) par l'Occident actuel. Au mieux ils nous ignorent au pire ils nous détestent. Pour eux nous sommes le Mal.
Alors pour nous aujourd'hui ici et maintenant, la morale publique ne consiste donc pas seulement à interdire : elle consiste aussi à décider collectivement ce que nous jugeons admirable. Sommes nous capable d'admirer de nouveau ce qui est admirable et de procéder à l'inversion de l'inversion de nos valeurs !? Et ainsi de pouvoir - bien après - proposer de nouveau quelque chose de beau au monde, après avoir lavé de fond en comble nos écuries d'Augias et chassé les parasites.
Je cherche en vain celui ou celle qui propose quelque chose de cet ordre pour 2027 ? Et honnêtement je ne vois pas ...
Le 18 floréal : le culte de l'Etre Suprême comme pratique des devoirs
Robespierre approfondit cette conception lorsqu’il présente, le 18 floréal an II, 7 mai 1794, son rapport sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, qui débouche sur le décret concernant l’Être suprême.
La disposition la plus importante pour notre réflexion n’est d’ailleurs peut-être pas l’affirmation métaphysique de l’existence de l’Être suprême, mais la définition morale que le décret donne immédiatement de son culte :
« Le culte digne de l’Être suprême est la pratique des devoirs de l’homme. »
— Décret du 18 floréal an II, art. II.
Les articles suivants associent précisément ces devoirs au secours des malheureux, au respect des faibles, à la défense des opprimés et au refus de l’injustice, ce qui montre que la religion civile robespierriste, quels que soient les jugements que l’on porte par ailleurs sur son contexte historique et sur la Terreur, cherche à établir un lien direct entre transcendance et responsabilité sociale.
Cette conception permet de comprendre pourquoi Robespierre considère la vertu comme le principe de la République : la liberté politique ne peut durer si chacun l’utilise uniquement pour maximiser ses intérêts particuliers, parce qu’alors la société démocratique devient simplement le lieu où s’affrontent des égoïsmes concurrents.
La République suppose donc quelque chose que la loi ne peut produire entièrement par elle-même : des individus capables de renoncer volontairement à un avantage personnel lorsqu’il contredit le bien commun.
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Cette volonté prend une forme spectaculaire un mois plus tard, le 20 prairial an II, 8 juin 1794, lorsque se célèbre dans toute la République, et avec une solennité particulière à Paris, la Fête de l’Être suprême, dont l’organisation générale est confiée au peintre Jacques-Louis David (1748-1825) ; Robespierre, qui exerce alors la présidence de la Convention, participe à la cérémonie qui commence aux Tuileries avant de se poursuivre au Champ-de-Mars, transformé pour l’occasion en immense espace symbolique dominé par une montagne artificielle, tandis que chants, cortèges, fleurs et allégories doivent donner une expression sensible à cette religion civique nouvelle.
Chaque participant se souviendra avec nostalgie de cette fête merveilleuse et des épis de blé qui avaient été distribués aux enfants. Certains garderons toute leur vie ces épis et les transmettront à leurs enfants et petits-enfants. En souvenir de l'Etre Suprême.
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La fête ne constitue donc nullement, comme on le dit bêtement, une célébration de l’athéisme révolutionnaire : elle en représente au contraire le désaveu explicite, puisque le décret du 18 floréal proclame que « le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme », maintient par ailleurs la liberté des cultes et prévoit toute une série de fêtes consacrées non seulement à l’Être suprême et à la Nature, mais également à la Vérité, à la Justice, à la Frugalité, au Courage, à la Bonne foi, au Désintéressement, à l’Amour, au Bonheur et aux différents âges de la vie.
Il faut précisément comprendre cette cérémonie à partir de la conception robespierriste de la vertu : l’Être suprême n’est pas destiné à restaurer l’Église de l’Ancien Régime, mais à rappeler qu’une République ne peut se maintenir durablement si elle ne reconnaît au-dessus des intérêts particuliers une spiritualité à laquelle chacun adhère et demeure soumis. Une verticalité de valeurs.
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C’est ce qui rend cet épisode particulièrement important dans une réflexion sur l’argent-roi, car Robespierre cherche à opposer à l’égoïsme individuel, à la recherche exclusive de l’intérêt personnel et à la corruption une société dans laquelle certaines valeurs - la justice, le désintéressement, la fraternité, le secours aux malheureux, la défense des opprimés - possèdent une dignité supérieure à l’avantage matériel que chacun peut retirer de ses actes ; la Fête de l’Être suprême apparaît ainsi, au-delà de son esthétique révolutionnaire parfois déroutante pour notre regard contemporain, comme la tentative de donner une forme collective et presque liturgique à cette primauté de la morale sur l’intérêt, en faisant de la vertu non plus seulement une disposition privée, mais le principe spirituel nécessaire à l’existence même de la République.
Karl Marx : l’argent comme puissance d’aliénation
Au XIXe siècle, Karl Marx (1818-1883) déplace considérablement la question en cherchant moins à condamner moralement l’avarice qu’à comprendre comment l’organisation économique moderne transforme structurellement les rapports entre les hommes.
Il était impossible de fait l'impasse sur Marx lorsqu'on par le d'argent, de capitalisme et de politique. N'en déplaise aux anti communistes primaires qui confondent tout. Car les analyses de Marx sont toujours très pertinentes.
Dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, l’argent apparaît comme une puissance d’aliénation parce qu’il permet de convertir des réalités qualitativement différentes en une capacité abstraite d’acquisition ; ce que l’individu ne peut pas accomplir par ses qualités propres, la richesse peut parfois lui permettre de l’obtenir par médiation.
Cette analyse devient encore plus célèbre dans le Manifeste du Parti communiste de 1848, rédigé avec Friedrich Engels (1820-1895), lorsque Marx décrit l’extension du rapport marchand à des domaines qui lui échappaient autrefois.
Il écrit que la société bourgeoise réduit progressivement le rapport humain au « froid intérêt » et au paiement comptant, avant d’évoquer :
« les eaux glacées du calcul égoïste ».
Il ajoute que cette transformation fait de :
« la dignité personnelle une simple valeur d’échange ».
— Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, 1848.
Ces expressions, volontairement brèves ici mais conservées comme unités verbales complètes, prennent tout leur sens dans le développement de Marx, qui explique que les professions autrefois entourées d’une certaine aura symbolique — médecin, juriste, prêtre, poète ou savant — tendent elles aussi à être réinterprétées à travers le rapport salarial et la valeur économique. Que dirait-il aujourd'hui avec les professions que l'on valorise et qui sont loin d'être celles-là !
La force de l’analyse marxienne est de montrer que l’argent-roi ne se manifeste pas seulement lorsqu’un homme aime exagérément sa fortune : il devient un système de relations, au sein duquel des réalités qui possèdent des qualités différentes sont progressivement ramenées à un équivalent abstrait commun.
Nous retrouvons ainsi, dans un langage matérialiste et économique très éloigné de celui de l’Évangile, une question étonnamment voisine : que reste-t-il de la dignité lorsque toute valeur tend à devenir valeur d’échange, une valeur marchande ?
Marx nomme plus tard ce phénomène le « fétichisme de la marchandise », expression elle-même extraordinairement suggestive pour notre sujet puisque le mot fétiche nous ramène, par un détour profane, à l’univers religieux de l’idole : les objets produits par les hommes semblent acquérir une puissance autonome, tandis que les relations humaines qui se cachent derrière eux deviennent invisibles.
D’une certaine manière, nous revenons encore au Veau d’or : l’homme fabrique quelque chose qui finit par lui imposer sa propre loi.
René Alleau (1917-2013), historien des sciences traditionnelles, du symbolisme et de l’alchimie, membre de la loge Thebah de la Grande Loge de France, dans le volume collectif René Guénon, dirigé par Pierre-Marie Sigaud, dans la collection Les Dossiers H, aux éditions L’Âge d’Homme, écrit fort justement : « De Marx à Guénon : d’une critique “radicale” à une critique “principielle” des sociétés modernes »
Pour lui, fort justement, les deux critiques les plus radicales, les plus éclairantes et les plus valables du monde moderne et du règne de l'argent roi sont celles de Karl Marx et de René Guénon. C'est bien pourquoi il y a les deux dans cet article !
Nous allons voir dans un autre paragraphe plus bas - après celui consacré à Péguy - comment René Guénon critique le monde moderne et le règle de l’argent roi.
Charles Péguy : l’argent comme principe du monde moderne
Avec Charles Péguy (1873-1914), notamment dans L’Argent publié en 1913, la critique devient à nouveau morale et spirituelle, parce que Péguy s’inquiète moins de l’argent en tant qu’instrument que de sa capacité à modifier progressivement l’ensemble des critères selon lesquels une société juge ses activités.
Le monde moderne lui paraît (déjà !) dominé par une logique dans laquelle le métier, le travail, l’école, le savoir, la transmission ou le service tendent à être de plus en plus évalués selon des normes économiques, alors que ces réalités possèdent précisément une valeur qui ne peut être entièrement traduite en monnaie.
Cette critique permet de distinguer deux notions que notre époque tend parfois à confondre : le prix et la valeur.
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Un enseignant possède un salaire, mais la valeur de ce qu’il transmet n’est évidemment pas contenue dans ce salaire ; un parent consacre des milliers d’heures à son enfant sans recevoir de rémunération, mais il accomplit une fonction essentielle à la continuité de toute société ; une œuvre peut valoir très peu sur le marché et exercer pourtant une influence culturelle immense, tandis qu’un objet vendu plusieurs millions peut ne posséder aucune grandeur spirituelle particulière.
La domination de l’argent commence donc lorsqu’une société oublie cette distinction et finit par supposer inconsciemment que ce qui rapporte beaucoup vaut nécessairement beaucoup.
René Guénon : l’individualisme comme absence de principe supérieur
C’est cependant avec René Guénon (1886-1951) que notre réflexion atteint peut-être sa formulation métaphysique la plus radicale, car Guénon ne propose ni une réforme socialiste ni une moralisation du capitalisme : il considère que la crise économique, sociale ou politique du monde moderne n’est que la manifestation extérieure d’une rupture beaucoup plus profonde avec tout principe supérieur.
Dans La Crise du monde moderne, publié en 1927, Guénon définit l’individualisme par une formule extraordinairement précise :
« Ce que nous entendons par “individualisme”, c’est la négation de tout principe supérieur à l’individualité. »
— René Guénon, La Crise du monde moderne, chapitre V, « L’individualisme ».
Il faut mesurer la portée de cette définition, car Guénon ne parle pas simplement de l’égoïste qui ne pense qu’à lui ou de l’individu qui souhaite préserver son indépendance ; il vise une civilisation dans laquelle l’individu devient progressivement la référence ultime parce qu’aucune réalité supra-individuelle n’est plus reconnue comme véritablement normative.
Cette mutation produit, selon Guénon, une « absence de principe », et c’est cette absence qui donne au monde moderne son caractère profondément désordonné, puisque la multiplicité des intérêts particuliers ne rencontre plus de centre susceptible de l’ordonner.
Le lien avec la question de l’argent devient alors particulièrement intéressant : l’argent est l’instrument idéal de l’individualisme lorsqu’il permet à l’individu d’accroître indéfiniment sa capacité de satisfaire ses propres désirs sans se demander à quel ordre supérieur ces désirs devraient être subordonnés.
La richesse moderne peut ainsi produire l’illusion d’une autosuffisance presque absolue, parce que celui qui possède suffisamment peut acheter du temps, du confort, des déplacements, des services, des protections et parfois une influence considérable, si bien que la dépendance ordinaire envers la communauté paraît diminuer à mesure que la puissance financière augmente.
Guénon voit précisément dans cette disparition progressive du principe supérieur l’une des racines de la crise occidentale.
Guénon et la civilisation matérielle
Dans La Crise du monde moderne, Guénon décrit également l’Occident contemporain comme une civilisation qui s’oriente de manière exclusive vers le domaine matériel, non parce que les hommes des époques antérieures auraient méprisé la matière ou ignoré les nécessités économiques, mais parce que celles-ci demeuraient théoriquement subordonnées à un ordre supérieur.
Pour René Guénon, la caractéristique moderne réside donc moins dans la possession de machines, dans le développement technique ou dans l’amélioration du confort que dans l’idée que la matière constitue progressivement l’horizon principal de la civilisation.
Il parle ainsi d’une :
« civilisation toute matérielle ».
— René Guénon, La Crise du monde moderne.
Cette formule prend une importance considérable lorsqu’on la rapproche de la domination économique contemporaine, car une civilisation matérielle ne se définit pas nécessairement par le fait que ses membres seraient tous explicitement matérialistes ; elle se reconnaît au fait que ses institutions, ses objectifs et ses critères de réussite donnent une place toujours plus importante à ce qui peut être produit, mesuré, acheté, transformé ou consommé.
Nous pouvons alors continuer à parler de spiritualité, de culture, de morale ou de valeurs, tout en organisant concrètement la société selon des critères presque exclusivement économiques.
C’est précisément cette contradiction qui caractérise une partie de notre modernité.
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Le Règne de la Quantité : lorsque la mesure envahit la valeur
La réflexion de Guénon trouve son accomplissement dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, publié en 1945, ouvrage dans lequel il interprète la modernité comme un processus de descente progressive du qualitatif vers le quantitatif.
Il ne faut surtout pas réduire cette opposition à une critique superficielle des chiffres, parce que la mesure, la statistique, le calcul et la quantification sont naturellement indispensables dans leur domaine ; ce que Guénon dénonce est la prétention du quantitatif à devenir la forme générale sous laquelle toute réalité doit être comprise.
L’argent représente alors, même lorsqu’il n’est pas constamment nommé, l’un des symboles les plus parfaits de ce processus, car son extraordinaire efficacité économique vient précisément du fait qu’il permet d’attribuer une mesure commune à des réalités qualitativement différentes.
Une maison, une heure de travail, une forêt, un tableau, une entreprise, un hectare de terre, une chanson ou un diamant peuvent recevoir un prix, ce qui facilite évidemment l’échange ; mais la crise commence lorsque nous oublions que cette équivalence est une convention économique et que nous commençons à croire que le prix exprime la totalité de la valeur.
Une forêt possède un prix foncier et un prix pour son bois, mais elle possède également une valeur écologique, esthétique, symbolique et parfois sacrée qui échappe au calcul marchand ; une œuvre possède une cote mais peut avoir une importance culturelle sans rapport avec cette cote ; un professeur possède un salaire mais la valeur de ce qu’il transmet ne se réduit pas au coût budgétaire de son poste.
Le règne de la quantité correspond ainsi au moment où nous devenons progressivement incapables de penser sérieusement ce qui ne peut pas être quantifié.
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Orient et Occident : la matière à la place du principe
Dans Orient et Occident, publié en 1924, Guénon formule déjà cette opposition fondamentale entre une civilisation occidentale qu’il juge orientée presque exclusivement vers l’action et la matière, et des civilisations orientales qui conservent, selon lui, une référence à des principes métaphysiques supérieurs.
Il faut évidemment lire cette opposition avec les précautions nécessaires et ne pas transformer l’« Orient » guénonien en une géographie naïve où toutes les sociétés orientales seraient spirituelles et tout l’Occident matériel ; Guénon utilise avant tout ces termes comme des catégories de civilisation, destinées à opposer deux orientations fondamentales de l’existence humaine.
La question centrale est toujours la même : qu’est-ce qui commande quoi ?
Dans une civilisation traditionnelle telle que Guénon la conçoit, l’économique demeure subordonné au politique, le politique à un ordre spirituel, et l’ensemble de l’existence humaine reçoit sa signification d’un principe qui lui est supérieur ; dans la civilisation moderne, cette hiérarchie se renverse progressivement jusqu’à ce que l’économie puisse apparaître comme la réalité la plus déterminante de toutes.
Nous le constatons quotidiennement lorsque les choix collectifs sont discutés presque exclusivement en termes de croissance, de pouvoir d’achat, de compétitivité, de dette, d’investissement ou de rendement, comme si la question « quelle société voulons-nous ? » devait nécessairement se traduire immédiatement par « combien cela coûte-t-il ? ».
Il ne s’agit évidemment pas d’ignorer le coût, mais de refuser qu’il constitue le dernier mot.
Le bling-bling : l’esthétique du Veau d’or
À cette domination quantitative s’ajoute dans la société contemporaine une dimension particulièrement révélatrice : la richesse ne demande plus seulement à être possédée, elle demande souvent à être vue.
Le phénomène communément qualifié de « bling-bling » pourrait sembler trop trivial pour trouver sa place dans un article consacré à Guénon, à la Bible ou à la métaphysique, mais il possède précisément une signification symbolique remarquable, car il représente le moment où la richesse se transforme en spectacle de la richesse.
Une montre ne sert plus seulement à donner l’heure mais à indiquer le prix que son propriétaire peut consacrer à une montre ; une automobile ne permet plus seulement de se déplacer mais manifeste un rang ; une table dans un établissement mondain ne sert plus seulement à dîner mais devient parfois une scène sur laquelle se joue la démonstration publique de la dépense.
Dans certains lieux de luxe, l’ouverture ostentatoire de bouteilles hors de prix possède ainsi moins de rapport avec le plaisir réel de boire qu’avec la possibilité de montrer à tous que l’on peut dépenser une somme considérable dans un geste aussi instantané qu’inutile.
Le gaspillage devient alors paradoxalement une démonstration de puissance : je suis suffisamment riche pour pouvoir détruire de la valeur sans en souffrir.
Cette logique acquiert une dimension profondément indécente lorsqu’elle coexiste avec la pauvreté, la faim ou l’impossibilité pour certains de satisfaire leurs besoins élémentaires, non parce que toute fête ou tout luxe serait moralement condamnable, mais parce qu’une civilisation révèle quelque chose de sa hiérarchie lorsqu’elle transforme l’excès en spectacle et la modestie en échec social.
Le Veau d’or n’a peut-être jamais disparu ; il change seulement d’esthétique.
L’individualisme et la disparition progressive du « nous »
Il serait cependant insuffisant de réduire notre crise à l’argent, car l’argent-roi ne peut réellement s’imposer que dans une civilisation où l’individu devient progressivement le centre de référence.
La modernité accomplit une œuvre "d’émancipation" en reconnaissant la liberté personnelle, la liberté de conscience, l’autonomie juridique et la protection de l’individu contre l’arbitraire des pouvoirs, on ne peut oublier ce "progrès" fondamental ; mais il existe une différence immense entre reconnaître la dignité de la personne et considérer que l’intérêt individuel constitue la mesure ultime de la vie collective.
Lorsque cette seconde conception s’impose, les notions de devoir, de fidélité, de sacrifice, de transmission, d'altérité, de service et d’intérêt général deviennent progressivement difficiles à entendre, parce qu’elles impliquent toutes que l’individu puisse renoncer à une partie de ses avantages au nom de quelque chose qui le dépasse.
C’est exactement à ce point que Robespierre et Guénon, malgré la différence qui les sépare, posent paradoxalement une question commune : qu’est-ce qui peut unifier une société si aucun principe supérieur aux volontés particulières n’est reconnu ?
Robespierre répond par la vertu et l’intérêt général de la République.
Guénon répond par le principe supra-individuel et la Tradition.
Le christianisme répond par Dieu et le prochain.
L’islam répond par Dieu, la justice et la communauté des croyants.
Le vocabulaire change profondément, mais le problème demeure : aucune société ne peut durablement vivre si chacun considère que son seul devoir consiste à maximiser son propre avantage.
Sécularisation et déreligionisation : la question du fondement moral
Cette interrogation conduit nécessairement à aborder la sécularisation et la déchristianisation de nos sociétés européennes, mais elle doit être formulée avec une extrême prudence, parce qu’il serait aussi faux qu’injuste d’établir une équivalence mécanique entre religion et moralité.
Il existe des croyants profondément corrompus et des athées d’une exigence morale exemplaire, tandis que l’histoire des religions montre suffisamment que l’invocation de Dieu ne protège jamais automatiquement contre la violence, la cupidité ou l’hypocrisie.
La véritable question n’est donc pas de demander si une société doit imposer une croyance religieuse pour devenir morale, ce qui serait incompatible avec la liberté de conscience et avec le principe même de la laïcité, mais de savoir sur quoi une civilisation séculière fonde l’idée qu’il existe des choses que l’on ne doit pas faire même lorsqu’elles sont légalement possibles, financièrement profitables et pratiquement sans risque.
La République dispose évidemment de réponses puissantes : dignité humaine, droits fondamentaux, liberté, égalité, fraternité, solidarité, responsabilité, justice et intérêt général ; mais encore faut-il que ces mots deviennent des principes vécus et non de simples inscriptions sur les frontons des édifices publics.
Aucune société ne peut en effet fonctionner uniquement par la menace de sanctions, puisqu’il est impossible de placer un policier derrière chaque individu, un contrôleur derrière chaque professionnel, un juge derrière chaque élu et un régulateur derrière chaque entreprise.
Toute civilisation suppose donc l’existence d’une morale intériorisée, c’est-à-dire de choses que l’on s’interdit de faire même lorsqu’on pourrait les faire sans être découvert.
Tout ce que l'on ne fait plus aujourd'hui !
C’est précisément ce que le vocabulaire classique appelle la vertu. L'alliance de la vertu et des hommes vertueux, formule robespierriste s'il en est, est encore à faire !
Lorsque tout devient marchandise
Nous atteignons alors le cœur du problème moderne, parce que l’évolution contemporaine ne consiste plus seulement à produire beaucoup de marchandises : elle consiste progressivement à transformer en marchandises des réalités qui auparavant ne l’étaient pas ou ne l’étaient qu’en partie.
Notre attention devient une ressource économique parce qu’elle peut être captée et vendue ; nos données personnelles possèdent une valeur marchande ; notre intimité peut devenir un contenu ; notre notoriété peut être monétisée ; notre indignation peut produire de l’audience ; nos goûts deviennent des données commerciales ; la culture peut être évaluée selon ses chiffres de fréquentation ; l’éducation selon son rendement économique ; la recherche selon sa valorisation ; le temps lui-même selon sa productivité.
Il ne s’agit pas de prétendre que tout marché soit illégitime, car l’échange économique produit également de la liberté, permet l’innovation et organise efficacement une multitude d’activités ; le problème apparaît lorsque le marché cesse de reconnaître une frontière.
Jésus chasse précisément les marchands parce que le commerce est impur mais et aussi parce qu’il existe un lieu où le commerce doit s’arrêter.
La question fondamentale posée à nos sociétés devient donc : où se trouve aujourd’hui notre Temple ?
Qu’est-ce qui ne se vend pas ? Qu’est-ce qui n’a pas de prix ?
Si nous devenons incapables de répondre, c’est alors que Mammon cesse véritablement d’être un moyen pour devenir un souverain.
Jeffrey Epstein : lorsque l’argent permet de franchir toutes les limites
L’affaire Jeffrey Epstein (1953-2019) apparaît, dans cette perspective, comme l’une des manifestations les plus emblématiques et sinistres de ce devient le rapport à l’argent lorsque la fortune, l’influence, les réseaux et le sentiment d’impunité se combinent pour donner à un individu l’impression que les contraintes ordinaires ne s’appliquent plus à lui. Et qu'il érige en système sa corruption et sa perversion avec des centaines de complices.
Il faut ici demeurer rigoureusement attaché aux faits et rappeler qu’une rencontre avec Epstein, la présence d’un nom dans un carnet d’adresses, dans des registres de vol ou dans un document judiciaire ne constitue évidemment pas en elle-même une preuve de participation à ses crimes ; l’exigence de vérité demeure d’autant plus indispensable que l’affaire concerne des faits d’une extrême gravité. Et que de nombreuses personnalités sont compromises et qu'il y a des centaines (des milliers?) de victimes.
Mais les faits établis suffisent à nourrir notre réflexion : un homme très riche, disposant d’un réseau exceptionnel dans les univers financier, universitaire, politique et mondain, parvient pendant des années à entretenir un système criminel d’exploitation sexuelle, notamment de jeunes filles mineures, et continue d’accéder à des cercles extrêmement puissants après une première condamnation.
Ce qui donne à cette affaire sa dimension symbolique pour notre sujet n’est donc pas simplement la perversité d’un individu, qui relève d’abord de l’histoire criminelle, mais le rôle que la puissance économique et relationnelle peut jouer dans la fabrication d’un espace d’exception.
Là le système de perversion des élites intouchables et hyper puissantes dominées par l'argent roi, apparait dans toute sa nudité (si je puis dire) et dans toute son ampleur. Ce qui était soigneusement caché aux regards des gueux leur à explosé à la figure et apparait au grand jour. C'est bien pour cela que tout est fait pour que cette affaire soit étouffée dans l'oeuf. C'est bien pourquoi il faut en parler sans cesse.
La fortune permet d’acheter des propriétés, des avions, des services et une mobilité extraordinaire, ce qui est parfaitement légal ; mais elle peut également produire chez certains individus (d'ailleurs combien ?) une illusion beaucoup plus dangereuse : la conviction que toute limite - si tant est qu'il y ait une limite - peut être transformée en obstacle négociable.
C’est à cet instant que l’argent cesse d’acheter seulement des choses et que l’homme corrompu commence à imaginer qu’il peut acheter des comportements, des accès, des complaisances, des fidélités, des silences ou même, dans les formes les plus criminelles, la disponibilité d’un autre être humain. Et il a bien raison de le croire puisque ça a fonctionné durant des années. Et que d'autres systèmes - n'en doutons pas - fonctionnent encore !
Nous atteignons alors le terme monstrueux de la logique marchande : la personne elle-même devient objet.
Et c’est exactement ce que toutes les traditions que nous avons rencontrées cherchent finalement à empêcher, chacune avec son vocabulaire propre.
La prédation d'Epstein n'avait aucune limite, pas plus que son affairisme, son suprématisme, son racisme, et sa volonté de toute puissance pour écraser ceux qui avaient l'outrecuidance de tenter de lui barrer la route (et ils furent peu nombreux...).
L'affaire Epstein est la quintessence du pire, la croisée de tous les chemins du vice et de la perversion qu'ils sont si nombreux à emprunter en toute impunité. Parce que l'argent achète tout. Même les consciences. Même les virginités des enfants...
La véritable opposition : ordre ou inversion
Nous pouvons maintenant comprendre pourquoi la formule « l’argent corrompt » doit être maintenue tout en étant soigneusement précisée : l’argent ne corrompt pas mécaniquement celui qui le possède (quoi que ...) , mais il possède un pouvoir de corruption particulièrement considérable lorsqu’il n’est plus subordonné à aucune valeur supérieure, à aucune morale, à aucune éthique, comme aujourd'hui.
Le véritable problème n’oppose donc pas simplement les riches aux pauvres, et il serait aussi absurde de considérer toute réussite économique comme immorale que de prétendre que la misère constitue un idéal social ; un entrepreneur qui crée une activité utile, un mécène qui finance la recherche, un héritier qui fait fructifier intelligemment un patrimoine, un commerçant qui rémunère correctement ses salariés ou une personne fortunée qui met une partie importante de ses moyens au service de la communauté ne correspondent nullement à ce que condamnent les traditions que nous avons examinées.
La corruption apparaît lorsque la hiérarchie s’inverse.
La richesse qui devait servir devient finalité. La finalité devient obsession. L’accumulation devient puissance. La puissance devient domination. La domination produit l’illusion de l’impunité. Le problème n’est donc pas l’argent. Le problème est l’argent roi.
Et l’adjectif est ici beaucoup plus important que le substantif.
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Retrouver une hiérarchie : la morale, la vertu et le bien commun
Les crises que nous traversons aujourd’hui — crises sociales, écologiques, politiques, économiques, géopolitiques et spirituelles — paraissent souvent appartenir à des domaines différents, mais plusieurs d’entre elles possèdent peut-être une racine commune dans l’incapacité croissante de notre civilisation à accepter l’idée de limite.
Notre modèle collectif repose largement sur le davantage : produire davantage, consommer davantage, exploiter davantage, voyager davantage, posséder davantage, montrer davantage, atteindre davantage de personnes, obtenir davantage de croissance et convertir toujours de nouvelles réalités en ressources disponibles.
Mais cette logique rencontre nécessairement une difficulté métaphysique avant même d’être écologique : davantage jusqu’où ?
Le désir humain, lorsqu’il ne reçoit de lui-même aucune limite, ne possède aucune raison de s’arrêter.
C’est exactement ce que dit le takâthur coranique.
C’est ce que symbolise Mammon.
C’est ce que Marx décèle dans l’extension indéfinie de la valeur d’échange.
C’est ce que René Guénon nomme le règne de la quantité.
Et c’est ce que Robespierre cherche politiquement à combattre lorsqu’il oppose « l’amour de la gloire » à « l’amour de l’argent ».
Nous avons donc moins besoin d’une nouvelle condamnation morale des riches que d’une véritable reconstruction de notre hiérarchie collective des valeurs, dans laquelle nous apprenons à nouveau que la richesse constitue un moyen et non une preuve de supériorité humaine.
Une civilisation se juge finalement aux êtres qu’elle admire.
Si nous admirons principalement celui qui gagne le plus d’argent, nous ne devons pas nous étonner que le désir dominant soit celui d’en gagner davantage ; si nous admirons celui qui possède le plus, nous encourageons l’accumulation ; si nous admirons celui qui se montre le plus, nous produisons une société de l’exhibition.
Mais une société peut aussi choisir de mettre en avant le chercheur qui découvre, le professeur qui transmet, le médecin qui soigne, l’artisan qui accomplit parfaitement son métier, le bénévole qui sert sans contrepartie, le citoyen qui accepte un sacrifice pour le bien commun, l’artiste qui ouvre de nouvelles voies et l’homme ou la femme qui refuse une compromission pourtant lucrative parce qu’elle contredit sa conscience. Est-ce encore possible. Comme éternel optimiste je pense que oui ! Mais le chemin sera long !
Voilà ce que signifie réellement retrouver la vertu.
Conclusion — Sortir du règne de Mammon et retrouver la valeur de ce qui n’a pas de prix
Depuis le Veau d’or jusqu’à Mammon, depuis les prophètes d’Israël jusqu’au Coran, depuis François d’Assise jusqu’à Robespierre, depuis Marx et Péguy jusqu’à René Guénon, des traditions philosophiques, politiques et religieuses qui diffèrent profondément les unes des autres se rejoignent pourtant sur une intuition qui mérite aujourd’hui d’être entendue avec une urgence nouvelle : une civilisation se dégrade lorsque le matériel cesse d’être un moyen nécessaire de l’existence humaine pour devenir le principe à partir duquel toutes les autres dimensions de l’existence sont mesurées.
La Bible nous avertit que l’homme peut transformer son propre or en idole, Jésus que l’argent peut devenir un maître, le christianisme primitif que l’amour de l’argent peut devenir la racine d’innombrables maux, le Coran que la richesse peut corrompre la justice et que la rivalité dans l’accumulation peut détourner l’homme de l’essentiel, François d’Assise que la liberté ne commence vraiment que par le détachement, Robespierre qu’aucune République ne peut durer si elle ne sait plus préférer la morale à l’égoïsme et la grandeur d’âme à la vanité, Marx que les rapports humains peuvent finir par être réduits à la valeur d’échange, Péguy que l’argent peut progressivement envahir tous les domaines de la vie et Guénon que ces phénomènes appartiennent à une transformation métaphysique plus vaste dans laquelle la qualité s’efface progressivement devant la quantité.
La véritable crise n’est donc probablement pas seulement économique, et elle ne pourra pas être résolue uniquement par une nouvelle réglementation financière, une meilleure redistribution ou une modification des comportements de consommation, aussi nécessaires que puissent être certaines de ces mesures, parce que le problème concerne plus profondément ce que nous considérons comme une vie réussie.
Si réussir signifie essentiellement posséder davantage, être plus visible, consommer plus cher et pouvoir obtenir plus de choses que les autres, alors aucune réforme périphérique ne suffira, car le moteur de la corruption demeurera installé au cœur même de notre imaginaire collectif.
Il faut donc retrouver une conception de la réussite qui intègre la connaissance, le service, la transmission, la beauté, la justice, la fraternité, la probité, le courage et la grandeur d’âme, non pour condamner la prospérité mais pour lui rendre sa juste place.
Je ne suis pas meilleur qu'un autre et j'ai eu à subir dans la vie toutes les tentations. Celles de l'avoir et de l'argent entre autres. Je ne suis pas un "père la morale". "Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre" dit Jésus. Mais j'ai progressé (je crois!), j'ai mûri, j'ai appris (un peu) et certainement j'ai vieillis aussi !
Et puis surtout je vous le monde se déliter et plonger tête baissée dans les affres du Kaliyuga
Je crois maintenant qu'il faut sortir des morales individuelles - si nécessaires soient-elles - pour retrouver le sens des morales collectives dont nos sociétés seraient les garantes par un Contrat Social avec toutes et tous. Promouvoir la sincérité, l'honnêteté, la grandeur, la bienveillance, l'honnêteté, le sens du collectif et de l'intérêt général, l'aide aux nécessiteux, la promotion du vrai travail, l'empathie, le respect, l'esprit chevaleresque, la morale civique et spirituelle, l'attrait pour la verticalité de l'esprit, la recherche d'une transcendance.
Il n'y a pas loin de l'Etre Suprême au Grand Architecte de l'Univers, au Grand Horloger.
C'est aussi parce que nous oublions nos fondamentaux et les textes qui nous constituent.
Nous avons oublié que le préambule de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, votée le 26 août 1789, repris dans le bloc de constitutionnalité de la Constitution de la Vème République en 1958 (et qui donc est totalement applicable aujourd'hui, se conclu par « En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen ».
Notre République est donc bien, aujourd'hui encore "sous les auspices de l'Etre Suprême".
Ce n'est pas une donnée surannée ou absconse, c'est notre droit applicable aujourd'hui, et bien plus encore, notre morale et notre spiritualité commune.
Car comme le disait Maximilien Robespierre (contre les athées stupides et les libertins irreligieux...) , il ne peut y avoir de vraie République sans spiritualité, sans référence à l'Etre Suprême. Cette référence nous l'avons dans nos texte: à nous de la faire (re)vivre.
Il ne peut non plus y avoir de République vraie sans une alliance de la Vertu et des hommes vertueux.
Il faut réapprendre qu’une forêt vaut davantage que le prix du bois qu’elle contient, qu’un professeur vaut davantage que son salaire, qu’un enfant vaut infiniment davantage que le coût budgétaire de son éducation, qu’un vieillard vaut davantage que le montant annuel de sa dépendance, qu’une œuvre d’art possède une valeur qui ne se réduit pas à sa cote, qu’une amitié ne peut être traduite en rentabilité, qu’une parole donnée possède une valeur même lorsque sa violation serait profitable et que la dignité d’un être humain constitue précisément l’une de ces réalités qui doivent échapper à toute possibilité de mise en vente.
C’est peut-être cela, au fond, que signifie sortir du « règne de la quantité » : non pas renoncer à compter lorsque le calcul est nécessaire, mais refuser de croire que tout ce qui compte peut être compté.
Et c’est également ainsi que l’antique opposition évangélique entre Dieu et Mammon retrouve sa portée universelle, y compris pour celui qui ne croit pas en Dieu (il paraît qu'il y en a...), puisque toute existence humaine doit finalement placer quelque chose au sommet de sa hiérarchie, qu’il s’agisse de Dieu, de la vérité, de la justice, de la dignité humaine, de la fraternité, de la République, du bien commun, de la nature, de la beauté, de l’amour ou de la connaissance.
La question déterminante est seulement de savoir si ce sommet peut être occupé par l’argent. Vous savez maintenant que la réponse ne peut être que non.
Car une civilisation dans laquelle l’argent demeure un instrument restreint peut être prospère, libre et juste, tandis qu’une civilisation dans laquelle il devient le maître transforme progressivement toutes les autres réalités en moyens destinés à son propre accroissement ; l’amour devient intérêt, la relation devient réseau, la culture devient produit, la nature devient ressource, l’homme devient capital humain (ou pire, une "ressource humaine", quelle horreur) et, au terme le plus obscur de cette logique, le corps lui-même peut devenir marchandise. Et dans ces bas-fonds de l'horreur, de la décadence et de la perversion, nous sommes dans l'epsteinisation de la société, l'inversion des valeurs, la fin de temps, le règne de Satan...
Jésus définit Satan comme « menteur et père du mensonge » et « meurtrier dès le commencement ». - Jean 8, 44. On ne peut mieux faire le portrait de Jeffrey Epstein.
C’est pourquoi le programme formulé par Maximilien Robespierre il y a plus de deux siècles conserve, au-delà du contexte révolutionnaire et sans qu’il soit nécessaire d’adhérer à l’ensemble de sa pensée ou de son action politique, une puissance prophétique lorsqu’il demande de substituer la morale à l’égoïsme, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, la grandeur d’âme à la vanité, la vérité à l’éclat et l’amour de la gloire à l’amour de l’argent.
Notre époque possède des moyens techniques dont aucune civilisation précédente n’aurait pu rêver, une puissance de production extraordinaire, des connaissances scientifiques immenses et une capacité presque illimitée à communiquer, mais aucune de ces conquêtes ne répond à la question fondamentale qui décide finalement de la grandeur ou de la décadence d’une civilisation : que faisons-nous de cette puissance et au service de quoi la plaçons-nous ?
Si nous plaçons la puissance au service de la seule accumulation, nous construisons simplement un Veau d’or plus sophistiqué, plus moderne, plus High-Tech, plus compatible IA.
Si nous remettons l’argent à sa juste place (qui doit être la plus contrainte), nous pouvons au contraire retrouver ce que les grandes traditions, malgré leurs différences (apparentes?), ne cessent de nous rappeler : les réalités les plus précieuses sont précisément celles auxquelles aucun prix ne peut être attribué sans les diminuer.
C'est le leg à toute l'humanité de notre Tradition Primordiale commune.
Et c’est ici et maintenant que doit commencer le changement véritable, dans une révolution extrêmement exigeante de notre hiérarchie des valeurs, afin que l’argent redevienne ce qu’il aurait toujours dû rester : un excellent serviteur, docile, contraint et maîtrisé (comme nos passions), mais jamais notre maître.
Jean-Laurent Turbet
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Le Roi du Monde de René Guénon - 1927 - Le Blog des Spiritualités
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Aperçus sur l'Initiation de René Guénon - 1946 - Le Blog des Spiritualités
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Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.
La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.
La Rédaction du Blog des Spiritualités.
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