Mariam Baouardy, la petite Arabe de Galilée devenue mystique du Carmel
Il est rare que je fasse deux articles le même jour mais je voulais vous parler de cette religieuse palestinienne à l'occasion des 148 ans de sa disparirion.
Le 26 août 1878, au Carmel de Bethléem encore en construction, meurt une jeune religieuse âgée de trente-deux ans, presque illettrée, longtemps employée comme domestique, venue d’un modeste village de Galilée et passée, au cours d’une existence étonnamment brève, par l’Égypte, le Liban, la France et l’Inde. Elle s’appelle Mariam Baouardy, mais elle est connue au Carmel sous le nom de sœur Marie de Jésus Crucifié. Ses sœurs l’appellent affectueusement la « petite Arabe » ; elle-même préfère se dire le « petit rien » de Jésus, comme si l’effacement constituait à ses yeux la seule véritable condition pour laisser Dieu agir en elle.
Sa vie paraît tenir en quelques images presque impossibles à réunir : une enfant orpheline dans la Galilée ottomane ; une adolescente refusant le mariage qui lui est imposé ; une servante arabe parcourant les rives orientales de la Méditerranée ; une religieuse contemplative reçue dans un Carmel français ; une fondatrice envoyée jusqu’en Inde ; une mystique marquée par les stigmates, les extases et la transverbération ; enfin une chrétienne d’Orient revenue mourir à Bethléem, près de la grotte où, selon la tradition familiale, ses parents avaient prié pour obtenir sa naissance.
Pourtant, le cœur de son existence ne réside pas dans l’accumulation des phénomènes extraordinaires qui lui furent attribués. Il se trouve ailleurs : dans une vie intérieure tout entière orientée vers l’humilité, l’abandon, la charité fraternelle et la disponibilité à l’Esprit-Saint. C’est précisément pourquoi Mariam Baouardy ne peut être réduite à une figure merveilleuse de l’hagiographie du XIXᵉ siècle. Elle appartient à l’histoire du christianisme arabe, à celle des Églises orientales catholiques, à la tradition mystique du Carmel et, plus largement, à cette longue histoire spirituelle où l’Orient et l’Occident, sans cesser d’être différents, apprennent à respirer ensemble.
Canonisée par le pape François (Jorge Mario Bergoglio, 1936-2025) le 17 mai 2015, Mariam est aujourd’hui l’une des grandes figures chrétiennes de la Palestine. Lors de la canonisation, le pape souligna que sa docilité à l’Esprit-Saint avait fait d’elle un instrument de rencontre et de communion, y compris avec le monde musulman. Homélie de canonisation du pape François, 17 mai 2015
Une enfant chrétienne de Palestine
Mariam Baouardy naît le 5 janvier 1846 à I’billin, que les sources françaises anciennes nomment souvent Abellin, village de Haute-Galilée situé entre Nazareth, Saint-Jean-d’Acre et le mont Carmel. Elle vient au monde dans l’Empire ottoman, bien avant les découpages politiques contemporains ; elle est donc ottomane par le statut juridique de son temps, galiléenne et arabe par sa langue et son enracinement, chrétienne palestinienne selon la désignation géographique et ecclésiale aujourd’hui couramment employée.
Sa famille appartient à l’Église grecque-melkite catholique, Église orientale de tradition byzantine, héritière du patriarcat d’Antioche, en communion avec Rome depuis le XVIIIᵉ siècle tout en conservant sa liturgie, sa discipline et sa sensibilité propres. Le mot « melkite », issu du syriaque malkā, le roi ou l’empereur, avait d’abord désigné les chrétiens qui, après le concile de Chalcédoine de 451, demeurèrent fidèles à la foi professée par l’empereur byzantin. Au fil des siècles, cette tradition s’est profondément arabisée sans cesser d’être byzantine dans sa liturgie.
Mariam reçoit ainsi dès l’enfance un christianisme oriental où la lumière, l’encens, le chant, les icônes, la Vierge Marie, les anges et l’invocation de l’Esprit-Saint occupent une place considérable. Il serait certainement excessif de vouloir expliquer chacune de ses expériences futures par son seul héritage melkite ; néanmoins, on ne saurait comprendre sa spiritualité en la séparant de cet univers où le ciel et la terre, le visible et l’invisible, la liturgie et la vie quotidienne sont moins rigoureusement compartimentés que dans une certaine culture religieuse occidentale.
Son père, Giries — ou Georges — Baouardy, est originaire de Hurfesh, tandis que sa mère, Mariam Shahine, vient de Tarshiha. Selon la tradition recueillie par ses biographes et transmise au Carmel, le couple perd successivement douze garçons en bas âge. Dans leur détresse, les époux accomplissent à pied un pèlerinage jusqu’à Bethléem, où ils demandent à la Vierge Marie de leur accorder une fille, promettant de lui donner le nom de Mariam. L’enfant naît quelque temps après ; un garçon, Boulos, vient ensuite au monde. Présentation biographique du Carmel de France
Cette naissance placée sous le signe de Bethléem prend, rétrospectivement, une force saisissante : Mariam reviendra dans la ville de la Nativité pour y établir un Carmel et y achever son existence. Sa vie forme ainsi une sorte de cercle spirituel, allant de la prière de ses parents à Bethléem jusqu’à sa propre mort dans cette même ville.
Mais l’enfance heureuse est de courte durée. Alors que Mariam n’a pas encore trois ans, son père et sa mère meurent à quelques jours d’intervalle. Mariam est confiée à un oncle paternel ; son frère Boulos est recueilli par une tante maternelle. Les deux enfants sont séparés et, selon les récits biographiques, ne se reverront jamais. Cette blessure initiale — la mort des parents, l’éloignement du frère, le déplacement — marque profondément une existence qui sera toujours faite de départs, d’exils et de recommencements.
La tradition rapporte qu’au moment de mourir son père aurait pris l’enfant dans ses bras, l’aurait placée sous la protection de saint Joseph et aurait demandé à celui-ci de devenir désormais son père. Que l’on considère ces paroles comme un souvenir littéralement conservé ou comme une mémoire familiale embellie par la transmission, elles expriment parfaitement l’une des lignes profondes de la vie de Mariam : dépouillée très tôt de ses sécurités humaines, elle apprend à recevoir de Dieu sa véritable demeure.
D’I’billin à Alexandrie : l’épreuve du déracinement
Lorsque Mariam a environ huit ans, son oncle quitte la Galilée et s’installe avec sa famille à Alexandrie, en Égypte. La jeune fille découvre ainsi l’une des grandes cités cosmopolites de la Méditerranée orientale, où se côtoient Arabes, Grecs, Levantins, Européens, chrétiens, musulmans et juifs.
Elle ne reçoit pratiquement aucune instruction scolaire. Elle ne saura jamais vraiment lire ni écrire, même si elle apprendra à s’exprimer en français avec une langue très personnelle, grammaticalement imparfaite, mais souvent riche d’images bibliques et poétiques. Cette absence de culture livresque jouera un rôle considérable dans la manière dont son entourage percevra plus tard ses intuitions spirituelles : ses paroles surprendront d’autant plus qu’elles proviennent d’une jeune femme que rien, humainement, ne semble avoir préparée à développer une pensée théologique.
Vers l’âge de treize ans, sa famille décide de la marier. Dans le contexte social de l’époque, il ne s’agit nullement d’une initiative exceptionnelle : le mariage est arrangé par les proches et la volonté de la jeune fille compte relativement peu. Mais Mariam estime avoir reçu intérieurement un appel à se consacrer entièrement à Dieu. La veille de la cérémonie, elle coupe ses cheveux et les dépose avec les bijoux préparés pour le mariage, signifiant ainsi son refus.
Son oncle interprète ce geste comme une désobéissance et comme un déshonneur infligé à la famille. Mariam est humiliée, durement traitée et reléguée au rang de servante dans la maison où elle avait jusque-là été élevée comme une fille. Elle accepte les travaux domestiques, mais ne renonce pas à la décision qu’elle croit avoir prise devant Dieu.
C’est dans ce contexte que se situe l’épisode le plus dramatique et le plus difficile à apprécier historiquement de sa jeunesse. Désireuse de joindre son frère demeuré en Galilée, elle demande à un domestique musulman de transmettre une lettre. Selon le récit qu’elle fera beaucoup plus tard, l’homme tente de la convaincre d’abandonner le christianisme et d’embrasser l’islam ; devant son refus, il entre en fureur, lui tranche la gorge et abandonne son corps dans une ruelle.
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Mariam affirmera avoir été recueillie et soignée dans une grotte par une femme vêtue de bleu, en laquelle elle reconnaîtra ensuite la Vierge Marie. Après plusieurs semaines, cette mystérieuse protectrice l’aurait reconduite dans la ville avant de disparaître. Mariam conserva toute sa vie une large cicatrice au cou et une voix altérée, éléments physiques constatés par son entourage et par des médecins.
L’historien doit ici maintenir une distinction indispensable. La blessure et la cicatrice appartiennent aux faits attestés par des témoins ; les circonstances précises de l’agression sont connues principalement par le récit ultérieur de Mariam ; l’identification de la femme qui la soigna à la Vierge Marie relève explicitement de son expérience spirituelle et de la foi. Il ne s’agit donc ni de tourner le récit en dérision au nom d’un rationalisme sommaire, ni de prétendre que l’enquête historique peut établir la nature surnaturelle de l’événement. Il convient simplement de reconnaître que Mariam a vécu et compris sa survie comme un acte de protection divine.
Il faut également éviter de transformer cet épisode en accusation générale contre l’islam. Une agression individuelle, rapportée dans un contexte précis, ne saurait résumer les relations de Mariam avec les musulmans, lesquelles furent beaucoup plus complexes et souvent empreintes de proximité, de respect et d’amitié. Le pape François dira d’ailleurs qu’elle devint, par sa docilité à l’Esprit-Saint, un moyen de rencontre et de communion avec le monde musulman.
Une longue route de servante : Alexandrie, Jérusalem, Beyrouth, Marseille
Après cet événement, Mariam ne retourne pas vivre auprès de son oncle. Elle travaille comme domestique dans différentes familles chrétiennes. Sa vie prend alors l’allure d’une errance méditerranéenne : Alexandrie, Jérusalem, Jaffa, Beyrouth, puis Marseille.
Le terme de « servante » doit ici être pris dans toute sa réalité sociale. Mariam n’est ni une pèlerine fortunée, ni une intellectuelle voyageuse, ni une religieuse déjà protégée par une institution. C’est une jeune femme pauvre, dépourvue d’instruction, dépendante de ses employeurs, vivant dans un monde où les femmes isolées sont particulièrement vulnérables. Cette condition est essentielle pour comprendre la tonalité de sa spiritualité. Lorsqu’elle parlera plus tard de petitesse, de dépouillement ou de dépendance envers Dieu, elle ne développera pas une théorie abstraite : elle parlera à partir d’une existence réellement exposée à la précarité.
À Jérusalem, elle aurait prononcé dans la basilique du Saint-Sépulcre un vœu de virginité perpétuelle. Après un passage par Beyrouth, elle arrive à Marseille en 1863, accompagnant une famille syrienne. Marseille est alors l’un des grands ports de liaison entre la France et le Levant. La jeune Galiléenne y retrouve un monde chrétien familier par certains aspects, mais profondément différent par sa langue, ses usages religieux et sa culture.
Elle souhaite entrer dans une communauté religieuse, mais plusieurs congrégations hésitent à l’accepter. Sa santé paraît fragile, son absence d’éducation inquiète et les manifestations mystiques qui commencent à se produire autour d’elle suscitent autant de perplexité que d’admiration.
En mai 1865, elle est finalement reçue comme postulante chez les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, congrégation fondée par Émilie de Vialar (1797-1856) et très présente au Proche-Orient. Cette communauté peut mieux que d’autres comprendre son origine arabe et son désir de consécration.
Mariam y accomplit les tâches les plus simples. Elle ne possède ni la culture ni les aptitudes nécessaires pour devenir religieuse enseignante ; elle demeure affectée au service domestique. C’est également durant cette période que se manifestent plus nettement les phénomènes corporels et extatiques qui feront sa réputation. Certaines sœurs les considèrent comme des signes de grâce ; d’autres redoutent l’illusion, l’exaltation ou la maladie.
Au terme de deux années de postulat, la communauté refuse son admission définitive. Ce rejet aurait pu mettre fin à sa vocation religieuse. Il devient pourtant l’une des étapes conduisant Mariam vers le Carmel.
Parmi les religieuses qui l’ont connue se trouve mère Véronique de la Passion, née Sophie Leeves (1823-1906), anglicane convertie au catholicisme, appelée à participer à une fondation religieuse en Inde. Convaincue de la sincérité de Mariam, elle obtient qu’elle puisse l’accompagner au Carmel de Pau. Les deux femmes y arrivent en juin 1867.
Le Carmel de Pau : l’Arabe à l’école de Thérèse d’Avila
Mariam entre donc dans l’Ordre des Carmélites déchaussées, réformé au XVIᵉ siècle par Thérèse de Jésus, dite Thérèse d’Avila (1515-1582), avec la collaboration de Jean de la Croix (1542-1591).
Elle reçoit l’habit le 27 juillet 1867 et prend le nom de sœur Marie de Jésus Crucifié.
Elle n’est pas admise comme religieuse de chœur, mais comme sœur converse, c’est-à-dire principalement chargée des travaux manuels et du service matériel de la communauté. Cette distinction, qui disparaîtra largement au XXᵉ siècle, traduit alors une différence de formation et de fonction : les religieuses de chœur récitent l’office liturgique complet, tandis que les converses accomplissent davantage de tâches domestiques.
Le Carmel offre à Mariam une forme spirituelle dans laquelle son expérience peut s’inscrire. Elle y rencontre une tradition qui connaît les extases sans les rechercher, qui admet la possibilité des grâces extraordinaires tout en les soumettant à un discernement rigoureux, et qui enseigne que l’union à Dieu se vérifie moins dans les visions que dans l’humilité, l’obéissance, la patience et la charité.
Thérèse d’Avila avait elle-même mis en garde contre la fascination pour les phénomènes mystiques, rappelant que la perfection chrétienne ne consiste pas dans les ravissements, mais dans l’amour de Dieu et du prochain. Jean de la Croix, plus sévère encore, invitait l’âme à ne pas s’attacher aux visions, locutions ou révélations, quand bien même elles paraîtraient d’origine divine, car la foi nue demeure la voie la plus sûre vers Dieu.
Mariam s’inscrit profondément dans cette école. Elle ne nie pas ce qui lui arrive, mais elle ne le considère pas comme le signe essentiel de la sainteté. Elle qualifie parfois ses phénomènes extraordinaires de « maladies », comme si elle voulait empêcher son entourage d’y voir une supériorité. La sentence qui lui est communément attribuée résume admirablement son orientation :
« La sainteté n’est pas la prière, ni les visions, ni les révélations, ni la science de bien parler, ni le cilice, ni la pénitence : c’est l’humilité. »
Cette parole ne dévalorise ni la prière ni l’ascèse. Elle les replace à leur juste rang. La prière peut nourrir l’amour de Dieu ; l’ascèse peut libérer le cœur ; une expérience intérieure peut bouleverser l’existence ; mais aucune de ces choses ne prouve à elle seule que l’être humain est devenu transparent à la grâce. Sans humilité, le phénomène mystique risque de devenir un instrument de complaisance spirituelle.
Mariam utilise une image particulièrement expressive :
« Entre Jésus et l’orgueilleux, il y a l’épaisseur d’une montagne. Entre Jésus et l’âme humble, il y a l’épaisseur de la mousseline la plus fine. »
L’humilité n’est donc pas pour elle une humiliation maladive ni le mépris de soi. Elle est la vérité de l’être créé devant Dieu : reconnaître que l’on ne se donne pas à soi-même l’existence, la lumière et l’amour, afin de pouvoir les recevoir. Se faire « petit rien » ne signifie pas s’anéantir psychologiquement ; cela signifie renoncer à occuper tout l’espace pour que l’Esprit puisse le remplir.
Mangalore : une Arabe de Galilée aux portes de l’Inde
En 1870, Mariam quitte Pau avec un petit groupe de carmélites pour participer à la fondation d’un Carmel à Mangalore, sur la côte occidentale de l’Inde. Cette fondation est liée aux projets missionnaires de l’époque et à l’action de mère Véronique de la Passion.
Le voyage est long, éprouvant, et plusieurs religieuses meurent en route. La petite Galiléenne, qui a déjà traversé tant de frontières, découvre encore un nouveau monde, un nouveau climat et de nouvelles cultures. Son existence devient alors, bien avant que l’expression ne soit employée dans l’Église, une expérience concrète de catholicité : née dans une Église orientale arabe, entrée dans un ordre latin en France, elle participe à une fondation en Inde sans renier aucune de ses appartenances.
Elle prononce sa profession religieuse à Mangalore le 21 novembre 1871. Toutefois, les phénomènes mystiques, les tensions communautaires et les divergences d’interprétation qui les entourent rendent sa situation difficile. Certains responsables doutent de l’origine divine de ses expériences et soupçonnent l’illusion ou l’influence démoniaque. Mariam traverse ainsi une période d’incompréhension spirituelle particulièrement douloureuse.
Elle est finalement renvoyée au Carmel de Pau en 1872. Ce retour pourrait être considéré comme un échec ; pourtant, comme souvent dans sa vie, ce qui paraît une rupture prépare une nouvelle fondation.
Mariam ne cherche pas à bâtir sa réputation ni à imposer l’authenticité de ses expériences. Son obéissance, même au milieu des contradictions, joue un rôle majeur dans le discernement ultérieur de sa personnalité. Elle accepte d’être déplacée, jugée, contredite. Cette attitude ne suffit évidemment pas à prouver la nature surnaturelle de ses phénomènes, mais elle interdit de la réduire trop facilement à une personnalité en quête de prestige : tout, dans sa conduite habituelle, semble au contraire orienté vers l’effacement.
Les phénomènes mystiques : entre témoignage, discernement et foi
La vie de Mariam Baouardy est associée à une concentration exceptionnelle de phénomènes mystiques : extases, stigmates, visions, locutions intérieures, prophéties, lévitations, connaissance de réalités qu’elle ne pouvait apparemment connaître par les voies ordinaires, combats spirituels et transverbération du cœur.
Ces récits proviennent principalement des notes prises par ses compagnes, des archives carmélitaines, des témoignages recueillis dans le cadre de sa cause de béatification et des biographies composées après sa mort. Mariam elle-même, ne sachant guère écrire, n’a pas laissé une œuvre autobiographique comparable au Livre de la vie de Thérèse d’Avila ou à l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux (1873-1897). Sa parole nous parvient donc à travers une médiation : celle des religieuses qui l’ont écoutée, interrogée et observée.
Cette situation impose la prudence. Il est parfois difficile de savoir ce qui reproduit exactement les paroles de Mariam, ce qui les traduit de l’arabe en français, ce qui les reformule, ou ce qui relève du vocabulaire hagiographique de l’époque. La fidélité à sa mémoire exige donc que l’on évite aussi bien le scepticisme automatique que la crédulité sans examen.
Les extases
Mariam entre fréquemment dans des états d’absorption profonde durant lesquels elle paraît soustraite à son environnement immédiat. Certaines extases se produisent pendant la prière, d’autres au travail ou au milieu des occupations ordinaires. Elle chante, improvise des poèmes, parle de l’amour de Dieu, de la Vierge, de l’Église ou de l’Esprit-Saint.
Les témoins sont frappés par le contraste entre son langage quotidien, très simple et imparfait, et la densité spirituelle des paroles prononcées pendant ces états. On peut interpréter cette différence de diverses manières ; pour ses compagnes, elle constitue le signe qu’une intelligence supérieure à la sienne agit en elle.
Les stigmates
À plusieurs reprises, notamment à partir de son séjour chez les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, des plaies apparaissent sur ses mains, ses pieds, son côté ou son front, en relation avec les blessures de la Passion du Christ. Les manifestations sont signalées particulièrement autour des vendredis et durant le temps pascal.
La stigmatisation occupe une place ancienne dans la mystique chrétienne occidentale, depuis François d’Assise (vers 1181-1226) jusqu’à de nombreuses figures plus récentes. Elle ne constitue pourtant jamais, pour l’Église, une preuve automatique de sainteté. Celle-ci se juge d’abord à la pratique des vertus, tandis que les phénomènes corporels doivent être examinés avec prudence.
La transverbération
La tradition carmélitaine donne une importance particulière à la transverbération, expérience intérieure symbolisée par la blessure du cœur, dont Thérèse d’Avila fournit la description la plus célèbre. Mariam aurait vécu une expérience analogue, ressentant son cœur comme traversé par un trait d’amour divin.
Après sa mort, son cœur fut prélevé et examiné. Des médecins signalèrent une lésion qui leur parut ancienne et difficile à expliquer. Il est conservé au Carmel de Pau. De tels constats ne permettent pas à eux seuls de démontrer une causalité surnaturelle ; ils appartiennent néanmoins au dossier historique et médical constitué autour de Mariam. La foi donne à cette blessure une signification spirituelle, mais la théologie catholique n’oblige personne à tenir un phénomène mystique particulier pour scientifiquement inexplicable.
La lévitation et les visions
Plusieurs carmélites affirment avoir vu Mariam élevée au-dessus du sol, notamment près d’un arbre dans le jardin du Carmel de Pau. D’autres rapportent ses visions du Christ, de la Vierge, des anges ou de saints. Là encore, nous dépendons de témoignages religieux issus d’un milieu où l’existence de tels phénomènes est considérée comme possible.
L’essentiel n’est peut-être pas de trancher chaque récit comme s’il s’agissait d’un procès entre croyance et incroyance. La question spirituelle décisive est de savoir ce que ces expériences produisent. Chez Mariam, elles ne conduisent ni à la domination d’autrui, ni à la constitution d’un groupe de disciples soumis à sa personne, ni à l’enrichissement, ni à l’exaltation de son propre rôle. Elles la ramènent constamment à l’obéissance, au travail et à l’humilité. C’est ce fruit qui, dans la tradition chrétienne, constitue le principal critère de discernement.
La spiritualité de l’Esprit-Saint
S’il fallait désigner le centre théologique de la spiritualité de Mariam, il faudrait probablement parler de sa relation à l’Esprit-Saint. Bien avant que le renouveau pneumatologique du XXᵉ siècle ne rappelle avec force la place de la troisième personne de la Trinité, la petite carmélite insiste sur la nécessité d’invoquer l’Esprit, de se laisser guider par lui et de lui abandonner l’intelligence comme le cœur.
L’une des prières qui lui sont attribuées commence ainsi :
« Esprit-Saint, inspirez-moi ;
Amour de Dieu, consumez-moi ;
au vrai chemin conduisez-moi.
Marie, ma Mère, regardez-moi ;
avec Jésus, bénissez-moi ;
de tout mal, de toute illusion,
de tout danger, préservez-moi. »
Une autre formulation, transmise dans la tradition carmélitaine, développe la même aspiration :
« Esprit-Saint, venez, éclairez-moi pour trouver la source où je dois me désaltérer. Venez, ma consolation ; venez, ma joie ; venez, ma paix, ma force, ma lumière. »
Cette insistance plonge ses racines dans la tradition orientale. Dans la liturgie byzantine, l’invocation de l’Esprit-Saint occupe une place centrale ; l’Orient chrétien insiste particulièrement sur l’épiclèse, c’est-à-dire sur l’appel adressé à l’Esprit pour qu’il descende, sanctifie et transforme. Mariam apporte au Carmel latin quelque chose de cette sensibilité orientale : Dieu n’est pas seulement celui que l’intelligence cherche ou que la volonté décide de servir ; il est le souffle vivant qui visite l’être, l’éclaire et le met en mouvement.
Elle compare l’être humain sans l’Esprit à une graine privée de soleil et d’eau. Tout est peut-être présent en puissance, mais rien ne peut germer. L’Esprit ne vient pas ajouter un ornement facultatif à la vie chrétienne : il est celui qui rend possible la naissance intérieure.
Le pape François insista précisément sur cette dimension lors de sa canonisation :
« Pauvre et sans instruction, elle savait conseiller les autres et donner des explications théologiques avec une extrême clarté, fruit de son dialogue constant avec l’Esprit-Saint. »
Cette affirmation ne signifie pas que Mariam possédait une science théologique au sens universitaire. Elle suggère plutôt qu’une intelligence spirituelle peut naître de l’expérience, de la prière et d’une fréquentation intérieure du mystère, même chez une personne privée de formation scolaire. Homélie de canonisation du pape François
Le « petit rien » : une métaphysique vécue de l’humilité
Mariam aime se désigner comme le « petit rien ». Cette expression pourrait sembler relever d’une spiritualité de l’effacement excessif, voire d’une dévalorisation de la personne. Il faut pourtant l’entendre à l’intérieur de la tradition mystique chrétienne.
Le « rien » de Mariam n’est pas le néant nihiliste. Il n’affirme pas que l’existence humaine serait méprisable ou dépourvue de valeur. Il exprime la reconnaissance que l’être humain ne se suffit pas à lui-même et qu’il ne devient pleinement lui-même qu’en se recevant d’un autre. Plus l’ego cesse de se prendre pour le centre absolu, plus la personne peut devenir disponible à la présence divine.
Cette intuition rejoint, avec son propre langage, aussi bien le nada de Jean de la Croix que le détachement de Maître Eckhart (vers 1260-vers 1328). Chez le mystique rhénan, l’âme doit devenir « libre de Dieu » en tant qu’objet qu’elle voudrait posséder, afin de laisser Dieu naître en elle. Chez Jean de la Croix, le chemin du « rien » dépouille l’être de ses attachements pour le conduire au Tout. Chez Mariam, ce mouvement prend la forme d’une simplicité enfantine : elle ne construit pas une doctrine du néant spirituel ; elle veut seulement être assez petite pour ne pas faire obstacle.
L’humilité devient alors une forme de connaissance. L’orgueil enferme l’être humain dans l’image qu’il produit de lui-même ; l’humilité lui permet d’accueillir la vérité. Elle ne consiste pas à nier ses dons, mais à reconnaître leur origine et leur finalité. Le don n’est pas possédé pour soi : il est reçu afin d’être transmis.
C’est pourquoi Mariam se méfie tant de l’admiration suscitée par ses extases. Elle sait que la recherche du merveilleux peut devenir l’une des formes les plus subtiles de l’orgueil religieux. On peut renoncer aux richesses matérielles tout en s’attachant passionnément à l’idée d’être choisi, illuminé ou supérieur. La véritable pauvreté spirituelle consiste alors à ne pas s’approprier même les grâces reçues.
Bethléem : le retour à la Terre sainte
À Pau, Mariam nourrit le désir de fonder un Carmel en Terre sainte. Ce projet rencontre le soutien décisif de Berthe Dartigaux (1832-1908), riche bienfaitrice paloise, qui finance une grande partie de l’entreprise. Après de nombreuses démarches auprès des autorités ecclésiastiques, un groupe de carmélites quitte la France en août 1875 et arrive à Bethléem le 11 septembre 1875.
Pour Mariam, ce retour possède une signification immense. Elle retrouve la langue arabe, les paysages de son enfance et le christianisme oriental dont elle est issue. Elle devient aussi l’intermédiaire indispensable entre les religieuses françaises, les ouvriers arabes et la population locale. Celle que l’on pouvait considérer en France comme une sœur converse peu instruite devient ici interprète, médiatrice et responsable pratique.
La construction du Carmel est établie sur la colline dite de David, face aux paysages de Bethléem. Mariam participe activement à la conception du monastère. Selon la tradition, elle souhaite un bâtiment circulaire, en souvenir de la tour de David. Elle surveille les travaux, discute avec les artisans et résout les difficultés quotidiennes. La contemplative se révèle étonnamment concrète : chez elle, l’expérience mystique ne détourne pas de la matière ; elle conduit à porter des pierres, organiser un chantier, négocier et bâtir.
Le Carmel est inauguré avant même que l’ensemble des travaux soit achevé. Mariam forme également le projet d’une fondation à Nazareth, qui ne sera réalisée qu’après sa mort. Elle contribue enfin à attirer l’attention sur le site d’Emmaüs-Nicopolis, aujourd’hui Amwas, qu’elle identifie intérieurement comme le lieu de la rencontre du Christ ressuscité avec les deux disciples. Le terrain sera acquis grâce à Berthe Dartigaux et confié plus tard aux Carmélites.
Une fois encore, Mariam relie les lieux fondamentaux de l’Évangile : Bethléem, où le Christ naît ; Nazareth, où il grandit dans le silence ; Emmaüs, où il se révèle à la fraction du pain. Sa géographie devient une théologie.
La mort au milieu du chantier
Le 22 août 1878, alors qu’elle transporte de l’eau ou apporte à boire aux ouvriers du chantier, Mariam tombe dans un escalier et se fracture gravement le bras. La blessure s’infecte rapidement ; la gangrène se déclare et gagne l’organisme. La médecine de l’époque ne dispose pas encore des antibiotiques qui auraient peut-être permis de combattre l’infection.
Pendant quatre jours, son état s’aggrave. Elle meurt à Bethléem le 26 août 1878, vers cinq heures du matin, après avoir prononcé, selon ses sœurs, le nom de Jésus.
Elle n’a que trente-deux ans.
Sa mort survient au moment même où le Carmel qu’elle a désiré prend forme. Elle ne verra pas l’achèvement de l’œuvre ; mais l’inachèvement lui-même correspond profondément à sa spiritualité. Mariam ne fonde pas pour posséder, elle commence pour que d’autres continuent. Elle disparaît au milieu du chantier, comme si sa vocation avait été de préparer une demeure sans chercher à s’y installer durablement.
Son corps est enseveli au Carmel de Bethléem. Son cœur, prélevé lors de l’examen pratiqué après sa mort, sera ensuite transféré à Pau, établissant jusque dans ses reliques un lien symbolique entre la Palestine et la France, entre son Orient natal et l’Occident carmélitain qui l’avait accueillie.
Béatification et canonisation : une sainte palestinienne pour l’Église universelle
La cause de béatification de Mariam est introduite en 1927. Elle est déclarée vénérable le 27 novembre 1981, puis béatifiée par le pape Jean-Paul II, Karol Józef Wojtyła (1920-2005), le 13 novembre 1983.
Dans son homélie, Jean-Paul II présente Mariam comme une figure de réconciliation et de paix, particulièrement significative pour la Terre sainte et pour les chrétiens d’Orient. Il voit en elle un témoignage capable de rapprocher les peuples et les traditions, non par un programme diplomatique, mais par une vie désarmée, entièrement offerte.
Le 17 mai 2015, le pape François la canonise place Saint-Pierre avec trois autres religieuses, parmi lesquelles Marie-Alphonsine Danil Ghattas (1843-1927), fondatrice des Sœurs du Rosaire de Jérusalem. Leur canonisation commune revêt une portée historique : deux femmes chrétiennes arabes de Palestine sont proposées le même jour à la vénération de l’Église universelle.
Le pape François déclare alors :
« Sa docilité à l’Esprit-Saint a fait d’elle aussi un instrument de rencontre et de communion avec le monde musulman. »
Il ne faut pas transformer cette phrase en un discours interreligieux artificiellement plaqué sur sa vie. Mariam n’est pas une théoricienne du dialogue des religions au sens contemporain. Elle est une femme arabe ayant vécu au contact quotidien des musulmans, parlant leur langue, partageant une part de leur culture et demeurant profondément fidèle à la foi chrétienne. Son existence montre qu’une identité religieuse forte n’interdit pas la proximité humaine ; elle peut au contraire rendre possible une rencontre sans confusion.
Le miracle retenu pour sa canonisation est la guérison, en 2009, du petit Emanuele Lo Zito, nouveau-né sicilien atteint d’une grave cardiopathie congénitale. Après examen médical et théologique, le décret reconnaissant la guérison attribuée à son intercession est approuvé par le pape François le 6 décembre 2014. Dossier du Carmel sur la canonisation et le miracle reconnu
Mariam est liturgiquement célébrée le 26 août, jour de sa mort, notamment dans l’Église melkite. Dans l’Ordre du Carmel déchaussé, où le 26 août est traditionnellement consacré à la transverbération de sainte Thérèse d’Avila, sa mémoire est généralement fixée au 25 août ; en France, en raison de la fête de saint Louis célébrée ce jour-là, elle est reportée au 30 août.
Une sainte à la rencontre de l’Orient et de l’Occident
Mariam Baouardy est parfois présentée comme un « pont » entre l’Orient et l’Occident. La formule est juste.
Elle est orientale par sa naissance, sa langue, sa culture, sa sensibilité, son appartenance melkite et son enracinement dans la Terre sainte de Palestine. Elle devient occidentale par son entrée dans un ordre latin, par sa formation carmélitaine en France et par les communautés européennes au sein desquelles elle vit. Mais elle ne cesse jamais d’être l’une pour devenir exclusivement l’autre.
Son parcours montre qu’une personne peut appartenir à plusieurs espaces spirituels sans perdre son centre. Mariam n’abandonne pas son identité arabe en entrant au Carmel ; elle enrichit le Carmel de ce qu’elle porte. Inversement, la tradition thérésienne ne lui est pas imposée comme un vêtement étranger : elle lui offre un langage et un discernement pour comprendre son expérience.
Elle rappelle ainsi que le christianisme n’est pas né en Europe. Jésus, Marie, les apôtres et la première communauté chrétienne appartiennent à l’Orient méditerranéen. L’arabe n’est pas une langue extérieure au christianisme : il est depuis des siècles une langue de théologie, de prière et de liturgie chrétiennes. Les chrétiens arabes ne sont pas les produits tardifs des missions occidentales ; ils sont les héritiers de communautés anciennes, enracinées dans la région bien avant l’apparition de l’islam et avant que le christianisme ne vienne en Occdident.
La vie de Mariam peut donc contribuer à corriger un double oubli : celui d’un Occident qui imagine parfois le christianisme comme essentiellement européen, et celui d’un Orient contemporain où la profondeur historique de la présence chrétienne est trop souvent méconnue ou fragilisée.
Une femme pauvre dans une histoire écrite par les puissants
L’existence de Mariam possède également une portée sociale. Elle appartient à une catégorie de personnes dont l’histoire conserve rarement la parole : une femme arabe, orpheline, pauvre, migrante, domestique et analphabète.
Elle n’exerce aucune fonction prestigieuse. Elle ne publie aucun livre. Elle n’occupe aucune chaire. Elle ne dirige officiellement ni diocèse ni institution. Même au Carmel, elle demeure sœur converse. Pourtant, son influence traverse les frontières et les générations.
Cela ne signifie pas que l’ignorance doive être idéalisée ou que la formation intellectuelle soit inutile. La tradition chrétienne a besoin de théologiens, d’historiens et d’exégètes. Mais Mariam rappelle que la connaissance de Dieu ne se confond pas avec l’accumulation d’un savoir sur Dieu. Une personne peut maîtriser le langage religieux tout en demeurant spirituellement fermée ; une autre peut manquer de mots et posséder une intelligence très profonde des mouvements du cœur.
Il y a là quelque chose de profondément évangélique. Le Magnificat ne proclame-t-il pas que Dieu renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles ? La vie de Mariam manifeste cette inversion : celle qui ne compte guère aux yeux du monde devient une parole pour l’Église universelle.
Sa canonisation ne doit toutefois pas servir à sanctifier passivement toutes les souffrances sociales qu’elle a subies. La pauvreté, la condition domestique, le mariage imposé, les violences et les déplacements ne sont pas des biens en eux-mêmes. La sainteté ne consiste pas à justifier l’oppression, mais à montrer comment une personne peut sauvegarder sa liberté intérieure au milieu de ce qui cherche à la lui retirer.
Le sens spirituel des blessures
La vie de Mariam est traversée par les blessures : mort précoce des parents, séparation du frère, violence familiale, agression, déracinements successifs, refus communautaires, maladies, contradictions et accident mortel.
Il serait dangereux d’en conclure que la souffrance serait recherchée pour elle-même ou qu’elle constituerait une preuve de prédilection divine. Le christianisme ne vénère pas la douleur en tant que douleur ; il contemple la manière dont l’amour peut traverser la souffrance sans devenir haine.
Le nom religieux choisi pour Mariam, Marie de Jésus Crucifié, ne désigne pas un culte morbide de la croix. La croix chrétienne n’est véritablement comprise qu’à partir de la Résurrection. Elle signifie que Dieu rejoint l’être humain jusque dans la violence, l’abandon et la mort, afin qu’aucune de ces réalités n’ait le dernier mot.
Mariam ne transforme pas ses blessures en titres de gloire personnelle. Elle en fait des lieux de communion avec le Christ et avec ceux qui souffrent. C’est probablement en cela que réside la signification la plus profonde de ses stigmates, quelles que soient les interprétations que l’on donne du phénomène : non pas la reproduction spectaculaire de plaies corporelles, mais le désir de ne pas se séparer de l’humanité blessée.
Mariam aujourd’hui : une figure pour la paix en Terre sainte
La canonisation de Mariam en 2015 prend une résonance particulière dans une Terre sainte continuellement marquée par les conflits, les déplacements de population, les fractures religieuses, les revendications nationales et les blessures de la mémoire.
Il serait abusif de lui attribuer rétroactivement des positions politiques précises sur des événements survenus longtemps après sa mort. Mais son identité et son itinéraire ne sont pas pour autant politiquement insignifiants.
Mariam est une chrétienne arabe de Palestine dont la sainteté est reconnue par l’Église universelle, l'église Catholique. Sa seule existence rappelle que la Terre sainte n’est pas seulement le lieu d’un affrontement entre judaïsme, islam et christianisme, Israël et Palestine, Orient et Occident. Elle est aussi la terre de communautés chrétiennes arabes anciennes, parfois devenues numériquement fragiles, mais profondément enracinées dans l’histoire et dans la culture de la région. En Palestine,
Elle montre également que la paix ne peut être seulement l’absence provisoire de guerre. Elle suppose la reconnaissance de la dignité de chacun, le refus de réduire une personne à son appartenance collective, la capacité de faire mémoire sans transformer la mémoire en instrument de vengeance, et l’humilité sans laquelle aucune réconciliation véritable n’est possible.
L’Ordre équestre du Saint-Sépulcre rapporta, après la canonisation, ces paroles du patriarche latin de Jérusalem Fouad Twal (né en 1940) : Mariam et Marie-Alphonsine apparaissent comme des lumières dans une Terre sainte défigurée par les divisions, rappelant qu’elle peut encore porter des fruits de sainteté et d’espérance. Publication de l’Ordre du Saint-Sépulcre consacrée aux canonisations
Son message n’est pas un pacifisme sentimental. Il plonge dans une expérience spirituelle exigeante : la paix commence lorsque l’être humain renonce à faire de lui-même, de sa communauté ou de sa cause un absolu devant lequel tous les autres devraient s’effacer.
Conclusion - La grandeur cachée du « petit rien »
Mariam Baouardy n’a vécu que trente-deux années, mais celles-ci semblent avoir contenu plusieurs existences : l’enfance galiléenne, l’exil égyptien, la condition de domestique, les voyages méditerranéens, le Carmel français, l’aventure indienne et le retour à Bethléem.
On pourrait être tenté de ne retenir d’elle que l’extraordinaire : la gorge tranchée et la mystérieuse guérison, les extases, les stigmates, la lévitation, les visions, les prophéties et la blessure du cœur. Ce serait pourtant manquer ce qu’elle-même considérait comme l’essentiel.
Son véritable message ne réside pas dans le prodige, mais dans l’effacement ; non dans la puissance, mais dans la disponibilité ; non dans la prétention de posséder Dieu, mais dans le consentement à être possédée par son amour. L’extraordinaire n’a de sens, chez elle, que s’il reconduit à l’ordinaire transfiguré : servir, pardonner, construire, prier, porter de l’eau aux ouvriers, accepter d’être incomprise et recommencer après chaque échec.
Mariam appartient pleinement à la tradition du Carmel, mais elle lui apporte la lumière et le souffle de l’Orient chrétien. Elle est melkite et carmélite, arabe et catholique, galiléenne et voyageuse, contemplative et bâtisseuse. Son existence déjoue les catégories trop étroites dans lesquelles nous voudrions parfois enfermer les identités religieuses.
Elle rappelle surtout que l’humilité n’est pas une faiblesse. Elle est une puissance de désencombrement. L’orgueilleux veut remplir le monde de lui-même ; l’humble devient un espace où Dieu, les autres et la réalité peuvent enfin être accueillis.
Celle qui se disait le « petit rien » laisse derrière elle un Carmel à Bethléem, une mémoire toujours vivante en Palestine, en France et en Inde, et une parole adressée à un monde que l’orgueil collectif ne cesse de déchirer. La petite Arabe ne propose ni système politique ni traité de théologie. Elle offre quelque chose de plus élémentaire et peut-être de plus difficile : un cœur désarmé, ouvert au souffle de l’Esprit.
Et c’est peut-être pourquoi, près d’un siècle et demi après sa mort, Mariam Baouardy demeure si actuelle. À ceux qui recherchent le spectaculaire, elle rappelle que la sainteté est humble. À ceux qui opposent l’Orient et l’Occident, elle révèle leur fécondité réciproque. À ceux qui identifient spontanément le monde arabe à l’islam, elle restitue la profondeur du christianisme arabe. À ceux qui désespèrent de la Terre sainte, elle montre qu’une terre blessée peut encore produire des fleurs spirituelles.
Le 26 août 1878, au milieu d’un monastère inachevé, Mariam paraît disparaître sans avoir accompli une œuvre à la mesure des grands fondateurs. Pourtant, le chantier qu’elle laisse derrière elle dépasse les murs de Bethléem : c’est celui d’une humanité réconciliée par l’humilité, rendue disponible à l’Esprit et capable de reconnaître, sous les différences de langue, de rite et de culture, la présence d’une même lumière.
Jean-Laurent Turbet
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