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Le Blog des Spiritualités

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"La laïcité à la française n'est pas obsolète", par Roger Dachez, historien, président de l'Institut maçonnique de France.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 6 Avril 2007, 23:39pm

Catégories : #Franc-Maçonnerie

La contribution de Roger Dachez, président de l'Institut maçonnique de France


« 
Le Figaro » poursuit ses grands débats de la présidentielle. Chaque semaine, jusqu'au premier tour, une question est posée. Des experts s'expriment le lundi et le mardi. Les contributions des lecteurs internautes sont publiées le samedi.

Voici le texte de Roger Dachez :

Il arrive que le français soit une langue intraduisible et que des notions, simples et limpides pour les citoyens de l'Hexagone, soient incompréhensibles, ou presque, au dehors. Ainsi du mot « laïcité » dont chacun s'accorde à reconnaître qu'il n'a pratiquement aucun équivalent dans la plupart des langues européennes. S'agirait-il, en l'espèce, d'une limite inhérente à l'esprit de nos voisins ou d'un nouvel exemple de ces singularités françaises qui agacent parfois si prodigieusement nos partenaires, en Europe comme aux États-Unis ?
 
Une fois de plus, au-delà des plaidoyers faciles et des postures, il appartient peut-être à l'histoire de nous éclairer.
 
Au décours du XVIIe siècle, comme le rappelait jadis Paul Hazard, la « crise de la conscience européenne », en bouleversant notre vision du monde, de l'histoire et des rapports humains, a ouvert la voie au siècle des Lumières qui a pu à son tour engager la séparation inexorable du civil et du religieux ou, du moins, leur accession à une indépendance relative. L'opinion publique est alors devenue la résultante incertaine et mouvante des convictions privées et non plus l'affichage obligé d'un conformisme communautaire, comme c'était le cas lorsque le rattachement à un groupe social, généralement imposé par la naissance ou la coutume, tenait lieu d'identité personnelle. Cette découverte de l'autonomie du sujet, fondement de la liberté citoyenne, était un préalable nécessaire à l'idée même de laïcité. Mais pourquoi ce mouvement, qui a traversé toute l'Europe, a-t-il connu en France un aboutissement si particulier ?
 
Le long compagnonnage du catholicisme et de la monarchie française en est probablement la raison majeure. La France, « Fille aînée de l'Église », s'est politiquement structurée autour du catholicisme, comme l'Église elle-même avait emprunté les défroques de la Rome antique. Si le roi s'est souvent opposé au pape, et si les évêques de France ont ardemment défendu les « libertés de l'Église gallicane », le couple incestueux du trône et de l'autel ne tolérait pas, en France, de troisième larron. La désastreuse révocation de l'édit de Nantes en administra la preuve consternante - rappelons que juifs et protestants ne furent « tolérés », c'est-à-dire reconnus dans leur existence civile, qu'à la veille de la Révolution.
 
Cependant, dès le milieu du XVIIIe siècle, un autre esprit soufflait déjà dans certains milieux intellectuels. La franc-maçonnerie en fut un exemple, pratiquant dans ses loges l'égalité des frères, quelle que soit leur condition civile, et appelant à une fraternité qui transcendait « les dénominations et confessions qui aident à les distinguer ». Elle s'attira pour cette raison dès 1738 les foudres de Rome qui ignorait à peu près tout de ses rites et de ses usages mais avait bien pressenti son souci de tolérance. Il n'est donc guère étonnant qu'un siècle plus tard on ait retrouvé les francs-maçons français engagés dans un combat désormais sans merci pour l'établissement définitif de la République - la res publica - et la séparation de l'Église et de l'État. Au-delà des célébrations un peu figées du centenaire de la loi de 1905, des discours convenus et des hommages de circonstance, la « laïcité à la française » trouve ses racines bien plus loin : on le voit, elle est liée à l'histoire singulière de notre pays depuis plus de trois siècles.
 
Le plus remarquable est qu'aujourd'hui aucun des protagonistes d'hier ne conteste plus la règle laïque : on a pu entendre des évêques en louer les mérites avec une sincérité touchante et les autorités de la République, quant à elles, entretiennent avec la hiérarchie de l'Église les relations les plus courtoises. Faut-il donc rappeler que la laïcité n'est ni l'anticléricalisme primaire, ni l'hostilité de principes envers les religions, et moins encore la fermeture à toute spiritualité ? C'est la simple volonté de construire un espace commun dont la neutralité est une ouverture à tous, et qui refuse pour cette raison tout particularisme religieux dans la sphère publique. Force est de reconnaître que, depuis un siècle, ce modèle a parfaitement fonctionné et assuré la paix entre toutes les sensibilités philosophiques et religieuses d'un pays dont les citoyens sont pourtant si prompts à s'enflammer pour des idées. Or ce modèle est aujourd'hui contesté de plusieurs côtés.
 
En France d'une part, où l'on propose parfois une « laïcité ouverte », concept énigmatique que l'histoire ne permet pas de comprendre et qui procède surtout d'un étonnant renversement du sens même de l'idée laïque : pour renforcer le pacte citoyen, il faudrait à présent « ouvrir » la cité aux affirmations religieuses en attendant de satisfaire les revendications communautaires qu'elles entraînent inévitablement à leur suite, comme on a déjà pu l'observer au cours des années récentes. Or, au-delà des aspirations spirituelles qui sont supposées les justifier, ces revendications dépassent souvent le domaine proprement religieux et touchent à ces fondamentaux de la République que sont, par exemple, l'universalité de la loi et l'égalité intangible de l'homme et de la femme. Aux partisans un peu étourdis de cette remise en cause, on peut simplement opposer l'esprit des Lumières qui a fondé nos sociétés modernes et dont l'actualité ne se dément pas, et rappeler aussi les convulsions de notre histoire passée.
 
Mais les objections viennent aussi de l'Europe au sein de laquelle notre laïcité française semble parfois bien isolée. Le principal modèle alternatif est celui des pays anglo-saxons où, en lieu et place du principe laïque, on parle de « liberté religieuse ». C'est-à-dire, soulignons-le, de son exact contraire.
 
C'est principalement dans des pays de tradition protestante, où la règle qui dirige la vie privée est celle du libre examen, que paradoxalement se sont édifiées des citadelles communautaires et qu'on y reconnaît à chacun le droit de s'y enfermer ! Mais surtout la liberté religieuse n'a pu éviter, bien au contraire, que des querelles interminables et parfois sanglantes opposent les diverses confessions dont chacune s'efforçait d'occuper à son profit l'espace public. Et pourtant, c'est ce modèle qui semble privilégié dans de nombreux pays d'Europe où l'on ne craint plus de donner aux Églises un statut « d'observateur », c'est-à-dire d'intervenant écouté dans les institutions européennes. Cela signifierait-il que les citoyens de l'Europe, déjà représentés par leurs députés, ne pourraient pas l'être une seconde fois s'ils ne relèvent d'aucune « autorité » religieuse ?
 
On ne peut donc méconnaître les conséquences inquiétantes de cette émergence de l'« homo religiosus » comme modèle du citoyen européen.
 
Révisons notre histoire et réapproprions-nous les principes de la République. La laïcité à la française n'est pas obsolète, on le voit : c'est peut-être même l'avenir d'une Europe tolérante et pacifique.

Roger DACHEZ, président de l'Institut Maçonnique de France.

Source :
Le Figaro


° Pour aller plus loin :

° "Le symbole perdu décodé", d'Alain Bauer & Roger Dachez., sur ce site.
°
"Le Convent du sang", d'Alain Bauer et Roger Dachez., sur ce site.
° 
"Les mystères de Channel Row", d'Alain Bauer et Roger Dachez, sur ce site.
°
"L'invention de la Franc-Maçonnerie", de Roger Dachez, sur ce site.
° Les livres de Roger Dachez, sur le site de la FNAC.
° Renaissance Traditionnelle, la revue.
°
Quel avenir pour la Franc-Maçonnerie, sur ce site.

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