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Le Blog des Spiritualités

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Martin Buber par Emmanuel Lévinas

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 1 Octobre 2005, 23:00pm

Catégories : #Judaïsme, #Buber, #Lévinas, #Hassidisme

Par Emmanuel Lévinas, article publié dans L’Arche n°102, juillet 1965.

Martin Buber vient de mourir à Jérusalem à l’âge de 87 ans.


Ce fut peut être l’un des rares penseurs et écrivains juifs qui appartînt naturellement à la littérature universelle par une œuvre presque entièrement consacrée aux thèmes juifs ; et sa mort affecte les lettres mondiales directement et non seulement par les ombres qu’y projette notre propre deuil.

Sa pensée, partie de la méditation sur les sources juives et le hassidisme, a abordé tous les grands problèmes de notre temps. Elle se proféra, face au monde, avec une liberté et un naturel qui attestèrent la maturité d’un judaïsme revenu résolument à lui-même, mais irrévocablement lié à l’Occident. N’est-ce pas la définition même du sionisme auquel Buber adhéra de bonne heure ?

Que l’Occident n’ait cependant pas tenu les promesses qu’il avait faites à l’Homme, Buber l’a pressenti dès avant les deux guerres mondiales, dès avant le national-socialisme. La crise de notre civilisation - pourtant si chère à son cœur - lui parut tenir à une rupture entre le monde et Dieu, ce qui ne serait pas seulement grave pour la vie profane, réduite à elle-même, mais aussi pour la vie religieuse séparée du monde. Dans un langage moins métaphysique, cela signifie, peut-être, que tout dans notre vie réelle est, au fond, permis ; que rien dans notre vie spirituelle n’est, après tout, sérieux.

Mais l’abîme entre le monde et Dieu serait franchissable. Le monde n’est pas l’Être des philosophies antiques, il est Créature. Jeter un pont par dessus cet abîme serait la tâche qui incombe aux humains. Au sein de la création, au point précis où d’emblée je me trouve - hic et nunc -, je suis ce rapport avec Dieu. Je ne suis pas substance, je suis rapport ! L’homme est pont, comme le voulait Nietzsche, passage, dépassement. Ressentir dans cette présence concrète au monde une élévation du monde, faire jaillir les étincelles de là-bas assoupies ici, les recueillir et les ramener à l’Ardeur originelle dont elles étaient descendues ; ou, plus simplement - mais ceci n’est pas moins miraculeux -, exalter les instants, voilà d’après Buber l’existence hassidique, voilà l’existence. Exister, ce n’est donc pas se trouver jeté et délaissé dans l’absurde, comme le penseront bientôt certains philosophes de l’existence parmi lesquels, pour d’autres raisons, on aurait pu ranger Buber si, toutefois, un philosophe pouvait jamais se ranger.

Les disciples de Buber - et non les moindres - contestent que cette sagesse corresponde au message du hassidisme historique. Mais la valeur intrinsèque de l’expérience que Buber mit en œuvre demeure. Elle n’est pas invention d’intellectuel et rejoint, d’une façon frappante, les intuitions de grands contemporains : les instants transfigurés par la ferveur - et tous les instants s’ouvrent à cette magie naturelle au point qu’aucun d’entre eux n’est plus privilégié -, ne sont-ce pas les printemps sans cesse renouvelés de la durée bergsonienne ?

Mais cette aptitude de vivre religieusement - qui ne coïncide pas toujours avec la vie selon une religion - n’a jamais signifié pour Buber l’enthousiasme mystique. Enthousiasmée, possédée par un dieu, l’âme personnelle se perd. Le contact du Divin aux instants exaltés est pour Buber rencontre et dialogue. L’instant ne se dépasse pas dans l’impersonnel, mais dans l’inter-personnel ; les personnes qui se parlent se confirment uniques, irremplaçables.

Dialogue, rencontre : personne n’a donné à ces mots plus de force que Buber, même si la large circulation qu’ils eurent les a beaucoup usés. La méditation sur le hassidisme annonçait l’orientation de la pensée proprement philosophique de Buber. Le Je et le Tu, publié au lendemain de la première guerre mondiale (traduit en français avec une préface admirative de Bachelard), suivi de toute une série d’œuvres de style rigoureusement universitaire - réunies en partie par l’auteur sous le titre suggestif de Vie dialogale -, exerce depuis plus de quarante ans une influence considérable. Elle apporte dans la philosophie une note nouvelle qui s’accorde avec celle que fit entendre en France le Journal métaphysique de Gabriel Marcel - les deux philosophes s’ignoraient d’ailleurs au moment où la même pensée les hantait.

Le dialogue et l’appel au dialogue, le discours opposé à la violence, tout cela n’est certes pas nouveau dans l’humanisme occidental. Le discours ne fait-il pas sortir chacun de son domaine privé où toutes les haines mûrissent ? Le langage, toujours déjà universel et raisonnable, met fin à la violence des individus. Depuis Platon, on pense ainsi en Europe. Cette pensée dessina la triomphale voie de Hegel qui nous faisait reconnaître, dans l’institution d’un droit universel et d’un État homogène, l’aboutissement du dialogue. Mais cette voie ne mène-t-elle pas plus loin ? De l’État à l’étatisme totalitaire ?

Pour Buber, l’essence du dialogue est ailleurs. Ni dans les idées universelles communes aux interlocuteurs, ni dans les idées que l’un se fait de l’autre, mais dans la rencontre même, dans l’invocation, dans le pouvoir qu’a le Moi de dire Tu. Buber raconte que tout jeune, il ne comprenait déjà pas qu’on puisse parler de Dieu alors que Dieu est, uniquement et par excellence, Celui à qui on parle. Dans ce sens, toute rencontre est accès au divin, une interpellation antérieure au savoir, une prière précédant la théologie. Buber affirme l’irréductibilité de la relation qui s’institue ainsi. Il insiste sur la priorité métaphysique de cette relation, conditionnant toutes les autres. Le message personnaliste d’Israël venait jusqu’alors se couler avec peine dans la philosophie cosmologique et logique de l’Occident. Et voici que la relation interpersonnelle appelée « je-tu » par Buber ne doit plus de comptes aux concepts de la Nature et de la « Conscience transcendantale » ! Voici que la relation morale du dialogue et de l’invocation devient l’intelligibilité même ! Et voici que toute notre lutte pour la dignité de la personne et pour la justice due à Autrui n’est plus ni folie, ni même idéalisme, mais la pierre angulaire de la réalité la plus réelle !

Dès lors se précise la position de Buber à l’égard de l’Histoire. Le discours cohérent au sens hégélien (ou spinoziste) impose une histoire qui se déroule comme un destin rationnel. Les personnes l’accomplissent de gré ou de force. Elles subissent le jugement objectif des événements. L’Histoire les juge. Le Jugement de l’Histoire s’érige en Jugement dernier sans recours possible. Saint Paul, pour qui toute autorité politique reflète une volonté divine, porterait, d’après Buber, la responsabilité de cette vision. Buber l’appelle « apocalyptique ». Il lui oppose une philosophie « prophétique » de l’Histoire. Derrière l’avenir annoncé par le prophète, il perçoit une alternative. L’homme peut choisir son avenir. C’est à lui de répondre. Le dialogue domine ainsi le déterminisme des événements. La personne juge l’histoire. Tout l’essentiel de l’être se joue entre personnes. Tout est Rencontre. Buber pense que telle est la vérité du judaïsme et que la Bible ne relate que la Rencontre par excellence.

Philosophe du dialogue, Buber en eut aussi la maîtrise. Partout où le portait sa longue vie itinérante, il trouvait à qui parler. Il eut aussi le don de langues, comme si la nature avait voulu contribuer à sa vocation d’interlocuteur. Son français, notamment, était nuancé et précis. La traduction de la Bible hébraïque en allemand, commencée en collaboration avec Franz Rosenzweig, continuée après la mort de ce dernier en 1929 et achevée il y a quelques années à Jérusalem, n’est pas seulement un monument de poésie et de prose allemande. Elle rappelle au monde que l’Ancien Testament n’est ni ancien, ni testament.

Aux chrétiens qui considéraient le judaïsme comme un anachronisme, aux rationalistes qui le prenaient pour une survivance fossilisée à laquelle l’antisémitisme seul rendait quelque actualité expliquant notre lutte pour l’émancipation en Europe ou pour un État en Palestine, Martin Buber a révélé à travers cette Bible lue sans références à son prétendu accomplissement une civilisation juive raffinée, vivante et complète. L’a-t-il révélée aussi aux philologues qui se sont habitués à ne voir aux sources juives d’autre embouchure que la mer morte des problèmes archéologiques ? Je ne sais.

La jeune génération peut reprocher au personnalisme de Buber son caractère parfois éthéré, son spiritualisme insuffisamment tendu sur les rudes questions de l’homme qui, dans tous les sens du terme, a sa vie à gagner ; elle peut rester insensible aux sortilèges d’un langage où le poétique se mêle au conceptuel, ou elle peut s’en irriter ; elle peut être choquée par l’aveuglement de Buber à l’endroit des profondeurs où, selon l’expression d’un Juif américain, seul le rite peut descendre ; elle peut critiquer Buber d’avoir séparé son hassidisme des disciplines rabbiniques ou de ne pas l’avoir interprété en accord avec les textes qui le transmettent ; elle peut s’effrayer du dialogue que Buber a voulu pratiquer même là où il n’y avait pas d’interlocuteur et d’avoir ainsi combattu en Israël pour des concessions au monde arabe sans se soucier de prudence ; elle peut enfin s’étonner des complaisances qu’eut Buber pour des aspects du christianisme à jamais étrangers aux Juifs, fussent-ils les plus ouverts sur l’Église d’aujourd’hui, les moins oublieux du secours que les fils de l’Église les meilleurs leur prêtèrent pendant les années terribles, fussent-ils les plus reconnaissants à la mémoire de Pie XI et de Jean XXIII.

En fait, tous ces jeunes (et moins jeunes) critiques, Buber les a, dans un certain sens, engendrés. À l’aube du XXe siècle, par delà toute théologie et toute culture nationale d’une orthodoxie ou d’un sionisme étroits, Buber avait abordé le judaïsme post-chrétien, notre judaïsme de Juifs, comme une civilisation vivante ; il l’installa comme commensal à part entière au symposium du monde moderne. Seul Edmond Fleg en France - et en toute indépendance - osa une entreprise semblable. Toutes les études juives entreprises depuis lors, et jusqu’à André Neher et ses amis et disciples, tous ces travaux qui rompent avec la « science du judaïsme » purement philologique de naguère, demandent aux sources bibliques, talmudiques et cabalistiques aussi un enseignement et une nourriture, toute cette quête de pensée et de vérité est redevable sinon aux idées mêmes de Buber, du moins à cette attitude nouvelle qu’il a adoptée avec tant de liberté, de présence et de grâce.

Sa voix n’a jamais eu d’accents provinciaux, sa langue ne se ressent d’aucun patois. L’envergure de son propos l’éloignait des intérêts locaux. Prophète ? Faux-prophète ? Laissons ces titres excessifs. Ce fut un grand seigneur du verbe. Avoir su parler en Juif du judaïsme comme il a parlé est, sans conteste, la grande merveille de cette vie et, comme l’apparition d’Edmond Fleg en France, le miracle de l’histoire intellectuelle juive de cent dernières années. À nos discours c’est encore Buber qui, au sens le plus précis du terme, donnait le ton. Tous ses critiques - tous ceux à qui il paraissait trop ancien ou, mieux, trop vieux, ou insuffisamment radical ou insuffisamment scientifique ou insuffisamment conséquent - devront le reconnaître en écoutant le silence qui vient de se faire.


Emmanuel Lévinas

Extrait de L’Arche n° 567-568, juin-juillet 2005 Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com Reproduction autorisée sur internet avec les mentions ci-dessus.
Source :
L'Arche

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