À la Grande Mosquée de Paris, le Jardin oriental-islamique de Kamel Louafi, un paradis entre Orient et Occident
La Grande Mosquée de Paris accueille, du 17 septembre au 15 octobre 2026, une exposition photographique consacrée au Jardin oriental-islamique de Berlin, œuvre majeure de l’architecte paysagiste franco-algérien Kamel Louafi. Présentée dans la salle Émir Abdelkader, en partenariat avec Dzdia, cette exposition invite à découvrir bien davantage qu’une remarquable réalisation d’art paysager : elle permet d’entrer dans un espace où l’architecture, l’eau, la végétation, la lumière et l’ornementation composent une méditation sur l’unité, la beauté du monde créé et la rencontre des cultures.
Kamel Louafi, un paysagiste entre l’Algérie et l’Allemagne
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Né à Batna, en Algérie, Kamel Louafi étudie d’abord la topographie avant de travailler, jusqu’en 1979, dans le cadre d’un projet algéro-allemand consacré à l’inventaire forestier des Aurès. Il rejoint ensuite Berlin-Ouest, où il étudie l’architecture du paysage à l’Université technique de Berlin entre 1980 et 1986.
Son parcours professionnel témoigne très tôt d’une volonté de faire dialoguer les cultures. Il participe notamment, en tant que chef de projet au sein du cabinet MKW, à l’aménagement des jardins du Musée juif de Berlin conçu par Daniel Libeskind, ainsi qu’à ceux de l’école juive Heinz-Galinski, œuvre de l’architecte israélien Zvi Hecker (1931-2023). Après avoir fondé son propre bureau à Berlin en 1994, il réalise des jardins, des parcs et de grands espaces publics en Allemagne, en Algérie, au Koweït et à Abou Dhabi. Son travail se déploie ainsi de Berlin à Biskra, de Hanovre à Kassel, de Brême à la mosquée Cheikh-Zayed d’Abou Dhabi.
Cette trajectoire personnelle et artistique explique largement la place occupée, dans son œuvre, par la rencontre de l’Orient et de l’Occident. Kamel Louafi ne juxtapose pas deux univers qui demeureraient étrangers l’un à l’autre : il cherche plutôt à retrouver les circulations, les influences et les correspondances qui les unissent depuis des siècles.
Un jardin né de la nécessité du dialogue
Le Jardin oriental-islamique de Berlin est conçu dans un contexte particulièrement lourd. Après les attentats du 11 septembre 2001, les crispations identitaires, la méfiance envers les musulmans et les discours présentant les civilisations comme nécessairement antagonistes se développent en Europe comme ailleurs. Au cœur de cette période troublée, l’idée d’un jardin capable de faire connaître la civilisation islamique et de contribuer à un dialogue interculturel prend une signification particulière.
Le projet est réalisé dans les Gärten der Welt, les « Jardins du monde », situés dans le quartier berlinois de Marzahn. Cet ensemble, initialement ouvert en 1987 à l’occasion du 750ᵉ anniversaire de Berlin, accueille progressivement plusieurs jardins inspirés de grandes traditions culturelles et spirituelles : jardins chinois, japonais, balinais, coréen, chrétien, juif, italien et oriental-islamique. Il ne s’agit donc pas d’un simple parc d’agrément, mais d’un lieu où l’art des jardins devient un langage universel, permettant à chaque civilisation de donner à voir sa conception de la nature, du temps, de l’harmonie et de la place de l’être humain dans le monde.
Inauguré en juillet 2005, le jardin de Kamel Louafi a été élaboré avec le concours de l’historien marocain des jardins Mohammed El Faïz. Un « Salon des réceptions », également dessiné par Kamel Louafi, est venu compléter l’ensemble en 2007. Le jardin constitue aujourd’hui l’un des espaces les plus emblématiques des Gärten der Welt. Le site officiel des Jardins du monde en présente précisément l’architecture et les différentes essences végétales.
Le jardin comme image du Paradis
Le mot « paradis » possède lui-même une histoire intimement liée à celle du jardin. Il provient du vieux perse pairi-daēza, désignant un espace clos ou entouré d’un mur, avant de passer dans le grec paradeisos. Dans les traditions biblique et coranique, le jardin devient l’une des images privilégiées de la demeure bienheureuse, du monde réconcilié et de la proximité divine.
Le Jardin oriental-islamique de Berlin reprend la forme du jardin clos, protégé du tumulte extérieur par un mur de quatre mètres de hauteur. Le visiteur ne découvre donc pas immédiatement l’espace intérieur : il doit franchir un seuil et passer par le Salon des réceptions avant d’accéder au jardin proprement dit. Cette progression possède une force symbolique évidente. Elle évoque le passage du dehors vers le dedans, du monde dispersé vers un centre ordonné, du bruit vers le silence et de l’agitation vers la contemplation.
Le jardin se déploie sur une cour de 63 mètres sur 38, divisée géométriquement en quatre parties égales. En son centre se trouve une fontaine d’où partent quatre canaux. Cette composition reprend le modèle persan du chahâr-bâgh, littéralement le « jardin en quatre parties », que l’on retrouve, sous des formes diverses, dans les jardins d’Iran, d’Asie centrale, de l’Inde moghole, du Maghreb et de l’Andalousie.
Kamel Louafi relie explicitement ces quatre cours d’eau à la description coranique du Paradis :
« Voici la description du Paradis promis à ceux qui craignent Dieu : il y aura là des fleuves dont l’eau est incorruptible, des fleuves de lait au goût inaltérable, des fleuves de vin, délice pour ceux qui en boivent, et des fleuves de miel purifié. »
— Coran, sourate 47, verset 15.
L’eau, le lait, le vin et le miel deviennent ainsi les quatre expressions d’une même abondance spirituelle. Le vin dont parle ici le Coran n’est évidemment pas celui de l’ivresse terrestre : il appartient à l’ordre paradisiaque et, selon la sourate 37, ne provoque « ni trouble ni ivresse ». Les quatre fleuves figurent les sources de la vie, tandis que la fontaine centrale désigne l’origine unique dont procède la multiplicité.
La géométrie, expression visible de l’unité
Dans le jardin islamique, la géométrie ne constitue pas un simple procédé décoratif. Elle manifeste un ordre intelligible. La répétition des formes, les symétries, les correspondances et la division équilibrée de l’espace rendent sensible l’unité qui traverse la diversité du monde.
Le centre n’écrase pas les différentes parties du jardin : il les organise et les relie. De même, l’unité divine n’abolit pas la pluralité de la création, mais lui donne son principe, sa mesure et son harmonie. Le jardin peut alors être lu comme une cosmologie rendue visible, un monde en réduction dans lequel l’eau, la terre, l’air, la lumière, les plantes et l’œuvre humaine sont accordés les uns aux autres.
Cette dimension est essentielle dans le projet de Kamel Louafi. Le jardin n’est pas la reproduction archéologique d’un modèle ancien, ni la transposition artificielle d’un jardin marocain ou persan en territoire allemand. Il reprend des principes communs aux différentes traditions paysagères du monde islamique et les adapte au climat, au sol et à la végétation de Berlin. Comme le souligne la revue spécialisée Landezine, il représente symboliquement les nombreux pays, de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Inde, dans lesquels l’islam a donné naissance à des formes diverses d’art des jardins.
Eau, couleurs, parfums et végétation
Dans cette architecture ordonnée, la nature demeure profondément vivante. Les parterres associent plantes ornementales et espèces utiles, conformément à une tradition dans laquelle la beauté n’est pas séparée de la fécondité. Grenadiers, oliviers et palmiers côtoient jasmins, lauriers-roses, géraniums, lilas et magnolias. Le gainier, ou arbre de Judée, se distingue par sa floraison rose pourpre apparaissant directement sur le bois avant même la venue des feuilles.
Le jardin sollicite ainsi tous les sens. Le murmure de l’eau accompagne la marche, les fleurs offrent leurs couleurs, le jasmin et le bois de cèdre diffusent leurs parfums, tandis que les galeries ménagent une alternance d’ombre et de lumière. Le jardin islamique ne s’adresse pas seulement à l’intelligence qui en perçoit l’ordonnance : il enveloppe le corps et éveille la sensibilité.
L’expérience proposée n’est pourtant pas celle d’une consommation immédiate du spectacle. Le jardin invite à ralentir, à demeurer, à laisser progressivement apparaître les relations qui unissent ses différentes parties. Il propose une pédagogie de l’attention, particulièrement précieuse dans un monde dominé par l’accélération et la saturation des images.
Un million trois cent mille pièces de mosaïque
L’ornementation du jardin a fait l’objet d’un travail considérable. Les murs et les galeries sont revêtus de zelliges, ces mosaïques de céramique caractéristiques de l’art marocain. Environ 1,3 million de pièces auraient été nécessaires à leur réalisation. Les décors associent formes géométriques, motifs végétaux, arabesques et éléments calligraphiques, auxquels s’ajoutent le bois peint, le stuc sculpté et la pierre.
Des artisans marocains de l’entreprise Andalous Design ont participé à cette réalisation, faisant du jardin le fruit d’une collaboration internationale entre concepteurs allemands, architecte franco-algérien, historien marocain et artisans venus notamment de Fès. Le Salon des réceptions, couvert d’une coupole de verre, prolonge cet univers par ses colonnes ornées de mosaïques, ses chapiteaux sculptés et ses décors de cèdre. La lumière traversant la coupole anime l’architecture et transforme sans cesse la perception de l’espace. Grün Berlin souligne la qualité exceptionnelle de cet ensemble architectural et artisanal.
Les arabesques n’ont ici rien d’un ornement ajouté après coup. Par leur déploiement potentiellement infini, elles suggèrent une création dont les formes se renouvellent sans épuiser leur principe. Elles expriment la fécondité de l’unité et font de la surface décorée un espace de contemplation.
D’Alep à Berlin, le voyage des formes
Kamel Louafi décrit son jardin comme le terme provisoire d’un grand voyage culturel qui commence à Alep, passe par Ispahan, Kairouan, Tlemcen et Marrakech, atteint les jardins de l’Alhambra en Andalousie, avant de parvenir jusqu’à Berlin. Ce cheminement ne correspond pas seulement au déplacement de modèles architecturaux : il raconte la circulation des hommes, des connaissances, des techniques et des sensibilités.
Les formes voyagent, se transforment et s’enrichissent au contact de nouveaux territoires. Le jardin berlinois rassemble ainsi des mémoires persanes, arabes, berbères, andalouses et européennes sans les enfermer dans une identité figée. Il rappelle que les civilisations ne sont jamais des blocs clos, mais des réalités vivantes, constituées par des échanges, des transmissions et des métamorphoses.
À Berlin, ville longtemps divisée puis réunifiée, un tel jardin possède une résonance particulière. Il ne nie ni les différences ni les blessures de l’histoire, mais propose un lieu où celles-ci peuvent être traversées par la beauté. En cela, il est bien, selon les mots de son créateur, « un pont entre les cultures, un paysage de mémoire et de poésie où se rencontrent l’Orient et l’Occident ».
Une exposition à découvrir à la Grande Mosquée de Paris
L’exposition présentée à la Grande Mosquée de Paris offre une occasion privilégiée de découvrir cette œuvre sans se rendre à Berlin, à travers un parcours photographique qui permet d’en observer l’architecture, les perspectives, les jeux d’eau, la végétation et la richesse ornementale.
Le choix de la Grande Mosquée de Paris comme écrin de cette présentation prend tout son sens. Avec son jardin, ses galeries, ses mosaïques, ses boiseries et son patio, la Mosquée offre elle-même un témoignage exceptionnel de cet art qui associe la beauté sensible à l’intériorité spirituelle. Les images du jardin berlinois entrent ainsi en correspondance avec le lieu qui les accueille, dans un véritable dialogue de formes, de couleurs et de lumière.
L’exposition nous rappelle surtout qu’un jardin peut être bien davantage qu’un espace de loisir. Il peut devenir une représentation du cosmos, une invitation au retour vers le centre et une école de paix. À travers l’œuvre de Kamel Louafi, l’art des jardins retrouve l’une de ses vocations les plus anciennes : rendre perceptible, au cœur même de la ville, la promesse d’un monde accordé.
Jean-Laurent Turbet
Informations pratiques
Exposition « Le Jardin Oriental-Islamique de Berlin » de Kamel Louafi
Du 17 septembre au 15 octobre 2026
Tous les jours de 9 heures à 18 heures, sauf le vendredi
Grande Mosquée de Paris – Salle Émir Abdelkader
Place du Puits-de-l’Ermite, Paris 5ᵉ
Métro : Place Monge, ligne 7 ; Jussieu, ligne 10
L’exposition est comprise dans la visite de la Grande Mosquée de Paris.
Consulter la présentation officielle de l’exposition
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