Entretien avec Pascal Bèfre,
nouveau Grand Maître de la GLTSO
“Si nous ne formons pas des hommes capables de penser par eux-mêmes, la société se fragmentera irrémédiablement”
Élu le 11 avril à la tête de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), Pascal Bèfre m’a fait le plaisir de me recevoir dans la très belle bibliothèque du siège de l’obédience, place Henri Barbusse à Levallois-Perret, pour un entretien d’une rare densité, où se mêlent mémoire vivante de la franc-maçonnerie, réflexion sur les dérives contemporaines et appel à une refondation intellectuelle et morale.
Loin des discours convenus, il propose une vision exigeante, presque inquiète, mais profondément habitée par une espérance : celle de former des hommes libres, capables de penser, d’agir et, finalement, de transmettre du bonheur.
Une obédience née d’une rupture, mais enracinée dans une fidélité.
Lorsqu’il évoque la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, Pascal Bèfre ne se contente pas d’en retracer l’histoire ; il en restitue la tension originelle, presque existentielle, comme si cette naissance portait en elle une leçon toujours actuelle.
En 1913, une structure est créée (La Grande Loge indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises), reconnue par la United Grand Lodge of England, et qui deviendra plus tard la Grande Loge Nationale Française (GLNF).
En 1958, les frères fondateurs créent la Grande Loge Nationale Française Opéra, avant d’adopter en 1982 le nom actuel : Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra.
« La GLTSO, dit-il, c’est l’aboutissement d’une démarche d’indépendance, mais d’une indépendance qui n’est pas une rupture pour rompre, une rupture pour exister contre, c’est une rupture pour rester fidèle à quelque chose qui nous semblait essentiel. »
Ce quelque chose, c’est le Rite Écossais Rectifié, dont l’effacement progressif au sein de la Grande Loge Nationale Française conduit, en 1958, un groupe de frères à quitter le convent.
« Ils sont partis, précise-t-il, parce qu’ils avaient le sentiment qu’il n’y avait plus de place pour le rite qu’ils pratiquaient, et ce n’était pas simplement une question de pratique rituelle, c’était une question de vision spirituelle, de cohérence intérieure. »
Mais pour comprendre ce geste, il faut remonter plus loin encore, jusqu’à ce moment singulier où, en 1913, des frères issus du Grand Orient de France entreprennent de réveiller le Rite Ecossais Rectifié au sein de la loge Le Centre des Amis.
« Il y a là une filiation, insiste Pascal Bèfre, une transmission qui ne s’est jamais totalement interrompue, même si elle a connu des périodes de discrétion, voire d’effacement. »
Aujourd’hui, la GLTSO représente 246 loges, plus de 4 200 frères, répartis en 8 régions, dont une en Italie et une outre-mer.
Pascal Bèfre souligne qu’il n’existe plus aujourd’hui de loges en Thaïlande.
Refuser l’enfermement, choisir l’ouverture.
Ce qui frappe, dans le récit qu’il fait des fondateurs de la GLTSO, c’est leur lucidité : ils auraient pu ériger leur obédience en forteresse rituelle, en bastion identitaire. Ils ont fait exactement l’inverse.
« Ils ont voulu défendre le Rectifié, bien sûr, mais ils ont très vite compris que défendre un rite ne devait pas conduire à s’enfermer dans ce rite, et c’est pour cela qu’ils ont, dès le départ, voulu qu’il y ait plusieurs rites, afin que chacun puisse s’ouvrir, se confronter à d’autres sensibilités, enrichir sa démarche. »
Cette pluralité n’est pas un compromis ; elle est un principe.
« On peut faire une très belle démarche dans un seul rite, dit-il, mais on peut aussi s’enrichir en allant voir ailleurs, et surtout, on ne doit jamais penser que le rite que l’on pratique est “le meilleur”, parce que tous les rites sont bons quand ils sont bien pratiqués. »
Aujourd’hui, plusieurs rites sont pratiqués à la GLTSO, le Rite Ecossais Rectifié (qui est le rite de référence), le Rite Anglais de style Émulation, le Rite Français Traditionnel, le Rite Écossais Ancien et Accepté, le Rite Standard d’Écosse, et le Rite York (plus marginal avec deux loges).
Une initiation au contact des fondateurs.
Son entrée en maçonnerie, en 1992, au Centre des Amis, revêt une dimension presque initiatique au sens historique du terme.
« Quand j’ai été initié, il y avait encore les fondateurs de 1958, et ce n’étaient pas seulement des figures symboliques, c’étaient des hommes avec des parcours extraordinaires, des personnalités très fortes, qui affirmaient leur identité maçonnique avec une grande exigence. »
Il parle notamment de Vincent Planque (GM de 1958 à 1964), Pierre Fano (GM de 1964 - 1968 & 1971 - 1977), ou Pierre Massiou (1968 - 1971 & 1977 - 1980)
Mais au-delà des figures, c’est une phrase qui demeure :
« On m’a dit : “Ne croyez jamais tout ce qu’on vous dit, vérifiez tout par vous-même”, et j’ai trouvé que c’était d’une simplicité désarmante, mais aussi d’une profondeur immense. »
Une universalité assumée contre les replis identitaires.
Le choix du nom même de l’obédience est révélateur de cette philosophie.
« Il n’y a pas “France”, il n’y a pas “national”, et ce n’est pas un hasard, c’est un choix délibéré, parce que les fondateurs voulaient affirmer une dimension universelle, dans un contexte où, paradoxalement, on pouvait se dire universel tout en étant très enfermé dans des logiques territoriales ou culturelles. »
Dans un monde qui, aujourd’hui encore, oscille entre mondialisation et repli, cette intuition apparaît singulièrement actuelle.
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Un homme façonné par la transmission et l’écoute.
Lorsque la conversation glisse vers sa personne, Pascal Bèfre ne cherche ni à construire une image, ni à élaborer un récit héroïque ; il revient, presque simplement, à ce qui l’a constitué.
« Je suis un frère totalement dévoué à la maçonnerie, mais avant tout, j’ai toujours été attiré par elle, sans vraiment savoir pourquoi, et c’est seulement après mon initiation que j’ai appris que mes deux grands-pères étaient eux-mêmes maçons. »
Comme si une filiation invisible s’était révélée a posteriori.
Sa vie profane est évoquée sans détour : père de trois enfants, compagnon depuis quinze ans d’une sœur appartenant à la Grande Loge Féminine de France, il insiste sur un point qui lui tient à cœur :
« Elle a fait sa démarche seule, sans que je l’y pousse, et c’est très important, parce que la maçonnerie est un chemin personnel, qui ne se décrète pas, qui ne se transmet pas comme un héritage familial. »
L’ostéopathie et la maçonnerie : une même logique.
Professionnellement, Pascal Bèfre est ostéopathe, et le parallèle qu’il établit entre sa pratique et la démarche initiatique est éclairant.
« L’ostéopathie, comme la maçonnerie, c’est une vision holistique, c’est-à-dire que l’on ne s’arrête pas au symptôme, on cherche l’origine, on écoute avant d’agir, et une fois que l’on a écouté, que ce soit un patient ou un frère, il faut être capable de prendre une décision, d’agir avec justesse. »
Une éthique de l’écoute qui irrigue manifestement son approche du gouvernement maçonnique.
Une inquiétude lucide face à l’avenir.
Lorsque l’entretien aborde les priorités de son mandat, le ton change imperceptiblement : la sérénité laisse place à une inquiétude assumée.
« Je suis très inquiet pour l’avenir de notre société, parce que la violence prend de plus en plus d’ampleur, et surtout parce que les divisions, qui existent déjà, risquent de s’accentuer dans les décennies à venir, notamment avec les enjeux liés au climat et aux migrations à l’horizon 2040-2050. »
Cette projection n’est pas théorique :
« Nous allons avoir de plus en plus de raisons de nous diviser, si nous ne travaillons pas dès maintenant à recréer du commun. »
Le bonheur comme finalité initiatique.
Enfin, et c’est peut-être là le cœur de sa pensée, Pascal Bèfre introduit une notion rarement mise en avant avec autant de clarté : le bonheur.
« Le chemin spirituel doit amener au bonheur, sinon il y a un problème, et si nous ne sommes pas heureux dans notre démarche, nous ne pouvons pas transmettre ce bonheur à la société. »
Et il conclut, presque comme un rappel essentiel :
« L’obédience doit permettre à chaque frère de trouver un chemin heureux, car c’est à partir de cet équilibre que l’on peut véritablement rayonner. »
Former des esprits libres dans un monde de plus en plus formaté.
Le diagnostic qu’il pose est sévère, presque sans concession :
« Aujourd’hui, les gens ne pensent plus par eux-mêmes, ils pensent avec des éléments de langage tout faits, qui leur sont fournis par des groupes, des communautés, des logiques d’appartenance, et cela empêche tout développement personnel réel. »
Face à cela, il propose une réponse en deux temps, qui dépasse largement le cadre maçonnique :
« Il faut revenir à l’instruction, c’est-à-dire à la capacité de former des esprits indépendants, capables de discernement, mais il faut aussi une éducation qui donne une verticalité, une direction, un projet commun, car une société sans projet commun est une société qui se déchire. »
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L’exemplarité comme réponse à l’antimaçonnisme.
Sur la question de l’antimaçonnisme, Pascal Bèfre refuse les postures défensives ou victimairess. « On parle d’observatoire de l’antimaçonnisme, mais au fond, nous l’avons déjà tous observé ; la vraie question, c’est de savoir comment nous y répondons, et pour moi, le meilleur outil, c’est l’exemplarité, celle du frère comme celle de l’obédience. »
Rendre visible l’action sans renoncer à l’humilité.
Il avance une idée audacieuse, presque contre-culturelle dans certains milieux maçonniques :
« Nous faisons beaucoup de choses, chacun de notre côté, en matière de bienfaisance, mais peut-être faudrait-il mutualiser une partie de ces actions pour les rendre plus visibles, non pas pour se mettre en avant, mais pour montrer que la maçonnerie agit réellement au service de l’humain. »
Et il précise :
« On n’est pas obligé de tout dire, bien sûr, mais il faut que les gens sachent que nous nous préoccupons de la détresse des autres. »
Conclusion — Une exigence simple et radicale.
Au terme de cet entretien, Pascal Bèfre laisse une impression singulière : celle d’un homme qui, sans chercher à convaincre, invite à réfléchir, à revenir à l’essentiel.
Et cet essentiel tient peut-être en une phrase, à la fois simple et radicale :
« Former des hommes capables de penser par eux-mêmes, et leur permettre d’être heureux — sinon, nous n’aurons servi à rien. »
Merci à Pascal Bèfre !
Jean-Laurent TURBET
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