L'Initiation et le fanfaron
(Petite fable humoristique et dominicale)
Il existe des hommes auxquels la nature, dans son insondable fantaisie, a accordé un privilège dont la plupart des mortels sont injustement privés : ils ont toujours raison. Non pas qu'ils aient étudié davantage, réfléchi plus profondément ou vécu plus intensément que leurs semblables ; ce serait là une explication beaucoup trop laborieuse. Ils ont simplement développé cette forme très particulière de certitude qui consiste à considérer que le doute est une excellente discipline, à la condition expresse qu'il soit pratiqué exclusivement par les autres.
Le fanfaron appartient à cette aristocratie de l'infaillibilité. Il ne doute jamais de lui, ce qui lui épargne ces longues nuits d'insomnie au cours desquelles les hommes ordinaires s'interrogent parfois sur leurs erreurs ; il préfère, avec une générosité véritablement fraternelle, consacrer son intelligence à examiner celles des autres, tâche immense dont il s'acquitte avec un dévouement qui force l'admiration, puisqu'elle lui permet d'expliquer, sans jamais céder à la vanité d'avoir l'air supérieur, pourquoi certains frères, certains philosophes, certains chercheurs, certains théologiens, certains écrivains, certains maîtres spirituels et quelques penseurs dont la réputation traverse pourtant les siècles n'ont pas tout à fait aperçu ce qu'il avait, lui, parfaitement compris avant tout le monde.
Il voit facilement la paille dans l'œil du voisin.
Il se demande souvent pourquoi certains faquins ne se penchent pas révérencieusement devant son évidente supériorité et sa magnificence ?
On le reconnaît d'ailleurs à une délicatesse de langage qui mériterait d'être enseignée dans toutes les écoles de rhétorique, puisqu'il commence presque toujours son intervention par cette précaution oratoire dont la modestie est devenue proverbiale : « Je ne voudrais surtout pas donner de leçon... », formule admirable qui annonce avec une régularité de métronome une heure de commentaires, d'observations, de rectifications, de nuances, de précisions et d'éclaircissements dont il serait parfaitement injuste de nier l'utilité, puisqu'ils permettent à l'auditoire de vérifier expérimentalement que la patience est bien une vertu cardinale et qu'elle peut, dans certaines circonstances, atteindre des niveaux héroïques. Avant endormissement. Un peu comme lorsque l'exposé d'un conférencier commence par : « Je ne vais pas être long ».
Son érudition est d'une nature presque affectueuse. Il ne lit pas les philosophes ; il les fréquente. Platon semble avoir laissé chez lui quelques livres, Aristote lui adresse encore des cartes postales, Spinoza est devenu un vieil ami dont il parle par le prénom, Kant un parent un peu compliqué auquel il pardonne volontiers ses obscurités, Heidegger un promeneur rencontré au détour d'un sentier de la Forêt-Noire, Jung un confident avec lequel il lui arrive encore de ne pas être tout à fait d'accord.
Et, lorsque cette brillante compagnie menace malgré tout de rendre la conversation compréhensible, il appelle aussitôt à la rescousse un astrophysicien, deux spécialistes des neurosciences, un physicien quantique, trois sociologues, un anthropologue, un biologiste moléculaire et, les jours de grand vent et de grande affluence intellectuelle, un expert en intelligence artificielle (l’IA est le marronnier des faux sachants des temps modernes), tous ces personnages ayant pour mission de rappeler que, dans notre civilisation, une idée devient d'autant plus profonde qu'elle est accompagnée d'un nombre suffisant de références bibliographiques pour décourager toute contradiction. Il noie l’auditoire sous des situations scientifiques (ou philosophiques…) complexes pour bien lui faire voir « qui c’est Raoul » et qu’ils n’écoutent pas n’importe qui ! Toujours avec aplomb, certitude, suffisance, mépris et prétention.
Bref, c’est beau comme du Luc Ferry ! D’ailleurs le fanfaron et le Ferry ont de cela en commun qu'ils sont particulièrement attaché à leur apparence ! On dirait une vieille diva attentive à la qualité de son brushing quand il est sur l’estrade. Car le fanfaron-vieux-beau se veut élégant, plaisant et séducteur.
La métaphysique, en revanche, lui inspire cette indulgence polie que les adultes réservent aux rêves de leur enfance. Il consent volontiers à reconnaître qu'elle a rendu d'éminents services à une époque où l'humanité, faute de disposer d'accélérateurs de particules, de télescopes orbitaux, d'imagerie cérébrale et d'études américaines publiées chaque semaine, s'obstinait encore à se demander ce qu'était l'Être, pourquoi quelque chose existe plutôt que rien, d'où vient cette irrépressible nostalgie de l'absolu qui traverse toutes les civilisations ou pourquoi le cœur humain continue, malgré les progrès considérables de la technologie, à éprouver le besoin de faire lever les yeux vers le ciel ; aujourd'hui, heureusement, toutes ces naïvetés paraissent appartenir à un autre âge et il serait presque inconvenant de troubler une conférence parfaitement documentée en évoquant la transcendance, le mystère ou Dieu, alors qu'un graphique projeté sur un écran semble offrir des garanties autrement plus rassurantes.
Et donc, pour tout dire la métaphysique lui est totalement étrangère. Il se dit athée ou se proclame agnostique. Cela fait mieux. Cela fait plus sérieux.
Il faut reconnaître que cette méthode présente un avantage considérable : elle permet de parler très longtemps de tout ce qui est mesurable sans jamais courir le risque d'être dérangé par ce qui ne l'est pas ; elle autorise des développements passionnants sur les mécanismes de la conscience tout en évitant soigneusement la question de savoir pourquoi il existe une conscience, elle décrit avec une précision admirable le fonctionnement du cerveau tout en laissant de côté cette étrange faculté qu'a l'homme de pressentir parfois l'infini, et elle remplace finalement le vertige de la contemplation par le confort beaucoup plus moderne du commentaire, car enfin, pourquoi accepter d'être bouleversé par le Mystère lorsqu'il est tellement plus élégant d'en présenter une synthèse PowerPoint abondamment illustrée, validée par les dernières recherches disponibles et ponctuée de citations dont chacune apporte la preuve irréfutable que l'on peut très bien parler de la Lumière pendant des années sans jamais prendre le moindre risque d'être éclairé ?
Et puis cela évite surtout de mettre ses paroles en adéquation avec ses actes. Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais !
Le fanfaron nourrit enfin une passion discrète mais tenace pour les fonctions, surtout lorsqu'elles sont anciennes, car il est des responsabilités qui, selon lui, ne prennent jamais fin ; il demeure ainsi éternellement ancien président, ancien responsable, ancien hiérarque, ancien membre de quelque chose, comme si le temps, d'ordinaire si impitoyable pour les autres, avait signé avec lui un armistice personnel. Les fauteuils ont changé d'occupants, les bureaux ont trouvé de nouveaux propriétaires, les générations se sont succédé, mais lui continue d'habiter ses anciens titres avec cette fidélité attendrissante que certains vouent à leur maison d'enfance. Et bientôt à leur Ehpad.
C'est probablement ici que commence le malentendu, car l'Initiation, qui possède depuis toujours un humour infiniment plus subtil que celui de ses adeptes, écoute ces démonstrations avec une patience de vieille grand-mère regardant son petit-fils lui expliquer le fonctionnement du soleil à l'aide d'une lampe de poche, puis elle sourit discrètement, non parce qu'elle mépriserait la science, la philosophie, la raison ou la culture - qu'elle respecte et aime profondément - mais parce qu'elle sait qu'aucune intelligence, si brillante soit-elle, n'a jamais remplacé cette vertu beaucoup plus rare qui consiste à consentir, un jour, à être transformé par une vérité au lieu de se contenter de la commenter. A être plutôt que paraître.
Car l'Initiation est une étrange école où l'on ne reçoit ni diplôme, ni brevet de supériorité, ni certificat d'infaillibilité ; elle ne distribue ni couronnes pour les plus érudits, ni médailles pour les plus bavards, ni trophées pour les plus convaincus d'eux-mêmes. Elle poursuit obstinément une ambition beaucoup plus dérangeante, qui consiste à alléger l'homme de tout ce qu'il croit être afin de lui permettre, peut-être, de découvrir enfin qui il est.
Voilà sans doute pourquoi les fanfarons s'y sentent parfois un peu à l'étroit. Ils étaient venus chercher des certitudes ; on leur propose des questions. Ils espéraient des applaudissements ; on leur offre le silence. Ils rêvaient d'une promotion ; on les invite à un dépouillement. Ils avaient soigneusement poli leur personnage pendant des années ; on leur suggère, avec une courtoisie presque offensante, de le laisser à la porte avec leur manteau. Et leurs vieilles chaussettes.
Il faut bien reconnaître que c'est une méthode d'une rare brutalité à l'encontre des fanfarons.
Et pourtant, c'est probablement la seule qui fonctionne.
Car, au fond, il est beaucoup plus facile d'impressionner une salle que de convertir son cœur, beaucoup plus simple de citer Platon que de lui ressembler, beaucoup moins dangereux d'expliquer la Lumière que d'accepter d'être éclairé, et infiniment plus confortable de parler de loin de Dieu... que de courir le risque de Le rencontrer.
C'est peut-être ça la différence entre l'Initié et le profane.
Et c'est précisément pour cette raison que l'Initiation n'a jamais été faite pour les fanfarons. Et pourquoi elle leur restera à jamais étrangère.
Bon dimanche à toutes et à tous.
Jean-Laurent Turbet
Toute ressemblance entre notre fanfaron et des personnages existants ou ayant existés est naturellement totalement fortuite. Notre fanfaron – totalement imaginaire – ne pourrait éventuellement prendre existence que si quelqu’un se reconnaissait en lui. Ou s'il était reconnu comme tel. Mais ce ne sera pas de mon fait !
Pour vous si vous n'êtes pas fanfarons !
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