Le Nouvel An de l’Hégire : l’éternel appel du voyage intérieur.
Lorsque le premier croissant de lune du mois de Muharram apparaît dans le ciel du soir, discret et presque fragile dans l’immensité de la nuit, des centaines de millions de musulmans à travers le monde entrent dans une nouvelle année hégirienne. Pour beaucoup, il s’agit d’un simple changement de date. Pourtant, derrière ce passage d’une année à l’autre se cache une réalité d’une profondeur spirituelle exceptionnelle, dont la portée dépasse largement le cadre de l’histoire de l’islam pour rejoindre l’une des grandes expériences universelles de l’humanité : celle du départ, de la transformation et de la quête intérieure.
Car le calendrier musulman possède une caractéristique singulière. Il ne commence ni avec la naissance du Prophète Muhammad ﷺ, ni avec la première révélation reçue dans la grotte de Hirâ, ni même avec la conquête victorieuse de La Mecque. Le temps islamique débute avec un voyage. Il commence avec une marche dans le désert, avec un déracinement, avec une rupture.
L’événement qui sert de point de départ à toute la chronologie musulmane est la Hijra (الهجرة), que l’on traduit généralement par « Hégire ». En l’an 622 de l’ère chrétienne, le Prophète Muhammad ﷺ quitte La Mecque pour rejoindre Yathrib, la future Médine (al-Madîna al-Munawwara, « la Cité illuminée »). Historiquement, ce départ répond à une nécessité. Les persécutions subies par les premiers musulmans étaient devenues telles qu’il devenait impossible de poursuivre sereinement leur mission spirituelle. La communauté naissante devait trouver un lieu où elle pourrait vivre librement sa foi.
La commission religieuse de la Grande Mosquée de Paris a annoncé que le 1er jour du mois sacré de Muharram 1448, marquant le début de la nouvelle année hégirienne (Raʿs as-sanah), correspond au MARDI 16 JUIN 2026. Le jour d'Achoura, dixième jour de Muharram, sera par conséquent le jeudi 25 juin 2026. Ce passage à une nouvelle année nous rappelle les plus beaux enseignements issus de l’Hégire du Prophète Mohammed, la prière et le salut d’Allah soient sur lui, vers la terre bénie de Médine.
Mais si cet événement possède une importance historique capitale, les maîtres de la spiritualité islamique n’ont jamais cessé de rappeler qu’il ne fallait pas le réduire à sa seule dimension politique ou sociale. À leurs yeux, la véritable Hijra est avant tout intérieure. Elle est le symbole d’un mouvement que chaque être humain est appelé à accomplir au plus profond de lui-même.
Le Prophète Muhammad ﷺ aurait ainsi déclaré : « Le véritable émigrant est celui qui abandonne ce que Dieu a interdit. »
Cette parole ouvre immédiatement la porte à une compréhension plus profonde de l’Hégire. Le voyage n’est plus seulement celui qui conduit un homme d’une ville à une autre. Il devient celui qui conduit l’âme de l’obscurité vers la lumière, de la dispersion vers l’unité, de l’oubli vers la conscience.
Les soufis ont particulièrement développé cette lecture symbolique. Pour eux, la Mecque et Médine ne sont pas seulement des lieux géographiques. Elles représentent deux états de l’être. La Mecque symbolise le monde de l’épreuve, du combat intérieur, des attachements et des résistances de l’ego. Médine représente la paix retrouvée, l’harmonie intérieure et la proximité divine. Entre les deux s’étend le désert, ce désert qui n’est autre que la vie elle-même avec ses épreuves, ses doutes, ses remises en question et ses métamorphoses.
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Le grand maître andalou Muhyiddîn Ibn ‘Arabî enseignait que l’univers tout entier est un voyage de retour vers Dieu. Selon lui, l’être humain est constamment en mouvement, même lorsqu’il croit être immobile. Chaque instant le transforme, chaque expérience le façonne, chaque rencontre l’oriente vers une compréhension plus profonde de lui-même et du Réel.
Il écrivait : « Celui qui se connaît lui-même connaît son Seigneur. »
Cette phrase, devenue l’un des piliers de la spiritualité islamique, pourrait être considérée comme une définition de l’Hégire intérieure. Car quitter La Mecque pour Médine signifie finalement quitter l’illusion de soi pour découvrir la réalité de son être profond. Toute la voie initiatique est contenue dans ce déplacement.
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C’est également ce qu’exprime le grand poète et mystique persan Jalâl ad-Dîn Rûmî, lorsque, dans l’un de ses poèmes les plus célèbres, il écrit : « Pourquoi demeurer en prison lorsque la porte est grande ouverte ? »
Cette prison n’est autre que celle de nos habitudes mentales, de nos peurs, de nos certitudes, de notre ego. Nous passons souvent notre existence enfermés dans des représentations limitées de nous-mêmes, alors que l’appel de l’Esprit nous invite sans cesse à franchir le seuil et à entreprendre le voyage.
Or toute tradition initiatique authentique enseigne qu’aucune transformation véritable n’est possible sans départ. Il faut quitter quelque chose pour accéder à autre chose. Il faut consentir à une forme de mort symbolique pour permettre une renaissance.
C’est pourquoi l’Hégire rejoint les grands récits universels de la spiritualité humaine. Elle répond à l’Exode de Moïse quittant l’Égypte, au cheminement de Dante traversant l’Enfer avant d’accéder à la lumière du Paradis, à la quête du Graal dans la tradition chevaleresque ou encore au passage des ténèbres à la lumière que connaissent les initiés de nombreuses voies spirituelles (dont la Franc-Maçonnerie initiatique et traditionnelle de la Grande Loge de France).
À chaque fois, la même structure apparaît : un homme ou une femme abandonne un état ancien pour s’ouvrir à une réalité nouvelle.
Les soufis ont souvent comparé ce processus à la traversée du désert. Cette image est particulièrement significative. Le désert est un lieu de dépouillement. Dans le désert, les distractions disparaissent. Les faux repères s’effacent. L’homme se retrouve face à lui-même. Il ne peut plus se cacher derrière les apparences.
C’est précisément pourquoi tant de traditions spirituelles ont vu dans le désert un lieu privilégié de rencontre avec le Divin.
Le grand maître persan Farîd ad-Dîn ‘Attâr, dans La Conférence des Oiseaux, décrit les étapes de cette quête sous la forme d’un voyage initiatique à travers sept vallées successives. Les oiseaux qui entreprennent ce périple découvrent finalement que le roi qu’ils cherchaient n’était autre qu’eux-mêmes transfigurés par le voyage.
Cette intuition rejoint parfaitement le sens profond de l’Hégire. Ce que l’on découvre au terme du chemin n’est pas quelque chose d’extérieur à soi. C’est une réalité qui était déjà présente au plus intime de l’être, mais qui demeurait voilée.
Comme l’écrit Rûmî : « Ce que tu cherches te cherche également. »
Ainsi, le Nouvel An hégirien ne devrait peut-être pas être vécu comme une simple célébration du temps qui passe. Il pourrait être compris comme une invitation à s’interroger sur notre propre voyage. Quelle est aujourd’hui la Mecque que nous devons quitter ? Quels attachements nous empêchent d’avancer ? Quel désert devons-nous traverser ? Quelle Médine intérieure attend encore d’être découverte ?
Ces questions concernent les musulmans ainsi que tous ceux qui sont sur la voie. Elles touchent à l’expérience universelle de l’être humain confronté à sa propre destinée spirituelle.
Car l’Hégire, dans son sens le plus profond, est l’histoire de tout homme et de toute femme qui refuse de demeurer prisonnier de ce qu’il est déjà pour devenir ce qu’il est appelé à être.
À l’aube de cette année 1448 de l’Hégire, alors que le croissant lunaire réapparaît dans le ciel comme il le fait depuis près de quatorze siècles, le message demeure étonnamment actuel.
Le monde change, les civilisations évoluent, les techniques se perfectionnent, mais la question essentielle reste la même : sommes-nous prêts à entreprendre le voyage intérieur ?
Peut-être est-ce là le véritable sens de l’Hégire.
Non pas simplement traverser un désert de sable, mais franchir le désert invisible qui sépare l’homme de son propre cœur.
Non pas seulement quitter une ville, mais quitter les illusions qui nous empêchent d’accéder à la réalité.
Non pas seulement compter les années qui passent, mais apprendre à faire de chaque année nouvelle une étape supplémentaire sur le chemin qui mène de soi-même à Dieu.
Et c’est pourquoi les paroles d’Ibn ‘Arabî résonnent aujourd’hui avec une force particulière : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes. Il est prairie pour les gazelles, monastère pour les moines, temple pour les idoles, Kaaba pour le pèlerin, Tables de la Torah et Livre du Coran. Je professe la religion de l’Amour ; partout où se dirigent ses montures, l’Amour est ma religion et ma foi. »
Peut-être est-ce finalement cette ouverture du cœur, cette capacité à marcher vers toujours plus de lumière, de connaissance et de fraternité, que célèbre véritablement le Nouvel An de l’Hégire.
Et surtout, que la Paix soit sur la Terre !
Bonne et lumineuse année 1448 de l’Hégire. Que cette nouvelle étape du voyage soit pour chacun un chemin vers la paix intérieure, la sagesse et la rencontre de l’Essentiel.
Jean-Laurent Turbet
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Communiqué - Awal Muharram 1448 : date du nouvel nouvel an hégirien
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