« Nous ne sommes plus dans le monde profane ! »
J'ai été amené à intervenir le 2 septembre dernier sur ce sujet dans une loge de la Grande Loge de France à Levallois. Début juillet j'avais fait une vidéo sur le même sujet sur ma chaîne YouTube (vous trouverez cette vidéo à la fin de l'article).
Et aujourd'hui je vous propose cet article qui est différent des deux autres car on ne s'exprime pas de la même façon à l'oral, dans un exposé dans le cadre d'une tenue rituelle en face d'Initiés et dans un article de blog grand public, même si en général c'est un public averti et intéressé.
Voici donc ce nouveau texte :
Ce que signifie réellement l’entrée dans l’espace sacré de la Loge
Il est des phrases rituelles que l’habitude finit paradoxalement par nous rendre presque inaudibles, précisément parce que nous les avons trop souvent entendues, répétées et parfois même prononcées sans nous arrêter suffisamment sur ce qu’elles signifient réellement.
« Nous ne sommes plus dans le monde profane ! » appartient incontestablement à celles-là.
Cette affirmation, prononcée lors de l’ouverture des travaux d’une Loge au Rite Écossais Ancien et Accepté, pourrait sembler n’être qu’une formule destinée à marquer solennellement le commencement d’une réunion maçonnique ; elle exprime pourtant quelque chose de beaucoup plus profond et, il faut oser le mot, de beaucoup plus radical, car elle affirme qu’un seuil vient d’être franchi et que les hommes qui se trouvent réunis ne sont plus simplement dans la même salle où ils se tenaient quelques instants auparavant.
C’est toute la différence entre une réunion et une Tenue, entre un local et un Temple, entre une assemblée d’hommes et une Loge régulièrement ouverte rituellement.
Car le symbole, contrairement à ce que laisse parfois entendre une conception affadie de la Franc-Maçonnerie, n’est pas ce qui serait moins réel sous prétexte que « tout cela est symbolique » ; il est au contraire le langage propre de l’initiation, celui par lequel l’homme peut tenter de dépasser les limitations de la raison discursive afin de s’orienter vers ce qui le dépasse, vers le Principe, vers l’Un, vers l’ineffable que la tradition maçonnique désigne sous le nom de Grand Architecte de l’Univers.
Il faut donc prendre le Rituel au sérieux.
Et s’il est radical, tant mieux.
Le Rite ne décrit pas le passage : il l’accomplit
Lorsque, après l’ouverture du Volume de la Loi Sacrée, la circulation du Mot sacré et l’acclamation écossaise, le Vénérable Maître proclame que « nous ne sommes plus dans le monde profane », il ne convie pas les membres de la Loge à une aimable parenthèse culturelle, à un moment de sociabilité choisi entre hommes partageant les mêmes goûts ou les mêmes valeurs, ni même simplement à une conversation plus policée que celles auxquelles ils sont habitués dans la cité.
La parole rituelle, lorsqu’elle est régulièrement prononcée, ne décrit pas seulement un changement : elle l’accomplit ; elle ne commente pas un seuil, mais permet de le franchir, elle ne décore pas une réunion profane de quelques symboles vénérables, mais constitue la Loge comme un espace sacré, qualitativement distinct de la salle dans laquelle les Frères se trouvaient avant l’ouverture rituelle des travaux.
Cette affirmation doit être entendue dans toute sa radicalité, faute de quoi la Franc-Maçonnerie risquerait de n’être plus qu’un magnifique jeu de rôle pratiqué dans un décor dont on aurait neutralisé toute la puissance symbolique et initiatique.
Or le Rite affirme exactement le contraire : le chaos des opinions individuelles est circonscrit par les limites du Temple, le temps linéaire des agendas, des intérêts et des passions collectives cède la place au temps rituel, tandis que des hommes jusque-là définis par leurs fonctions sociales, leurs professions, leurs engagements, leurs appartenances ou leurs ambitions deviennent les pierres vivantes d’une Loge régulièrement assemblée à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers.
Du profane au sacré : franchir réellement un seuil
Mircea Eliade (1907-1986), dans Le Sacré et le Profane, formule cette rupture avec une remarquable limpidité lorsqu’il explique que, pour l’homme religieux, l’espace n’est jamais parfaitement homogène, puisqu’il existe des ruptures et des portions d’espace qualitativement différentes des autres.
La manifestation du sacré révèle ainsi un point fixe, un Centre, sans lequel aucune orientation véritable ne demeure possible.
Le Temple maçonnique constitue précisément l’une des représentations symboliques de ce Centre : le pavé mosaïque, la voûte étoilée, les trois Grandes Lumières, les colonnes et les directions rituelles ne sont donc pas des éléments décoratifs destinés à produire une atmosphère mystérieuse, mais les coordonnées symboliques d’un Cosmos ordonné et rendu de nouveau intelligible.
/image%2F0931598%2F20260902%2Fob_80720f_rene-guenon-couleur-2.png)
René Guénon (1886-1951) va plus loin encore lorsqu’il écrit, dans La Crise du monde moderne :
« Il n’existe pas en réalité un domaine profane qui s’opposerait d’une certaine façon au domaine sacré ; il existe seulement un “point de vue profane”, qui n’est proprement rien d’autre que le point de vue de l’ignorance. »
Cette phrase est fondamentale, car elle signifie que le profane ne constitue pas une seconde réalité qui rivaliserait avec le sacré, mais une réalité envisagée sans référence à son principe, regardée horizontalement, quantitativement et extérieurement, tandis que l’initiation ne fabrique pas artificiellement du sacré mais cherche à rendre l’homme capable de reconnaître la dimension principielle de l’Être que sa distraction, sa suffisance ou son ignorance l’empêchaient auparavant de percevoir.
L’étymologie elle-même est éloquente puisque profanus désigne ce qui se tient pro fanum, devant le sanctuaire, hors de son enceinte.
Le profane demeure donc symboliquement sur le parvis tandis que l’initié est conduit de l’extérieur vers l’intérieur, des ténèbres vers la Lumière et de la dispersion vers le Centre.
Mais franchir une porte avec son corps ne suffit évidemment pas.
On peut être physiquement assis dans un Temple tout en demeurant spirituellement sur le parvis chaque fois que l’on importe sous la voûte étoilée ses réflexes partisans, ses ressentiments, ses rivalités, ses obsessions, ses vanités et cette volonté tellement profane d’avoir raison contre l’autre plutôt que de rechercher avec lui une vérité qui les dépasse l’un et l’autre.
« Nous avons laissé nos métaux à la porte du Temple »
C’est pourquoi l’affirmation selon laquelle nous ne sommes plus dans le monde profane est inséparable de cette autre proclamation rituelle : « Nous avons laissé nos métaux à la porte du Temple. »
Les métaux ne désignent évidemment pas seulement l’or, l’argent ou le fer, mais tout ce qui nous pèse, nous possède et nous divise, toutes ces valeurs de substitution auxquelles le monde extérieur nous apprend à sacrifier, tous les titres dont nous nous rengorgeons, toutes les appartenances derrière lesquelles nous nous abritons, toutes les certitudes que nous brandissons comme des armes et toutes les vanités intellectuelles qui nous font préférer avoir raison contre notre Frère plutôt que chercher avec lui une vérité qui nous dépasse.
La fameuse formule publicitaire selon laquelle celui qui ne posséderait pas une Rolex à cinquante ans aurait « raté sa vie » pourrait presque constituer, à cet égard, l’antithèse parfaite de la démarche initiatique, puisqu’elle mesure la réussite d’une existence à la possession et à l’apparence, c’est-à-dire précisément à ces métaux que le candidat est invité à abandonner avant même de recevoir la Lumière.
/image%2F0931598%2F20260902%2Fob_7e8b91_oswald-wirth-couleur-7.png)
Oswald Wirth (1860-1943), dans Le Livre de l’Apprenti, rappelle que le cérémonial ne peut porter son fruit que par le travail intérieur de celui qui le reçoit ; il est donc parfaitement possible d’avoir été rituellement reçu, revêtu et élevé sans avoir véritablement consenti à cette dépossession intérieure.
L’initiation reçue n’est jamais l’initiation réalisée.
Sous quelle Loi travaillons-nous ?
Une question devient alors inévitable : qu’est-ce qui gouverne cet espace et ce temps symboliquement arrachés à la dispersion profane ?
La réponse est placée sous nos yeux, au Centre de la Loge : le Volume de la Loi Sacrée, accompagné de l’Équerre et du Compas.
Il faut immédiatement préciser que ce ne sont évidemment ni le papier, ni la reliure, ni l’objet bibliographique qui sont sacrés, mais la Loi dont le Volume atteste symboliquement la présence, cette Loi qui renvoie à l’Un et sous l’autorité de laquelle chacun a librement choisi, par son Serment, de placer son engagement initiatique.
À la Grande Loge de France, le Volume de la Loi Sacrée est ouvert au Prologue de l’Évangile selon Jean, texte du Verbe et de la Lumière qui ne commence ni par une anecdote, ni par une réglementation, ni même par une prescription morale, mais par une affirmation métaphysique vertigineuse :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. »
Puis vient cette autre proclamation :
« La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »
Ainsi, lorsque le Vénérable Maître prononce la formule qui soustrait rituellement la Loge au monde profane, sa parole participe analogiquement de cette puissance ordonnatrice du Verbe puisqu’elle sépare, oriente, qualifie et fait advenir un espace initiatique placé sous une Loi qui ne procède ni d’une majorité passagère, ni d’une mode, ni d’un gouvernement, ni d’un parlement, mais du Principe.
Quitter la juridiction intellectuelle du monde profane
C’est probablement ici que la formule « Nous ne sommes plus dans le monde profane » révèle sa dimension la plus exigeante.
Elle ne signifie évidemment pas qu’un Temple maçonnique constituerait « matériellement » une enclave juridique dans laquelle les lois civiles cesseraient d’exister, mais spirituellement et initiatiquement oui évidemment, et quelque chose de beaucoup plus essentiel du point de vue initiatique : le droit positif, les conventions sociales, les conformismes idéologiques et les opinions dominantes ne constituent plus la norme intérieure à partir de laquelle l’initié détermine ce qu’il lui est permis de chercher et de penser.
Le Franc-Maçon demeure naturellement un citoyen soumis, comme tout autre, aux lois de son pays, mais l’ordre juridique de la cité ne saurait devenir la mesure métaphysique du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, du pensable et de l’impensable.
Dans l’espace initiatique, la recherche se place symboliquement sous une Loi d’un autre ordre, qui ne dépend ni des majorités électorales, ni des gouvernements successifs, ni des modes intellectuelles, ni des indignations du moment.
C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que l’on peut parler d’un changement de juridiction : non pas d’une extraterritorialité juridique, mais d’une souveraineté spirituelle de la recherche initiatique.
Sans cela, proclamer que nous avons quitté le monde profane tout en continuant à lui demander quelles pensées nous avons le droit d’examiner reviendrait symboliquement à affirmer que nous avons laissé nos métaux à la porte tout en les conservant soigneusement dans nos poches.
Jean-Laurent Turbet
« La Franc-Maçonnerie n’impose aucune limite à la libre recherche de la vérité »
Cette liberté n’est d’ailleurs pas une invention récente.
La déclaration adoptée au Convent universel de Lausanne de 1875 affirme :
« La Franc-Maçonnerie n’impose aucune limite à la libre recherche de la vérité, et c’est pour garantir à tous cette liberté qu’elle exige de tous la tolérance. »
La Constitution de la Grande Loge de France rappelle quant à elle que « la Franc-Maçonnerie est un Ordre initiatique traditionnel et universel fondé sur la Fraternité » et affirme également :
« Dans la recherche constante de la Vérité et de la Justice, un franc-maçon n’admet aucune contrainte et ne s’assigne aucune limite. »
Voilà qui est considérable.
Cette liberté n’est cependant pas celle de l’individu capricieux qui s’imaginerait autorisé à humilier autrui sous prétexte qu’il pense librement, mais celle d’un homme relié au Principe, conscient que la recherche de la vérité exige simultanément l’audace de tout examiner et l’obligation de respecter celui qui examine autrement.
La Déclaration de principes de la Grande Loge de France du 5 décembre 1953 affirme ainsi que ni l’Obédience ni ses Loges ne s’immiscent dans les controverses politiques ou confessionnelles, tout en précisant immédiatement que, pour l’instruction des Frères, des exposés sur ces questions suivis d’échanges de vues sont autorisés, dès lors qu’ils ne conduisent ni à un vote ni à une résolution susceptible de contraindre les opinions individuelles.
Il existe ici une distinction essentielle.
Une Loge peut parler de politique sans devenir une assemblée politique, étudier les religions sans organiser une querelle confessionnelle, examiner une idée scandaleuse sans l’adopter, entendre une thèse que la majorité de ses membres réprouve sans lui conférer la moindre approbation et laisser un Frère pousser une hypothèse aussi loin que sa recherche sincère le conduit, dès lors que la forme demeure maçonnique et que la dignité des personnes est préservée.
Car examiner n’est pas approuver, entendre n’est pas consentir et comprendre n’est pas adhérer.
Une Loge n’est ni un parlement qui cherche à fabriquer une majorité, ni un parti chargé d’imposer une ligne, ni une Église définissant un dogme, ni un café du commerce où chacun interrompt l’autre afin de faire triompher ses humeurs, mais un lieu initiatique dans lequel une question peut être examinée sans que personne soit sommé d’abandonner sa conscience.
La méthode maçonnique protège la liberté de parole
Cette extraordinaire liberté n’est possible que parce que la méthode maçonnique organise rigoureusement la parole.
Nul ne s’adresse directement au conférencier, nul ne transforme une objection en interpellation personnelle, nul ne doit confisquer la parole, puisque tous s’adressent au Vénérable Maître, maître de l’ordre des travaux et dispensateur de la parole, tandis que les Surveillants veillent au silence et à l’ordre des colonnes.
Les Règlements généraux de la Grande Loge de France placent ainsi « la discipline de la Tenue et l’ordre des Travaux » sous l’autorité du Vénérable Maître assisté des Surveillants et exigent que chacun exprime son opinion « avec modération et en termes maçonniques ».
Cette architecture de la parole n’est pas une survivance protocolaire.
Elle constitue une véritable ascèse.
Elle introduit entre l’impulsion et la réponse la distance nécessaire à la pensée, dépersonnalise le désaccord, empêche autant que possible que l’objection devienne une offense et oblige chacun à transformer sa réaction immédiate en contribution réfléchie.
Le Vénérable Maître n’est donc pas le président mondain d’un déjeuner-débat, mais le gardien du Centre et de la circulation harmonieuse de la parole, celui qui doit permettre l’existence de ces « oppositions nécessaires et fécondes » évoquées par le rituel d’installation du Collège des Officiers.
Ces oppositions doivent exister.
Une Loge dans laquelle tout le monde penserait exactement la même chose ne serait pas harmonieuse : elle serait morte.
Et une fraternité exigeant l’unanimité ne serait plus fraternelle : elle deviendrait totalitaire.
La fécondité du travail maçonnique naît précisément de la possibilité offerte à deux pensées contraires, non de s’anéantir, mais de se rectifier, de s’approfondir et parfois de découvrir ensemble le principe supérieur capable de les ordonner, à l’image du pavé mosaïque dont les cases noires et blanches ne se dissolvent pas dans un gris informe, mais composent ensemble un ordre que chacune, isolément, serait incapable de produire.
La fraternité n’est pas l’unanimité
L’Orateur demeure ainsi l’organe de la Loi et non le procureur d’une idéologie, tandis que les Frères peuvent manifester leur approbation, leur perplexité ou leur désaccord le plus profond à la seule condition de se souvenir que la courtoisie n’est pas une faiblesse, que la fraternité n’est pas une complaisance et que la vigueur d’une réfutation ne se mesure jamais à la brutalité du ton.
Nous ne sommes pas obligés d’aimer toutes les idées.
Nous devons cependant reconnaître en celui qui les formule un Frère dont la liberté de conscience et de parole constitue la condition même de la nôtre.
C’est précisément parce que l’espace initiatique doit permettre l’expression de ce qui ne pourrait peut-être pas être exprimé ailleurs avec la même liberté que la protection de cette parole devient sacrée.
Et c’est ici qu’intervient une autre dimension fondamentale, trop souvent oubliée : la Loi du silence.
La Loi du silence, condition de la liberté
Un Frère ne peut consentir à exposer honnêtement une intuition difficile, une hypothèse encore informe, une conviction minoritaire ou une pensée dont il ignore encore lui-même où elle le conduira que s’il sait que ses paroles ne seront pas arrachées à leur cadre rituel, rapportées sans leur contexte, offertes à la curiosité des tiers ou utilisées contre lui dans le monde profane.
Lorsque les Francs-Maçons se séparent en jurant de respecter la Loi du silence, ils ne promettent donc pas une simple discrétion de salon : ils renouvellent une obligation qui protège simultanément le secret des travaux, la confiance fraternelle et la possibilité même d’une parole véritablement libre.
Rapporter au-dehors ce qu’un Frère a dit au-dedans, y compris à quelqu’un qui n’assistait pas à la Tenue, revient à briser la chaîne invisible qui rend cette liberté possible, puisque celui qui parle à couvert doit savoir que ses paroles resteront à couvert.
Sans silence, il n’y a plus de confiance.
Sans confiance, il n’y a plus de liberté.
Sans liberté, il n’y a plus de véritable recherche initiatique.
/image%2F0931598%2F20260902%2Fob_7a3807_albert-lantoine-ecrit-5-couleur.png)
Albert Lantoine (1869-1949), historien souvent sévère et toujours sans complaisance envers l’Ordre auquel il appartenait, redoutait déjà qu’une Franc-Maçonnerie devenue simple reflet des passions de la cité ne perde simultanément son autorité intellectuelle, sa vocation spirituelle et sa dimension initiatique.
Ce danger demeure.
Si nous introduisons dans le Temple les censures, les slogans, les réflexes de meute et les tribunaux d’opinion du monde extérieur, si nous n’acceptons plus d’entendre que les paroles dont nous connaissons et approuvons d’avance la conclusion, si nous rapportons au-dehors les propos confiés au-dedans, nous pourrons continuer à allumer des bougies, porter des tabliers et frapper des maillets, mais nous aurons refermé le Temple de l’intérieur et nous pataugerons, sous une voûte étoilée devenue purement décorative, dans la boue du monde profane.
La Lumière ne se confond avec aucune majorité
La présence du Volume de la Loi Sacrée nous interdit précisément cette régression, parce qu’elle rappelle silencieusement que la Vérité dépasse nos opinions, que la Justice dépasse nos conformismes, que la Lumière ne se confond avec aucune majorité et que le Verbe ne nous a pas été donné pour répéter mais pour nommer, discerner, ordonner et relier.
Sans cette Loi placée au Centre, la liberté tournerait à l’arbitraire, l’opposition à la querelle, le silence à l’omerta et la fraternité à la simple camaraderie ; sous son autorité symbolique, au contraire, l’audace devient recherche, la contradiction devient fécondité, la retenue devient maîtrise et le secret devient protection du sanctuaire.
Il faut donc prendre enfin au sérieux cette phrase que tant de Francs-Maçons ont entendue des centaines de fois : « Nous ne sommes plus dans le monde profane ! »
Elle exige beaucoup plus qu’un simple changement d’attitude extérieure.
Elle nous commande de déposer nos métaux et de renoncer, durant le temps sacré de la Tenue, à cet homme ancien qui veut continuellement briller, vaincre, posséder, paraître, classer et condamner ; elle nous demande d’accueillir toute question qu’une recherche sincère peut faire surgir, de combattre les idées sans avilir les hommes, d’écouter sans nous soumettre, de répondre sans blesser, de nous opposer sans nous séparer et, lorsque les travaux seront fermés, de rapporter dans la cité non les paroles secrètes de nos Frères, mais la part de Lumière que leur confrontation fraternelle aura fait naître en nous.
Nous ne sommes plus dans le monde profane parce que, durant le temps sacré de la Tenue, nous cessons de prendre ses hiérarchies, ses conformismes, ses passions et ses opinions dominantes pour la mesure ultime de toute chose ; nous sommes symboliquement placés sous la Loi sacrée, devant le Verbe et tournés vers la Lumière.
Et cette liberté, loin de nous autoriser à parler n’importe comment, nous impose une exigence infiniment supérieure : parler en Initiés, avec courage et conviction, mais aussi avec mesure, courtoisie, fraternité et fidélité absolue au silence juré.
Jean-Laurent Turbet
Références
— Grande Loge de France, Déclaration de principes, adoptée le 5 décembre 1953, art. IV.
— Grande Loge de France, Constitution, notamment art. 1 et 23 ; Règlements généraux, notamment art. 109 et 117.
— Convent universel des Suprêmes Conseils du Rite Écossais Ancien et Accepté, Déclaration de principes, Lausanne, septembre 1875.
— René Guénon (1886-1951), La Crise du monde moderne, Paris, Bossard, 1927, chap. IV, « Science sacrée et science profane ».
— René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Paris, Éditions Traditionnelles, 1946.
— Mircea Eliade (1907-1986), Le Sacré et le Profane, trad. Fernand-Bernard Mache, Paris, Gallimard, 1965.
— Oswald Wirth (1860-1943), La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, I : Le Livre de l’Apprenti, Paris, 1922, éd. revue en 1927.
— Albert Lantoine (1869-1949), La Franc-Maçonnerie chez elle, Paris, Émile Nourry, 1925 ; Histoire de la Franc-Maçonnerie française, Paris, Émile Nourry, 1925.
— Évangile selon Jean, Prologue, 1, 1-5.
Important
- N'oubliez pas de vous inscrire à la newsletter de ce bloc-notes pour être tenu informé(e) de la parution de chaque nouvel article (onglet "Newsletter" ) sur la page d'accueil de ce site.
- Inscrivez vous également sur ma chaîne Youtube : https://www.youtube.com/@JLT92Levallois où vous pourrez regarder l'ensemble de mes vidéos (que vous n'oublierez pas de liker ! :)
/image%2F0931598%2F20230302%2Fob_0a73fd_attention3.jpg)
Le « Blog des Spiritualités », est un site d'information libre et indépendant traitant de spiritualités, de symbolisme, d'ésotérisme, d'occultisme, d'hermétisme, d'Initiation, de religion, de franc-maçonnerie, de mouvements spirituels, etc...
Chaque contributeur ou contributrice, écrit en son nom personnel. Il ou elle signe ses articles.
Chaque signataire d'article est responsable de l'article qu'il rédige.
Sauf mention contraire explicite, chaque contributeur n'écrit ni au nom d'une association, ni d'un parti politique, ni d'une obédience maçonnique, ni d'une loge maçonnique, ni d'un mouvement spirituel... Mais bien en son nom personnel.
Les propos des signataires d'articles n'engagent qu'eux.
et non pas l'une ou l'autre des associations dont ils sont éventuellement membres.
La liberté d’expression est en France un droit Constitutionnel, quelle que soit notre appartenance à une association de quelque nature que ce soit.
Dans son article 10, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. »
Dans l'article 11, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dispose aussi que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »
Ces deux articles ont valeur constitutionnelle car le préambule de la Constitution de la Ve République renvoie à la Déclaration de 1789.
La Constitution et les Lois de la République Française s'appliquent sur l'ensemble du territoire national et s'imposent à tout règlement associatif particulier qui restreindrait cette liberté fondamentale et Constitutionnelle de quelque façon que ce soit.
La Rédaction du Blog des Spiritualités.
/image%2F0931598%2F20260831%2Fob_ede27e_nous-ne-sommes-plus-dans-le-monde-prof.jpg)
/image%2F0931598%2F20260831%2Fob_1d8b1a_nous-ne-sommes-plus-dans-le-monde-prof.jpg)
Commenter cet article