A Levallois-Perret il est de tradition le 8 mars, lors de la journée internationale des
femmes, de se recueillir et de faire une manifestation sur la statue de Louise Michel qui est par ailleurs enterrée dans le cimetière de la ville.
Nous connaissons tous la Louise Michel figure emblématique de la Commune de Paris
de 1871.
Capturée par les Versaillais en mai, elle est déportée en Nouvelle-Calédonie où elle s'éveille à la pensée anarchiste.
Elle revient en France en 1880, et, très populaire, elle multiplie les manifestations et réunions en faveur des prolétaires.
Elle reste surveillée par la police et est emprisonnée à plusieurs reprises, mais poursuit inlassablement un activisme politique important dans toute la France jusqu'à sa mort en 1905 à l'âge de 74
ans.
Elle a souhaité être enterrée au cimétière de Levallois-Perret où reposait son ami Théophile Ferré, fusillé en 1871.
Moins connu est l'engagement maçonnique - tardif - de Louise Michel. Bien qu'ayant connu de nombreux francs-maçons, elle n'avait jamais penser rentrer dans l'ordre car elle croyais «qu'on n'y
acceptait pas les femmes».
Sur proposition de Madeleine Pelletier, elle sera initiée le 13 Septembre 1903 au sein de la Loge «La Philosophie Sociale» de la Grande Loge Symbolique Ecossaise
«maintenue et mixte».
Elle donnera sa première conférence le lendemain, le 14 septembre 1903, au sein de la Loge «Diderot» sur le thème du féminisme.
Quelques explications s'imposent sur la Grande Loge Symbolique Ecossaise.
Cette obédience a vue le jour le 11 Juillet 1880
lorsque 12 loges du Suprême Conseil de France firent sécession pour créer cette nouvelle
obédience. Jusqu'alors en effet, le suprême Conseil de France gérait l'ensemble des loges (symboliques et autres) du 1er au 33ème degré du Rite Ecossais Ancien & Accepté.
La GLSE se réclame du principe du
«Franc-Maçon libre dans la loge libre» c'est-à-dire débarrassée de la tutelle d'un Suprême Conseil... et d'un Grand Architecte de l'Univers.
La GLSE était - comme les autres - une obédience strictement masculine. Pourtant c'est au sein d'une de ses loges, «Les Libres Penseurs» à l'Orient du Pecq, que Maria Deraismes fut
initiée le 14 janvier 1882.
C'est contre l'avis des députés des loges de la GLSE (qui souhaitaient à l'époque fusionner
avec le Grand Orient de France) que la Loge «Les Libres Penseurs» inscrivit le principe de l'initiation féminine dans son règlement intérieur et se proclama Loge autonome le 9 Janvier
1882, quelques jours avant l'initiation de Maria Deraismes (le 14 janvier 1882) en présence de Georges Martin membre de la Commission exécutive de la GLSE.
Lorsque le Suprème Conseil de France donne la liberté à ses loges symboliques en
créant la Grande Loge de France en 1894, la grande majorité des loges de la GLSE décident de rejoindre non pas le Grand Orient de France, mais la Grande Loge de France. Ce sera effectif en
1895.
Entre temps Georges Martin créer en 1893 la Grande Loge Symbolique Ecossaise
mixte de France « Le Droit Humain » (1893-1901) qui ne deviendra l'OrdreMaçonnique Mixte International « Le Droit Humain » que le 12 Juin
1901.
N'acceptant ni la Grande Loge de France, ni la GLSE "Le Droit Humain" à cause de son
Suprême Conseil, deux loges, la n°24 «Diderot» et la n°42 «Les Inséparables de l'Arc-en-ciel» de la GLSE se regroupent en Grande Loge Symbolique Ecossaise «maintenue et mixte».
Le premier président élu en 1897 est Raoul Urbain (1837-1902), ancien membre du
Conseil de la Commune condamné aux travaux forcés à perpétuité mais libéré par l'amnistie.
La Constitution définitive est votée le 10 Juin 1901. La déclaration de principes, placée
en préambule, présente la nouvelle devise de l'obédience «Liberté Egalité Fraternité Solidarité».
Elle se réfère explicitement au rationalisme et se veut
anti-religieuse.
La Loge «La Philosophie Sociale» qui initie Louise
Michel 13 septembre 1903 apprtient à cette
obédience.
Louise Michel est initiée le même jour qu' Henri Jacob et Charlotte Vauvelle, son amie et
compagne depuis 1895.
La réception de Louise Michel est relatée dans le « Bulletin trimestriel de la GLSE II ».
(n°9, 20 Juillet 1904, pp. 58/59) par Madeleine Pelletier.
Voici ce que dit Madeleine Pelletier : «N'est-ce pas une honte pour la maçonnerie qu'une
telle femme ait pu répondre à son âge et sous le bandeau des initiés : « Je serais entrée avec plaisir dans la maçonnerie et depuis longtemps ; mais on m'a toujours dit que la femme n'y a pas une
place égale à celle de l'homme.»?
Point n'est besoin d'ajouter que l'illustre profane a subi avec courage et sincérité les
épreuves morales ; dans la vie d'une femme comme elle une initiation pèse d'un poids bien mince.
Dans ses réponses se dégageait nettement la citoyenne courageuse qu'elle a été toute sa
vie, et à un Frère plutôt hostile qui lui demandait si elle croyait devoir tuer les gens qui ne pensent pas comme elle, elle a Répondu : « Toute vie est sacrée et j'éprouverais la plus grande
douleur à verser le sang d'autrui ; mais si nous étions en période révolutionnaire et qu'un meurtre fût la condition du triomphe de mes idées, je n'hésiterais pas une minute
».
Comme je l'ai indiqué plus haut, le lendemain de son inititiation, Louise Michel prononce
le 14 septembre 1903 une conférence au sein de la Loge "Diderot" de la GLSE "maintenue & mixte".
Voici le texte de cette conférence :
LA FEMME DANS LA
MACONNERIE
"Il y a longtemps que j'aurais été des vôtres si j'eusse connu l'existence des loges
mixtes, mais je croyais que, pour entrer dans un milieu maçonnique, il fallait être un homme.
Selon moi, devant le grand idéal de liberté et de justice, il n'y a point de différence
d'hommes et de femmes ; à chacun son oeuvre.
Ce n'est pas pour conquérir des privilèges que nous devons nous réunir, car, des
privilèges, nous n'en avons pas besoin. Nous allons à la conquête du monde avec ses richesses multipliées par la science et le travail, avec pour horizons la liberté sans
limites.
Le vieux monde craque de toutes parts : à Rome, en Russie, il montre ses pourritures. Pour
arriver nous tous, hommes et femmes, à instaurer la cité nouvelle de lumière et de bonheur, nous avons à vaincre l'ignorance et la misère qui rendent mauvais. C'est nous, qui savons, qui sommes
des criminels si, en égoïstes, nous gardons pour nous-mêmes nos connaissances. On manque d'enthousiasme : il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir et agir.
On s'est défié des femmes, qui sont pourtant une grande force. La femme est un terrain
facile à cultiver, c'est un compagnon et non un esclave.
C'est à la femme d'essayer de faire des hommes. Qu'elle n'ait plus rien de caché, qu'elle
renonce aux puérilités et aux petites ruses qui sont une marque de faiblesse ; qu'elle aille comme l'homme à visage découvert ; elle sera heureuse.
Il faut que la femme refuse de se prostituer plus longtemps d'âme lorsque ce n'est pas de
corps.
Elle-même doit être l'artisan de son émancipation.
Que la femme refuse de demeurer l'être inférieur que la vieille société a prétendu faire
d'elle à perpétuité !
Et que les hommes, armés contre d'autres hommes pour la défense du vieux monde d'iniquités,
refusent de se faire assassins ! Que des militaires préfèrent se faire fusiller que tirer ! Ayons, hommes et femmes, la force de la volonté, car nous n'avons pas celle des baïonnettes
!
Nous sommes à une époque de l'évolution universelle où la lumière commence à rayonner :
sachons en profiter !
Eveillons, aidons les forces latentes. Je me rappelle la Bretagne, que j'ai parcourue il
n'y a pas longtemps pour y faire des conférences. C'est une province qui possède de grandes ressources d'énergie et qui est impulsive comme tous les convertis. Il s'y passera de grandes choses
lorsque nous aurons su prendre cette province.
Elle-même s'insurgera contre ses religions et détruira ses églises. Les prêtres y sont plus
arriérés qu'ailleurs et, à cause de cela, il faut que les paysans bretons libérés deviennent un peu savants.
Les groupements humains et les individus suivent les mêmes lois d'évolution naturelle :
hier l'esclavage, la misère morale et matérielle ; aujourd'hui le premier éveil ; demain l'entrée dans le bonheur et la liberté.
On n'a rien fait de mieux que les universités populaires où la femme va s'instruire à côté
de l'homme, son camarade, où des prolétaires s'efforcent de s'assimiler des vérités naturelles et des lambeaux de savoir.
Il nous faut multiplier ces universités, les vivifier, consolider leur méthode
d'enseignement. On doit y apprendre ce que sont la Matière, l'Homme, la Société, les rapports existant entre eux, ce que fut l'homme, ce qu'il sera. Il faut que rien ne nous fatigue, que rien ne
nous abatte.
Le Moyen Age, lui aussi, à un moment, semblait prêt à faire triompher les idées généreuses.
Mais le clergé recouvrit de son ombre le mouvement qui se dessinait et, pour des siècles, l'erreur domina la vérité.
Nous devons profiter de l'heure présente et ne pas nous attarder aux choses mesquines, aux
rivalités de clans, aux vanités ridicules : la femme ne doit pas singer l'homme dans ses erreurs.
Le duel des sexes serait ridicule et odieux : il n'y a pas la Femme contre l'Homme ; il y a
l'Humanité.
Nous n'avons pas à mendier ces choses mesquines qu'on appelle des droits politiques et qui
vont disparaître avec la politique elle-même dans cette grande refonte faisant de l'humanité une vie toute nouvelle.
Qu'est-ce que le droit de déléguer tous les quatre ans un pouvoir nominal à des mandataires
en comparaison du droit naturel de penser et de vivre sans maître en puisant dans la richesse devenue le patrimoine de tous.
Il faut prendre, pour en faire le bien commun de l'humanité sans distinction de sexe, ce
qui donne la vie, la vie de la pensée comme celle du corps. Il faut prendre la science, prendre les arts, se les approprier et que chacun soit soi-même.
Etre soi-même ! Que la femme qui poursuit son émancipation cesse d'être un écho, un reflet
! Qu'elle s'affirme sans vanité comme sans peur, telle qu'elle est. Ce qui fait que les peintres qui sont prix de Rome n'ont jamais rien valu, c'est qu'ils ont pris l'habitude de copier au lieur
de créer.
Agissons et marchons vite, car nous ne sommes pas seuls et il nous faut songer aux autres.
Laissons les réactionnaires se cramponner au passé, à leurs institutions qui s'effondreront avec eux, les tenant captifs comme des rats dans leurs trous. Ils veulent vivre dans l'ornière ; pour
nous, créons les larges routes où nous ferons passer les petits enfants. En ouvrant ces routes-là, on peut mourir : ne le cachons pas, on ne meurt qu'une fois et ce n'est pas grand-chose. Ceux
qui passeront les premiers seront les plus exposés : qu'importe, toute avant-garde est faite pour être sacrifiée.
Il ne faut pas regarder, lorsqu'on fait une découverte, si l'on est suivi, il faut soi-même
la poursuivre.
Il y a longtemps que le progrès serait le maître si on avait eu plus de volonté, mais nous
osons à peine nous affranchir du joug du passé. Nous avons partout des attaches qui nous enserrent, des hérédités qui, d'hommes à hommes, ont passé auxenfants. Rome et Fouilly-les-Oies ont pesé
également sur les esprits.
Il faut s'affranchir de l'une comme de l'autre.
Il nous faut transformer quelque chose de plus important que les constitutions : la
société, où toutes les misères découlent les unes des autres ; la faim, l'ignorance, la prostitution, la haine. Chez l'être humain roulé dans toutes ces misères, qui l'enveloppent comme les
replis d'un suaire, il peut substituer quelque chose de bon.
Les apaches (vieux mot désignant les truands) eux-mêmes ont leurs qualités : ils ne se
trahissent pas.
Le pouvoir abêtit les hommes ; aussi devons-nous, non point le conquérir et nous l'arracher
entre hommes et femmes, mais l'éliminer de la société en faisant de celle-ci une grande famille libre, égalitaire et fraternelle, selon la belle devise maçonnique. Les hommes de la Commune
étaient individuellement énergiques, d'une grande valeur. Membres de la Commune, ils ne furent pas à la hauteur de leur tâche. Ce n'est pas le gouvernement qui possède la grande force, c'est le
reflux de revendications ouvrières qui pousse le pouvoir dans le dos et le force à exécuter quelques réformes indispensables. Il faut donc que notre action active celle des
pouvoirs.
Ce ne sera pas chose facile, car la réaction se remue pour conserver ses
privilèges.
Nous allons vers l'avenir, elle veut ramener l'humanité au passé.
Peut-être la violence devra-t-elle trancher ce conflit. J'ai assisté à Londres à une
réunion de nihilistes.
Il était curieux de voir ces hommes, non pas se réjouir de la mort de Plewhe, mais être
satisfaits que l'humanité fût débarrassée d'un obstacle entravant sa marche en avant.
Il nous faut dépouiller l'humanité de ses laideurs et de ses tares. En ce moment souffle,
tantôt en harmonie tantôt en tempête, un esprit véritablement nouveau. Il y a des grèves où on entend les colères monter, il y a une certaine chaleur dans les cerveaux, on cherche quelque chose,
c'est une autre orientation de l'espèce humaine, des troupeaux qui vont vers l'idéal. Ils veulent rompre avec le passé ; il faut que le passé soit mort. Il appartient aux maçons et aux maçonnes
de créer la religion nouvelle, la religion sans dieu et sans dogmes.
Pour aller plus loin
:
° "La Grande Loge Symbolique Ecossaise 1880-1911, ou les avant-gardes
maçonniques", de Françoise Jupeau-Réquillard, éditions du Rocher, 1998.
° Louise Michel,
sur wikipédia
° Madeleine
Pelletier, sur Wikipédia
° Théophile Ferré, sur Wikipedia
° Georges Martin, sur wikipedia
° Maria
Deraismes, sur Wikipedia
° La Commune de Paris,
sur Wikipedia
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