Un peu d’histoire
La franc-maçonnerie moderne, née de la constitution, par quatre loges londoniennes, le 24 juin 1717, de la Grande Loge de
Londres, est-elle, comme elle le prétend, l’héritière des antiques confréries de "bâtisseurs de cathédrales" ?
La franc-maçonnerie a sans doute, historiquement, de lointaines origines chrétiennes. Toutefois :
la maçonnerie traditionnelle des
constructeurs et tailleurs de pierre qui périclitait depuis plusieurs siècles, mais survivait encore en Angleterre, fut amenée au cours du XVIIè siècle à s’ouvrir à des hommes tout à fait
étrangers au métier. Or, ceux-ci ne tardèrent pas à devenir majoritaires au sein des loges. Aussi la franc-maçonnerie dite "spéculative" (principalement constituée d’intellectuels) s’est-elle
finalement substituée à l’ancienne maçonnerie dite "opérative" (celle des gens de métier).
Jusqu’en 1717, la maçonnerie britannique
demeura néanmoins fidèle à la religion chrétienne, voire même à l’Eglise catholique romaine. En témoignent les statuts des loges et les obligations qu’ils contenaient ("old charges") :
ceux qui sont parvenus jusqu’à nous invoquent Dieu, la Sainte Trinité, la Sainte Eglise ou la Vierge Marie.
En 1720 ou en 1722, la majeure partie des archives des loges opératives d’antan fut volontairement détruite, à Londres, au
cours d’un vaste autodafé, comme si l’on avait voulu qu’aucun maçon ne puisse plus, désormais, s’y reporter.
En outre, la nouvelle charte de la franc-maçonnerie moderne que sont les "Constitutions d’Anderson" de 1723 (qui furent
rédigées par deux pasteurs protestants, James Anderson et Jean-Théophile Désaguliers) ne comporte plus la moindre référence à Dieu ni à la religion chrétienne. L’article 1er "concernant Dieu et la religion" se contente en effet d’affirmer qu’"un maçon est obligé, par son titre, d’obéir à la loi morale, et s’il comprend bien l’Art, il ne
sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux. Bien que dans les temps anciens les maçons aient été tenus dans chaque pays de pratiquer la religion, quelle qu’elle fût, de ce pays, il
est maintenant considéré plus à propos de seulement les astreindre à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être
hommes de bien et loyaux, ou hommes d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou confessions qui aident à les distinguer ; de la sorte, la maçonnerie devient le centre
d’union et le moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui n’auraient pu que rester perpétuellement étrangers".
Par rapport aux Anciens Devoirs de la franc-maçonnerie opérative, la rupture saute aux yeux : autrefois chrétienne, la
franc-maçonnerie n’est plus, en 1723, que vaguement déiste. Il n’existe plus, désormais, pour Anderson et pour ses frères, écrit un ancien grand maître du Grand Orient de France,
"qu’une seule obligation religieuse affirmée, c’est l’astreinte "à cette religion sur laquelle tous
les hommes sont d’accord... être hommes de bien et loyaux, hommes d’honneur et de probité". Anderson n’évoque ni Dieu, ni péché originel, ni rédemption, ni enfer, ni paradis, mais une large
morale humaine (...). [3].
Héritière de la Grande Loge de Londres de 1717, la Grande Loge Unie d’Angleterre est incontestablement "the mother lodge in the world" : la Grande Loge Mère d’où l’ensemble de la
franc-maçonnerie moderne est issu.
Ainsi, dès 1723, les Francs-Maçons (...) posent les principes d’une nouvelles morale.
De telles idées devaient mener loin et, valables sous toutes les latitudes, elles constituaient vraiment une "religion
universelle", au sens étymologique du mot puisqu’elles reliaient les hommes entre eux"
La franc-maçonnerie a cependant perdu son unité d’origine depuis qu’au XIXè siècle, plusieurs obédiences se sont affranchies
de la tutelle de la Grande Loge d’Angleterre.
"Il est à noter que, par la grâce de Dieu, toutes les branches de l’arbre maçonnique se détestent
fraternellement les unes les autres. Leurs divisions font notre salut. Il en est de la franc-maçonnerie comme du protestantisme : il y a unité de nom et de haine, mais division à l’infini
entre toutes les sectes de la Secte. La division est le caractère des oeuvres de Satan parce que l’unité ne subsiste que dans la vérité et dans la charité", écrivait en 1884 Mgr de Ségur
dans son étude sur "Les francs-maçons".
Les trois principaux courants qui, de nos jours, divisent la franc-maçonnerie sont très schématiquement les
suivants :
1 - La franc-maçonnerie dite "régulière", c’est-à-dire celle que reconnaît comme telle la Grande Loge
Unie d’Angleterre qui, après avoir plusieurs fois remanié le texte des Constitutions d’Anderson en 1738, en 1784, en 1813 puis en 1929, impose par ses "landmarks" (principes fondamentaux) la
croyance en Dieu, Grand Architecte de l’Univers. En France, la seule obédience "régulière" aux yeux de la Grande Loge Unie d’Angleterre est la Grande Loge Nationale Française (GLNF).
2 - La franc-maçonnerie "athée", ou plus précisément agnostique dont l’archétype est le Grand Orient de
France. Cette obédience n’est plus reconnue comme "régulière" par la Grande Loge d’Angleterre depuis l’abandon, au nom de la liberté de conscience, de toute référence au Grand Architecte de
l’Univers dans ses statuts en 1877. En fait, le Grand Orient de France (et la famille de pensée qu’il représente) est plus fidèle au texte initial des Constitutions d’Anderson de 1723, que la
Grande Loge d’Angleterre qui en a modifié l’esprit. Il ne fait que "tirer les ultimes conséquences des principes maçonniques alors qu’elles restent plus ou moins latentes dans la maçonnerie
anglo-saxonne et spécialement dans la branche anglaise" [4].
3 - Enfin, la franc-maçonnerie de rite écossais dont certaines obédiences, comme la Grande Loge de
France, bien qu’elles travaillent à la gloire du "Grand Architecte de l’Univers", ne sont pas reconnues par la Grande Loge Unie d’Angleterre parce que pour elles, le Grand
Architecte de l’Univers n’est qu’un symbole : "La franc-maçonnerie se garde bien de définir le Grand Architecte de l’Univers et laisse à chacun de ses adeptes pleine latitude pour s’en
faire une idée conforme à sa foi et à sa philosophie" [5].
En tout état de cause, "aucune interprétation particulière ne saurait être imposée à tout franc-maçon, aussi bien en ce qui
concerne le Grand Architecte de l’Univers et le Volume de la loi Sacrée, ni aucune lecture privilégiée" [6].
(...)
En France, la Grande Loge Nationale Française n’en continue pas moins à séduire de nombreux catholiques, faussement convaincus que la franc-maçonnerie régulière n’a rien d’incompatible avec la
foi chrétienne.
Or, l’Eglise catholique condamne depuis plus de 250 ans (1738) la franc-maçonnerie dans son ensemble et non point seulement
lorsqu’elle est "athée" (les papes n’ont d’ailleurs pas attendu l’abandon du Grand Architecte de l’Univers dans les statuts du Grand Orient de France en 1877 pour se prononcer), parce que ses
principes sont, dans tous les cas, inconciliables avec la doctrine catholique.
Pourquoi l’Eglise condamne-t-elle la franc-maçonnerie ?
Selon certains historiens et quelques théologiens, seules d’inavouables raisons politiques et purement contingentes (la
lutte en Angleterre entre la dynastie des Stuart et celle des Hanovre protestants pour lesquels la franc-maçonnerie anglaise prit parti) seraient à l’origine de l’excommunication des
francs-maçons par Clément XII en 1738, et depuis lors, la condamnation de la franc-maçonnerie par l’Eglise serait dépourvue de tout fondement doctrinal sérieux.
Telle est très brièvement résumée la thèse qu’Alec Mellor développait au début des années 60 [11] et que le père Ferrer-Benimeli
(s.j.), professeur à l’Université de Saragosse, reprend aujourd’hui à son compte [12].
C’est faire bien peu de cas des condamnations répétées de l’Eglise à l’encontre de la franc-maçonnerie (ou de la "secte
impie"), non seulement par la bulle "In Eminenti" du 28 avril 1738, par laquelle Clément XII interdit aux catholiques, sous peine d’excommunication, "d’entrer dans lesdites sociétés de
francs-maçons", ou la bulle "Providas" du 16 mars 1751 par laquelle Benoit XIV confirme la sentence dictée par son prédécesseur, mais aussi par les mises en garde de :
Clément XIII en 1758 ("A quo die"), 1759 ("Ut Primum") et 1766 ("Christianae republicae salus").
Pie VI en 1775 ("Inscrutabile").
Pie VII en 1820 ("Ecclesiam a Jesu Christo").
Léon XII en 1825 (Constitution apostolique "Quo graviora").
Pie VIII en 1829 ("Traditi Humilitati").
Grégoire XVI en 1832 ("Mirari Vos").
Pie IX en 1846 ("Qui pluribus"), en 1849 ("Quibus quantique") et en 1865 ("Multiplices Inter").
et surtout Léon XIII en 1884 ("Humanum Genus"), en 1892 (Lettre à l’épiscopat d’Italie et Lettre au peuple
italien, toutes deux datées du 8 décembre). Selon l’ancien Code de Droit canonique de 1917, les catholiques affiliés à la franc-maçonnerie ou d’autres associations du même genre intrigant
contre l’Eglise ou les pouvoirs civils légitimes, encouraient "ipso facto" l’excommunication réservée au siège apostolique (canon 2335).
Le nouveau code promulgué le 27 novembre 1983 ne mentionne plus expressément la franc-maçonnerie et se contente d’énoncer
que quiconque adhère à une association qui agit contre l’Eglise doit être puni d’une juste peine et que quiconque soutient ou dirige une telle association doit être frappé d’interdit (canon
1374). Aussi les catholiques qui adhèrent à la franc-maçonnerie ne sont-ils plus automatiquement excommuniés comme autrefois.
En revanche, et pour couper court à toute interprétation fallacieuse selon laquelle la "double appartenance" à l’Eglise et à
la franc-maçonnerie serait désormais tolérée, la Sainte Congrégation pour la Doctrine de la foi publia le 26 novembre 1983 une "déclaration sur la franc-maçonnerie", signée du Cardinal
Ratzinger, précisant clairement que le jugement négatif de l’Eglise sur la franc-maçonnerie demeure inchangé, parce que ses principes ont toujours été considérés comme incompatibles avec la
doctrine de l’Eglise ; c’est pourquoi il reste interdit par l’Eglise de s’y inscrire. Les catholiques qui font partie de la franc-maçonnerie sont en état de péché grave et ne peuvent
s’approcher de la Sainte Communion [13].
Il ressort donc, non seulement de la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 26 novembre 1983, mais des
principaux documents pontificaux relatifs à la franc-maçonnerie que nous avons mentionnés, en particulier l’encyclique "Humanum Genus" de Léon XIII (20 avril 1884) entièrement consacrée à "la
secte des francs-maçons", que la franc-maçonnerie est condamnée dans son ensemble (sans distinction de rites ou d’obédiences), parce que ses principes fondamentaux sont absolument incompatibles
avec la doctrine de l’Eglise, qu’elle soit "déiste" ou "athée", "régulière" ou "irrégulière". Concrètement, les motifs essentiels pour lesquels l’Eglise condamne la franc-maçonnerie sont au
nombre de trois :
1-Le naturalisme et le laïcisme
Le naturalisme ne consiste pas tant à nier l’existence de Dieu, qu’à refuser d’en tirer les conséquences dans l’ordre
humain. Aussi la société doit-elle être organisée comme si Dieu n’existait pas.
"Il s’agit pour les francs-maçons, proclame Léon XIII dans "Humanum Genus", et tous leurs efforts tendent à ce but, il s’agit de détruire de fond en comble toute la discipline religieuse et
sociale qui est née des institutions chrétiennes, et de lui en substituer une nouvelle façonnée à leurs idées, et dont les principes fondamentaux sont empruntés au naturalisme
(...).".
Or, le premier principe des naturalistes, c’est qu’en toutes choses la nature ou la raison humaine doit être maîtresse et
souveraine. Cela posé, s’il s’agit des devoirs envers Dieu, ou bien ils en font peu de cas, ou ils en altèrent l’essence par des opinions vagues et des sentiments erronés. Ils nient que Dieu
soit l’auteur d’aucune révélation. Pour eux, en dehors de ce que peut comprendre la raison humaine, il n’y a ni dogme religieux, ni vérité, ni maître en la parole de qui, au nom de son mandat
officiel d’enseignement, on doive avoir foi. Or, comme la mission tout à fait propre et spéciale de l’Eglise catholique consiste à recevoir dans leur plénitude et à garder dans une pureté
incorruptible les doctrines révélées de Dieu, aussi bien que l’autorité établie pour les enseigner avec les autres secours donnés du ciel en vue de sauver les hommes, c’est contre elle que les
adversaires déploient le plus d’acharnement et dirigent leurs plus violentes attaques (...).
Ainsi, dût-il lui en coûter un long et opiniâtre labeur, elle se propose de réduire à rien, au sein de la société civile, le
magistère et l’autorité de l’Eglise ; d’où cette conséquence que les francs-maçons s’appliquent à vulgariser, et pour laquelle ils ne cessent pas de combattre, à savoir qu’il faut
absolument séparer l’Eglise et l’Etat. Par suite, ils excluent des lois aussi bien que de l’administration de la chose publique la très salutaire influence de la religion catholique, et ils
aboutissent logiquement à la prétention de constituer l’Etat tout entier en dehors des institutions et des préceptes de l’Eglise
En France, cette "prétention de constituer l’Etat tout entier en dehors des institutions et des préceptes de l’Eglise"
déboucha, sous la IIIè République, sur tout un arsenal de lois et de règlements tels que :
l’expulsion forcée de 265 congrégations religieuses non autorisées en 1880 (Jésuites, Dominicains, Bénédictins,
Franciscains, Carmes...),
l’interdiction de tout enseignement religieux dans les écoles publiques par la loi du 28 mars 1882,
la suppression des aumôneries militaires en 1883,
la suppression en août 1884 des prières publiques prévues au Parlement dans la Constitution de 1875,
la fermeture de la quasi totalité des écoles catholiques du pays (16.000 établissements congréganistes) et
l’adoption d’une loi interdisant à toute congrégation d’enseigner en 1904,
la rupture en 1904 également des relations diplomatiques entre la France et le Vatican,
enfin, le vote de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en décembre 1905, loi selon laquelle la République
ne reconnaît plus aucun culte... Mise en oeuvre par des francs-maçons notoires comme Jules Ferry (ministre de l’Instruction publique de 1879 à 1883) ou Emile Combes (président du Conseil entre
1902 et 1905), et destinée à priver l’Eglise et la foi catholique de toute assise et de toute influence sociales, cette politique (en particulier les lois scolaires relatives à la laïcisation
de l’enseignement) sont largement à l’origine de la déchristianisation actuelle du pays.
2-Le relatisvisme doctrinal
Un "relativisme érigé en dogme" : c’est ainsi qu’Henri Tincq, chroniqueur religieux du "Monde", résume en quelques mots
le tour d’esprit maçonnique [14].
La franc-maçonnerie proclame la relativité de toute vérité. Elle se donne pour objet "la recherche de la Vérité dans la
Liberté" [15]... à condition que nul n’ait jamais
la prétention de l’atteindre ou de la connaître avec certitude : "N’est libre que celui qui cherche et qui réfléchit... L’homme qui croit n’est plus libre", s’exclamait le frère Jammy
Schmidt, orateur du Convent du Grand Orient de France en 1925 [16].
(...)
Comment ne pas en conclure, comme l’"Osservatore romano" du 23 février 1985, que dans ces conditions, "le
climat de secret comporte pour les inscrits le risque de devenir les instruments de stratégies qu’ils ignorent" ?
"Déiste dans son principe, note Jean-Claude Lozac ’hmeur, la franc-maçonnerie
présente sa théorie par degrés et commence par adopter des formes compatibles avec le christianisme" [39].
Par contre, les rituels propres aux grades les plus élevés font clairement apparaître que la haine du catholicisme et la
lutte contre l’Eglise sont les traits caractéristiques majeurs de l’institution [40].
"Le grade le plus intéressant, le plus significatif des hauts-grades est celui de Rose-Croix, numéroté
18ème degré, expose Jean Marquès-Rivière dans "La trahison spirituelle de la franc-maçonnerie". Dans ce grade, on voit une parfaite caricature du catholicisme (...). Le signe de ce grade (...)
est celui du "Bon Pasteur". Il consiste à tenir les bras croisés sur la poitrine, les mains écartées ; le mot de passe est "Emmanuel", la réponse étant "paix profonde" ; le mot sacré
est I.N.R.I. [41] et l’âge, 33 ans (...). Les trois vertus qui sont enseignées dans ce grade sont la Foi, l’Espérance et la
Charité ; nous avons vu précédemment comment il fallait "comprendre" ces trois vertus dans le langage maçonnique. La tunique dont on revêt le récipiendaire se nomme une chasuble (...). Je
mentionnerai également dans ce grade la fameuse cérémonie de la cène, qui se fait le Jeudi Saint. Pour achever de parodier l’Eglise, la table s’appelle l’autel, les verre sont les
calices" [42].
Quant au grade de Chevalier Kadosch (30ème degré), il est très explicitement un grade de vengeance : celle du meurtre
d’Hiram, l’architecte du temple de Salomon qui, selon la légende maçonnique, aurait été assassiné puis enseveli par trois mauvais compagnons (mais ressuscita grâce aux Maîtres envoyés à sa
recherche par le roi Salomon)... mais aussi celle de Jacques de Molay, Grand Maître de l’Ordre du Temple, condamné au bûcher en 1314 sous le roi de France Philippe le Bel avec la "complicité"
du pape Clément V.
Aux yeux des francs-maçons (qui revendiquent "l’héritage spirituel" des Templiers), Clément XV symbolise plus
particulièrement l’ignorance, le fanatisme et l’ambition de la papauté [43].
La franc-maçonnerie est-elle une religion ?
Lors d’un colloque entre chrétiens et francs-maçons organisé en novembre 1992 au centre Sèvres, à Paris, en présence du
grand maître de la Grande Loge de France de l’époque, Michel Barat, Mgr Thomas soutenait qu’"un catholique peut parfaitement appartenir à une loge maçonnique sans pour autant
perdre sa propre foi, puisque la maçonnerie n’est pas une religion" [44].
Certes, la franc-maçonnerie se défend ouvertement de constituer une religion nouvelle et concurrente des autres religions,
puisqu’elle ne propose "aucune théologie de la pensée, aucune doctrine, aucun credo" [45].
"La franc-maçonnerie, précise pour sa part le Conseil Fédéral de la Grande Loge de France, n’est pas une religion au sens où celle-ci veut apporter aux hommes le salut et la vie éternelle à partir d’une révélation historique donnée" [46].
Mais dans le même temps, la franc-maçonnerie se propose de "réunir ce qui est épars" et selon le texte
initial des Constitutions d’Anderson de 1723, d’établir ici-bas "cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord" et qui ferait d’elle le véritable "centre
d’union" de l’Humanité toute entière...
Elle incarne en fait l’"universalisme d’une religion (au sens étymologique) qui tend à unir tous les Frères de bonne
volonté", comme l’écrivait le Frère Jean Corneloup, "Grand Commandeur d’Honneur du Grand Collège des Rites" dans son livre : "Universalisme de la
Franc-Maçonnerie" [47].
En vérité, la franc-maçonnerie, dont c’est pour ainsi dire la raison d’être, a pour suprême ambition l’instauration,
au-dessus du catholicisme et de toutes les religions particulières, de LA religion universelle. Qu’on en juge : "Si la Franc-Maçonnerie n’est pas aujourd’hui une religion,
au sens courant du mot, elle provient cependant d’une antique religion ayant son dieu, son culte, ses dogmes, ses cérémonies et, rivale non seulement du Christianisme mais aussi du judaïsme et
peut-être du paganisme officiel de la Grèce et de Rome", expose la "Revue Maçonnique" de novembre-décembre 1897 [48].
"Il appartient (aux francs-maçons) d’assurer la direction spirituelle de la société moderne (...). Il
s’agit (...) non plus de réfuter bruyamment des systèmes religieux, à juste titre discrédités, mais de mettre soi-même debout une religion viable adaptée aux progrès des lumières et susceptible
de satisfaire les intelligences les plus émancipées (...). Nous n’avons sapé, renversé, abattu, démoli avec une fureur qui semblait parfois aveugle que pour rebâtir dans de meilleures
conditions de goût et de solidité", écrivait en 1916 un certain Frère Hiram dans la revue du Grand Orient de France, "L’acacia" [49].
"Un jour viendra où la Maçonnerie sera fatalement la direction spirituelle de tous, et ce jour-là sera l’aube de cette paix
universelle qui jusqu’à présent était une utopie, mais qui sera bientôt une réalité", s’exclamait en 1924 le Frère Barcia, ancien grand maître du Grand Orient espagnol [50].
Grand Commandeur du Suprême Conseil de France, le Frère Charles Riandey prophétisait en 1946 qu’un jour, "le monde futur créera du neuf après avoir assimilé le christianisme et
d’autres formes actuelles de spiritualité et donnera peut-être naissance, par analogie avec le phénomène physique de collectivisation totale, à une sorte de panthéisme dans lequel se trouveront
fondues, amalgamées toutes les pensées actuelles, redynamisées toutes ensemble vers des objectifs encore inconcevables" [51], tandis qu’un membre du Suprême
Conseil de France, le baron Yves Marsaudon, s’écriait au début des années 60 : "Catholiques, Orthodoxes, Protestants, Musulmans, Hindouistes, Bouddhistes, Penseurs-Libres,
Penseurs-Croyants, ne sont chez nous que des prénoms : c’est Francs-Maçons le nom de famille !" [52].
De fait, consciente de l’impossibilité de détruire l’Eglise catholique, son principal adversaire dans l’exercice du pouvoir
spirituel auquel elle prétend sous couvert d’oecuménisme, la franc-maçonnerie ne désespère pas d’assimiler ou de dissoudre le christianisme au sein d’une Super-religion tolérante et
syncrétiste. Mère et Maîtresse de vérité, l’Eglise catholique ne serait plus alors qu’une autorité morale et spirituelle parmi d’autres.
Au demeurant, n’est-ce pas l’impression qu’elle a donné lorsqu’en novembre 1985, le Conseil permanent de l’épiscopat
français joignit sa signature à celles de la Licra, du Mrap, du Conseil supérieur rabbinique et du Recteur de la Mosquée de Paris, au bas d’un "Appel commun contre le racisme", le tout sous
l’égide... de la Grande Loge de France ?
N’est-ce pas également le piège dans lequel elle risque de tomber chaque fois qu’au sein du Comité national consultatif
d’éthique, un représentant de l’Eglise catholique désigné par l’épiscopat rejoint d’autres personnalités "appartenant aux principales familles philosophiques et spirituelles" du pays et donne
l’impression d’approuver tous les avis dudit comité ou de se rallier à un pseudo-consensus ?...
Qui ne voit que dans le cas de la franc-maçonnerie - fût-elle spiritualiste -, toute tentative de "rapprochement" ou de
"dialogue" avec l’Eglise est non seulement une chimère, mais un redoutable piège ?
La correspondance échangée en 1905 et 1906 entre les deux grands maîtres du Grand Orient et de la Grande Loge de France, ne
laisse d’ailleurs planer aucun doute sur le fait que, depuis le début du siècle, le "spiritualisme" est l’alibi grâce auquel une partie de la franc-maçonnerie s’efforce, sinon de séduire, du
moins d’endormir la méfiance des catholiques à son égard.
C’est dans cet esprit qu’en 1908 fut organisé un convent des "maçonneries spiritualistes" à propos duquel "frère Hiram"
écrivait dans "L’acacia" (revue du Grand Orient de France) : "C’est à cette nouvelle forme de lutte contre l’Eglise que nous conduira la réaction ritualiste, symboliste, et pourquoi ne pas
le dire, religieuse, au sens social du mot qui commence dans la maçonnerie française" [53].
La vérité, c’est qu’il n’y a pas d’entente possible entre l’esprit de la franc-maçonnerie : le culte de l’Homme
affranchi du dogme et de la morale, seule interprète du bien et du mal, du vrai et du faux "sans intervention divine superflue" [54], il n’y a pas le moindre compromis
possible entre cette déification de l’Homme sans Dieu, et la religion du Dieu fait homme.
"Non nobis Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam" [55]
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