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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


Exposition Un monde disparu par Roman Vishniac, au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 27 Décembre 2006, 23:26pm

Catégories : #Judaïsme

Voici un article d'Edouard Waintrop paru dans Libération.

Il était des hommes
A la fin des années 30, dans un climat d'antisémitisme intense, Roman Vishniac, médecin juif d'origine russe, est parti sur les routes d'Europe orientale photographier les habitants des ghettos, comme un dernier témoignage avant la disparition pressentie.
Exposition Un monde disparu par Roman Vishniac, dans le cadre du Mois de la photo, jusqu'au 27 février 2007, au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, 75003 Paris. www.mahj.org
Roman Vishniac (1897-1990) a d'abord fui l'antisémitisme qui se déchaînait dans la Russie au début de la Première Guerre mondiale. N'espérant pas le voir disparaître par un coup de baguette bolchevique, en 1917, il a cherché «refuge» en Allemagne. En 1933, devenu médecin, il se retrouve comme des centaines de milliers de Juifs pris dans un piège mortel. Hitler et ses fidèles vont promulguer les lois raciales de Nuremberg et organiser, le 9 novembre 1938, la «nuit de cristal», un pogrom au coeur de l'Occident.
Conscient que le péril ne peut que s'accentuer et qu'il concerne toute l'Europe et surtout celle de l'Est, dont il est originaire, Vishniac s'en va témoigner d'un monde en voie de disparition, lui permettre de survivre sur papier. Il traverse des frontières dangereuses, passe en Pologne, en Ukraine, en Lituanie, en Tchécoslovaquie. Avec un petit appareil photo.
Roman VishniacIl parcourt les rues de Varsovie, de Lodz, de Pabianice, Lublin, Lask, de Moukatchevo en Ruthénie subcarpatique, fait une incursion à Vilna, alias Vilnius, s'attarde à Prague, à Travna. Pour que l'on se souvienne des visages heureux de ces paysans juifs, de la dignité triste de Nat Gutman, caissier de banque devenu porteur pour cause d'interdiction professionnelle, de l'angoisse des femmes qui sentent que les lendemains vont déchanter, des visages ravinés des anciens, des sages dans les synagogues, de maîtres dans leur héder, la classe hébraïque.
Il saisit l'air mélancolique d'un vieux derrière sa fenêtre, coincé chez lui parce qu'il pleut et qu'il n'a pas de chaussures. Cadre des enfants aux grands yeux affamés, des adolescents étudiant dans les yeshivot, les académies talmudiques. Il croise des hassidim qui vont à la synagogue avec, sur la tête, le shtraimel, la traditionnelle coiffe faite de treize queues de zibeline... Ces photographies, Roman Vishniac les a souvent prises en cachette. Parce que ce «peuple ne souhaitait pas être fixé sur la pellicule de peur de vous paraître étrange», écrira-t-il.
Les modèles de Vishniac sont pauvres, très pauvres. Si la plus grande part de la «Yiddishkeit» n'a jamais roulé sur l'or, sa situation a empiré à la mort en 1935 du maréchal Pilsudski, l'homme fort de la IIe République polonaise. L'antisémitisme est devenu hystérique. Le boycott de leurs boutiques, l'imposition de quotas, ont rendu la vie des Juifs très précaire. A croire que Varsovie espère concurrencer Berlin. Elle n'y arrivera pas. Les Allemands s'apprêtent à concevoir puis à appliquer la «solution finale».
Nombreux parmi ces femmes, enfants et hommes pieux croient alors tellement en Dieu qu'ils ne pensent pas qu'il puisse les laisser mourir. Ils vont disparaître du côté de Chelmno, de Treblinka, d'Auschwitz...
Ne subsisteront d'eux que ces images magnifiques, parmi les 2 000 qui ont pu être conservées, et les 16 000 qui ont été prises. Photos que Vishniac a emportées avec lui quand, en 1940, après être passé en France, y avoir été interné dans un camp, il a pu émigrer vers les Etats-Unis.

Les plus du blog de Jean-Laurent :
 
Je n’ai pas pu sauver mon peuple, j’ai seulement sauvé son souvenir. Pourquoi ai-je fait cela ? Un appareil photo caché pour rappeler comment vivait un peuple qui ne souhaitait pas être fixé sur la pellicule peut vous paraître étrange. Était-ce de la folie que de franchir sans cesse des frontières en risquant chaque jour ma vie ? Quelle que soit la question, ma réponse reste la même : il fallait le faire. Je sentais que le monde allait être happé par l’ombre démente du nazisme et qu’il en résulterait l’anéantissement d’un peuple dont aucun porte-parole ne rappellerait le tourment. [...] Je savais qu’il était de mon devoir de faire en sorte que ce monde disparu ne s’efface pas complètement...”
Roman Vishniac


Témoin avant tous, Roman Vishniac s’exprime avec douleur et amour évoquant ce monde juif pittoresque et fascinant qu’il a vu s’engloutir dans les flammes et la nuit. C’est son amour pour les morts qui nous touche si profondément. Il les aime tous : les rabbins et leurs disciples, les marchands et leurs clients, les vagabonds et les chantres, les vieillards mélancoliques et les adolescents souriants. [...] Poète de la mémoire, chantre de l’espoir bafoué, Roman Vishniac se place surtout sous le signe de la fidélité.
Elie Wiesel
Avant-propos à l’ouvrage Un monde disparu, Paris, Le Seuil, 1984

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