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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

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Les dérapages du CRAN, par Sébastien Fath.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 21 Mars 2007, 18:15pm

Catégories : #Opinions

Article de Sébastien Fath, publié dans le dernier numéro de Réforme.

Sébastien Fath dénonce les choix communautaristes du CRAN (Conseil représentatif des associations noires), qui gâchent une belle cause, celle du manque flagrant de visibilité des Noirs dans la société française.

En ces temps de campagne électorale, les états-majors fourbissent leurs armes et Marianne est d’humeur belliqueuse. Tantôt courtisée, tantôt menacée, la République se dresse au cœur des enjeux et des combats. Un des traits qu’on lui décoche souvent, non sans raison, est son arrogance du discours. Notre pays se ferait une spécialité des grands principes, quitte à passablement les négliger dans la pratique. Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) s’est distingué, depuis quelques mois, dans ce registre critique. Exaspéré du manque flagrant de visibilité des Noirs dans la société française, un collectif s’est constitué le 26 novembre 2005 en vue de confronter la République française à ses insuffisances, lui intimant d’en rabattre un peu sur la théorie, pour mieux se concentrer sur les travaux pratiques. En substance : « Assez de beaux discours universels, appliquons concrètement les principes ! » Disons-le tout net : cette cause est belle, et mérite le soutien total de tous ceux qui entendent faire vivre aujourd’hui la devise républicaine «Liberté, Egalité, Fraternité».

Parmi les protestants français, bien placés du fait de leur histoire pour mesurer la difficulté d’être minoritaires, nombreuses ont été les voix de sympathie en direction de leurs compatriotes noirs ainsi mobilisés. De ce point de vue, le plaidoyer développé par le CRAN en faveur de statistiques ethniques peut être salué et encouragé, dans la mesure en tout cas où cet instrument de connaissance qu’est le recensement permettrait de mieux apprécier la diversité réelle des composantes de la nation, fournissant des éléments solides pour combattre les discriminations.

Ce bel élan, ce «rayon de lumière», évoqué par Michel Wieviorka en janvier 2006, rend d’autant plus triste le gâchis auquel on est en train d’assister depuis six mois. Censé donner du «cran» aux citoyens pour mieux lutter contre le racisme et la discrimination, cette initiative a fâcheusement dérapé, au fil des déclarations de ses leaders, pour, en fin de compte, mettre en péril l’idéal républicain lui-même. Les derniers entretiens du président du CRAN, Patrick Lozès, illustrent l’ampleur de la dérive. Dans le Nouvel Observateur, il clame : «les Noirs feront la différence dans l’isoloir en 2007 (1).» Une menace ? Représentatif d’une maigre minorité d’associations noires, sans légitimité électorale, comment Patrick Lozès peut-il oser parler au nom de tous les Noirs de France ?

Une avenue vers la balkanisation

Autre dérive, l’insistance sur le seul critère de race. On pouvait la juger maladroite mais sympathique à son début mais, en appuyant dans la durée sur ce seul critère, le CRAN ouvre une boîte de Pandore. Que dirait-on d’une création d’un Conseil représentatif des associations jaunes de France ? Ou d’un CRAB (pour les associations blanches) ? Une avenue vers la balkanisation.

La référence explicite, revendiquée par Lozès et Louis George Tin (son bras droit), au pasteur Martin Luther King est de ce point de vue particulièrement mal venue. Car Martin Luther King a lutté pour un système qui cesse de distinguer, dans les régulations sociales (juridiquement inégalitaires à l’époque), entre Blancs et Noirs. Patrick Lozès et le CRAN plaident au contraire pour des régulations sociales (juridiquement égalitaires en France), qui différencient davantage entre Blancs et Noirs (au nom d’un rattrapage à effectuer en faveur des Noirs). Le premier, sans ambition politique, a rassemblé des millions de Noirs, et de Blancs, le second, en quête d’une investiture parlementaire pour 2007, ne représente pas beaucoup plus que lui-même.

Entrepreneur identitaire

On le voit bien : si l’objectif explicite est identique (lutter contre les discriminations qui frappent les Noirs), la méthode est diamétralement opposée. La première était universaliste, républicaine et désintéressée (principe d’égalité devant la loi et de non-distinction de la couleur de peau), la seconde est particulariste, communautariste et intéressée (critique du principe d’égalité sous prétexte qu’il est mal appliqué, et mise en avant de la couleur de peau).

Louis Georges Tin assume du reste pleinement ce particularisme, déclarant à l’Observatoire du communautarisme que, d’après lui, «l’universalisme n’est en général qu’un particularisme parmi d’autres», et que c’est «une coquille vide». C’est dit ! S’il est une coquille vide, autant faire le deuil du principe d’égalité, à la base de l’universalisme républicain (comme il est à la base aussi du christianisme de Martin Luther King). Là est l’enjeu des débats à venir sur les discriminations : soit lutter contre elles en appliquant mieux le principe d’égalité, soit lutter contre elles en dérogeant à ce principe.

Auteur à culot d’un ouvrage titré Nous, les Noirs de France (2) (comme si Jean-Marie Le Pen s’autorisait à écrire un livre titré : «Nous, les Blancs de France»), Lozès s’est invité, jusqu’à présent, aux meilleures tribunes, jouant d’une rhétorique victimaire rodée, assaisonnée d’invocations républicaines à peu près aussi convaincantes que les invocations écologistes de Nicolas Sarkozy. Il s’est bâti une organisation richement dotée sur laquelle il a quasiment tous les pouvoirs (il nomme l’intégralité du bureau exécutif).

Mais il est grand temps d’inviter les Français à bien relire ce que cet entrepreneur identitaire pense avoir à nous dire : car, pour corriger ses torts, souvent réels, vis-à-vis des populations d’immigration récente ou d’une origine ethnique différente du type majoritaire, notre pays a besoin de citoyens informés, aptes à la fois à aider les initiatives empiriques authentiquement républicaines (mettre fin aux passe-droits qui favorisent certains), et à écarter les impostures racialistes (qui surajoutent aux premiers passe-droits, au lieu de se donner comme tâche exclusive de les combattre, la revendication de passe-droits favorables à telle ou telle catégorie).

Une information judiciaire a été ouverte en décembre 2006 par l’historien Claude Ribbe afin d’obtenir la dissolution du CRAN, association «fondée sur un critère ouvertement racial et donc illicite selon la loi de 1901». Une affaire à suivre.


(1). Patrick Lozès au Nouvel Observateur, édition électronique, 8 février 2007. Voir aussi ce très édifiant entretien : Patrick Lozès, «Ecoutons enfin les Noirs de France», Le Monde, 1er mars 2007.

(2). Patrick Lozès, Nous, les Noirs de France, Paris, éd. Danger public, 2007

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