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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


"Le bouc émissaire", par Michel Maffesoli. Texte de son intervention au GODF le 31 janvier 2015.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 2 Février 2015, 18:30pm

Catégories : #Franc-Maçonnerie, #Conférence, #Maffesoli

Je vous avais annoncé sur ce bloc-notes la tenue d'une réunion publique intitulée "Le bouc émissaire" qui s'est déroulée dans le Temple Arthur Groussier du Grand Orient de France (GODF) le samédi 31 janvier 2015.

 

Lors de cette réunion publique plusieurs personnes qualifiées se sont exprimées : DELPHINE HORVILLEUR (rabbin), MICHEL MAFFESOLI (sociologue), IVAN LEVAÏ (journaliste) et PASCAL PERRINEAU (politologue).

 

Michel Maffaesoli m'a fait l'amitié de me communiquer le texte de son intervention lors de cette réunion publique.

 

J'avais reçu la veille Michel MAFFESOLI lors de l'émission "2 Colonnes à la 1" où il s'exprimait avec notamment Alain BAUER (ancien GM du GODF) et Alain GRAESEL (ancien GM de la GLDF). Vous pouvez écouter en podcast cette émission et lire l'article de Michel Maffesoli.

 

Voici donc dans son intégralité le texte de son intervention :

 

 

 

 Le “Bouc émissaire”

(Temple Roussier, G:.O:. , 31 janvier 2015)

 

Préliminaires.

 

L’actualité nous incite à la prudence, vertu on ne peut plus judicieuse en des moment où l’émotionnel tend à prédominer. La sagesse populaire le sait, de savoir incorporé : il faut savoir raison garder ! Dialoguant, sur les ondes, pas plus tard qu’hier soir, avec Alain Bauer ( en sa double casquette de criminologue et de F :.M :.) j’entendai son conseil : « se méfier des effets d’annonces  et des approximation médiatiques » .

 

Lucide attitude , que l’on peut comprendre comme l’actualisation de la préoccupation d’Aristote  faisant reposer la philosophie , ce qui se distingue de l’opinion commune ( « doxa ») sur le fait de savoir « kalos apoeuresthai » : savoir poser des apories. C’est à dire savoir poser les questions plutôt que de donner, trop rapidement les réponses.

 

Pour ma part, me souvenant de mes humanités, source de tout humanisme, me vient en mémoire la formule par laquelle Caton commençait , à temps et à contre-temps, tous ses discours : « delenda Cartago est », Carthage doit être détruite.

 

Mon obsession est toujours de rappeler l’exigence de la pensée. Ce qui nécéssite, toujours de l’EFFORT. Notre espèce animale étant ce qu’elle est, c’est uniquement si l’on sait trouver les mots justes que l’on peut agir avec efficacité. N’est-ce point cela que Camus, à sa manière , disait : « mal nommer les choses contribue aux malheurs du monde ».

 

Je le ferai  en trois points ( ce qui n’est pas ici déplacé) :

 

  • - l’importance de la mise en perspective.
  • - le diagnostic
  • - un éventuel pronostic.

 

 

1 – Introduction

Comme toujours, c’est quand il y a urgence qu’il faut s’accorder le temps de la réflexion, seule une analyse aigüe permet un raisonnement puissant et justifie, par après l’enthousiasme éventuel de l’engagement. Voilà bien les trois moments: analyse, raisonnement , enthousiasme, qui furent dès la Renaissance, selon ce que nous dit Pic de la Mirandole, le compas déterminant la démarche des humanistes.

 

Il est donc important en ces lieux de rappeler une telle nécessité, aboutissant  à une pensée agissante. La force de la pensée est un chemin exigeant qui est tout à l’opposé de l’esprit dogmatique.

 

On a pu dire (Auguste Viatte par exemple) que la spécificité de la  F:.M:.était l’hétérodoxie. Posture intellectuelle qui est autre (hétéro) que la simple opinion (doxa). Il s’agit là de son “code génétique”. Ce en quoi au-delà ou en deça des certitudes admises, du “principe de réalité’”, économique, social, politique, elle s’accorde au “Réel”. C’est-à-dire à l’essence cachée, (la “quintessence” dirait Rabelais) de tout vivre-ensemble.

 

Dès lors, penser c’est abandonner la réthorique sonore. Celle des idées convenues, des incantations rassurantes et autres facilités intellectuelles. Toutes choses caractérisant, en sa majorité, avec de notables exceptions, la médiocrité de la médiacratie.

Puis-je rappeler que quand Hegel (dont on oublie trop souvent l’appartenance à la F :.M:.) disait que la lecture du journal était “la prière de l’homme moderne”, il rappelait que ce journal (“diurnalem” : de jour) devait rendre public, au jour le jour, ce qui avait été élaboré dans le secret de la pensée. René le Forestier, en ses livres érudits, (“Occultisme et F:.M:.”) a rappelé cette dialogie hégélienne : secret/public, ésotérisme/exotérisme.

Secret ou discret: laissons le débat ouvert. Juste, pour mémoire, souvenons-nous que la “DISCRETIO”, dans la philosophie médiévale, signifiait, avant tout, le DISCERNEMENT, capacité de bien évaluer les choses et les gens.

 

C’est quand elle a oublié cette légitime complémentarité que les simplismes médiatiques s’apparentent à ce que Nietzsche appelait, brutalement, mais lucidement : la “vomitus matutinus” ; cette régurgitation journalière qui tend à dominer. Ce qui n’est pas sans favoriser tout à la fois les lectures hatives et les pensées courtes qui sont au fondement même de la “bienpensance”. Le “conformisme logique” (Durkheim) s’exprimant dans la jactance, l’arrogance, la suffisance d’une élite en perdition qui, dans l’aveuglement de son “entre-soi”,  est de plus en plus déconnectée de la vie courante.

 

Rappelons, aussi, que c’est quand il y a un tel déphasage que peuvent naître les discours de haine, de xénophobie et de racisme. C’est quand le “discours du Palais” n’est plus lié à celui de la “place publique” (Machiavel) que la démagogie et les théories complotistes font florès !

 

Puis-je avant d’entrer dans le vif du sujet rappeler le début de l’aria célèbre de Nabuco de G. Verdi ? Le peuple hébreux réduit en esclavage tente de se redonner courage ; et c’est à Milan, en 1842, où la ville est dominée par l’ennemi que ce chant est entonné : Va, pensiero, sull”ali dorate” : Va, pensée, sur les ailes dorées”. En bref, en ces temps de détresse, il faut prendre de la hauteur, savoir mettre les choses en perspective.

 

Voir loin en arrière, pour voir loin en avant.

 

2 – Généalogie ou diagnostic

 

Hegel, que j’ai cité, rappelait la prévalence de l’Esprit pour comprendre une époque. C’est ce que l’anthropologue Gilbert Durand( mon regretté maitre et ami) a appelé les “structures anthropologiques de l’imaginaire”. C’est-à-dire l’atmosphère mentale, l’ambiance dans lesquelles on nait, on est initié et qui constitue le substrat de tout vivre-ensemble. Le climat en quelque sorte. Fernand Braudel dont il s’inspire, parle, à ce propos, de milieu “éco-systémique”.

 

Quelles sont les caractéristiques essentielles (son caractère, son “empreinte génétique”) de la tradition culturelle qui est la nôtre : je veux dire la tradition judéo-chrétienne (peut-être vaudrait-il mieux dire sémitique ?) occidentale, moderne ? elles sont de trois ordres :

 

 

2 – 1 – Tout d’abord, le “fantasme de l’Un”. EN SON SENS ÉSOTÉRIQUE ET EXOTÉRIQUE: LE “CHIFFRE” UN.

 

 Deux noms paradigmatiques en délimitent l’orbe : Augustin d’Hippone et Auguste Comte.

 

Pour le premier, “la raison humaine conduit à l’unité”. Légitimation, justification du monothéisme qui sera la marque de cette tradition. Monothéisme, monoïdéisme ! Le Un de Dieu, cause et effet de toute l’ontothéologie de l’Unité.

 

Pour le second, presque deux mille ans plus tard, la “reductio ad unum” résumait le long processus du mythe du PROGRÈS :  l’un de l’individu, l’un des institutions homogénéisées, l’un des systèmes théoriques rationalisant tout cela ( ce que le philosophe J.F Lyotard a appelé : “ les grands récits de référence”)

2 – 2 – C’est à partir de ce “Chiffre Un”

 

que l’on peut comprendre la seconde caractéristique de cette tradition : la dénégation du mal. Celui-ci, encore une définition augustinienne, n’est qu’une “privatio boni”: une privation du bien. Il n’a pas d’existence EN SOI.  Ce qui est le corrolaire du Dieu Un.

 

Dans toutes les autres traditions culturelles et cultuelles, il y a une pluralité de dieux, exprimant les potentialités humaines : bonnes, mauvaises, anodines, exacerbées. Ainsi l’hénothéisme hindou, les “Orixas” du Candomblé afro-brésilien, les esprits du chamanisme, les “Kamis” du shintoïsme , peut-être même la multitude des saints du catholicisme populaire etc. Or dans l’ontothéologie sémitico-occidentale, seul le Dieu Bon (ou le Bon Dieu) est légitime, le reste est à rejeter.

 

 

2 – 3 – D’où la troisième caractéristique : la recherche de la perfection

 

  s’exprimant au mieux dans la logique dialectique : thèse, antithèse, synthèse. Le contraire est à dépasser.

 

C’est dans cette logique que s’enracine la pratique du Bouc Emissaire que l’on charge des péchés, imperfections et autres nuisances ne permettant pas l’unité de l’individu, de la Nation et de la Vérité garante de tout cela.

 

René Girard dans “La violence et le sacré” et dans “Le Bouc émissaire” a rappelé la fonction sacrificielle de cette pratique : évacuer l’ombre, oublier l’animal qui sommeille en nous. Il est, à cet égard, intéressant de noter, que, tout au début de son livre majeur (“La Violence et le sacré”, page 15), il s’appuie sur le livre de Joseph de Maistre:  “Eclaircissements sur les sacrifices” soulignant que ce rite:  le fait de rejeter le mal sur l’animal, consiste à tromper ce qui nous constitue, à ruser avec lui.

 

Dès lors, sur la longue durée, l’ombre peut varier, mais il y a une homologie de structure.

 

Dans son livre classique, “Antisémitisme et Mystère d’Israël”, F.Lovsky rappelle que collaborant avec les empereurs romains, les Juifs ont désigné les chrétiens comme “boucs émissaires”. Ce qui donne durant 3 siècles, les sanglantes persécutions que l’on sait.

 

Puis, inversion des rôles, sur la longue durée, ce sont les chrétiens qui désignèrent ainsi les Juifs. Les pogroms, carnages et émeutes ponctuant l’histoire s’achèvent dans l’holocauste du siècle dernier.

 

Peut-être est-ce dans cette logique qu’il faut replacer le “Djihad” qui de combat intérieur pour atteindre la perfection individuelle, s’exacerbe en lutte extérieure ( le "Djihad de l’épée" n’est que le 4ème stade), et quelque peu paranoïaque contre le Mal que représente le mécréant.

 

 

2 – 4 – En conclusion de cette rapide généalogie,

 

cette judicieuse remarque de ce grand intellectuel européen (anglo-français) que fut Georges Steiner qui, avec toute l’acuité que lui donnait la culture juive et autrichienne, dont on connait la finesse, soulignait que la spécificité de la tradition occidentale était quand L’Être infinitif (le verbe être) devenait l’être nominal (devenir quelque chose). Par exemple quand l’indéfini de la divinité devient le Dieu Un. Ou quand le sacré ambiant (le “sacral” dirait l’ami Régis Debray) s’institutionnalise en religion qui, par essence, tend à se fanatiser, à devenir intolérante.

 

Anecdotiquement, rappelons le mot de Baudelaire : “Dieu, le plus grand des paranoïaques”.

 

 

3 – Mise en perspective et pronostic.

 

C’est Goethe (qui est le F:.M:. que l’on sait) qui rappelait que chaque époque en son moment naissant est paradoxale. Mon hypothèse, un peu paradoxale, est que cette logique du “Bouc émissaire” est en train de se saturer.

 

Mais comme toute mutation, cela se passe dans la “crainte et le tremblement” (Kierkegard). D’où les combats d’arrière garde que nous connaissons. Mais les “combats d’arrière garde” sont les plus sanglants. Et ce parce que l’on pressent que l’on a perdu.

 

3 – 1 – Saturation donc du monothéisme sémitique.

 

Reprenant des catégories propres à l’histoire des religions, on peut dire que la logique du “BOUC ÉMISSAIRE” est un SACRIFICE EXPIATOIRE: il s’agit de rejeter le péché. C’est quand il y a un sentiment de culpabilité , individuel ou collectif, que l’on s’emploie à projeter le mal sur l’autre.

 

Tout autre est le SACRIFICE PROPITIATOIRE propre au polythéisme. C’est, ainsi que le rappelle René Girard, la spécificité du mythe dionysiaque : on ne rejette ou on ne projette pas, on RITUALISE . Attitude non de négation, mais d’affirmation : dire oui, oui, tout de même à la vie!

 

Or si on sait voir ce qui anime , en profondeur la vie sociale, ce qui est, en particulier repérable dans les pratiques juvéniles, c’est que l’imaginaire postmoderne, de facto, est à la tolérance. C’est le “polythéisme des valeurs” (M.Weber) qui constitue l’essentiel de la vie quotidienne. Interculturalité, diversité dans les moeurs et les pratiques existentielles. Résurgence de l’idéal communautaire (que dans notre simplisme nous appelons d’une manière stigmatisante “communautarisme”), sentiment d’appartenance à de multiples “tribus” constituant nos sociétés. C’est de cela que nous sommes entrain de faire l’apprentissage. Mais qui dit “apprentissage”, dit épreuves et l’actualité n’est pas avare d’exemples en ce sens.

 

Saturation du monothéisme s’exprimant au mieux dans le “relativisme” ambiant.

 

Mon regretté ami Serge Moscovici, rappelait que le relativisme n’est pas une négation de la connaissance, mais la relativisation de la Vérité unique et la mise en relation des vérités plurielles.

 

 

3 – 2 – C’est dans cette mise en perspective,

 

qu’à l’opposé de la Perfection Une, ce qui est en jeu, est la complétude : le bien et le mal mêlés, l’ombre et la lumière conjointes. En bref, le “clair-obscur” de l’existence. La dénégation de l’animalité ayant abouti à la bestialité, dans la complétude au contraire, c’est l’entièreté de l’être qui est acceptée. Ce que Edgar Morin nomme la complexité.

 

Ce faisant, le “mal” n’est pas rejeté sur l’Autre en ses diverses formes, il est “homéopathisé”. Et la production culturelle : films, chorégraphies, théâtre, musique témoigne d’une telle ritualisation, quelque peu païenne, d’une telle complétude, de l’acceptation de l’ombre.

 

 

3 – 3 - Dernier aspect du tryptique postmoderne.

 

 

A l’encontre de l’occidentalisation du monde qui a voulu réduire l’Autre au Même, une sorte d’orientalisation du monde. “Orients mythiques” dont parlaient les (F:.M:.) Gilbert Durand (“Les Mythes fondateurs de la franc – maçonnerie”) et Henri Corbin, c’est-à-dire l’affirmation de la pluralité de l’être, l’importance de la diversité.

 

L’Orient (mythique) ce n’est plus l’Unité, mais l’Unicité. C’est-à-dire la cohésion à partir du divers : “Unitas multiplex” ! La figure de la mosaïque est emblématique d’une telle unidiversité. C’est ainsi que dans un beau livre, au titre évocateur, “La grenade entrouverte”, Bruno Etienne rappelait en quoi ce fruit est un symbole évocateur : la multiplicité gage de fécondité et de renouveau !

 

Conclusion

 

Voilà ce qui est le coeur battant d’un humanisme authentique : rappeler qu’il y a de l’humus dans l’humain, c’est-à-dire que la saturation d’une forme, en ce qu’elle a de paroxistique et , parfois, de sanglant, peut être le gage d’une “renaissance”. LE DEUIL ET L’ESPÈRANCE MÉLÉS.

 

 Les “évènements” sont, en ce sens, des “avènements”de quelque chose de plus profond que l’on avait cru dépassé. C’est en ce sens, aussi, que la “Pensée progressive” est autrement plus riche que le “progressisme” quelque peu benêt. En ce qu’elle nous apprend tout ce que l’on doit à la tradition qui, par essence, est plurielle. Très précisément, en ce que cette “pensée progressive” rappelle que notre humaine nature repose sur “l’harmonie conflictuelle” : la “coïncidentia oppositorum”, la coincidence des choses opposées !

 

Voilà ce que me suggère la thématique du Bouc émissaire : son origine et sa saturation.

 

Voila ce qu’il faut penser : des questions, le plus justement posées, plutôt que des réponses toute faites.

 

C’est, en effet, lorsqu’on sait voir de haut que l’on peut, hors des simplisme médiatiques, être au plus proche de ce que le philosophe Ernst Bloch nommait” “le concret le plus extrême”. Autre  manière de dire le grouillement culturel , diffus, confus parfois, animant, en son fond, notre vie sociale. C’est alors que les mots pertinents deviennent des paroles fondatrices !

 

Va, pensiero sul’alli dorate”. Les pensées authentiques vont , toujours, de la voûte étoilée à cet “HUMUS” qui fait de nous ce que nous sommes.

 

J’ai dit.

                                                          Michel Maffesoli

 

 

 

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