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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


L’Iran et les francs-maçons par Yves Bomati.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 4 Janvier 2016, 21:30pm

Catégories : #Franc-Maçonnerie, #Iran, #Histoire

L’Iran et les francs-maçons par Yves Bomati.

Yves BOMATI et Houchang NAHAVANDI viennent de publier un remarquable ouvrage intitulé « Les Grandes Figures de l’Iran » aux éditions Perrin.

 

J’ai demandé à Yves Bomati de faire un « zoom » en quelques pages sur les Francs-Maçons iraniens pour les lectrices et les lecteurs de ce bloc-notes.

 

Il nous donne ici un texte extrêmement éclairant.

 

Qu’il en soit chaleureusement  remercié. Naturellement je vous recommande vivement la lecture de son ouvrage qui est réellement passionnant et qui nous permettra de mieux comprendre l’actualité présente concernant l’Iran.

 

Voici le texte d’Yves Bomati :

 

 

 

L’Iran et les francs-maçons

 

 

A la faveur d’un moment où l’Iran réapparaît pour des raisons politiques – et touristiques - sur le devant de la scène internationale, il est intéressant pour un franc-maçon de se pencher sur l’histoire plurimillénaire de ce pays dont les influences sur les plans aussi bien géopolitiques que religieux ou simplement intellectuels ont déterminé sinon ouvert la voie à nos sociétés avancées et, en particulier, à la franc-maçonnerie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. En fait, au fil des siècles, on assiste à un échange original entre ces deux régions du monde, échange peu étudié encore mais bien réel.

 

En effet, si la franc-maçonnerie est encore actuellement interdite dans le pays des ayatollahs, il n’en a pas toujours été ainsi dans celui des shahs-in-shahs. Et ce n’est pas un simple effet d’annonce. Alors que l’Occident maçonnique a fortement influencé les XIXe et XXe siècles iraniens idéologiquement et politiquement, la maçonnerie du XVIIIe européen est pour sa part fortement imprégnée des enseignements de Zarathoustra (Zoroastre), le prophète de l’Iran du XVe siècle avant J.C., et d’Avicenne,  grand médecin iranien du X-XIe siècle, dans la partie théosophique de son œuvre. C’est cet échange peu connu que met, entre autres, en évidence « Les grandes figures de l’Iran », ouvrage que je viens de publier avec mon coauteur Houchang Nahavandi aux éditions Perrin.

 

Un XVIIIe siècle maçonnique et … zoroastrien

 

L’Iran – ou la Perse comme les Européens l’appelaient alors – entre dans les salons intellectuels français dès la fin du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle avec les récits de voyage de Tavernier (1605-1689), puis de Chardin (1643-1713). Ces derniers y évoquent les rites étranges des Guèbres et l’image mystérieuse d’un Zoroastre, guide des Mages, dans un Orient déjà fantasmé. Le ton est donné : Perses, Parthes, Mèdes sous l’égide du prophète attisent les curiosités au point que le Chevalier de Ramsay, initié en 1730 en Angleterre, ami de Madame Guyon, la fondatrice du quiétisme français, célèbre le prophète-philosophe dans un roman à succès, Les voyages de Cyrus, où, à la manière du Télémaque de Fénelon, l’éducation du shah bénéficie des enseignements des plus grands sages de l’Antiquité.

 

L’image de Zoroastre s’installe peu à peu chez les intellectuels, porteur d’un monothéisme cosmique fondé sur trois piliers : la Bonne Pensée, la Bonne Parole et la Bonne Action. Comme l’écrit Jean-Noël Laurenti, « l’enseignement prêté à Zoroastre tendait à reconnaître un Dieu unique, et accordait une place essentielle entre deux principes, le bien et le mal. ( …). Zoroastre devenait ainsi une figure emblématique du déisme. » [1]

 

La mode s’en mêle : Jean-Philippe Rameau crée en 1749 une tragédie lyrique Zoroastre où s’affrontent esprits bienfaisants et mauvais mais où l’amour triomphe. Louis de Cahusac, secrétaire du comte de Clermont, Grand Maître de la Grande Loge de France en 1742, en est le librettiste. Il y « défend les idéaux maçonniques, avec une histoire traitant de la bataille de la lumière contre les ténèbres », comme l’exprime avec justesse Reiner F. Moritz [2]. Le pli est pris : Mozart, en 1791, magnifiera lui aussi, dans La flûte enchantée, le personnage de Zarathoustra, sous les traits et accents de Sarastro, dans un même contexte maçonnique. A la différence de Rameau, il a pu mieux connaître le livre sacré du zoroastrisme : l’Avesta,  dont un Français, Anquetil Du Perron (1731-1805), traduit en français pour la première fois en 1771, dévoilant enfin un pan de la doctrine et de la vie de Zarathoustra. 

 

La théosophie d’Avicenne

 

Au XXe siècle cette fois, l’influence iranienne sur la pensée européenne maçonnique attire l’attention sur d’autres penseurs iraniens parmi lesquels Avicenne (980-1037). Ce dernier n’est pas seulement médecin. Il appartient à ces génies qui dépassent la spécialité dans laquelle ils sont reconnus pour ouvrir d’autres voies. En l’occurrence, la théosophie d’Avicenne a retenu l’attention d’Henri Corbin qui a étudié trois récits avicenniens - le Récit de Hayy ibn Yaqzân (Le vivant fils du veilleur), le Récit de l’Oiseau et le Récit de Salâmân et Absâl : la réflexion, de philosophique, s’y mue et s’y prolonge en une théosophie, point ultime d’un aboutissement spirituel [3].

 

Dans cet espace, Avicenne se révèle totalement, exprimant par l’image et le conte le « dévoilement, al-kasf, soit existentiel, soit essentiel » [4]. Dans le premier récit,  l’impétrant rencontre un Sage, venu de la Jérusalem céleste, qui lui conseille d’abandonner deux de ses compagnons, le jaloux et le coléreux, symbolisant deux passions. Ainsi s’engage l’éveil de son âme et la découverte de son double céleste qui n’est autre que le Sage. Il comprend qu’il doit rechercher la vérité au delà des apparences du monde matériel, dans un Orient cosmique d’où tout a procédé, où l’âme a côtoyé le monde lumineux des Anges. Son retour vers la lumière est au prix d’une introspection, d’un rejet des formes matérielles « trop humaines » et d’une initiation longue et périlleuse dans la voie de la vraie connaissance. Les deux autres récits poursuivent l’initiation vers la libération du monde matériel et le voyage de retour vers son origine, un voyage jalonné de tentations. Comme l’exprime Amélie Neuve-Eglise reprenant le commentaire d’Henri Corbin, « cette "trilogie" constitue donc une invitation à connaître son véritable moi et à entreprendre le grand voyage vers l’Orient de l’origine ». Les francs-maçons n’ont pas été longs à reconnaître dans ces allégories une dimension de leur propre ascension spirituelle, de leur émancipation par la connaissance.

 

On pourrait certes multiplier les exemples de ces « ouvertures » qu’a offert la pensée iranienne aux francs-maçons d’hier et d’aujourd’hui. Il serait cependant faux de croire que ce dialogue des cultures est à sens unique. L’Iran démocratique est lui aussi redevable aux francs-maçons européens par l’impulsion qu’ils ont su lui communiquer depuis le milieu du XIXe siècle, même si aujourd’hui, les cartes ont été redistribuées.

 

Amir Kabir et l’élite intellectuelle iranienne à l’école de l’Occident

 

En effet, alors que l’Iran connaît une période de déclin économique et politique, sous l’impulsion d’un grand réformateur, Amir Kabir (1807-1852), Grand Chancelier de l’empire sous Nader-el-Dine Shah, des dizaines d’étudiants de qualité sont invités à se former en Europe, en Autriche et en Angleterre surtout, à partir du milieu du siècle. Il faut en effet d’urgence moderniser le pays grâce à des cadres aux idées novatrices. Il faut également former des officiers qui ne brillent pas seulement par leur bravoure mais aussi par leur professionnalisme. C’est le début d’un mouvement de modernisation qui sera interrompu par l’assassinat d’Amir Kabir et reprendra, après quelques avatars, sous Reza Shah. Une des conséquences peu prévisibles de cette initiative, c’est que beaucoup de jeunes, envoyés en Angleterre,  inattendus de ce mouvement est que la majeure partie des jeunes, envoyés en Angleterre, en reviendront francs-maçons, ce qui aura des conséquences profondes pour le pays et ce, jusqu’à la révolution islamique.

 

En effet, outre, les idées occidentales qui irriguent le pays dès lors, les cadres de l’empire au plus haut niveau sont très souvent francs-maçons. Ainsi, les rédacteurs de la constitution iranienne de 1906, inspirée de la Constitution belge, les frères Pirnia sont des francs-maçons. Ainsi nombre des grands personnages ou ministres au XXe siècle sous les Pahlavis (Reza et Mohammad Reza) : Foroughi, Ghavam, Mossadegh et jusqu’à Hoveida le sont aussi.

 

Certes les idéaux maçonniques ont irrigué l’Iran jusqu’à la révolution islamique de 1979, tentant de conjuguer démocratie, empire et autoritarisme parfois. Un pari difficile mais qui aurait pu être gagné. Sans doute était-ce sans compter sur des forces politico-religieuses qui, telles des termites, sapaient les fondements du pouvoir en place. 

 

Qu’en reste-t-il dans l’Iran d’aujourd’hui ? Les « continuités souterraines » dont parlait Henri Corbin sont-elles encore à l’œuvre ? L’avenir seul le dira.

 

Yves Bomati

 


[1] Jean-Noël Laurenti, Valeurs morales et religieuses sur la scène de l’académie royale de musique, (1669-1737), éd. Droz, Paris, 2002.

 

[2] In le livret accompagnant le DVD, Zoroastre, enregistré au Drottningholms Slottsteater, Suède, 19, 21 et 23 juillet 2006, éd. Opus Arte, East Sussex, Grande Bretagne.  

 

[3] Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, Islam spirituel, 1999 ; Amélie-Marie Goichon, La philosophie d’Avicenne et son influence en Europe médiévale, Maisonneuve, rééd. Librairie d’Amérique et d’Orient, 1971 ; Shlomo Pinès, "La "philosophie orientale" d’Avicenne et sa polémique contre les Bagdadiens", in Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age, Vrin, 1952.

 

[4] S. Ôtjrôânî, Ta'rîfât, éd. anon., Istanbul 1265 H., p. 78 : « Al-kasf, c'est le dévoilement de ce qu'il y a de problèmes cachés et de choses invisibles, dévoilement soit par l'existence soit par l'intuition». 

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