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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


Humanisme et transhumanisme : une interview passionnante d'Alain Graesel, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 15 Octobre 2015, 19:03pm

Catégories : #Franc-Maçonnerie, #Graesel, #Conférence

Humanisme et transhumanisme : une interview passionnante d'Alain Graesel, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France.

J'avais annoncé sur ce bloc-note la conférence publique qu'Alain Graesel à donné à  Rixheim près de Mulhouse le 22 septembre dernier sur le thème « Humanisme - Transhumanisme : enjeux et perspectives ... »

 

Alain GRAESEL est ancien Grand Maitre de la Grande Loge de France (GLDF, 2006 – 2009). Il est ingénieur conseil en organisation et professeur associé en Stratégie à l'Ecole Nationale Supérieure d'ingénieurs des Mines de Nancy.

 

Il est passionné par l'évolution des sciences et des technologies. C'est donc  l'ancien Grand Maître, mais surtout l'homme de science, le fin connaisseur du sujet qui s'exprime.

 

Je l'ai rencontré à l'occasion d'une conférence sur les évolutions scientifiques et technologiques actuelles et j'ai voulu en savoir un peu plus.

 

Alain Graesel a accepté de répondre à quelques questions qui intéressent les lectrices et les lecteurs de ce bloc-notes. Qu'il en soit ici vivement remercié.

 

Car nous abordons ici vraiment des questions essentielles qui fondent toute notre réflexion éthique sur le monde d'aujourd'hui.

 

Voici l'entretien avec Alain Graesel :

 

JLT : Alain Graesel vous avez fait récemment des conférences publiques sur le thème "Humanisme et Transhumanisme".

 

Vous vous intéressez à cette question depuis un certain temps je crois.

 

Afficher l'image d'origineAG : Oui j'ai répondu à la demande d'une association culturelle très active "Les Rencontres de la Commanderie" qui a son siège à l'hôtel de Ville de Rixheim près de Mulhouse (photo ci-contre).

 

J'ai fait d'autres interventions sur ce thème, notamment à Lausanne à l'invitation des membres du GRA, Groupe de Recherche de la Grande Loge Suisse Alpina.

 

Le thème de l'humanisme et son histoire m'intéresse naturellement comme tous les maçons.

 

Celui du transhumanisme m'intéresse également depuis la montée en puissance inquiétante de cette idéologie aux USA et en France.

 

Dans les années 2000 j'y faisais déjà référence lors des conférences publiques que j'avais l'occasion de faire.

 

En en 2008 lors du colloque de la Grande Loge de France à la Maison de la Mutualité (voir ici les vidéos du colloque), j'avais souhaité qu'une partie des échanges lui soit consacré.

 

La GLDF prévoit d'ailleurs une manifestation sur ce thème en 2016.

 

JLT : Vous dites "idéologie". Est-ce bien une idéologie ou n'est-ce peut être pas plus simplement une mode qui passera comme toutes les autres ?

 

AG : Non à mon avis c'est une idéologie encore qu'une idéologie peut être aussi à la mode…

 

Je maintiens idéologie au sens littéral car il s'agit bien d'une vision du monde destinée à s'installer sur le long terme dans l'univers social et politique.

 

Elle se compose de dogmes, de valeurs et de normes.

 

Son dogme : l'être humain est un "objet" comme les autres. On peut donc le manipuler comme un objet.

 

Ses valeurs : il est vertueux de vouloir améliorer son fonctionnement et même de le reconcevoir comme on le fait dans l'industrie.

 

Les normes enfin : il ne faut pas freiner la marche en avant du progrès. En avant toute.

 

Et elle s'appuie enfin sur des structures de production économiques, intellectuelles et politiques : universités, laboratoires scientifiques, entreprises industrielles, administrations d'état, centres de recherche militaires, etc..

 

La musique et les paroles sont connues… ce progrès est censé nous garantir par nature des lendemains qui chantent.

 

Et j'ajoute que même si on ne croit pas à la théorie du complot – ce qui est mon cas - on est obligé de constater que les intérêts convergents de différents lobbies extrêmement puissants sont à l'œuvre pour faire triompher cette vision.

 

JLT : Votre présentation est très négative. Ce n'est donc que cela? Il n'y a rien à en conserver?

 

AG : Si bien sûr, il y a des choses à préserver absolument.

 

Car ce qui est devenu une idéologie procède au départ d'une intention très vertueuse : utiliser les ressources de la technologie pour soigner et "réparer" les êtres humains en difficultés suite à des problèmes de santé ou des accidents graves.

 

Il s'agit de se mettre au service des hommes pour essayer de traiter leurs problèmes de santé et améliorer leur situation lorsque la chose est possible en fonction des techniques dont on dispose.

 

Qui peut être contre ça ?

 

C'est très vertueux mais ça ce n'est pas du transhumanisme au sens strict : c'est ce que la médecine fait depuis des siècles, avec les progrès considérables que nous connaissons. Et bien entendu il faut que cela continue.

 

JLT :  Si le progrès de la médecine n'est pas du transhumanisme, alors c'est quoi le transhumanisme ?

 

Afficher l'image d'origineAG :  Cela consiste à utiliser les ressources de la technologie non seulement pour soigner et "réparer" les êtres humains – ce que fait déjà la médecine nous l'avons vu - mais aussi pour les "améliorer", les "augmenter" et même les "reconcevoir" sous une nouvelle forme.

 

 

L'anglo saxon est très explicite : to improve humans, to enhance them, it is reengineering.

 

Un des militants transhumanistes les plus actifs William Bainbridge a écrit il y a trente ans environ un ouvrage au titre explicite : "Converging Technologies for Improving Human Performances", soit "Technologies convergentes pour l'amélioration des performances humaines".

 

On parle bien "d'homme augmenté". L'expression n'est pas très élégante mais elle est assez explicite : ce n'est plus seulement de la recherche médicale qui ouvre sur une pratique soignante.

 

C'est une recherche scientifique très appliquée, très orientée et un puissant travail d'ingénieurs.

 

Cette recherche s'appuie d'ailleurs pour l'essentiel sur la convergence technologique des NBIC dont l'acronyme vient de : Nanotechnologies, Biotechnologies, sciences de l'Information et sciences Cognitives.

 

Afficher l'image d'origine

 

 

JLT : En quoi est-ce une "convergence technologique" ?

 

AG : Ces quatre domaines d'ultra haute technologie, sont interconnectés de manière quasi déterministe : chaque progrès dans l'une engendre des progrès dans les autres, que ce soit par innovations progressives / incrémentales ou par des innovations de rupture radicale.

 

Les Nanotechnologies maitrisent la grandeur 10 puissance - 9, soit le milliardième de mètre. Cela peut aboutir à la création d'éléments robotisés ultra minuscules, mécanisés, capables de se déplacer dans le corps humain. Ces déplacements seront déterminés et sous contrôle mais certains éléments pourront être fabriqués pour fonctionner en toute autonomie….

 

Les Biotechnologies ouvrent le vivant aux expérimentations dans les champs génétiques, moléculaires et informatiques… permettant d'intervenir sur le patrimoine génétique des êtres vivants pour le déchiffrer ou même le modifier.

 

Les sciences de l'Information se caractérisent elles par une capacité constamment évolutive de conception, collection, encodage, tri, stockage et diffusion d'informations et de données de toute nature (physiques, chimiques, etc..) et formes (mathématiques, logiques, statistiques, etc..)

Elles s'appuient notamment sur les progrès incessants de l'informatique et des outils et instruments numériques dont les évolutions spectaculaires sont connues de tous.

 

Les sciences Cognitives enfin font un lien dynamique entre linguistique, informatique, neurosciences et sciences humaines. L'intelligence artificielle en fait bien sûr partie.

 

Afficher l'image d'origineIl est ici question de la manière dont l'être humain fonctionne sur le plan de la production de connaissances, de son architecture de réseaux neuronaux, des sensations et perceptions, et en allant plus loin de la nature de la conscience humaine – est-elle un contenant de phénomènes indépendant du corps ou plus simplement un ensemble de phénomènes générés par le corps  - et de la façon dont elle fonctionne et dont elle peut être modélisée.

 

Ce sont là quatre champs d'expérimentation en développement permanent et en évolution constante.

 

On peut s'en réjouir car nous bénéficierons de ces découvertes. Mais la recherche en laboratoire au sens large échappera encore moins qu'aujourd'hui au contrôle de lobbies dont les intérêts sont avant tout économiques, commerciaux et financiers.

 

JLT : Mais quels rapports entre la recherche scientifique et l'économie ?

 

AG : Quelques chiffres rapidement.

 

Une évaluation du cabinet international Mc Kinsey considère que dans une quinzaine d'années les nanotechnologies représenteront un marché mondial de 3000 milliards de dollars et les biotechnologies de synthèse un marché de 10000 milliards de dollars.

 

Afficher l'image d'origineGoogle soutient aujourd'hui activement le mouvement transhumaniste : en 2014, 36% des actifs de la société consistaient en participations investies dans les Start up de sciences de la vie, contre 6% en 2013.

 

Et le développement à venir est exponentiel.

 

IBM a investi 1 milliard de dollars dans un programme de recherche "Human Brain project" et travaille avec différents laboratoires dont ceux de l'Ecole Polytechnique de Lausanne pour développer l'intelligence artificielle.

 

Apple, Facebook et Microsoft investissent des sommes colossales dans des recherches du même type.   

 

Un tel intérêt des puissances financières n'est à mon sens ni humanitaire ni philanthropique…. Il s'agit de stratégie.

 

On peut donc s'attendre à ce que les résultats des recherches en cours dépassent un jour tout ce que les êtres humains ont su produire jusqu'à maintenant.

 

JLT : Mais il faut bien que la science continue d'avancer. Car il y aura des effets positifs.

 

Afficher l'image d'origineAG : Bien entendu et je partage votre point de vue. Néanmoins ne pas se poser ces questions me semble risqué car on se trouve dans une situation encore jamais rencontrée dans l'histoire des hommes : la possibilité de créer de l'humain comme on produit un artefact quelconque et à l'extrême, de le doter d'une conscience artificielle.

 

JLT: Vous avez des preuves concrètes de cette volonté de parvenir à "l'homme augmenté" ?

 

AG : Oui on trouve des déclarations qui vont en ce sens dans la littérature de recherche scientifique et d'ingénierie. Et certaines découvertes récentes les confirment.

 

Quelques exemples.

 

Afficher l'image d'origineRaymond KurzweilConsidéré comme l'un des animateurs les plus ambitieux du transhumanisme californien il est directeur du développement informatique de Google et conseiller du président Obama.

Son livre paru en 2009 porte le titre "Transcend : Nine Steps To Living Well Forever" soit "Transcender : neuf étapes pour vivre bien éternellement".

 

Il veut parvenir à “la révolution de la biotechnologie [qui] reprogrammera notre héritage biologique” et à la nanotechnologie moléculaire qui permettra de reconstruire les corps humains.

 

Il revendique la liberté pour l'homme de se remodeler à sa guise et récuse "toutes espèces de freins, limites et interdictions qui, au nom de la prudence ou de l'éthique, empêcheraient l'homme d'aller plus loin".

 

Afficher l'image d'origineCofondateur de la "Singularity University" dans la Silicon valley il définit la singularité technologique comme le moment de l'histoire où les avancées technologiques ne résulteront plus des progrès produits par les humains mais de ceux produits par les machines. Ce sera l'intelligence artificielle dont il est selon Bill Gates LE spécialiste mondial.

 

Il en fixe la date à 2045.

 

Afficher l'image d'origineEt son ami Hans Moravec, chercheur en robotique et en intelligence artificielle aux USA, est l'auteur de cette inquiétante réflexion en parlant des humains qui ne voudront ou ne pourront pas entrer dans cette logique: "Peu importe ce que feront les gens, ils seront laissés derrière comme le deuxième étage d'une fusée. [...] Le destin des humains sera sans intérêt pour les robots super intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée".

 

Quant au cybernéticien Kevin Warwick il annonce la fusion de l'homme avec la machine en ces termes : "Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s'améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur".

 

Je vous laisse imaginer les conséquences possibles de tels projets...

Alain Graesel ici avec l'ancien procureur de Montgolfier.

Alain Graesel ici avec l'ancien procureur de Montgolfier.

JLT : C'est inquiétant en effet. Mais vous parlez essentiellement des anglo-saxons. Et dans d'autres parties du monde ça se passe comment? Et en France?

 

AG : Les Américains dominent le sujet. Mais des pays en recherche de très haute technologie investissent également et les suivent.

 

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En mars 2015 la " MIT Technology Review " (revue de Massachusetts Institute of Technology) a révélé que des équipes de laboratoires, aux USA et en Chine, ont manipulé le génome de cellules embryonnaires pour viser la production de bébés parfaits.

 

On peut se poser la question : c'est quoi des bébés "parfaits" : taille, poids, couleur des cheveux et des yeux, etc… ? On voit à quoi ce type de recherche peut mener.

 

Des industriels américains et des chercheurs - dont deux Nobel - se sont publiquement inquiétés sur le sujet. Il y a de quoi s'alarmer en effet.

 

Il faut constater que les techniques de séquençage et de synthèse sont de moins en moins couteuses et donnent de plus en plus de pouvoir en matière de manipulation du génome.

 

Depuis la découverte, en 1978, des enzymes de restriction capables de découper et recoller de l'ADN jusqu'au séquençage complet du génome humain en 2003 les progrès ont été  exceptionnels.

 

Parmi les plus récents.

 

Afficher l'image d'origineEn 2012  Emmanuelle Charpentier,  biologiste française reçoit avec une collègue le " Breakthrough prize " qui récompense les avancées scientifiques capitales.

 

La méthode nommée "Crispr-cas9", qu'elles ont mise au point, permet de découper l’ADN d’une cellule avec une extrême précision grâce à une enzyme spécifique.

 

Cette méthode qui va sans doute remplacer tous les outils du même type, est considérée comme les "ciseaux du génome".

 

Son avenir est prometteur : selon Fréderic Revah directeur du Généthon, elle est appelée à être utilisée dans tous les laboratoires aussi facilement "qu'une recette de cuisine".

 

Quant à l'association transhumaniste française – qui se nomme "AFT - Technoprog" elle rassemble ceux qui se définissent comme des "Technoprogressistes".

 

Après avoir pendant quelques années évolué dans le sillage des Californiens, l'association a changé son fusil d'épaule en constatant une certaine résistance culturelle française à cette idéologie considérée - à juste raison - comme trop agressive.

 

Elle a donc produit une charte qui ressemble un peu à la grande surface spécialisée dans les bonnes intentions angéliques avec les rayons : démocratie, humanisme, écologie, spiritualité, bonheur, etc...

 

Il s'agit rien moins que de favoriser "le développement de sociétés plus harmonieuses".

 

Le but est d'être "plus heureux et plus empathiques, dans une société durable, ce qui implique le développement des énergies renouvelables, la  réutilisation des matières premières, la réduction radicale des pollutions" et de "diminuer les risques qui menacent l’humanité (risques existentiels)"

 

Afficher l'image d'origineLe but est d'améliorer "la condition humaine de façon radicale : amélioration des capacités physiques, sensorielles, cognitives et émotionnelles pour permettre de nouvelles dimensions de spiritualité, dialogue, compréhension réciproque et de la nature, interaction, partage".

 

En bref "le technoprogressiste ne veut pas prolonger une vie paisible en pantoufles, mais augmenter le potentiel humain pour relever les défis majeurs de notre époque" (sic).

 

Je vous laisse juger vous-même du programme.

 

Pour ma part, lorsque j'entends expliquer comment je devrais vivre de façon harmonieuse dans une  démocratie déployant de nouvelles dimensions de spiritualité je regarde l'histoire du monde et je me dis que chaque fois qu'on a voulu fabriquer un homme nouveau ça a fini dans les choux.

 

Comme le dit un jour Berthold Brecht à son ami Erwin Piscator : "Le problème avec les intellectuels c'est que ça commence avec des bons sentiments et ça finit avec la gueule de bois". 

Afficher l'image d'origine

 

Je crois qu'il a raison. 

 

On peut faire la même remarque pour les utopies politiques.

 

Ça finit avec la gueule de bois parce que l'être humain est un être complexe, capable de massacrer ses contemporains au nom de l'amour, de les enchainer au nom de la liberté, de les rendre fous au nom de la raison, en somme de faire régner la terreur au nom de la vertu.

 

Nous n'en sommes pas là avec le transhumanisme évidemment. Mais faire des annonces de ce type aujourd'hui signifie peut être que l'on n'a pas pris la mesure de ce qui s'est passé dans l'histoire.

 

Au-delà de la pusillanimité des propos, j'ai l'impression qu'il y a des gourous dans l'air… certains auront peut-être envie de les suivre ….

 

Ce ne sera pas mon cas. Chacun ses choix.

 

JLT :  Pour finir. Comment faire en tant que citoyens pour bénéficier des progrès de la technologie sans courir les risques qu'elle peut engendrer ?

 

AG : Le pire est évidemment toujours possible mais il n'est jamais sûr. Je crois que les hommes, quand ils sont confrontés à des évolutions majeures, sont toujours assez réactifs – a défaut d'être proactifs - pour trouver une solution. Le mieux c'est évidemment qu'on la trouve avant de passer le point de non-retour.

 

Ce n'est que mon point de vue mais il en vaut d'autres.

 

Je rejoins la position défendue par la biologiste Emmanuelle Charpentier elle-même, que j'ai citée et qui affirme qu'intervenir sur les cellules germinales en ingénierie génétique est un vrai danger.

 

Alors qu'elle est au cœur de la recherche et avec l'exceptionnelle réussite qui est la sienne, elle dit elle-même qu'il faut des prescriptions légales pour protéger la dignité des êtres humains.

 

Je crois en effet que le seul recours à la dimension éthique ou morale ne suffit pas.

 

En France il est interdit à ce jour d’intervenir sur l’ADN des cellules humaines avec une finalité de sélection. Ce n'est pas le cas dans tous les pays du monde.

 

Mais les proclamations vertueuses visant à modérer l'ardeur des laboratoires ne suffiront jamais.

 

"La science ne pense pas" a dit Martin Heidegger.

 

Il ne voulait pas dire que les chercheurs sont des ingénus. Ils ne le sont pas. Il disait simplement que la science constitue un champ de connaissances qui ne se pose jamais la question du bien et du mal. Elle avance, c'est tout. Et elle continuera. Et tant mieux.  

Mais la question demeure alors de savoir quelle instance sera en mesure de réglementer ses découvertes avant que la ligne blanche ne soit franchie.

 

Afficher l'image d'origineUn autre avis, celui de Joël de Rosnay.

 

Conseiller à la présidence de la Cité des sciences et du Palais de la découverte il considère de son côté que se donner la capacité de créer des hommes augmentés sera une source de discrimination qui engendrera une société à deux vitesses et deux niveaux : ceux qui pourront profiter des résultats des technosciences … et les autres.

 

Pour lui le transhumanisme est "élitiste, égoïste, narcissique avec une volonté de jouer le chacun pour soi et une sorte de sublimation de l’individu" et il demande la mise en place rapide d'une régulation politique.

 

Afficher l'image d'origineJean Michel Besnier, philosophe, enseignant à la Sorbonne (auteur de "Demain les post humains" Ed. Fayard) relève à juste raison que lorsqu'il est question de technologie on a pris l'habitude de ne pas  "questionner la finalité des innovations comme si seul le marché devait trancher".

 

Il considère que lorsqu'on en est au point de parler de "fusion homme-machine" il est largement temps de réfléchir à l’acceptabilité sociale des innovations avant de partir vers un futur qui pourrait ne plus avoir besoin de nous.

 

JLT :  Comment faire alors?

 

AG :  Une des grandes difficultés : les technologies évoluent vite et on peut s'en réjouir. Nous en profitons tous dans le domaine de la médecine. Mais le glissement de la thérapie vers la manipulation du génome va elle aussi de plus en plus vite.

 

Je plaide pour un principe de précaution proportionné : on ne peut pas paralyser le progrès scientifique.

 

Ce n'est ni souhaitable ni même possible car il conditionne nos modes de vie et en fait partie. Nos civilisations sont bâties sur ce progrès.

 

Il est souhaitable en revanche de le contrôler lorsque qu'il touche à des fondamentaux : la recherche reproductive sur l'ADN présente des dangers que tout le monde perçoit intuitivement.

 

Dès lors on peut se demander : peut-on tout faire parce que c'est techniquement possible ?

 

Je pose la question : même si ce n'est pas encore fait, si on produit un jour un humain avec de l'ADN de synthèse, comment devra-t-on considérer ce qui sortira de la boite : comme un humain, comme un objet, comme une machine ?

 

Quelle sera le statut ontologique de ce "produit" et faudra-t-il lui implanter une conscience?

 

Il n'y a pas de réponse à ce jour car nous n'avons encore jamais été confrontés à un réel de ce type.

 

Afficher l'image d'origineMais Mary Shelley, au début du 19e siècle, dans son ouvrage "Frankenstein, le Prométhée moderne", a anticipé extraordinairement les dérives de la science moderne.

 

Créer du vivant humain ex nihilo sera possible un jour. C'est un vertige…. 

 

Et lorsque je vois des sociétés comme IBM et Google – dont les projets ne sont pas uniquement philanthropiques même si toutes les grandes compagnies développent des stratégies de séduction à ce sujet - s'occuper de ce domaine, je me dis qu'il faut prévoir et protéger l'avenir que l'on réserve à nos enfants. Et donc réagir très vite.

 

Car l'Homo Technologicus, dernier avatar de nos sociétés modernes, trône au sommet d'une pyramide dont la seule mémoire risque de n'être un jour qu'un cours de bourse – laquelle fonctionne déjà depuis de longues années avec des robots et des algorithmes ultra performants, on voit les résultats – ce qui ne suffit pas forcement pour faire un projet de culture et de civilisation.

 

Afficher l'image d'origineNous glissons depuis René Descartes – rappelons-nous "Le savoir est destiné à nous rendre comme maitres et possesseurs de la Nature" du Discours de la Méthode - vers un univers monomaniaque de technologie triomphale qui est en train de faire de l'homme un produit standardisé dont la valeur d'usage fera l'objet d'innovations progressives comme celles d'un produit quelconque. En attendant de discuter de sa valeur d'échange?

 

La formule un peu résignée "on n'arrête pas le progrès" s'applique ici plus encore que par le passé.  

 

Mais sauf erreur, que l'on soit croyant ou non croyant, et quelle que soit la conception que l'on a de l'humain et de l'humanité, ce n'est pas d'un produit quelconque qu'il s'agit.

 

Je ne crois en aucun cas à la catastrophe mais je ne crois pas non plus que les responsables politiques, qui ont en charge la regulation normative de ces questions  s'y intéressent vraiment.

 

Ils n'ont peut-être pas le temps de chercher des solutions. ou ce n'est n'est peut être électoralement pas porteur. Or comme on le sait : lorsqu'un dossier n'est pas électoralement porteur….

 

JLT :  Les francs-maçons ont-ils un rôle à jouer ici ?

 

Afficher l'image d'origineAG :  Oui de toute évidence, et toutes obédiences confondues.

 

Avec des limites : elles n'arriveront pas à régler le problème toutes seules avec leurs petits bras musclés et dans leurs petits périmètres.

 

Mais les principes humanistes qu'elles ont en partage sont impactés de façon violente.

 

Il revient peut être aux maçons de sensibiliser le grand public à la nature véritable de cette idéologie et de réfléchir – et faire réfléchir - aux formes d'un nouvel humanisme qui remettra l'être humain au centre du débat dont il est aujourd'hui – paradoxalement et pour différentes raisons – étonnamment absent. Cette question aussi est passionnante.

 

Alors il y a un gros travail à faire.

 

JLT : Merci beaucoup Alain Graesel d'avoir bien voulu développer, dans le détail lors de cette longue interview (mais il faut prendre le temps d'aller au fond des sujets) votre opinion de spécialiste sur ces questions.

 

Interview réalisée par Jean-Laurent Turbet

 

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jmaig 16/10/2015 16:00

Dépendance ou indépendance de l'homme face aux nouvelles technologies ? Qui gouverne qui ?

Il faut signaler le récent colloque de l'association PRESAJE sur "Le Big data à l'assaut de la santé ?", L'invasion du numérique planétaire dans la santé; la protection de la vie privée à l'épreuve du Big data.

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