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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


Gaston Doumergue: Protestant et chef de l'Etat.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 8 Novembre 2006, 00:12am

Catégories : #Protestantisme

Vu sur le site de Réforme.

Entre 1924 et 1931, Gaston Doumergue fut président de la République. Le seul protestant jamais parvenu à cette fonction. Pourquoi ? Comment ? L’ascension d’un Méridional, laïc et radical.

par Patrick CABANEL. Patrick Cabanel est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse-Le Mirail.

Un seul. Il y a eu un seul chef d’Etat protestant dans l’histoire séculaire de la France. Henri de Navarre est bien devenu Henri IV, mais on sait à quelle condition. Charles de Freycinet avait été candidat, en 1887, mais malheureux. On peut le regretter, car son élection aurait pu déchaîner une belle crise : le Concordat était en vigueur, et son article XVII spécifiait que, « dans le cas où quelqu’un des successeurs du Premier Consul actuel ne serait pas catholique », il faudrait une nouvelle convention, notamment pour la nomination des évêques. Au moment où le Gardois Gaston Doumergue est élu président de la République, en 1924, il est protestant, mais il n’y a plus de Concordat.

Et nul autre protestant n’a réussi à lui succéder, ni Gaston Defferre, ni Michel Rocard, ni Lionel Jospin. Des Sully, oui : le protestantisme contemporain en a donné plusieurs à la France, à gauche et même à droite (Maurice Couve de Murville). Mais aucun roi, aucun empereur, aucun président. Sinon « Gastounet ». Il reste donc cette énigme, osera-t-on dire ce tour de force : quelles qualités humaines exceptionnelles, ou quelles circonstances exceptionnelles ont-elles permis à un huguenot du Midi de prendre les rênes de l’ancienne « fille aînée de l’Eglise » ?

Une sociabilité toute méridionale

Des esprits rassis feront remarquer qu’il n’y a rien d’exceptionnel ni dans le caractère de Doumergue ni dans les circonstances, au moins en 1924 (février 1934 allait être une autre affaire). Des protestants un rien chagrins – il en est – oseront même demander ce que ce radical de toujours, quintessence d’une certaine sociabilité souriante et bavarde, toute méridionale, et plus ou moins maçonnique, avait de protestant. Répondons ? Son nom, peut-être, homonyme de celui du fidèle historien de Calvin, Emile D. – dont il acquit la biographie fleuve à son entrée à l’Elysée, précisément l’année de parution du septième et ultime volume… Le « mot » prêté à sa mère apprenant son entrée au gouvernement : « Ministre, Gaston ? Mais il n’a jamais fait de théologie…»

Sa rencontre avec un autre Gardois, Louis Sarrut, fils de pasteur, premier président de la Cour de Cassation : beau symbole de ce qui peut passer pour une revanche historique, surtout pour Sarrut dont une ancêtre avait été enfermée à la tour de Constance. Sa fidélité aux émissions radiodiffusées de La Cause. Ses obsèques religieuses au cimetière protestant d’Aigues-Vives, dans le Gard. Et ce signe qui en vaut d’autres : il s’apprêtait, l’année où la mort l’a emporté (1937), à prendre la parole à l’assemblée annuelle du Musée du Désert. Encore un protestant athée, diront les chagrins. En est-on pour autant moins protestant, pour soi comme pour les autres, rétorqueront l’historien et le sociologue ?

Un protestantisme discret et « sociologique »

Restent à régler les questions du caractère et des circonstances. L’un et les autres, en vérité, sont exceptionnellement normaux. La troisième République voit siéger volontiers, à sa présidence et dans ses gouvernements, des hommes de ce Midi languedocien ou du Sud-Ouest dont Doumergue est un représentant parmi tant d’autres, avec Fallières, Delcassé, Combes, Jaurès, Barthou, Daladier, les Sarraut… Un Midi républicain, rouge sans écarlate (loin de là…), radical, franc-maçon, laïque : les protestants y sont tout à fait à leur aise, avec à peine un peu d’accent (celui du patois de Canaan). C’est ainsi l’un des leurs, pasteur puis député, le Gardois Frédéric Desmons, qui avait « laïcisé » le Grand Orient de France, en 1877, en faisant supprimer l’allusion au Grand Architecte dans les constitutions.

Le protestantisme n’est pas un handicap : il offre un titre supplémentaire de républicanisme. A condition, peut-être, de rester discret et « sociologique » : une foi religieuse « ostentatoire » passerait pour une faute de goût dans ce monde de grands électeurs laïques.

Doumergue est donc aisément devenu ministre, puis président. Il inscrit son nom dans une longue lignée ministérielle protestante, qui s’ouvre avec le premier gouvernement républicain, en février 1879, et se clôt avec le dernier, en juin 1940. Rappelons-le encore une fois : le premier gouvernement de la présidence Jules Grévy, en 1879, comptait cinq protestants sur dix membres. Et quels protestants : tout un résumé d’une histoire complexe, parfois difficile, et passablement européenne. Le fils d’une Ecossaise et d’un naturalisé, William Waddington, qui préside le gouvernement ; deux descendants de réfugiés huguenots revenus en France, Léon Say et Elie Le Royer (né à Genève) ; le fils d’un Basque converti et d’une Britannique, Jean-Bernard Jauréguiberry. Et, enfin, un huguenot français à peu près « normal », un Méridional (de l’Ariège), Freycinet.

Une telle proportion de protestants, rassurons un jeune Maurras très inquiet, ne s’est jamais revue ; l’historien Jean Estèbe a calculé que, de 1871 à 1914, on trouve entre 6 et 8 % de ministres protestants (pour moins de 2 % de la population globale). Avec, il est vrai, des protestants à la tête des Finances et des Affaires étrangères environ une année sur cinq. Les protestants ont le goût de l’argent et ont des liens avec l’étranger, chacun le sait bien… Le couronnement d’un processus de normalisation

Dans l’entre-deux-guerres, les gouvernements ont continué à compter des protestants. Signalons Théodore Steeg et le mathématicien Emile Borel, fils de pasteur, sous le Cartel des gauches en 1925 ; Paul Bastid, Marc Rucart et Jean Zay en personne sous le Front populaire – un Zay haï à mort en raison de son père juif, mais protestant par sa mère et à titre personnel. En juin 1940, le dernier ministre de l’Intérieur de la République – sous Pétain – est le Cévenol Charles Pomaret, ancien ministre du Travail sous Daladier (1938-1940).

Tentons un bilan : la présidence Doumergue n’a évidemment rien eu de protestant. La République « protestante », il faut la chercher en amont, dans les années 1880 et dans le domaine scolaire, nous l’avons vu la semaine dernière. Ou bien dans la très haute administration : après Buisson et Pécaut, voici deux fils de pasteur, un Louis Méjan auprès d’Aristide Briand, au moment de la Séparation, plus tard un Gustave Monod auprès des ministres de l’Instruction publique, de Monzie puis Zay. Ceux-là ont laissé une marque. Le reste est de l’ordre du symbole : Doumergue, le seul chef d’Etat protestant, etc. Mais un symbole n’en est pas moins un événement : l’élection de 1924 couronnait un processus de normalisation dans le destin du protestantisme français.

 

André Siegfried, le politologue des Cévennes

André Siegfried unissait en lui deux protestantismes : alsacien et industriel (le père), ardéchois et pastoral (la mère) ; le Nord et le Sud. Sans doute a-t-il tiré de ce mélange une attention passionnée à la géographie et aux frontières. Fils d’un député et ministre, il échoue à suivre ses traces. Mais il invente la géographie électorale avec son Tableau politique de la France de l’Ouest sous la IIIe République (1913). Un quart de siècle plus tard, il applique sa méthode à la France du Midi et à cette grande frontière religieuse entre protestantisme et catholicisme qui court de l’Ardèche au Tarn. Ce savant est aussi un poète, plus proche d’un Paul Valéry que d’un Lucien Febvre.

On a brocardé ses rêveries sur la couleur politique des roches : le granite est-il de droite, ou de gauche ? Et le calcaire ? Il a lui-même dessiné, en 1936, la « Carte résumée de l’opinion politique dans l’arrondissement de Florac », dans les Cévennes lozériennes : trois courbes s’y chevauchaient assez exactement, la limite entre schiste et calcaire, la frontière religieuse, la « ligne de partage » entre gauche et droite. Tout un programme offert à l’analyse comme à la rêverie…

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