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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


Claude Vigée, Le poète des lumières.

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 22 Octobre 2006, 17:18pm

Catégories : #Judaïsme

Vu sur le site de Réforme :

RencontreItinéraire d’un poète, juif, français d’Alsace, qui a fui le nazisme pour New York avant de s’installer à Jérusalem puis à Paris. Une vie pleine de pulsations, de lumière, celle d’une âme tissée des mots de la Bible.

par Claire de Casabianca

Son appartement de Paris, comme celui de Jérusalem, est sous les toits. Lumineux. Prendre de la hauteur est sans doute vital pour Claude Vigée comme pour Evy, épousée à Manhattan le 29 novembre 1947. Claude Strauss, car tel est encore son nom, est né à Bischwiller, et Evy Meyer, sa cousine, à Seebach, village tout proche. Pourquoi de l’Alsace profonde à l’Amérique ? Hitler est passé par là.

Ce fut donc la peur, la fuite, la rage, l’exil. Et l’écriture, encore et encore. L’œuvre de Claude Vigée, poète, essayiste, mémorialiste, traducteur, est immense. « Je suis avant tout un poète », dit-il simplement. « Ce qui m’a maintenu, c’est l’écriture de ces poèmes et la continuité de moi-même que l’effort de création exigeait à tout moment », écrivait-il dans son Journal en 1945. Des lignes qui n’ont pas pris une ride. Pas plus que le cœur ou la plume car, à quatre-vingt-sept ans demain, l’œil bleu vif, la voix calme, mais l’humour affleurant toujours, Claude Vigée ne cesse pas d’écrire. C’est un passionné des langues – il en parle sept –, de la musique des langues et du besoin de dire la vie et la mort qui en font partie. C’est aussi une âme juive, « constituée d’une confiance et d’une espérance. La confiance absurde de traverser par hasard, chance (ou bénédiction de Dieu malgré tout), les épreuves, les persécutions, les pires malheurs, tout en appelant le Seigneur à renouveler nos jours, comme à l’Orient du temps, comme à l’aube du monde ».

L’enfant écrivait ses premières lignes dans le jardin de son grand-père paternel qui ne parlait que le judéo-alsacien, sa deuxième langue après le dialecte local. Et pourtant, il y eut par-dessus, si l’on peut dire, le français, l’allemand, l’anglais, l’hébreu. Pays, découvertes, arrachements aussi. Le premier, à l’âge de dix-sept ans, fut avec sa mère le départ vers Strasbourg après la séparation de ses parents. Le deuxième, après la Normandie en 1939, où il a commencé des études de médecine, la fuite vers Bordeaux, Pau, Toulouse. C’est là, dans la violence du temps que surgit, pour l’étudiant Claude Strauss, la prise de conscience de sa judéité, dénoncée non seulement par l’ennemi qu’il fallait fuir, mais aussi « par ses co-patriotes » : à la Une du Paris-Soir de ce 19 octobre 1940, il lit, éberlué, que « le statut des Israélites a été promulgué ». Avec sa cohorte d’interdictions faites aux juifs.

Contrairement à tant d’autres, parmi les plus âgés surtout, lui qui a vingt ans comprend ce qui va arriver. L’indignation le conduit à écrire au maréchal Pétain : « J’étais bien naïf... ! » Il ne se plie pas au recensement imposé, mais s’engage dans l’Action juive et la Résistance.

Pour soutenir son besoin d’agir et aussi parce qu’il a choisi d’assumer totalement son identité, il décide, malgré les risques, de suivre l’enseignement du rabbin. « C’était la nuit, tous rideaux tirés, dans la petite synagogue de la rue Palaprat. » Malgré l’interdiction, Claude Strauss publie sous un pseudonyme qui deviendra son nouveau nom, délibérément choisi, celui de Vigée : « Vie, j’ai ». Et ce nom se perpétue, puisqu’il le donnera à ses deux enfants, Claudine, née en 1948, et Daniel, en 1953.

Dans le ventre de la baleine

Entre-temps, averti par un ami protestant de l’imminence de son arrestation, Claude s’enfuit de Toulouse avec sa mère. L’exil est le seul salut possible. C’est un vieux rafiot qui les emporte tous deux, presque sans bagages, vers l’Amérique inconnue. « Nous étions là, avec d’autres juifs venus des quatre coins de l’Europe, échappés par miracle aux camps de la mort, réunis dans le ventre de la baleine. Et nous nous sommes réunis, si différents les uns des autres, pour psalmodier ensemble les prières rituelles. » Claude Vigée raconte dans La lune d’hiver la traversée surréaliste, l’odeur du moisi et les nausées. Mais aussi le chœur de ces gens simples en esprit qui l’entourent. Alors, écrit-il, « je commence à comprendre le mot fidélité ». Celle-ci ne le quittera plus.

Après les premières années très difficiles et la fin de la guerre où tant des leurs ont été tués, la situation familiale s’améliore. Claude Vigée est devenu professeur de littérature à l’université de Brandeis, près de Boston. « Vie agréable, reconnaît-il, mais on s’ennuyait... » Même si, se rendant chaque année en France, il participe pleinement à la vie intellectuelle du pays par ses publications remarquées (c’est Albert Camus qui, en 1957, fait immédiatement publier chez Gallimard son manuscrit L’été indien) ou ses interventions dans nombre de colloques. Alors, quand au cours d’un dîner à Paris, le président de l’université de Jérusalem, qu’il ne s’attendait pas à rencontrer, lui propose de venir y enseigner la littérature comparée, il n’hésite pas une seconde. Evy non plus. Et c’est le grand saut en 1960.

Richesse des textes bibliques

« Jérusalem n’était alors qu’une petite ville orientale, rien à voir avec aujourd’hui ! Il n’y avait que deux voitures dans notre rue : celle de Ben Gourion, notre voisin, et la nôtre, une Aronde ! » Mais voilà la lumière de Judée, l’hébreu enfin, difficile à apprendre à quarante ans – « mais j’avais tellement besoin de l’entendre ! » –, le sentiment d’être « chez soi » aussi, malgré les guerres, tout parle à Claude et Evy. Car au-delà des apparences, c’est moins une rupture que « le prolongement naturel » de tout ce qui a précédé et surtout « la réintégration en moi de mes propres racines », explique-t-il. Il est croyant, mais nullement orthodoxe. La célébration des grandes fêtes juives, oui, le repas du vendredi soir avec ses enfants et petits-enfants certainement, mais rien ne l’agace plus que « les rites mécaniques » ou de « devoir se plier à un Dieu qui dit : tu dois ». En revanche, l’études des textes bibliques, dont la poésie l’émeut au plus profond, lui est « une inépuisable richesse ».

Claude Vigée laisse trace : il transmet. En gratitude sûrement pour son grand-père Léopold qui cantilait si bien les prières juives sans en comprendre un mot, mais qui a su transmettre à son petit-fils quelque chose de l’âme juive, alsacienne et universelle tout à la fois. Et pour nous, l’œuvre lumineuse du poète qui s’étonne de recevoir bientôt le prix de l’Amitié judéo-chrétienne : « Peut-être une suite de ma conférence de carême à Notre-Dame de Paris en avril dernier ? »
Un signe de paix, sûrement.

A lire

La lutte avec l’ange (1950, réédition L’Harmattan, 2005)

Le soleil sous la mer
(poèmes écrits de 1939 à 1971, Flammarion, 1972)

La lune d’hiver
(1970, réédition Honoré Champion, 2002)

Un panier de houblon
(Jean-Claude Lattès, 1994 et 1995)

Les portes éclairées de la nuit
(Cerf, 2006).

REPERES

1921 : naissance à Bischwiller.
1942 : exil aux Etats-Unis.
1960 : installation en Israël avec sa famille.
2001 : retour à Paris.

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