Dans un entretien paru aujourd'hui dans Le Journal du Dimanche, Laurent Fabius formule plusieurs critiques - justifiées - quand au rôle du premier secrétaire et de l'appareil du parti dans la période de désignation du candidat socialiste à l'élection présidentielle.
"Si le débat au sein du PS se poursuit comme il a commencé à Lens, les choses vont bouger. Elles ont déjà bougé. Malheureusement l'appareil central du PS fait blocage: les conditions d'une désignation loyale ne sont pas remplies", estime le député de Seine-Maritime, candidat déclaré à l'investiture socialiste pour 2007. Il faut rappeller que l'intervention de Laurent Fabius à Lens avait fortement marqué les militants (et les médias,qui, réticents devant sa candidature, ont bien été obligé de reconnaitre sa très grande prestation) et l'a remis en selle comme l'un des principaux prétendants à l'investiture, sinon le meilleur, sur la forme comme sur le fond.
"Des débats devraient avoir lieu dans chaque grande région avec les militants: on refuse de les organiser. 'L'appareil' devrait être impartial: il est à fond, Premier secrétaire en tête, pour une des candidatures. Et on peut avoir des doutes sur les conditions de vote dans plusieurs fédérations départementales verrouillées. Ceci doit être corrigé rapidement. Ce n'est pas digne de l'enjeu", déclare t'il également.
Sur le fond du débat, Laurent Fabius remet également les choses en place : "A force de vouloir soi-disant 'briser les tabous', attention à ne pas briser la gauche", explique par ailleurs Laurent Fabius. Citant "certains débats" sur "la carte scolaire, l'encadrement militaire des jeunes, les 35 heures", lancés par Ségolène Royal, il appelle les socialistes "à ne pas dériver".
"Si des responsables de gauche croient que c'est en empruntant des thématiques de droite qu'on mobilisera nos électeurs, ils se trompent. La gauche prendrait le risque de perdre en route une partie des siens et son âme", dit-il.
Laurent Fabius, qui a rencontré Lionel Jospin dernièrement, indique avoir discuté avec lui "dans un climat amical et avec le souci de l'avenir de la France". Il assure que Lionel Jospin, qui maintient l'incertitude sur sa propre candidature, ne lui a "rien" demandé. L'ancien premier ministre, tout comme Laurent Fabius emet d'ailleurs de vives critiques à l'encontre de François Hollande dont il dénonce égalementle manque de partialité.
Malgré tous les problèmes qui règnent actuellement au PS pour la désignation du candidat, Laurent Fabius exclut de se présenter à l'Elysée s'il n'est pas désigné par les militants du PS. "Quel qu'il soit, le vainqueur bénéficiera du soutien des autres", affirme-t-il.
Voici la totalité de l'interview (vue sur le site de Laurent Fabius) :
« Je veux agir pour mon pays, pour mes convictions et pour battre M. Sarkozy »
24 septembre 2006
Interview de Laurent Fabius publiée dans le Journal du Dimanche
Vous plafonnez à 3% dans les sondages. Décourageant, non ?
Sept mois avant l’élection, la valeur prédictive des sondages est quasi nulle. On l’a vu lors des échéances précédentes. Si le débat au sein du PS se poursuit comme il a commencé à Lens, les choses vont bouger. Elles ont déjà bougé. Malheureusement, l’appareil central du PS fait blocage : les conditions d’une désignation loyale ne sont pas remplies. Des débats devraient avoir lieu dans chaque grande région avec les militants : on refuse de les organiser. « L’appareil » devrait être impartial : il est à fond, Premier secrétaire en tête, pour une des candidatures. Et on peut avoir des doutes sur les conditions de vote dans plusieurs fédérations verrouillées. Cela doit être corrigé rapidement. Ce n’est pas digne de l’enjeu.
A Lens, vous avez traité Nicolas Sarkozy de « caniche de Georges Bush »...
J’ai repris, mot pour mot, une formule appliquée à M. Blair pour décrire sa relation avec M. Bush. J’ai été, en effet, choqué par la critique des choix internationaux de la France formulée par M. Sarkozy depuis l’étranger ; alors même qu’il s’agit d’une des rares actions positives du gouvernement dont il est le numéro deux. M. Sarkozy est bien le candidat préféré de M. Bush.
Quel regard portez-vous sur son bilan gouvernemental ?
Nicolas Sarkozy à Bercy, c’est un endettement français qui a augmenté comme jamais. Nicolas Sarkozy Place Beauvau, c’est une insécurité des personnes accrue. A cela s’ajoute ses provocations contre les banlieues, les jeunes, les magistrats, la laïcité... Pour exercer les plus hautes fonctions de l’Etat, il est préférable de ne pas être trop agité.
Etes-vous le candidat le plus à gauche au PS ?
Je suis socialiste, laïc et républicain. Je pense qu’on ne peut battre la droite que dans le rassemblement de la gauche et qu’on ne peut rassembler la gauche que sur des valeurs et des positions clairement de gauche. C’est celles que j’ai prises depuis plusieurs années en tirant les leçons de notre défaite en 2002. Si des responsables de gauche croient que c’est en empruntant des thématiques de droite qu’on mobilisera nos électeurs, ils se trompent. La gauche prendrait le risque de perdre en route une partie des siens et son âme.
C’est à Ségolène Royal que vous pensez ?
Je pense à certains débats qui ont été lancés : la carte scolaire, l’encadrement militaire, les 35 heures ou le regroupement familial. Veillons à ne pas dériver. A force de vouloir soi-disant « briser les tabous », attention à ne pas briser la gauche !
Vous avez rencontré Lionel Jospin récemment. Que vous a-t-il demandé ?
Rien. Nous avons discuté dans un climat amical et avec le souci de l’avenir de la France. Je ne me présente pas contre qui que ce soit à gauche. Je veux agir pour mon pays, pour mes convictions et pour battre M. Sarkozy, dont le projet et le caractère me paraissent dangereux. Je refuse une France brutale et précaire. Je porte une France forte parce que solidaire. Voila ce dont nous avons parlé.
Si vous n’étiez pas désigné par les militants, pourriez-vous vous présenter malgré tout ?
Mon objectif est évidemment le succès. Quel qu’il soit, le vainqueur bénéficiera du soutien des autres. Et je veux être d’autant plus respectueux de mes compétiteurs que, si je l’emporte, je souhaite qu’ils acceptent de hautes responsabilités dans notre future équipe de France.
Si vous n’étiez pas désigné par les militants, pourriez-vous ne plus faire de politique ?
C’est la première fois que j’aborde une telle élection. Je me sens à l’aise avec mes convictions, en phase avec ce que ressent le peuple français, et plein d’énergie. Le futur est devant !
En Hongrie, le Premier ministre a admis avoir menti pour gagner, n’y est-on pas contraint ?
Non. Comme l’écrivait Jaurès, un responsable doit « chercher la vérité et la dire », montre qu’à travers les efforts à accomplir, il existe un chemin d’espérance. C’est ma démarche.
Que vous inspirent les propos de Nicolas Sarkozy sur les magistrats ?
Ce n’est pas en se défaussant démagogiquement sur les magistrats que M. Sarkozy convaincra. L’indépendance judiciaire est un principe de la République. Il est choquant qu’il y porte atteinte. J’attends des ministres qu’ils résolvent les problèmes, pas qu’ils les aggravent.
Propos recueillis par Florence Muracciole
Commentaires