Vendredi 6 février 2009
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Martine Aubry est une guerrière qui connaît ses classiques. Elle a toujours été une battante dont la pugnacité
pouvait s'appuyer sur une vivacité intellectuelle enviable, sur une énergie rarement en défaut, sur une connaissance solide de ses dossiers et, si nécessaire, sur une mauvaise foi imperturbable,
à la Gaston Defferre.
Elle possède le privilège d'avoir, de surcroît, l'allure même, le type d'éloquence et
jusqu'à la gestuelle de la femme de gauche par excellence. Avec elle, aucune hésitation, aucune ambiguïté : elle est socialiste de toutes ses fibres, à sa place dans la capitale flamande de la
social-démocratie ouvrière. Elle a eu l'occasion d'observer de près - malgré son jeune âge à l'époque - la méthode implacable du François Mitterrand leader de l'opposition. Pas de quartier, un
univers en noir et blanc (quoiqu'elle pense de plus subtil en son for intérieur, comme justement l'homme de Latche), sus au président de droite, traité non seulement en adversaire naturel mais en
ennemi intime. Martine Aubry est désormais solidement installée dans ses fonctions de première secrétaire du Parti socialiste, et la voilà à l'offensive.
Tout l'y pousse. Les circonstances l'y invitent. La France doit affronter la crise la plus
dévastatrice qu'elle ait connue depuis au moins la Libération. Pire : cette crise échappe à l'Hexagone, la submerge, la fait vaciller tant ses ressorts sont spectaculairement mondialisés,
frénétiquement secoués, hystériquement instantanés. Dès lors, lorsqu'on se trouve à la tête de la seule opposition crédible, la tentation est forte d'accabler le gouvernement, d'assaillir le
Président (lequel s'est exposé de lui-même en première ligne), de dénoncer la faillite d'un système, d'agiter les drapeaux incarnats et d'en appeler à une autre société, fût-elle imaginaire,
puisque celle-ci paraît crépusculaire. Chez Martine Aubry 2009, il y a beaucoup du Mitterrand 1979, au moins par la vigueur, par la stratégie et par la colère théâtralisée.
Cet assaut à la baïonnette présente par ailleurs des avantages collatéraux non
négligeables. Au moment où Olivier Besancenot lance son nouveau parti anticapitaliste, bénéficie d'une popularité ascendante, se voit tresser des louanges éblouies dans la presse de référence et
peut revendiquer l'antériorité dans l'annonce de l'apocalypse (sa famille politique s'en est fait une spécialité depuis un siècle), Martine Aubry a effectivement tout intérêt à se costumer en
Minerve, déesse de la guerre lançant des traits mortels contre l'ennemi de classe. En gauchissant brutalement ses propos, en se joignant symboliquement aux manifestations, la fille de Jacques
Delors limite l'espace de l'extrême gauche. Accessoirement, elle transforme le tribun Mélenchon en compagnon de route du PCF à l'ancienne. Symétriquement, en criblant de flèches Nicolas Sarkozy
sur le terrain sensible et exposé des libertés, elle dispute à François Bayrou le monopole du républicanisme éloquent. L'offensive est un bon investissement.
Elle l'est aussi à usage interne, au sein même du PS. Pour conquérir le poste de première
secrétaire, Martine Aubry a fait preuve d'un sens de la manœuvre, d'une rouerie et d'une habileté opportuniste qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors. Elle n'avait pas de troupe ou si peu, elle
dédaignait ostensiblement les batailles d'appareil et elle est parvenue en s'alliant avec ses adversaires historiques, y compris à propos du sacro-saint symbole européen, à conquérir un pouvoir
partisan qui auparavant ne l'intéressait pas. Seule à ne pas posséder de courant, elle a mystifié ses rivaux, renversé les alliances, fait mentir les mathématiques.
En se lançant corps et âme dans une offensive tous azimuts sur un rythme d'enfer - elle a
même, pour la première fois, été franchement bonne à la télévision chez Arlette Chabot - elle déchire les frontières de papier entre courants historiques. Les féodaux qui ont cru installer une
régente sans gardes pourraient s'en repentir. Martine Aubry consolide sa légitimité en endossant la tunique tricolore de contre présidente.
C'est une démarche qui avait réussi à François Mitterrand et que les tumultes actuels
rendent plus redoutable. Ceux qui l'ont fait reine - Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn - s'en aviseront peut-être trop tard. Martine Aubry apprend méthodiquement le rôle de contre Sarkozy.
Même la douce et tendre Ségolène Royal (voire son nouveau livre Femme debout) si inventive, si intuitive, si imprévisible avec son incomparable aplomb, n'y peut rien. Martine Aubry est sur le
sentier de la guerre et elle n'est pas du genre à accorder merci.
Alain Duhamel
Source : Libération.
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