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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

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Alain Badiou et les Juifs: Une violence insoutenable par Meïr Waintrater

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 5 Février 2006, 00:42am

Catégories : #Antisémitisme

"Alain Badiou et les Juifs:  Une violence insoutenable":  par Meïr Waintrater

 

Alain-Badiou-2 DRJe ne m’attacherai pas ici aux jugements que dans son livre, sobrement intitulé: "Portées du mot "juif"", Alain Badiou prononce sur l’État d’Israël et sur les Israéliens. Jugements puérils, tenant le plus souvent de l’invective, et dont on devine sans peine qu’ils reposent sur une totale méconnaissance de l’histoire du sionisme et de la situation actuelle au Proche-Orient. Une telle méconnaissance n’est pas un fait nouveau ni unique; les exemples abondent de jugements péremptoires portés par des intellectuels sur des problèmes dont leur compréhension se limite – ici, c’est évidemment le cas de M. Badiou – au contenu d’un tract recto verso. Et j’ai trop le souvenir des glapissements obscènes poussés par les maoïstes français, au moment même où des millions de Chinois sombraient dans une nuit meurtrière, pour croire que pareil traitement serait réservé aux Juifs ou aux Israéliens.

 

 Le problème est ailleurs. Il réside dans l’incroyable outrecuidance qui permet à M. Badiou de discourir sur le fait juif. Plus exactement: de décréter que les Juifs – d’abord les Juifs israéliens, mais pas eux seulement – doivent être dépossédés du droit d’employer ce terme. Si quelqu’un n’avait inventé l’expression avant lui, M. Badiou écrirait volontiers: "C’est moi qui décide qui est juif et qui ne l’est pas".

 

 Pas juifs: les Juifs israéliens, proclamés coupables des pires atrocités. Pas juifs non plus: ceux qui vivent leur identité sur un mode hérité de leurs pères, et non selon les consignes de M. Badiou. Mais juifs, et eux seuls, les gens dont les propos concordent avec les représentations de l’auteur, ceux qui vont dans le sens de ses préjugés, ceux qui confortent ses ignorances. Encore s’agit-il là d’une judéité sous condition, M. Badiou et nul autre étant habilité à trancher en dernier ressort: "Nous avons à créer un nouveau Juif", affirme-t-il. Or pour M. Badiou le meilleur des Juifs, le Juif par excellence, le Juif "plus juif que les Juifs", est saint Paul; parce qu’il a cessé de l’être.

 

 S’il s’en tenait là, M. Badiou ne ferait que rééditer le discours traditionnel de l’Église, connu sous le nom de "théologie de la substitution", selon lequel le Verus Israël, le vrai prolongement du judaïsme antique, est le peuple chrétien. On pourrait alors se divertir, ou s’attrister, de voir un philosophe imiter le catéchisme de grand-papa et reproduire, à quelques détails près, la rhétorique des catholiques intégristes – l’universalisme abstrait jouant ici le rôle de la divine Providence.

 

 Cependant, M. Badiou ne s’en tient pas là. Son rejet du Juif est proprement diabolique parce que diabolisant. Les fantasmagories dont M. Badiou émaille son ouvrage (entre autres choses, il accuse Israël de nourrir "le projet d’un génocide des Palestiniens") mènent à une conclusion implacable: il faut éliminer l’usurpateur Israël. Usurpateur de quoi? En apparence: de la terre des Palestiniens, et c’est de l’Israël-État qu’il s’agirait. En vérité: de l’Alliance, conformément au message de saint Paul, et c’est Israël-peuple (le peuple juif) qui est en cause.

 

 M. Badiou étant un homme bien élevé, qui veut conserver le respect de lui-même et l’estime de ses contemporains, il invente un petit artifice destiné à sauver les apparences. Il se crée de toutes pièces un "bon Juif", un Juif à la fois paulinien, spinozien et marxien, auquel il dresse un véritable autel. Quel dommage, soupire-t-il, que le Juif réel ne soit pas à l’image de ce Juif-là. Comme j’aime ce Juif-là, comme je le défends contre ses ennemis, comme je pleure ses malheurs, comme je chante sa gloire. Qui oserait m’accuser de sentiments antijuifs? L’antisémitisme, c’est l’État d’Israël qui non seulement le provoque mais l’incarne pleinement. Israël n’est pas juif, Israël est antisémite, et il faut m’en croire puisque moi seul suis en droit de décerner ces titres.

 

 M. Badiou aime le Juif dans l’exacte mesure où il a cessé d’exister en tant que Juif réel, c’est-à-dire en tant que personne apte à entretenir et transmettre – si elle le souhaite – une culture dont M. Badiou ne sait manifestement pas le premier mot. Ainsi s’explique l’ineptie des arguments anti-israéliens que nous lisons sous la plume d’un homme dont on s’accorde généralement à louer l’intelligence et la culture: ces arguments ne sont, en vérité, que l’habillage d’un discours dont l’origine se trouve ailleurs.

 

 Quoi qu’il fasse, Israël ne saurait être un État légitime parce que les Juifs ne sauraient être un peuple légitime. M. Badiou n’en veut pas au Juif réel à cause de ce que fait (ou est censé faire) l’État juif; il s’en prend à l’État juif parce qu’il ne peut tolérer le Juif réel. C’est un besoin impérieux d’identifier la "mauvaise part" du Juif réel qui porte M. Badiou à croire et recopier, au sujet de l’État d’Israël, des sornettes de cour de récréation.

 

 La répudiation du Juif réel revêt, dans ce livre, une violence insoutenable. Assumant un solennel "appel majeur à déclarer antisémite l’État d’Israël", M. Badiou prive souverainement et irrémédiablement les Juifs israéliens de tout accès à leur identité. "Israël est un pays où il y a de moins en moins de Juifs", affirme-t-il. Les vrais Juifs sont donc ailleurs. De quels Juifs s’agit-il? Pas des Juifs réels – M. Badiou ne sait pas qui ils sont, il n’en a sans doute pas rencontré beaucoup – mais des produits de son imagination.

 

 Les hommes réels, qu’ils soient juifs ou arabes, africains ou asiatiques, allemands ou français, sont parfois amenés à commettre, dans le monde réel où ils vivent, des actions blâmables voire criminelles. Les Juifs israéliens, quels que soient les qualificatifs nazifiants dont M. Badiou les affuble, sont sous ce rapport des hommes comme les autres. Cependant, ils ont à ce jour causé moins de victimes dans les rangs de leurs adversaires que, disons, bien des collectivités dont M. Badiou n’oserait pas contester l’existence. Une telle inégalité de traitement suffit, à mes yeux, pour porter un jugement moral sur l’auteur de ce livre.

 

 Mais il y a pire encore. Il y a l’usage scandaleux que M. Badiou fait de la mémoire de la Shoah. Bien sûr, M. Badiou condamne le négationnisme tout comme il condamne l’extermination des Juifs. Ces condamnations sont néanmoins assorties d’un codicille en forme d’avertissement: il faut se méfier du courant "idéologique victimaire" qui tendrait à "installer" le mot "juif" dans "une sorte de sacralisation nominale". De fait, assène M. Badiou, "l’imposition progressive du mot "Shoah" (…) peut être considérée comme une étape verbale de cette sacralisation victimaire". Et, on s’en doutait un peu, "l’État d’Israël est la forme extérieure, de nature coloniale, qu’a prise la sacralisation du nom des Juifs". Le président iranien Ahmadinejad, s’il s’avisait de jargonner, ne dirait pas mieux.

 

Cette installation précipitée de la victime dans le rôle du criminel est trop enthousiaste, trop systématique, trop emphatique pour ne pas susciter la méfiance. Prenons garde, en effet, au procédé employé. Ce n’est pas l’argument primaire et cent fois rebattu sur les descendants des victimes qui, à leur tour, etc. M. Badiou se situe à un autre plan. Il craint que, par suite de la Shoah, on donne aux Juifs un statut immérité. Ou encore, pour parler son langage, que le nom "juif" soit "un nom en excès sur les noms ordinaires" et que les Juifs bénéficient d’une "transcendance fictive". Le retour du refoulé, c’est-à-dire de l’antijudaïsme classique, se voit ici comme le nez au milieu de la figure de style.

 

Il faut craindre, nous explique M. Badiou, que les persécutions dont les Juifs ont été l’objet n’entraînent des phénomènes d’identification qui, allant au-delà d’une commisération de bon ton, procureraient aux Juifs une dangereuse impunité et surtout les mettraient en posture d’accaparer le rôle de l’éternel sacrifié. Or ce rôle appartient en droit à la figure christique dont les Palestiniens sont un commode ersatz. D’où le refus du mot "Shoah", dont la source hébraïque suscite l’appréhension et la gêne.

 

Tout ne peut se dire, surtout sur des sujets aussi sensibles. Heureusement, notre auteur est un peu ventriloque. Il confie donc le soin d’énoncer l’indicible à une amie juive, auteure d’un méchant petit libelle qu’il a, témoigne-t-il, vainement cherché à placer chez toutes sortes d’éditeurs et qu’en désespoir de cause il publie ici en annexe à son propre livre. On y retrouve les obsessions de M. Badiou, et jusqu’à ses tics de langage. À commencer par le rejet du mot "Shoah", dont la dame croit bizarrement qu’il désigne "des victimes offertes en sacrifice au signifiant qui les transcende".

 

Quant à Claude Lanzmann, l’auteur du film "Shoah", il est tout bonnement nazifié par la dame. Son crime? Avoir écrit que "les Juifs d’Europe ont été exterminés en tant que Juifs". Propos épouvantable, vraiment. Et la dame, amie de M. Badiou, s’indigne: "Saurait-on mieux exprimer le point de vue nazi?". Un nazi, ce Lanzmann, on vous le dit.

 

Le reste est à l’avenant, avec des relents de Faurisson et de Finkelstein, avec des accusations ignobles selon lesquelles "les sionistes ayant pris pied en Palestine" étaient intéressés à "couvrir d’un voile épais" la véritable histoire, car "pour que le bénéfice moral puisse être encaissé, il était de première importance que la politique de monnayage du drame, adoptée par les dirigeants sionistes, ne puisse donner lieu à enquête". La dame, amie juive de M. Badiou, glose encore sur ces "héritiers peu regardants" qui étaient "prêts à passer à la caisse", et elle dénonce une politique ("sioniste") dont l’objectif était non seulement de "toucher l’héritage" mais aussi de "continuer éternellement à en toucher des intérêts"…

 

M. Badiou a compris que, sous sa plume, de tels propos feraient scandale. L’amie juive est donc venue à point nommé. Mais une lecture attentive du livre dans sa totalité indique que ce qui est dit ici était déjà suggéré là. Le discours sous-jacent est le même de la première page à la dernière: il repose sur la hantise d’une "transcendance communautaire du destin" (c’est à nouveau M. Badiou que je cite) dont serait porteur le mot "juif", une transcendance qui s’alimenterait à la redoutable "idéologie victimaire". On sent la prégnance d’une concurrence apparemment victimaire mais réellement transcendantale. C’est la différence du Juif qui est en cause.

 

La Shoah – pardon, l’extermination des Juifs, puisque le terme hébraïque indispose tant M. Badiou – est d’autant plus condamnable qu’elle pourrait justifier l’exception du "prédicat juif". L’État d’Israël est d’autant plus inadmissible – non pas dans sa politique mais dans son principe même – qu’il serait la manifestation de ce statut exceptionnel. "Il s’agit de savoir", écrit M. Badiou dans l’introduction à son livre, "si le mot "juif" constitue, oui ou non, un signifiant exceptionnel dans le champ général de la discussion intellectuelle publique, exceptionnel au point qu’il serait licite de lui faire jouer le rôle d’un signifiant destinal, voire sacré".

 

Contre quel fantôme M. Badiou se défend-il ainsi? Qui a jamais présenté, au nom des Juifs, pareille revendication? Personne, à ma connaissance. Mais telle est précisément, depuis ses lointaines origines chrétiennes, l’articulation du discours antijuif: à partir d’une exigence imaginaire, attribuée aux Juifs mais qui n’est autre que la projection de ses propres fantasmes, il monte une contre-offensive qui est symboliquement, puis littéralement, meurtrière. M. Badiou veut passer (et se prend sans doute) pour un généreux universaliste. Son livre dérive en droite ligne de l’antijudaïsme le plus archaïque.

 

J’ai frémi en refermant le livre de M. Badiou. Parce que – je pèse mes mots – c’est là un des livres les plus authentiquement antijuifs que j’aie lus depuis des années. Sous des dehors cauteleux, il fournit un cadre conceptuel propice au déchaînement des pires haines. La déshumanisation du Juif réel, qui est l’alpha et l’oméga de sa démonstration, est le prélude à une mise en accusation, puis à une mise à l’écart, puis à une mise en joue.

 

L’historien Raul Hilberg, que M. Badiou aime à citer pour se donner bonne conscience, a résumé le processus, répondant à Claude Lanzmann dans Shoah, en une formule célèbre: "Les missionnaires chrétiens avaient dit aux Juifs: "Vous ne pouvez pas vivre parmi nous comme Juifs". Les chefs séculiers qui les suivirent, dès le Haut Moyen Âge, décidèrent alors: "Vous ne pouvez plus vivre parmi nous". Enfin, les nazis décrétèrent: "Vous ne pouvez plus vivre."" M. Badiou réédite très exactement la première étape de cet enchaînement. "Vous ne pouvez pas vivre parmi nous comme Juifs", dit-il. À moins, bien sûr, que vous ne soyez juifs de la manière et aux conditions que nous décrétons. Mais cela aussi, les missionnaires de la chrétienté le disaient. C’était avant la repentance de l’Église, avant Vatican II, avant Seelisberg, avant la Shoah.

 

En ces temps-là, un Juif rétif à l’injonction d’abandonner son identité propre et de se convertir au christianisme (à l’universalisme, dirait aujourd’hui M. Badiou) s’exposait à l’accusation selon laquelle il faisait ainsi la preuve de sa nature perverse. L’invitation fraternelle pouvait donc se muer, dans certaines circonstances, en dénonciation passionnée. La Synagogue (l’État d’Israël, dit aujourd’hui M. Badiou) était l’antre du diable (du colonialisme, dit M. Badiou) et c’était donc un devoir chrétien (universaliste, selon M. Badiou) de la détruire. On voit que M. Badiou n’a rien inventé.

 

Les Chrétiens et les Juifs ont fait un bon bout de chemin depuis ces temps difficiles. Ils ont appris à se parler, à se reconnaître, à compter ensemble les heures de leur histoire commune. Mais M. Badiou fait tourner à l’envers les aiguilles de cette horloge-là. Il crée, avec son livre, un Jurassic Park du préjugé antijuif où se promènent des monstres dont nous croyions que la lignée était à jamais éteinte. Voici le Juif infidèle, voici la Synagogue aux yeux bandés, voici le profanateur d’hosties. Et voici que surgit à l’horizon le rituel égorgeur d’enfants (M. Badiou attribue à l’État d’Israël une "politique" de "massacre de lycéens arabes"). Bienvenue dans le monde terrifiant de l’antisémitisme, en compagnie d’Alain Badiou.

 

Extrait de L’Arche n° 574, février 2006

Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com

Reproduction autorisée sur internet avec les mentions ci-dessus

Commenter cet article

simbad 06/12/2009 02:38


Si ce que vous ecrivez tenait un tant soit peu la route, vous iriez devant les tribunaux!
La vérité, c'est qu'à l'Arche on ne peut vous prendre au sérieux tant vous légitimez la violence du gouvernement d'Israel.
Derrière une fausse réponse argumentée, vous critiquez tout intellectuel prenant position contre le gouvernement israelien.
Parler d'antisémétisme vous disqualifie complêtement ici!


Jean-Laurent Turbet 06/12/2009 16:52


Il s'agit d'un article de Meïr Waintrater publié dans l'Arche en février 2006 et que j'avais reproduit quelques temps après en 2006. Je l'avais reproduit il y a presque 4 ans sur ce blog car
en effet je le trouve très intéressant.

En ce qui me concerne je ne critique pas systématiquement tout intellectuel qui peut prendre position contre le gouvernement d'Israël (tout dépend du gouvernement et des mesures qu'il prend...),
mais un "intellectuel" comme Alain Badiou doit s'attendre lui aussi à être critiqué lorsqu'il prend des positions comme les siennes.

Je ne suis a priori ni pour ni contre "Le gouvernement" ou "L'Etat d'Israël". Israël est un petit pays libre et démocratique avec un gouvernement souverain, un parlement et des dirigeants élus
démocratiquement. J'ajoute que la Justice y est libre également car même un ancien premier ministre peut être jugé pour corruption par les tribunaux israéliens. Exemple à suivre non ...?


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