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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Informations sur les spiritualités, les religions, les croyances, l'ésotérisme, la franc-maçonnerie...


Jésus et Marie-Madeleine par Alain Houziaux

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 15 Décembre 2005, 15:30pm

Catégories : #Protestantisme

Je vous conseille la lecture attentive de ce très riche site qui regroupe les conférences données par le Pasteur Alain Houziaux, pasteur à l'Eglise Réformée de l'Etoile : http://castelg.club.fr/MM.htm .

Vous pouvez également visiter le site de l'Eglise Réformée de l'Etoile .

Vous pouvez également prendre connaissance de l'ensemble des Conférences proposées.

Pour vous inciter à la visite de ces sites et à la lecture de tous les articles, je vous propose ci-dessous de lire la conférence donnée le 7 décembre 2005 dans le cadre du cycle "A la recherche du Dieu Perdu" (oct-déc 2005). Cette conférence est intitulée "Jésus nous a t-il tout dit" et traite plus particulièrement des rapports en Jésus et Marie Madeleine. Eteint également présents à cette conférence Jean-Pierre Brach, Historien des courants ésotériques, Directeur d'étude à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, auteur de La symbolique des nombres, Jacques-Noël Pérès, Professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Paris, spécialiste de la littérature apocryphe chrétienne, Jérôme Rousse-Lacordaire, Dominicain, Enseignant à la Faculté de Théologie catholique de Paris, auteur de Jésus dans la tradition maçonnique.

Vous trouverez donc ci-dessous le texte du Pasteur Alain Houziaux :


Marie Madeleine était-elle la compagne de Jésus-Christ ?

L'une des thèses sous jacente au Da Vinci Code de Dan Brown est que Jésus aurait eu une compagne, Marie Madeleine, et une enfant, Sarah, avec elle.

Nous allons voir si cette thèse a quelque chance d'être crédible. Mais, disons-le tout de suite, l'enquête que nous allons mener ne nous conduira à aucune certitude. En revanche, elle nous fera découvrir le monde mystérieux de la pensée gnostique des premier et second siècles après J.C. Et puisque cette littérature, et en particulier l'Evangile selon Thomas, suscite aujourd'hui beaucoup de curiosité et de fascination, le voyage ne sera peut-être pas sans intérêt.

Pour appuyer sa thèse, le Da Vinci Code se base sur deux phrases d'un Evangile apocryphe du milieu du IIe siècle après J.C., c'est-à-dire nettement postérieur aux Evangiles canoniques qui, eux, ont été écrits entre 60 et 90 après J.C. Il s'agit de l'Evangile de Philippe , un texte du courant gnostique du Christianisme primitif.

On ne sait pas trop quand est apparu le gnosticisme. C'est un courant de pensée profondément influencé par la pensée grecque et le paganisme. Les premières manifestations du gnosticisme ont été antérieures à la naissance du christianisme. Son fondateur, Simon le Mage, n'était pas chrétien. Ce n'est qu'ultérieurement, au second siècle de notre ère, que le gnosticisme est devenu l'un des courants hérétiques du christianisme. Il a donné naissance à de nombreux textes dont l'Evangile de Philippe qui date au plus des années 150 aprèsc J.C.

 

Jésus-Christ a-t-il eu une vie secrète ?

Mais commençons par le commencement : quelle est la place de Marie Madeleine dans les Evangiles "canoniques" et aussi dans les Evangiles apocryphes (c'est-à-dire non canoniques).

Les Evangiles canoniques (Matthieu, Marc, Luc et Jean) évoquent de fait, à plusieurs reprises, la figure de Marie Madeleine, aux côtés de Jésus. Mais ils ne font état d'aucune liaison entre eux.

Dans les premiers temps du christianisme, et en particulier à partir du début du second siècle, co-existaient plusieurs courants. L'un d'entre eux est devenu officiel et a été considéré comme orthodoxe. Et c'est lui qui a constitué le canon des écrits du Nouveau Testament contenant les Evangiles de Matthieu, Marc, Luc, Jean. Les autres ont été considérés comme hérétiques et parmi ceux-ci, il y avait le courant gnostique. Et c'est au sein de ce courant gnostique qu'ont été rédigés plusieurs Evangiles et en particulier l'Evangile selon Philippe. Cet "Evangile" fait partie des recueils découverts à Nag Hammadi .

De fait, cet Evangile selon Philippe fait référence à Myriam de Magdala (Marie Madeleine) et la présente comme la compagne de Jésus.

Il dit d'abord (sentence 32) : "Trois marchaient toujours avec le Seigneur : Marie, sa mère, et la soeur de celle-ci, et Myriam de Magdala que l'on nomme sa compagne, car Myriam est sa mère , sa soeur et sa compagne". Et quelques pages plus bas (sentence 63), cet Evangile précise : " Le Seigneur aimait Myriam (c'est-à-dire Marie Madeleine) plus que tous les disciples et il l'embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples le virent aimant Myriam et lui dirent "Pourquoi l'aimes-tu plus que nous ?". Le Sauveur répondit "Comment se fait-il que je ne vous aime pas autant qu'elle ?" ".

Nous allons tenter de comprendre comment l'Evangile de Philippe a pu tenir ces propos et de quelle manière on peut les éclairer. Cela nous permettra, sinon de conclure que Jésus avait une compagne, du moins de découvrir certains aspects de la pensée gnostique.

 

Qui était Marie Madeleine ?

D'après les Evangiles canoniques, qui était Marie Madeleine ? Peut-on dire que, déjà dans ces Evangiles, elle a une place particulière auprès de Jésus ?

Marie (dite Madeleine) faisait partie des femmes de Galilée qui suivaient Jésus et l'assistaient de leurs biens, par gratitude pour une guérison obtenue. Le surnom de Madeleine, accordé à Marie signifie probablement qu'elle était originaire de Magdala (Mat 15,39). Jésus l'avait délivrée de la possession de sept démons (cf Marc 16,9), ce qui ne signifie pas forcément qu'elle était une pécheresse.

On peut se poser la question : Marie Madeleine était-elle également Marie de Béthanie (la soeur de Lazare et de Marthe qui, selon Luc 10,38-41, écoute religieusement Jésus pendant que Marthe s'affère à préparer un repas pour Jésus) et également la pécheresse anonyme de Luc 7, 36-50 (celle qui essuie de ses cheveux les pieds de Jésus) ? On peut en douter. L'Evangile de Jean distingue soigneusement Marie Madeleine de Marie de Béthanie. Et on ne peut pas davantage identifier Marie Madeleine à la pécheresse de Luc 7 car lorsque Luc présente Marie Madeleine en Luc 8,2, il ne fait aucun lien avec la pécheresse de Luc 7. Les trois femmes étaient donc vraisemblablement distinctes.

Il n'en reste pas moins que ces trois femmes ont été par la suite souvent confondues et que cela a concouru à forger le profil de Marie Madeleine et à faire d'elle l'image et le prototype de la pécheresse (peut-être même de la prostituée) repentante et pardonnée.

Ce qui est clair en tout cas, c'est que les Evangiles donnent une grande place à Marie Madeleine. Elle fait partie des femmes qui assistent à la crucifixion de Jésus et découvrent le tombeau vide. De plus et surtout, selon Matthieu, Marc et Jean, Marie Madeleine est parmi les femmes qui, en premier, reçoivent l'annonce de la Résurrection. Et ce, avant les disciples. Selon l'Evangile selon Jean, elle a même reçu la faveur de la première apparition de Jésus en personne (Jean 20,1-18). Et c'est elle qui va ensuite annoncer la résurrection du Christ aux disciples, et en particulier à Pierre.

Ce n'est pas un hasard. Le récit de l'Evangile de Jean est très attentif aux préséances au moment de la Résurrection car elles sont significatives du rang qui, dans l'Eglise primitive, doit être reconnu à Pierre, à Jean (le disciple que Jésus aimait), et à Marie Madeleine. Il a voulu donner à Marie Madeleine une place première.

Le christianisme primitif était composé de courants très diversifiés. Pierre avait la primauté dans l'Eglise officielle judéo-chrétienne, et c'est pourquoi il a la première place dans le livre des Actes et dans l'ordre des apparitions du Ressuscité donné par la première confession de la résurrection du Christ, celle de Paul dans 1 Cor 15. En revanche, le courant dit johanique (auquel appartient l'Evangile selon Saint Jean) reconnaissait plutôt la place de Jean et de Marie-Madeleine .

Ainsi, si l'Evangile de Jean a accordé une place fondamentale à Marie-Madeleine, c'est parce que le courant "johanique" (auquel il appartient) voulait se différencier de l'Eglise officielle qui se réclamait de Pierre. Ce courant avait une théologie spécifique sans doute déjà influencée par le gnosticisme.

De fait, dans la littérature gnostique du second siècle (Evangile selon Thomas, Sagesse de Jésus-Christ, Pistis Sophia, Dialogue du Sauveur, Evangile de Marie, Evangile de Philippe), Marie Madeleine a une place fondamentale et même première. Dans cette littérature, les conflits entre Pierre et Marie Madeleine sont significatifs des conflits entre le courant du christianisme "orthodoxe" (symbolisé par Pierre) et le courant gnostique (représenté par Marie Madeleine).

Donnons quelques exemples. Dans l'Evangile selon Thomas, "Simon Pierre dit aux disciples : que Marie (Madeleine) sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie". Dans la Pistis Sophia, Pierre se fâche parce que Jésus dialogue principalement avec Marie Madeleine. Dans les Dialogues du Sauveur, Marie Madeleine fait partie, avec Jude et Matthieu, du petit groupe qui reçoit une instruction particulière du Seigneur et elle est louée comme une femme qui " connaît le Tout".

Enfin, dans l'Evangile selon Marie (Marie étant Marie Madeleine et non Marie, mère de Jésus), Marie Madeleine est privilégiée très clairement par rapport à Pierre à qui elle doit tout expliquer. « Pierre dit "Est-il possible que le Maître se soit entretenu ainsi avec une femme ?... L'a-t-il vraiment choisie et préférée à nous ?". Alors Marie pleura... Lévi pris la parole et dit "Pierre, tu as toujours été un emporté ; je te vois maintenant t'acharner contre la femme, comme font nos adversaires. Pourtant si le Maître l'a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter ? Assurément le Maître la connaît très bien, il l'a aimée plus que nous" ».

Donc, de deux choses l'une. Ou bien Marie Madeleine a effectivement eu une place importante dans le christianisme primitif des années 40 à 50 après J.C. mais ce rôle a été ensuite minimisé par l'Eglise officielle (sauf par le courant johanique). Ou bien le gnosticisme, pour des raisons qu'il nous faudra essayer de comprendre, a voulu lui "créer" un rôle primordial en dépit du fait qu'elle était femme, ou peut-être , nous le verrons, justement parce qu'elle était une femme.

Quoi qu'il en soit, insistons sur le fait que, dans les Evangiles gnostiques, le Christ et la Marie Madeleine constituent des constructions théologiques, et il en est de même pour la présentation qui est donnée de leurs relations. Tout cela n'a aucune valeur historique et ne nous dira rien sur les relations effectives de Jésus avec Marie Madeleine. Rappelons que l'Evangile de Philippe a été écrit plus de cent vingt ans après la mort de Jésus.

Il nous faut donc nous demander pourquoi, dans les Evangiles gnostiques, la première des disciples de Jésus est une femme, alors que, selon les Evangiles canoniques, les disciples de Jésus étaient tous des hommes. Et pourquoi, selon l'Evangile de Philippe, Jésus lui donne des baisers sur la bouche.

 

L'enseignement ésotérique de Jésus

Avant de tenter de répondre à ces questions, il faut préciser un point. Dans les Evangiles gnostiques, l'Enseigneur (le Christ) révèle un enseignement secret et "ésotérique" à un disciple particulier et privilégié, qu'il soit homme ou femme. Cela peut nous étonner. En effet, nous semble-t-il, Jésus a voulu prêcher pour tous, juifs et païens, justes et injustes, et non pas seulement pour quelques uns. N'a-t-il pas dit "Le soleil se lève sur les justes comme sur les injustes et Dieu donne la bénédiction de la pluie sur les bons comme sur les méchants" ? (Mat 5,45).

Pourtant, cette tradition d'un enseignement de Jésus réservé à quelques disciples privilégiés est déjà présente dans les Evangiles canoniques eux-mêmes. La ponctuation "que celui qui a des oreilles pour entendre entende" serait la marque d'un enseignement révélé aux seuls disciples ou seulement à certains d'entre eux. Cet enseignement portait sur des éléments qui risquaient d'être mal compris et qui pouvaient avoir une incidence politique .

Par la suite, les écrits gnostiques ont considérablement amplifié le mode d'un enseignement de Jésus réservé à un initié, par exemple à Thomas dans l'Evangile selon Thomas, et à Marie Madeleine dans l'Evangile selon Marie et l'Evangile selon Philippe. Et c'est dans ce contexte que l'on peut comprendre les baisers de Jésus à Marie Madeleine mentionnés dans l'Evangile selon Philippe. Ils sont sans doute la marque du caractère confidentiel et intime de l'enseignement qui lui est dispensé. Dans la tradition juive de cette époque, le baiser est la communication d'un souffle, le pneuma, qui a pour fonction de faire naître en chacun l'"être spirituel" c'est-à-dire l'être venu du souffle (pneuma en grec, spiritus en latin) de Dieu . D'ailleurs, il est écrit dans l'Evangile de Philippe (sentence 31) : "Celui qui se nourrit de la parole qui vient à la bouche va vers son accomplissement. L'homme accompli devient fécond par un baiser et c'est par un baiser qu'il fait naître. Et c'est pourquoi nous nous embrassons les uns les autres et nous nous donnons mutuellement naissance par l'amour qui est en nous".

Cette sentence éclaire sans ambiguïté la signification des baisers de Jésus à Marie-Madeleine. En écoutant l'enseignement, Marie Madeleine "se nourrit de la parole qui vient à la bouche". On notera d'ailleurs que la sentence 31 qui donne le sens des baisers précède immédiatement la sentence 32 qui présente Marie-Madeleine comme la "compagne" de Jésus.

 

La sexualité chez les gnostiques

Ainsi les baisers de Jésus à Marie Madeleine n'impliquent vraisemblablement rien de sexuel. Mais voyons maintenant en quel sens Marie Madeleine (une femme !) a pu être désignée comme la "compagne" de Jésus. Pourquoi est-ce une femme qui reçoit, de manière privilégiée, l'enseignement du Maître ?

Ceci pose la question de la place de la femme, de la sexualité et du corps chez les gnostiques. Il nous faut faire à ce sujet un peu de théologie gnostique.

Pour les gnostiques, l'être humain a été précipité de la lumière de l'au-delà dans ce monde qui, lui, est considéré comme fondamentalement mauvais. Il importe qu'il le quitte au plus tôt pour rejoindre le monde de la lumière. Les gnostiques ont donc une hostilité déclarée vis-à-vis du monde et n'ont que mépris vis-à-vis du corps et de la sexualité. L'un des écrits gnostiques, le livre de Jehu le dit clairement (II,45) : "Marchez et trouvez un homme ou une femme en qui sera tarie la source principale du mal : avoir couché avec une personne du sexe opposé".

Mais, paradoxalement, ce refus du monde et du corps a pu aussi peut-être faire de l'excès sexuel une forme d'exercice et d'obligation. L'excès est recommandé dans le but d'épuiser les possibilités de la chair et par là même d'en être libéré. Il faut que les âmes acquittent leur dette vis-à-vis du monde et soldent tout leur dû en épuisant tout ce qui est de corps et de chair pour qu'elles puissent ensuite être remises en liberté et retourner dans l'au-delà, c'est-à-dire dans le monde de la lumière d'où elles viennent.

Mais il faut noter que cette conception n'est jamais attestée par les écrits gnostiques eux-mêmes. Seuls les Pères de l'Eglise (tel Irénée de Lyon) en font état dans leur écrits polémiques.

En tout état de cause, ce "devoir de luxure" ne peut concerner en rien Jésus puisqu'il est présenté par les textes gnostiques comme le Fils de Dieu. Il n'est en rien soumis à la chair et est déjà un être spirituel. Son corps physique n'est en fait qu'un corps "pneumatique" et "psychique".

D'ailleurs, dans l'Evangile de Philippe, Marie Madeleine est présentée comme étant à la fois "la mère, la soeur et la compagne de Jésus". Ceci montre bien qu'il faut vraisemblablement reconnaître à chacun de ces termes un sens uniquement spirituel. Si la relation que Jésus avait avec Marie Madeleine était de nature sexuelle, elle serait vraiment calamiteuse et doublement incestueuse ! On notera d'ailleurs que les Evangiles canoniques et les écrits de Paul donnent déjà un sens symbolique à des mots tels que "mère", "frère", "soeur", "époux", "fiancé" .

 

Marie Madeleine, figure de la Sagesse (Sophia)

Mais tout ceci ne répond pas à la question : Pourquoi est-ce à une femme que le Christ dispense, de manière privilégiée, son enseignement alors que le gnosticisme était semble-t-il misogyne et globalement ascétique ?

Notons d'abord qu'il y a eu un précédent dans le courant gnostique. Cela nous mettra peut-être sur la voie.

Celui que l'on considère en général comme le fondateur du gnosticisme, Simon le Mage, contemporain de Jésus (le livre des Actes le mentionne) vivait avec une femme nommée Hélène. Ils formaient un couple, au sens sexuel du terme. Certains théologiens orthodoxes de l'époque et, semble-t-il, Simon lui-même présentent Hélène comme une prostituée. Selon Simon, elle incarne la Sagesse (la Sophia) divine et déchue, qui est descendue dans le monde, alors que lui, Simon, se déclarait être lui-même Dieu le Père .

Ce précédent, pourrait-on penser, à première vue, éclaire la relation entre Jésus et Marie Madeleine. On pourrait considérer qu'il y a un parallélisme entre le couple Simon-Hélène et le "couple" Jésus-Marie Madeleine. De fait, l'Evangile de Philippe présente Jésus comme le Fils de Dieu et Marie Madeleine comme une incarnation de la Sagesse (Sophia en grec) et aussi comme la "compagne" de Jésus. De plus, elle a été, elle aussi, souvent présentée comme une ancienne prostituée.

Mais n'allons pas trop vite. Pour éclairer notre problème, il importe d'abord de dire un mot de cette Sagesse-Sophia (également appelée Ennoïa). Nous entrons là dans les dédales de la mythologie gnostique. La Sophia est une émanation de Dieu qui s'incarne dans le monde. La Sophia jaillit hors du Dieu Un, le Père, et, à la demande de celui-ci, elle descend dans le monde (les régions inférieures). Mais là, elle tombe dans le piège que lui tendent les forces du chaos qui cherchent à lui prendre la portion de lumière qui est en elle. Elle est retenue captive sans pouvoir remonter vers le Père. Elle est enfermée dans la chair humaine et elle y migre pendant des siècles, d'un corps féminin à un autre et elle devient finalement prostituée. Et, pour Simon, elle s'est finalement incarnée en Hélène et, pour l'Evangile de Philippe en Marie Madeleine (cf Sentence 55). Mais Dieu lui-même vient, en apparence d'homme, pour la relever et la délivrer de ses liens. Et le Christ, qui est le Fils du Père, participe en sa qualité de Sauveur au retour de la Sophia auprès de Celui qui l'a engendrée.

On peut maintenant comprendre pourquoi, dans les Evangiles gnostiques, la première disciple de Jésus est une femme, Marie Madeleine. C'est parce qu'elle représente une incarnation de la Sophia déchue dans le monde. Et de fait, Marie Madeleine a sans doute eu très tôt l'image d'une femme pécheresse (peut-être prostituée) convertie par le Christ et guérie par lui de ses démons. Marie Madeleine avait ainsi toutes les caractéristiques voulues pour devenir une incarnation et une figure symbolique de la Sagesse-Sophia. Elle était femme, elle avait été possédée par les démons et elle en avait sauvée et délivrée par Jésus (Marc 16,9).

Marie Madeleine, en tant que femme et pécheresse de surcroît, représente la perdition dans le monde. Mais par son acceptation de la connaissance que lui apporte Jésus, l'Enseigneur issu de Dieu, le Fils du Père, elle mue au cours d'une évolution positive, quitte l'absurdité de la matière et atteint la connaissance et le salut . Le baiser de Jésus à Marie Madeleine représente le baiser rédempteur du Sauveur à la Sophia.

D'ailleurs le texte de la sentence 55 de l'Evangile de Philippe le montre clairement. Ce texte commence par dire "La Sagesse (Sophia) que l'on croyait stérile est la mère des Anges". Et il ajoute immédiatement "La compagne du Fils est Myriam de Magdala. L'Enseigneur aimait Myriam plus que tous les disciples, il l'embrassait souvent sur la bouche". Si la Sophia cesse d'être stérile, si elle devient la mère des Anges et est délivrée de l'esclavage de la chair, c'est parce que l'Enseigneur embrasse sur la bouche Marie Madeleine qui en est l'incarnation. Si Marie Madeleine est considérée comme la "compagne" du Fils, c'est parce qu'elle est l'incarnation de la Sophia. Ils sont l'un et l'autre, chacun à leur manière, des incarnations du Dieu Un. Et le Fils de l'Homme vient dans le monde pour être le Rédempteur de la Sophia.

La sentence 54 qui précède immédiatement le texte que nous venons de citer éclaire aussi cette lecture. Elle présente le Christ comme un teinturier qui rend blanches les couleurs qui ont été jetées dans un chaudron. Et c'est ainsi qu'en l'embrassant sur la bouche, il rend blanche et immaculée Marie (la Sophia) qui "en a vu de toutes les couleurs" dans le chaudron du monde de la chair !

Nous aurions donc là une clé pour comprendre la sentence énigmatique de l'Evangile de Philippe. Le Christ est le Rédempteur qui communique le souffle de son baiser et de son enseignement à la Sophie dévoyée et perdue que représente Marie Madeleine, et ce pour la conduire au salut.

Mais ce serait sans doute trop facile d'en rester là.

En effet, un autre texte imputé au courant gnostique semble, à première lecture, faire de Jésus un gourou un peu ambigu et même quelque peu fornicateur. Epiphane, théologien orthodoxe du IIIe siècle et adversaire acharné des gnostiques, écrit avec beaucoup d'indignation qu'un écrit gnostique intitulé Les grandes questions concernant Marie (et qu'on n'a jamais retrouvé) rapportait que "Jésus fit à Marie (Madeleine) une révélation en l'emmenant à la montagne et en priant ; puis il sortit de ses côtes une femme et commença à s'unir à elle, et ainsi, en vérité, prenant sa semence, il montra que "c'est ainsi que nous devons faire si nous devons vivre". Et lorsque Marie s'est écroulée au sol, confuse, il la releva et lui dit "Pourquoi as-tu douté, ô femme de peu de foi" " Peuchère ! Que Marie ait été troublée, cela se comprend !

Un autre texte gnostique semble également faire état d'une relation (sexuelle ?) de Jésus avec une femme Salomé qui peut sans doute être identifiée à Marie Madeleine. C'est l'Evangile de Thomas. Il convient de citer ce texte en entier (sentence 65). « Deux se reposeront sur un lit : l'un mourra, l'autre vivra. Salomé dit "Qui es-tu homme ? Est-ce en tant qu'issu de l'Un que tu es monté sur mon lit et que tu as mangé à ma table ?". Et Jésus répond : "Je suis celui qui vient de Celui qui m'est égal. Quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; mais quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres" ».

Comment comprendre ces textes quelque peu dérangeants ? La suite de notre propos va permettre, espérons-le, d'en éclairer le sens.

 

La chambre nuptiale

Nous rentrons là dans le mystère de ce que l'Evangile de Philippe appelle "la chambre nuptiale", et pour le comprendre, il faut remonter à Adam et Eve ou même à Adam avant l'engendrement d'Eve.

Pour les gnostiques, le premier homme (Adam) était androgyne (à la fois homme et femme) ou plutôt il était "ante sexuel" (antérieur à la division de l'humanité en deux sexes). Il était l'Homme (Anthropos) ni masculin ni féminin. Et lors de la chute, la différenciation sexuelle entre Adam (masculin) et Eve (féminin) est apparue. Il y a eu une différenciation sexuelle entre les deux "côtés" de l'Homme, le côté masculin (Adam) et le côté féminin (Eve).

Il s'agit là d'une théorie directement issue d'un mythe de Platon. Le premier Homme (Anthropos) était céleste et à l'image de Dieu. Mais lors de la chute, il a été coupé en deux côtés, masculin d'une part et féminin d'autre part, et il est devenu terrestre. La chute dans le monde et l'immersion dans le péché sont identifiés à la sexualisation de l'Homme. Et le salut, pour les êtres sexués est de reconstituer l'unité primordiale de l'Homme.

Dans l'un des courants du Judaïsme tardif (et représenté en particulier par le philosophe juif Philon d'Alexandrie, contemporain de Jésus), cette idée est déjà présente. Et elle est appliquée à la lecture des deux premiers chapitres de la Genèse. Il y aurait deux figures d'Adam : d'abord celle de Genèse 1,27 qui caractérise l'Homme parfait (Anthropos), à l'image de Dieu, à la fois mâle et femelle, et ensuite celle de Genèse 2 selon laquelle Adam, aux côtés d'Eve, est à l'origine de la chute.

Ajoutons que cette conception peut permettre de comprendre le sens de l'un des titres, celui de "Fils de l'Homme", donné à Jésus-Christ par le christianisme primitif tant orthodoxe que gnostique. On s'est beaucoup interrogé sur la signification de ce titre. En fait, il faut très vraisemblablement le mettre en relation avec l'Homme (Anthropos) d'avant la chute et d'avant la différenciation sexuelle. Le Christ est considéré comme la manifestation et l'incarnation de cet Homme (Anthropos). Il est cet Homme lui-même ou du moins son "fils", c'est-à-dire son expression. Et c'est à ce titre qu'il vient sauver les humains enfermés dans la chute. De fait, selon les Evangiles canoniques, Jésus-Christ a, semble-t-il, la conviction d'accomplir la mission de ce Fils de l'Homme, c'est-à-dire de l'Homme avant la chute. Et cette mission est de venir dans le monde pour sauver les pécheurs. L'Homme d'avant la chute vient au secours des hommes et des femmes d'après la chute. Et cette théologie du Christ Fils de l'Homme est particulièrement présente, on ne s'en étonnera pas, dans l'Evangile de Jean, celui qui est le plus influencé par la pensée grecque.

Venons-en maintenant à l'influence que cette conception a pu avoir dans la pensée gnostique et en particulier dans l'Evangile de Philippe. C'est ce qui nous permettra de comprendre le sens du mystère de la "chambre nuptiale". Pour le gnosticisme, comme pour le mythe de Platon, la chute de l'Homme est dans la différenciation sexuelle , et le salut pour les hommes et les femmes d'ici-bas est de devenir (ou de redevenir) l'Homme androgyne (l'Anthropos). Et le Christ, le Fils de l'Homme, c'est-à-dire la manifestation issue du Dieu Un et de l'Homme d'avant la chute, a pour mission de conduire vers le salut les hommes empêtrés dans la chute de la division sexuelle. Et il le fera en leur enseignant à reconstruire en eux et entre eux par l'accouplement (pas forcément sexuel) entre mâle et femelle, l'Homme (Anthropos) androgyne primordial.

Il est intéressant de citer dans ce contexte le "logion" 114 de l'Evangile de Thomas. Il dit "Toute femme qui se fera Homme (Anthropos) entrera dans le Royaume", ce qui, apparemment, n'est pas très valorisant pour la condition féminine.

Voyons comment Pierre Geoltrain , spécialiste de la pensée gnostique, interprète ce texte : "Cette parole (qui serait aujourd'hui qualifiée de machiste) nous renvoie en fait à ce qui est à l'origine de la déchéance humaine, aux yeux des gnostiques : non pas la création d'Adam à partir de la matière, mais bien la séparation entre sexes masculin et féminin qui entraîne à la fois l'ignorance (puisque Adam et Eve n'ont plus droit à l'Arbre de la Connaissance) et la mort (puisque l'humanité voit sa vie désormais limitée). Dès lors, tout ce qui exprime la possibilité de l'androgynie, de la non distinction du masculin et du féminin est, pour les gnostiques, un pas vers le retour à l'unité première qui permettra à l'âme d'être sauvée". Ainsi, pour devenir Homme (Anthropos) et être ainsi sauvé dans le Plérôme du Royaume, l'être humain doit intégrer la polarité qui lui est complémentaire, le masculin chez la femme et le féminin chez l'homme.

L'Evangile de Philippe, lui aussi, expose que les maux de l'humanité sont la conséquence de la différence des sexes et de la destruction de l'Anthropos. Il explique "lorsque Eve faisait encore partie d'Adam, la mort n'existait pas. Quand Eve a été séparée d'Adam, la mort s'est mise à exister. Si Adam devient à nouveau complet et retrouve sa forme ancienne, la mort cessera d'exister" (sentence 71).

L'Evangile de Philippe utilise l'image de la "chambre nuptiale" comme métaphore de l'union entre l'homme et la femme permettant la réinstauration de l'Anthropos (l'androgyne primitif). "Ce qui donne consistance à l'Anthropos, c'est une relation intime et durable. Faites l'expérience d'une étreinte pure... Parmi les esprits impurs, certains sont masculins, d'autres féminins. Les masculins sont ceux qui s'unissent aux âmes qui habitent une forme féminine, les féminins sont ceux qui s'unissent aux âmes qui habitent un corps masculin" (Evangile de Philippe, sentences 60 et 61).

La conclusion de l'Evangile de Philippe (sentence 126) va dans le même sens : "Ceux qui étaient séparés pourront de nouveau s'unir et se féconder. Tous ceux qui pratiqueront l'étreinte sacrée allumeront la lumière, ils n'engendreront pas comme on le fait dans les mariages ordinaires qui se font dans l'obscurité".

Ainsi, dans le Plérôme, et plus précisément dans la chambre nuptiale céleste, les élus s'unissent avec leur conjoint respectif (on pourrait dire leur "moitié"). Mais est-ce que cette conception du salut donne une force rédemptrice à l'union sexuelle d'ici-bas ? Hélas, rien n'est moins sûr ! Dans l'Evangile de Philippe, le mariage ici-bas ne peut être que le signe et la préfiguration de ces épousailles célestes. Les relations sexuelles d'ici-bas (l'"étreinte ordinaire") restent une tache. Le mariage d'ici-bas est souillé alors que le mariage céleste et immaculé est un vrai mystère (Evangile de Philippe, sentence 122).

 

 

Le Christ et Marie Madeleine ont-ils connu la chambre nuptiale ?

Faudrait-il en conclure que Jésus et Marie Madeleine aient, dans la chambre nuptiale, voulu reconstituer l'Homme (l'Anthropos) pour être ainsi sauvés ? A mon avis, il n'en est rien.

La relation entre Jésus et Marie Madeleine (ou Salomé dans l'Evangile de Thomas) ne doit pas, à mon sens , être comprise selon la forme de la chambre nuptiale, ni celle de l'"étreinte ordinaire"(selon les termes de la sentence 122) ni même celle du "mariage céleste". En effet cette chambre nuptiale est faite pour les êtres humains qui sont mâles ou femelles. Elle doit leur permettre de retrouver leur moitié pour recomposer l'Anthropos. Or le Christ est le Fils de l'Homme, c'est-à-dire une manifestation et une régénérescence de l'Anthropos androgyne primordial. Il est lui-même l'Anthropos qui a pris la forme ou plutôt l'apparence d'un homme masculin. De ce fait, il n'a besoin de s'accoupler ni avec Marie Madeleine ni avec Salomé pour reconstituer l'Anthropos. De plus, puisqu'il est le Fils de l'Anthropos, il n'est pas vraiment masculin. Il n'a donc pas à s'accoupler avec Marie Madeleine pour lui communiquer l'élément masculin qui lui manque.

Ainsi, la relation du Christ et de Marie Madeleine doit être comprise tout autrement que par la métaphore de la chambre nuptiale. Jésus, l'Enseigneur, et Marie Madeleine ne sont pas sur le même plan. Leur relation n'est pas une relation de couple. Elle est à sens unique. Le Fils de l'Homme fait naître l'Anthropos en Marie Madeleine par une relation unilatérale qui n'est pas celle de la chambre nuptiale. Par ses baisers, le Fils de l'Homme communique à Marie Madeleine le souffle de l'Anthropos qui est en lui.

Comme le dit la sentence 120 de l'Evangile de Philippe "L'Enseigneur est le Fils de l'Homme... le Fils de l'Homme a reçu la puissance d'engendrer". On peut dire que le Christ engendre l'Anthropos en Marie. Mais, pour se faire, il n'a pas à s'accoupler avec elle. Selon nous, la relation entre le Christ et Marie Madeleine doit sans doute être comprise selon le schéma Fils de l'Homme - Sophia. Le Christ qui est le Fils du Père participe en sa qualité de Sauveur et de Fils de l'Homme au retour de la Sagesse auprès du Père qui l'a engendrée. Puisque "la Sophia est stérile sans le Fils" (Evangile de Philippe, sentence 36), le Fils doit engendrer dans la Sophia son salut et sa fécondité. Mais la notion d'engendrement est tout autre que celle d'union sexuelle. D'ailleurs, un autre texte gnostique, la Pistis Sophia (sentence 113) dit que Marie Madeleine, au contact de l'enseignement de Jésus (l'Evangile de Philippe pourrait dire "grâce aux baisers de Jésus") "sent grandir en elle l'Homme (Anthropos) et, s'identifiant à lui, elle comprend le Tout".

Ainsi, rien ne peut laisser supposer dans les Evangiles gnostiques que Jésus et Marie Madeleine ont connu la chambre nuptiale que ce soit celle d'en bas ou celle d'en haut.

Et le texte apparemment scandaleux des Grandes questions concernant Marie, pas plus que celui de l'Evangile de Thomas (concernant le Christ et Salomé) ne s'opposent à cette lecture.

Dans le premier, le Christ montre à Marie Madeleine ce qu'il doit le faire (s'accoupler pour reconstituer l'Anthropos) mais cela ne signifie pas qu'il a à le faire avec Marie Madeleine. Il montre seulement ce que doit faire le commun des mortels (dont il ne fait pas partie). Le deuxième texte énonce que, de deux personnes se reposant sur le même lit et partageant la même table, l'une accueillera le Fils de l'Un et l'autre non. Cela signifie que de deux personnes participant à la même condition (se reposant sur la même couche et partageant la même table), l'une sera au bénéfice de l'engendrement de l'Homme en elle et l'autre pas. L'une sera sauvée et l'autre non (ce que l'on peut rapprocher de Mat 24,40 et Luc 17,34). L'une, ajoute le texte, cessera d'être stérile et déserte, et l'autre non.

Et ce qui, si besoin était, devrait achever de nous convaincre, c'est que le gnosticisme est un courant "docète" qui considère que l'humanité (et donc la masculinité) du Christ n'est en fait qu'une apparence . Il ne participe pas au monde de la chair et de la sexualité. Pour les gnostiques, le Jésus de l'histoire a porté un corps qui n'avait aucune corruption et dont la nature était "pneumatique".

Ajoutons un point pour être complet. Toujours à propos de cette fameuse relation entre le Christ et Marie Madeleine, on s'est demandé si le gnosticisme avait été influencé par la conception païenne (assyro-babylonienne et grecque) des mariages entre dieux et spécialement entre le Ciel et la Terre fécondée. C'est improbable, mais puisque le Da Vinci Code fait référence à ces hiérogamies, rappelons succinctement leur signification. Les hiérogamies ont pour but entre autre d'expliquer l'engendrement de l'univers et de servir de modèle et de consécration des mariages humains. Les fidèles se vouent également à l'union avec les dieux (ou les déesses) soit par l'abstinence, soit par un accouplement mystique. Cet accouplement peut aussi être consommé charnellement grâce à des représentants des dieux ou des déesses (prêtres, prêtresses, prostituées sacrées des deux sexes). Mais répétons-le, aucune influence de ces conceptions et de ces pratiques ne se perçoit à propos de la relation du Christ avec Marie Madeleine.

En revanche, il est possible que ce mythe des hiérogamies ait influencé le gnosticisme de Simon le Mage et puisse expliquer son union sexuelle avec Hélène. Mais, rappelons-le, le gnosticisme de Simon le Mage n'était pas chrétien, et il est très différent, dans son inspiration, du gnosticisme chrétien de l'Evangile de Philippe. Le Christ n'est pas un dieu plus ou moins païen susceptible de s'accoupler. Il est le Fils de l'Homme, c'est-à-dire la manifestation de l'Anthropos androgyne.

 

En résumé

Que peut-on conclure à propos de cette enquête sur la relation du Christ et de Marie Madeleine dans le gnosticisme ?

La description de leur relation est totalement indépendante de celle de la "chambre nuptiale". Elle doit être comprise selon la symbolique de l'engendrement. Le Christ engendre le salut en Marie Madeleine. Le Christ est le Fils de l'Homme et Marie doit vraisemblablement être considérée comme une incarnation de la Sagesse-Sophia et la description de leur relation doit être comprise dans ce contexte.

Certes, le précédent de Simon le Mage et de sa compagne Hélène pourrait inciter à penser que l'Evangile de Philippe voyait le "couple" formé par Jésus-Christ et Marie-Sophia aussi comme un couple sexuel. Mais, à mon sens, ce serait faire fausse route. Simon le Mage et sa compagne Hélène avaient des liens sexuels alors qu'ils prétendaient l'un et l'autre incarner et représenter des êtres divins, Dieu lui-même pour Simon, la Sophia pour Hélène. Simon a été l'un de ces nombreux gourous qui, tout en se prenant pour Dieu, s'autorisaient cependant les plaisirs de la chair en invoquant des motivations métaphysiques et spirituelles. L'histoire nous montre que ce mélange des genres a été fréquent et qu'il s'est perpétué jusqu'à nos jours dans bien des courants ésotériques, pseudo-gnostiques et sectaires.

Mais, pour les gnostiques chrétiens de l'Evangile de Philippe, la relation du Christ et Marie Madeleine est conçue et présentée dans un tout autre schéma. Le Fils de l'Homme communique unilatéralement à Marie Madeleine son enseignement par sa parole, et son souffle par ses baisers. Et c'est ainsi qu'il engendre en elle l'Anthropos qui est sa rédemption.

En tout état de cause, quand bien même, par impossible, l'Evangile de Philippe aurait pu imaginer des relations sexuelles entre l'Enseigneur et la Sophia, celle-ci serait à comprendre en fonction de la fantasmatique pseudo-théologique qu'il développe à propos de ces deux personnages. Elles n'auraient rien à voir avec le type de relation que Jésus et Marie Madeleine ont pu effectivement avoir au cours de leur existence historique, cent vingt ans avant la rédaction de cet Evangile. Elles seraient une pure construction symbolique et théologique. En effet, dans l'Evangile de Philippe comme dans les autres textes de la même époque, il n'y a aucune prétention historique et biographique et aucune référence à la vie du Jésus historique.

 

Le Jésus historique était-il marié ?

Après ce détour erratique vers les constructions théologiques de l'Evangile de Philippe et du gnosticisme, revenons au Jésus de l'histoire en nous posant la question "Jésus était-il marié ?".

Il est bien clair que le Nouveau Testament (qui recueille incontestablement les textes les plus anciens dont nous disposions à propos du Jésus historique) ne nous dit rien à ce sujet et ne suppose nullement que Jésus ait été marié. Mais, si c'était le cas, ce ne serait sûrement pas à Marie Madeleine. Sinon, les Evangiles l'auraient dit à l'occasion des développements qu'ils consacrent à Marie Madeleine.

Voyons d'abord quels arguments on peut proposer en faveur du mariage de Jésus :

Jésus était soumis à ses parents pendant sa jeunesse. Dans ces conditions, il est plus que probable que ceux-ci ont cherché pour lui une épouse car, à l'époque, le mariage était un commandement de Dieu et une obligation morale et sociale.

Lorsque Paul prône le célibat, il dit expressément "Je n'ai point d'ordre du Seigneur". Il parle donc en son nom personnel (1 Cor 7,25). Si Jésus avait été célibataire, Paul n'aurait pas manqué de se réclamer de son exemple.

Jésus se considérait et était considéré comme un "rabbi". Tous les rabbis de l'époque de Jésus étaient mariés. Et, selon le Talmud, le seul qui ne l'a pas été a été, Ben Azaï (qui vivait au second siècle après J.C.) a été vivement critiqué. Or on n'a jamais fait reproche à Jésus de ne pas être marié.

Jésus ne passait pas pour un ascète, bien au contraire (Marc 2,12). Il avait la réputation d'être un "bon vivant" et on le lui reprochait (Luc 7,34). Il est incontestable qu'il a été entouré et suivi par plusieurs femmes pour lesquelles l'amour avait une place importante.

D'autres maîtres spirituels de l'époque, entre autres Simon le Mage, avaient une compagne, et ce bien qu'ils se prétendaient engendrés de Dieu lui-même.

Le fait que les Evangiles ne nous disent rien de son mariage ne présuppose en rien qu'il n'ait pas été marié. Dans les textes de cette époque (et en particulier dans les Evangiles canoniques), rien ne nous est jamais dit des épouses des Sages de cette époque ni des épouses des disciples de Jésus. Ce n'est qu'incidemment que l'Evangile mentionne la belle-mère de Pierre (Marc 1,2 et 9) ce qui montre qu'il était marié.

On peut peut-être supposer que, bien qu'il ait été marié, Jésus était déjà veuf au début de son ministère, alors qu'il avait une trentaine d'années. Mais il n'avait sûrement pas eu d'enfants, sinon ce fait serait intervenu dans les querelles de succession qui ont suivi sa mort et aurait été mentionné à ce titre.

En sens contraire, on peut constater que l'époque de Jésus a été, du point de vue de la sexualité et du mariage, une époque charnière. Il se peut donc que Jésus ait choisi de rester célibataire.

. Déjà avant Jésus, les Esséniens ne se mariaient pas. Cela montre bien que la continence sexuelle était déjà pratiquée.

. Jésus croyait à la venue imminente du Royaume de Dieu. Et cela pouvait l'inciter à refuser le mariage.

. Jésus s'est très vraisemblablement considéré comme le Fils de l'Homme et, à ce titre, puisqu'il représentait la manifestation de l'Anthropos androgyne, il a pu considérer qu'il n'avait pas à se marier.

Très vite après Jésus, l'idéologie du célibat et de la virginité pour des raisons religieuses a pu se répandre. Le cas de Paul le montre bien, ainsi que les récits de Mathieu et Luc sur la virginité de Marie. Et cela peut laisser supposer qu'elle était déjà présente à l'époque de Jésus lui-même.

Donc, sur la question du mariage de Jésus et de sa continence, il est impossible de conclure. De toute façon, cette question était très vraisemblablement de peu d'importance pour les contemporains de Jésus. Ils ne se sont intéressés à Jésus qu'à partir du moment où il a commencé à prêcher. Toute la période antérieure ne les préoccupait pas.

Et par la suite, cette question n'a pas eu beaucoup d'importance non plus. Le texte de l'Evangile de Philippe le montre à sa manière. Jésus est devenu une personnalisation du Fils de l'Homme et du Fils de Dieu et Marie Madeleine une construction théologique. Ce qui est dit de Jésus, de Marie Madeleine et de leurs relations a pour but de mettre en valeur ce dont ils sont porteurs. On ne peut donc en tirer aucune information sur ce qu'ont été effectivement leurs relations sur le plan de l'histoire.

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