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Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

Bloc notes de Jean-Laurent sur les Spiritualités

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Le pouvoir égyptien s'affole face à la percée des islamistes

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 8 Décembre 2005, 16:40pm

Catégories : #International

Trois hommes sont cachés à l'extrémité de la rue Khorshid, à Charqueyya, fief de Mohammad Morsi, le plus haut placé des Frères musulmans autorisés à se présenter aux élections législatives en Egypte. L'un des trois hommes porte un seau rempli de pierres, de morceaux de béton et de bouteilles en verre. Ce sont des "baltagueyya", terme intraduisible en français, signifiant "individus sans foi ni loi, payés par les candidats du Parti national démocrate (PND,au pouvoir) pour se livrer au vandalisme, pour semer la panique". Cent mètres plus loin, une assemblée colorée de femmes voilées se tient devant le bureau de vote réservé aux femmes du quartier.

 

Il est 8 heures du matin, mercredi 7 décembre. Certaines sont là depuis plus de deux heures, s'éventant avec leur carte électorale rose. Le bureau est ouvert, mais un important cordon de policiers avec casques, bâtons et boucliers leur en barre l'accès, impassible devant les supplications des femmes qui veulent entrer. "Ils savent que nous donnerons notre voix pour les Frères musulmans parce que nous portons une tenue islamique, explique la vieille Achgane. Je m'en fiche, j'attendrai toute la journée s'il le faut." Une électrice, agitant sous le nez des forces de l'ordre sa carte d'appartenance au PND, franchit sans encombre le cordon sécuritaire.

L'un des baltagueyya a donné le signal. Soudain, des bouteilles de verre éclatent sur les murs, dispersant des tessons dangereux. Une pluie de pierres et de béton s'abat sur les femmes qui s'enfuient en hurlant. Une dizaine de baltagueyya, postés à l'autre extrémité de la rue, les prennent à revers. Ils lancent des pierres, mais aussi des cocktails Molotov et des bouteilles d'acide sulfurique. En une minute, la rue de Khorshid est devenue champ de bataille, sillonné de traînées de feu. Une jeune fille est tombée, le pied gravement brûlé. Des bâtiments alentour, des hommes sont sortis.

Du haut des balcons, les voisins organisent la riposte, jetant sur les assaillants tous les projectiles qui leur tombent sous la main.

Alors que les baltagueyya se replient, une petite fusée métallique lancée par les policiers atterrit au milieu de la chaussée. Une épaisse fumée blanche et âcre envahit la rue. "Attention, une bombe au poivre !", crie un homme. La panique cède aux suffoquements. Quelques personnes se tiennent l'estomac pour vomir, tout le monde tousse, les yeux rougissent, la peau brûle. Quand la fumée s'estompe, les baltagueyya sont partis, la rue est déserte. Peu à peu, une nouvelle assemblée de femmes se forme devant le cordon de police. Assise sur le trottoir, la vieille Achgane sanglote, arborant sans pudeur sa jambe blessée. "Les baltagueyya sont des pauvres types du quartier, dit-elle. Et les élections en Egypte, c'est toujours la saison des baltagueyya."

Dans la circonscription de Charqueyya, au coeur du delta du Nil, la tension était prévisible. Lors de cette ultime journée des élections législatives égyptiennes, le 7 décembre, 11 des 35 candidats Frères musulmans y sont en ballottage face à des candidats du PND. La rue Khorshid est un lieu stratégique dans cette lutte que se livrent le parti du gouvernement et les Frères musulmans en ce mois électoral.

En face du bureau de vote se tient le quartier général de Mohammad Morsi. Ce médecin, qui officie à l'hôpital de Zagazig, est membre du bureau de la "guidance", le commandement de la Confrérie. Dans le Parlement sortant, il était le chef de file des Frères, qui étaient alors 15 députés. Cette année, avec ou sans la réélection de M. Morsi, ils seront au moins 76, un record historique et une percée politique que le gouvernement cherche à contenir.

Après l'explosion de violence, les femmes ont perdu leur calme. "Ô juges !, crient-elles, ô juges ! Vous êtes notre seul espoir après Dieu !" La meneuse est Abir, une jeune femme drapée de noir. "Ce pays ne connaîtra pas de changement tant que nous resterons silencieux, lance-t-elle. Pourquoi faut-il que nous vivions dans la peur ?" Puis aux policiers : "Que la merde soit sur vous, vous défendez des corrompus et des dictateurs !" "Tais-toi, lui souffle-t-on, tu vas te faire arrêter." "Je dirai la vérité, hurle Abir d'une voix aiguë, pour ne pas aller en enfer le jour du jugement dernier !"

Une famille s'éloigne. Ce sont des chrétiens coptes, nombreux dans cette région. Eux non plus n'ont pas pu voter. "Nous n'avions pas la carte du PND, explique Sabet Morqos, le père. Pourtant nous aurions voté pour n'importe qui, sauf les islamistes. Aujourd'hui, nous n'avons officieusement que peu de droits. Demain, avec les Frères, nous les perdrons tous, officiellement."

"NOUS ÉTOUFFONS"

Khaled, comptable d'une quarantaine d'années, voulait voter pour la Confrérie. "En vérité, avoue-t-il, les Frères me font un peu peur. Ils parlent bien, mais personne ne sait exactement ce qu'ils veulent faire : un modèle iranien, saoudien, turque ? Mais nous étouffons tellement que tout changement, même pour le pire, est préférable. Le gouvernement est stupide. En envoyant leur baltagueyya, ils se font détester un peu plus. Le vote pour les Frères est un vote de protestation, et ils gagnent du terrain tous les jours."

Dans le quartier, les violences ont repris. Chaque rue est prise d'assaut. Des couteaux et des sabres font leur apparition. Les affrontements opposent des Frères musulmans aux baltagueyya. "C'est la guerre de Palestine !", s'écrie un gamin ravi de lancer ses cailloux, comme il l'a vu à la télévision. Les trêves surviennent avec les gaz lacrymogènes et aux heures de la prière. Dans le bureau des Frères, un médecin soigne les blessés. En ratant son lancé de cocktail Molotov, un jeune baltagueyya s'est transformé en torche vivante. Un photographe est évacué d'urgence après avoir reçu un projectile en plein visage. "Son oeil est perdu", affirme le médecin.

Les élections législatives, commencées le 9 novembre dans un calme remarquable, se sont achevées le 7 décembre dans des violences sans précédent et avec un funeste bilan : au moins six morts, dont deux à Charqueyya, et plusieurs centaines de blessés. Dans la rue de Khorshid, le cordon policier est resté serré, jusqu'à la fermeture du bureau de vote. Puis la ville a retrouvé son calme. La saison des baltagueyya vient de s'achever.

Source : Le Monde

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