Mardi 2 octobre 2007
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Voici 10 ans que Jean
Poperen nous quittait.
Un colloque
de grande qualité était organisé samedi dernier à la Mutualité pour lui rendre hommage. Nathalie Poperen et Pierre Bergé avait invité de nombreuses
personnalités dont Jean Marc Ayrault, Bertrand Delanoé, Laurent Fabius, Charles Fiterman, Pierre Mauroy ou Emmanuel Maurel qui ont évoqué son parcours et l'actualité de sa
pensée.
Pour celles et ceux qui sont un peu jeune il est vrai que ce nom là parle de moins en moins. Poperen fut ministre, ancien député du Rhône et responsable national du Parti Socialiste
Issu de la mouvance communiste, Poperen a toujours su incarner au sein du PS une ligne politique clairement de gauche, rigoureuse et précise qui met en avant d'abord les questions sociales. Pour
lui, la gauche c'est le social.
La gauche c'est le social mais aussi la République et la laïcité. Mais également l'ouverture aux autres. Il fut par exemple longtemps à l'Assemblée Nationale président de l'association des élus
amis d'Israël. Son positionnement clairement de gauche lui évitait aussi de sombrer dans un anti-américanisme assez primaire comme on le voit un peu trop aujourd'hui.
Bref, je vous parle d'un temps que les ségolénistes béats ne peuvent pas connaître....
D'ailleurs c'est paradoxalement du Figaro et particulièrement d'Alexandre Adler qu'est venu un bel hommage à Jean Poperen. je ne peux d'ailleurs résister à
vous en donner lecture :
La
chronique d'Alexandre Adler
Est-ce un bien, est-ce le signe d'un déclin ou d'une phase de transition
prolongée, nous ne pouvons qu'être frappés par la rapide dissolution des identités politiques dans toutes les démocraties de l'Occident. L'Allemagne, l'Autriche et les Pays-Bas connaissent
« des grandes coalitions » qui semblent acceptées par les opinions publiques. Ailleurs, même lorsque l'alternance joue à plein, ne voit-on pas les partis en présence se rapprocher les
uns des autres dans une concurrence plus mimétique que compétitive ?
Les États-Unis s'acheminent vraisemblablement vers un conflit entre les deux
candidats de New York, Hillary Clinton et Rudy Giuliani, l'une ayant soutenu initialement la guerre contre l'Irak, l'autre acceptant en matière de moeurs l'essentiel du programme démocrate ?
C'est évidemment la France qui exprime le plus parfaitement ce moment d'effacement des identités avec l'élection d'un Nicolas Sarkozy qui aura coopté aux postes clefs les personnages souvent les
plus emblématiques ou, à tout le moins, les mieux connus, de l'opposition de gauche.
Rien ne paraîtrait plus opposé à cette tendance actuelle au mélange des
identités que la haute figure du dirigeant socialiste Jean Poperen dont on célèbre en ce moment même le dixième anniversaire du décès. Si quelqu'un incarnait bien dans la vie politique la
revendication - souvent austère - de convictions bien formées et enracinées dans l'humus de l'histoire, n'était-ce pas lui ? Encore fallait-il comprendre la subtilité et la complexité de son
engagement. Breton laïcisé et identifié à la vocation d'instituteurs, comme naguère leurs ancêtres immédiats l'étaient à une prêtrise celte tout entière au service du peuple, les Poperen - car il
faut ici aussi invoquer le père et le frère Claude - accumulaient sur plusieurs générations une singulière expérience.
Le père de Jean était le modèle même de l'éducateur
anarcho-syndicaliste qui avait poussé jusqu'à l'extrême logique les principes mêmes que lui avait inculqués la IIIe République : coopération des groupes à
un avenir meilleur, mais fondée sur le strict volontariat, et autonomie absolue des individus, fruit d'une liberté de conscience arrachée à une église bien établie. C'est la raison pour laquelle,
tout dévoué à la classe ouvrière qu'il fût, le père de Jean Poperen ne fit pas longtemps bon ménage avec le Parti communiste qu'il avait rejoint dès sa fondation. À celui-ci il reprochait son
centralisme, son autoritarisme, sa militarisation, qu'il jugeait extérieurs à la tradition ouvrière et démocratique française.
Enfants médusés du Front populaire de Munich et de l'instauration de Vichy, ses
deux fils, Jean et Claude, ne parvinrent pas à maintenir cette distance. Si Claude choisit la condition ouvrière et les usines Renault pour y mener le bon combat de syndicaliste qui le conduisit
jusqu'au bureau politique du Parti communiste, Jean, pour sa part, s'évada du destin d'instituteur et des idées anarcho-syndicalistes en devenant khâgneux puis agrégé
d'histoire, jeune résistant puis cadre communiste.
À la tête des étudiants communistes parisiens à la Libération, aux côtés de ses
proches amis, François Furet, Annie Kriegel ou encore Olivier Revault d'Alonnes, il exprimait toute la fougue mais aussi l'aveuglement volontaire d'une génération que l'orage communiste avait
semblé rendre sourde aux excès pourtant déjà perceptibles de l'autorité stalinienne. Mais, quand une brève mais saisissante expérience au Kominform à Bucarest, au moment même de la mort du tyran
et des derniers procès qui s'abattent sur l'Empire soviétique, l'aura enfin dessillé, alors Jean Poperen manifestera les qualités intellectuelles les plus pures, les plus décisives.
Dans le désarroi général provoqué par la crise de 1956, il est le seul dirigeant
communiste à tracer un chemin cohérent et intransigeant : pas d'acharnement thérapeutique dans une opposition interne vouée à la conspiration, pas de retour individualiste à la spéculation
purement intellectuelle, pas de fureur gauchiste qui est le prix que beaucoup acquitteront en termes de lucidité à la liberté retrouvée de penser et de sentir, mais bien un dessein qui renoue en
réalité avec les idées fondamentales de son père, délestées de leur utopisme « Belle Époque ».
Pour Jean Poperen, la gauche est un tissu unitaire qui s'étend du coeur du Parti
communiste au vieux jacobinisme républicain de la SFIO en passant par la nouvelle gauche née de la guerre d'Algérie. Dans ce tissu unitaire, un fil rouge : la refondation du rôle central de
la démocratie. Cette intuition l'aura conduit à une longue odyssée dans le mouvement socialiste. Mais elle se fondait d'abord sur l'Iliade d'un jeune résistant communiste fidèle à la tradition
française du pluralisme et intransigeant dans sa défense du respect des autres.
C'est ce qui fait le legs si précieux de Jean Poperen aujourd'hui : on
aimerait savoir ce qu'il aurait pensé d'une époque de si grande confluence ou, précisément, parce que les cartes se redistribuent, la première exigence du politique devrait résider dans l'absolue
rigueur des choix et la recherche de ce langage pédagogique, celui-là même qu'avaient inventé nos instituteurs et qui est l'enveloppe nécessaire de l'idée démocratique dans notre
République.
Ah, si tous les socialistes pouvaient parler de Jean Poperen comme Alexandre Adler ...
Pour aller plus loin :
L'ouvrage de référence d'Emmanuel Maurel sur Jean Poperen.
° "Jean Poperen, une vie à Gauche"
d'Emmanuel Maurel
Editions Bruno Leprince
Collection Encyclopédie du Socialisme
Publié en novembre 2005
ISBN : 2909634973
Prix public : 7,50€
Prix FNAC à partir de ce site : 7,13€ (livraison gratuite)
La critique du livre d'ammanuel Maurel par Claude Dupont (vue sur le site de l'Ours) :
On peut admirer Emmanuel Maurel pour avoir su, avec une telle concision, retracer l’essentiel de la personnalité et de la démarche de Jean Poperen.
Il évoque bien cette pudeur que l’on prenait pour de la froideur, cette réserve que l’on confondait avec de la distance, cette rigidité d’apparence qui pouvait laisser place à une réelle
cordialité. Un homme de contraste et un homme de paradoxes.
C’est ainsi que ce marxiste rigoureux est devenu un partisan inconditionnel de la Démocratie. Emmanuel Maurel parle même d’une « conversion à l’Atlantisme », parce que pour lui la
place de la France est d’être aux côtés des démocraties occidentales, et donc des États-Unis. C’est aussi une des raisons de son soutien indéfectible à Israël, seule démocratie du Moyen-Orient.
C’est ainsi que cet anti rocardien constant se révèle un ministre particulièrement loyal avec Michel Rocard, un ministre de Relations avec le parlement apprécié des parlementaires de droite qui
s’attendaient à rencontrer un sectaire. Ainsi, ce dirigeant que l’on a souvent vu comme une incarnation de l’appareil – et qui n’a jamais voulu sacrifier à une ascension dans l’appareil une
indépendance d’esprit intraitable –, cet homme qui consacra son existence à l’action politique fut plus que tout autre ouvert à la culture, et prit l’initiative de somptueuses rencontres entre
intellectuels de haut niveau qui le tenaient pour un pair.
Le front de classe
En tout cas, pour notre génération – celle qui eut vingt ans à l’avènement de la Ve République –, notre rencontre avec le poperénisme fut une chance. Après Suez, Budapest puis Alger, il était rare
au Quartier latin de croiser un étudiant socialiste et nos camarades communistes se cramponnaient pour survivre à une incertaine « ligne italienne ». Vint alors le temps du PSU et de bruyants
groupuscules ; le temps de la répudiation de l’ancien, de l’apologie de la « nouvelleté », du mythe de la table rase. Forces nouvelles en sociologie, nouvelles solidarités à l’international,
stratégie nouvelle avec, par exemple, l’affirmation d’une UNEF qui, à peine sortie politiquement des limbes, se voyait propulsée à la tête des luttes anticolonialistes. Le grand mérite de Jean
Poperen fut de nous aider à éviter le piège de l’atomisation, de l’émiettement, à nous avertir que si l’on pouvait contester à la classe ouvrière un rôle exclusif de guide suprême, ce n’était pas
pour le transférer à de prétendues couches nouvelles et que la mise en avant du Front de classe permettait de recoudre le tissu déchiré du salariat ; à nous rappeler aussi que malgré leurs erreurs
ou leurs reniements, les formations traditionnelles de la gauche avaient su tracer les sillons qui restaient les axes du regroupement populaire et qu’en gardant pour cap l’union de la gauche, la
victoire était inéluctable, malgré d’inévitables coups de tabac et des moments de grand tangage : « Il y a du Foch dans cet homme-là en ces temps d’incertitude », s’étonnera Alain Besson.
Nous reçumes de lui des enseignements qu’il ne serait pas inutiles de rappeler aujourd’hui : qu’il ne fallait pas confondre le consensus, conglomérat mou de malentendus, avec le compromis,
composante essentielle de la lutte des classes ; que la prise du pouvoir n’était efficace que si elle s’opérait après l’établissement d’un rapport de forces favorable sur le terrain social. Et
surtout, ne jamais oublier que, certes, ce sont les indécis entre la droite et la gauche qui, à chaque fois, font la décision : « Mais ce n’est pas en courant après qu’on les rattrape ». Ces
éléments instables se décident en fonction non des programmes mais des rapports de force.
On comprend donc que les attaques de Rocard contre « l’archaïsme » de Mitterrand furent particulièrement mal accueillies par un Poperen horrifié de voir les paillettes de la modernité estomper les
lignes de force du champ politique, hostile au dévoiement du social dans le sociétal.
À ceux qui se gaussent de sa ringardise de vieux laïque, il a beau jeu de rétorquer qu’à notre époque, la laïcité reste une excellente grille de lecture qu’elle seule permettrait de prévenir les
dérives communautaristes – qu’il dénonce dès le début des années 1980 – d’une immigration mal assumée, de réagir avec force et éclat à l’affaire des voiles de Creil, après la malheureuse indécision
du ministre de l’Éducation nationale, Lionel Jospin.
Tactique et stratégie
Il est vrai que Jean Poperen, si lucide dans ses analyses sur le comportement des électeurs, se trompa beaucoup plus sur celui des adhérents de ses partis successifs. En 1967, quand la coalition
des ténors du PSU fut, à la surprise générale, défaite par les autonomistes conduits par Michel Rocard ; comme en 1990, au congrès de Rennes, quand il surestima la capacité, ou l’envie, des
militants de s’en tenir aux textes d’orientation pour se prononcer. Mais c’est l’erreur tactique du congrès – fondateur – d’Épinay qui est le plus souvent évoquée. C’est que Jean Poperen croit trop
exclusivement à la force intangible de la ligne politique alors que, dans la vie d’un parti, on ne peut pas évacuer l’aspect émotionnel et subjectif et, en l’occurrence, il n’avait pas perçu
l’ampleur du rejet de Guy Mollet de la part des nouveaux arrivants. En tout cas, ce faux pas laissera des traces.
Mais, comme le souligne Emmanuel Maurel, les socialistes français étant moins séduits de nos jours par son intelligence stratégique et sa capacité théoricienne, « on retient plus ses erreurs
tactiques que ses formidables intuitions ». Sans doute Jean Poperen pensait aussi à lui-même quand il écrivait à propos de cette belle figure du socialisme que fut Colette Audry : « Ce que
certains, pour s’absoudre eux-mêmes appellent intransigeance, nous l’appelons nous la fermeté, la fidélité à ce que l’on croit juste. Mais il est vrai, tant les accommodements, les facilités, les
petitesses sont aujourd’hui dans la manière d’être, que cette vertu étonne parce qu’elle détonne ».
Claude Dupont
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